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CHAPITRE XIX

Merveilleuse manière dont Dieu punit l’Orgueil, en lui donnant ce qu’il demande.

Mon Dieu, que vous punissez d’une merveilleuse manière l’orgueil des hommes! La gloire est le souverain bien qu’ils se proposent: et vous, Seigneur, comment les punissez-vous? En leur donnant cette gloire dont ils sont avides. Car vous en êtes le maître[128], et vous la donnez et l’ôtez comme il vous plaît, selon que vous tournez l’esprit des hommes. Mais pour montrer combien elle est, non seulement vaine, mais encore trompeuse et malheureuse, vous la donnez très souvent à ceux qui la demandent, et vous en faites leur supplice.

[128] DÉFORIS: En leur ôtant cette gloire dont ils sont avides? quelquefois: car vous êtes le maître.

Que désirait ce grand Conquérant qui renversa le Trône le plus auguste de l’Asie et de tout le monde, sinon de faire parler de lui, c’est-à-dire, d’avoir une grande gloire parmi les hommes? _Que de peine_, disait-il, _il se faut donner pour faire parler les Athéniens!_ Lui-même il reconnaissait la vanité de la gloire qu’il recherchait avec tant d’ardeur; mais il y était entraîné par une espèce de manie, dont il n’était pas le maître. Et que fait Dieu pour le punir, sinon de le livrer à l’illusion de son cœur, et de lui donner cette gloire dont la soif le tourmentait, avec encore plus d’abondance qu’il ne pouvait imaginer? Ce ne sont pas seulement les Athéniens qui parlent de lui; tout le monde est entré dans sa passion, et l’Univers étonné lui a donné plus de gloire qu’il n’en avait osé espérer. Son nom est grand en Orient comme en Occident, et les Barbares l’ont admiré comme les Grecs. Loin de refuser la gloire à son ambition, Dieu l’en a comblé; il l’en a rassasié, pour ainsi parler, jusqu’à la gorge; il l’en a enivré; et il en a eu plus que sa tête n’était capable d’en porter. O Dieu, quel bien est celui que vous prodiguez aux hommes que vous avez livrés à eux-mêmes, et que vous avez réprouvés de votre royaume[129]!

[129] Tout ce développement est repris par Bossuet du _Sermon pour la profession de Mlle de La Vallière_ (1675): Qu’est-ce qu’il a souhaité, ce grand Alexandre, et qu’a-t-il cherché par tant de travaux et tant de peines qu’il a souffertes lui-même et qu’il a fait souffrir aux autres?... Ceux qui désirent la gloire, la gloire souvent leur est donnée, etc...

Et pour la gloire d’un bel esprit, qui peut espérer d’en avoir autant, et durant sa vie et après sa mort, qu’un Homère, qu’un Théocrite, qu’un Anacréon, qu’un Cicéron, qu’un Horace, qu’un Virgile? On leur a rendu des honneurs extraordinaires pendant qu’ils étaient au monde, et la postérité en a fait ses modèles et presque ses idoles. La folie de les louer a été poussée jusqu’à leur dresser des temples: ceux qui n’ont pas été jusque-là n’ont pas laissé de les adorer à leur mode, comme des esprits divins et au-dessus de l’humanité. Et qu’avez-vous prononcé dans votre Évangile, de cette gloire qu’ils ont reçue, et reçoivent continuellement dans la bouche de tous les hommes? _Je vous le dis en vérité, ils ont reçu leur récompense[130]._

[130] _Matth._, VI, 2.

O Vérité, ô Justice, et Sagesse éternelle, qui pesez tout dans votre balance, et donnez le prix à tout le bien, pour petit qu’il soit, vous avez préparé une récompense convenable à cette telle quelle industrie qui paraît dans les actions de ceux qu’on nomme Héros, et dans les écrits de ceux qu’on nomme les grands Auteurs! Vous les avez récompensés et punis tout ensemble: vous les avez repus de vents: enflés par la gloire, vous les en avez, pour ainsi dire, crevés. Combien ces grands Auteurs ont-ils donné la gêne à leur esprit, pour arranger leurs paroles et composer leurs Poèmes! Celui-là étonné lui-même du long et furieux travail de son _Énéide_, dont tout le but, après tout, était de flatter le peuple régnant et la famille régnante, avoue dans une lettre qu’il s’est engagé dans cet ouvrage par une espèce de manie, _pene vitio mentis_. Leur conscience leur reprochait qu’ils se donnaient beaucoup de peine pour rien, puisque ce n’était après tout que pour se faire louer.

Que d’étude, que d’application, que de curieuses recherches, que d’exactitude, que de savoir, que de Philosophie, que d’esprit faut-il sacrifier à cette vanité! Dieu la condamne, et à la fin il la contente, pour laisser aux hommes un monument éternel du mépris qu’il fait de cette gloire si désirée par les gens qui ne la connaissent pas; il leur en donne plus qu’ils n’en veulent. Ainsi, dit saint Augustin, ces Conquérants, ces héros, ces idoles du monde trompé, en un mot, ces grands Hommes de toutes les sortes, tant renommés du genre humain, sont élevés au plus haut degré de réputation où l’on puisse parvenir parmi les hommes; et vains, ils ont reçu une récompense aussi vaine que leurs desseins: _Receperunt mercedem suam, vani vanam[131]._

[131] _In Psal._ CXVIII, _Serm._ XII, 2. Cette citation se trouve déjà, en termes analogues, dans le _Sermon pour la profession de Mlle de La Vallière_.