CHAPITRE XXIII
Comment il arrive aux Chrétiens de se glorifier en eux-mêmes.
Telle est donc la justice Chrétienne, opposée à la justice Judaïque et Pharisaïque, que saint Paul appelle _la propre justice[142]_, c’est-à-dire, celle qu’on trouve en soi-même, et non pas en Dieu. On tombe dans cette fausse justice, ou par une erreur expresse, lorsqu’on croit avoir quelque chose, pour peu que ce soit, ne fût-ce qu’une petite pensée et le moindre de tous les désirs, de soi-même, comme de soi-même, contre la doctrine de saint Paul[143]; ou sans erreur dans l’esprit, par une certaine attache ou complaisance du cœur. Car comme, après Dieu, il n’y a rien de plus beau ni de plus semblable à Dieu que la créature raisonnable, sanctifiée par sa grâce, soumise à sa grâce, pleine de ses dons, vivante selon la raison et selon Dieu, usant bien de son libre arbitre; une âme qui voit et qui croit voir cette beauté en elle-même, qui sent qu’elle fait le bien, et s’y attache par un amour sincère autant qu’elle peut, touchée d’un si beau spectacle, s’y arrête, et regarde un si grand bien plutôt comme étant en soi que comme venant de Dieu. De là vient[144] qu’insensiblement elle oublie que Dieu en est le principe, et se l’attribue à soi-même, par un sentiment d’autant plus vraisemblable, qu’en effet elle y concourt par son libre arbitre.
[142] _Rom._, X, 3.
[143] II _Cor._, III, 5.
[144] DÉFORIS: Ce qui fait qu’insensiblement.
C’est par son libre arbitre qu’elle croit, qu’elle espère, qu’elle aime, qu’elle consent à la grâce, qu’elle la demande. Ainsi, comme ce bien qu’elle fait lui est propre en quelque façon, elle se l’approprie et se l’attribue, sans songer que tous les bons mouvements du libre arbitre sont prévenus, préparés, dirigés, excités, conservés par une opération propre et spéciale de Dieu, qui nous fait faire, de la manière qu’il faut[145], tout le bien que nous faisons, et nous donne le bon usage de notre liberté, qu’il a faite et dont il opère encore le bon exercice: en sorte qu’il n’y a rien de ce qui dépend le plus de nous, qu’il ne faille demander à Dieu, et lui en rendre grâces.
[145] DÉFORIS: De la manière qu’il sait.
L’âme oublie cela, par un fond d’attache qu’elle a à elle-même, par la pente qu’elle a à s’attribuer et s’approprier tout le bien qu’elle a, encore qu’il lui vienne de Dieu, et aime mieux s’occuper d’elle-même qui le possède que de Dieu qui le donne: ou si elle l’attribue à Dieu, c’est à la manière de ce Pharisien qui dit à Dieu: _Je vous rends grâces_, et qui s’attribue à soi-même de rendre grâces: ou si elle surpasse ce Pharisien, qui se contente de rendre grâces, sans rien demander, et qu’elle demande à Dieu son secours, elle s’attribue encore cela même, et s’en glorifie: ou si elle cesse de s’en glorifier, elle se glorifie de cela même, et fait renaître l’orgueil, dans la pensée qu’elle a de l’avoir vaincu.
O malheur de l’homme, où ce qu’il y a de plus épuré, de plus sublime, de plus vrai dans la vertu, devient naturellement la pâture de l’orgueil! Et à cela quel remède, puisqu’encore on se glorifie du remède même? En un mot, on se glorifie de tout, puisque même on se glorifie de la connaissance qu’on a de son indigence et de son néant, et que les retours sur soi-même se multiplient jusqu’à l’infini.
Mais c’est peut-être un petit défaut[146]? Non: c’est la plus grande de toutes les fautes, et il n’y a rien de si vrai que cette parole de saint Fulgence, dans la lettre à Théodore[147]: _C’est à l’homme un orgueil détestable, quand il fait ce que Dieu condamne dans les hommes; mais c’est encore un orgueil plus détestable, lorsque les hommes s’attribuent ce que Dieu leur donne, c’est-à-dire, la vertu et la grâce. Car plus ce don est excellent, plus est grande la perversité de l’ôter à Dieu pour se le donner à soi-même; et plus injuste est l’ingratitude de méconnaître l’Auteur d’un si grand bien[148]._
[146] DÉFORIS: Mais c’est peut-être que c’est là un petit défaut.
[147] S. Fulg., _Epist._ VI, cap. VIII, n. 11.
[148] La même citation se trouve dans le _Sermon sur l’honneur du Monde_ (1660).
C’est donc la plus grande peste, et en même temps la plus grande tentation de la vie humaine, que cet orgueil de la vie, que saint Jean nous fait détester. C’est pourquoi il nous le rapporte après les deux autres, comme le comble de tous les maux, et le dernier degré du mal. _Mes petits enfants_, nous dit-il, _n’aimez pas le Monde, ni tout ce qui est dans le Monde, parce que tout y est concupiscence de la chair_; c’est ce qui représente le premier degré de notre chute[149]: ou _concupiscence des yeux_, curiosité et ostentation, qui est le second pas que vous faites dans le mal: ou _orgueil de la vie_, qui est l’abîme des abîmes, et le mal dont toute la vie et tous ses actes sont infectés radicalement et dans le fond.
[149] DÉFORIS: c’est ce qui présente le premier et fait le premier degré de notre chute.