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CHAPITRE XXV

Séduction du démon: chute de nos premiers parents: naissance des trois Concupiscences, dont la dominante est l’orgueil.

Mon Dieu, je repasserai dans mon esprit l’histoire trop véritable de ma chute, dans celui en qui j’étais avec tous les hommes, en qui j’ai été tenté, en qui j’ai été vaincu, de qui j’ai tiré[158] toute ma faiblesse et toute la corruption que je sens. Malheureux fruit du péché où je suis né, preuve incontestable, et irréprochable témoin de ma misère! O Dieu, j’ai écouté, dans ma mère Ève, le tentateur, qui lui disait par la bouche du serpent[159]: _Pourquoi Dieu vous a-t-il commandé de ne point manger du fruit de cet arbre?_ Ce n’est qu’une question: ce n’est qu’un doute qu’il veut introduire dans votre esprit: _Pourquoi Dieu vous a-t-il commandé?_ Mais qui est capable d’écouter une question contre Dieu, et de se laisser ébranler par le moindre doute, est capable d’avaler tout le poison.

[158] DÉFORIS: de qui j’ai tiré en naissant.

[159] _Gen._, III, 1.

Ève lui répondit la vérité: _Dieu a mis tous les autres fruits en notre puissance; il n’y a que l’arbre qui est au milieu de ce jardin de délices dont il nous a commandé de ne point manger le fruit, et même de ne le point toucher, de peur que nous ne mourions[160]._ Elle répondit la vérité; mais le premier mal fut de répondre: car il n’y a point à écouter de _pourquoi_ contre Dieu: et tout ce qui met en doute la souveraine raison et la souveraine sagesse, devait dès là vous être en horreur, Le tentateur s’étant donc fait écouter, passe du doute à la décision: _Vous ne mourrez point_, dit-il, _mais Dieu sait qu’au jour que vous mangerez de ce fruit, vos yeux seront ouverts, et vous serez comme des dieux, sachant le bien et le mal[161]. Vos yeux seront ouverts_: vous vous verrez vous-mêmes en vous-mêmes, au lieu de vous voir toujours en Dieu: vous aurez vous-mêmes une excellence divine; et tout à coup devenus comme des dieux, vous saurez par vous-mêmes le bien et le mal, et tout ce qui peut vous faire bons ou mauvais, heureux ou malheureux: vous en aurez la clef, vous y entrerez, et par vous-mêmes vous serez dans une sorte d’indépendance[162].

[160] _Ibid._, 2, 8.

[161] _Gen._, III, 4.

[162] DÉFORIS: vous y entrerez par vous-mêmes, vous serez parfaitement libres et dans une sorte d’indépendance.

Le père de mensonge, pour se faire écouter, enveloppait ici le vrai avec le faux. Car il est vrai qu’en se soulevant contre Dieu, et se faisant un dieu soi-même, comme indépendant de la loi de Dieu, on connaît d’une certaine façon le bien, en le perdant: on connaît le mal, qu’on n’avait jamais éprouvé: on a les yeux ouverts pour connaître son malheur, et un désordre en soi-même qu’on n’aurait jamais vu sans cela. C’est ce qui arriva à Adam et à Ève. Aussitôt qu’ils eurent désobéi, _leurs yeux furent ouverts_, dit le Texte sacré, _et ils virent qu’ils étaient nus[163]_; et leur nudité commença à les confondre. Ce fut d’abord dans leur cœur[164] une certaine attention à eux-mêmes qui ne leur était point permise, un arrêt à leur propre volonté, un amour de leur propre excellence: et de tout cela un secret plaisir de se goûter eux-mêmes, avant que de goûter le fruit défendu; de se plaire en eux-mêmes et en leur propre perfection, que jusqu’alors innocents et simples ils n’avaient vue qu’en Dieu seul.

[163] _Gen._, III, 7.

[164] DÉFORIS: Et dans tout cela il s’éleva dans leur cœur.

Cela commença par Ève, que le démon avait attaquée la première, comme la plus faible, mais il lui parla pour tous les deux: _Pourquoi Dieu vous a-t-il défendu? Cur præcepit vobis Deus? Vous ne mourrez point, vous saurez: Nequaquam moriemini, scientes[165]_: en nombre pluriel. Ève porta en effet à son mari toute la tentation du malin, qui l’avait séduite: elle commença par considérer ce fruit défendu, qu’apparemment elle n’avait encore osé regarder, par respect pour l’ordre de Dieu: elle vit qu’il était bon à manger, beau à voir: le goût, la vue, elle considère tout, et se promet en le mangeant un nouveau plaisir, qui manquait encore à ses sens[166]. Elle en mangea donc, et en donne à manger à son mari, qui le prenant de sa main avec les mêmes sentiments qui l’avaient séduite, mit le comble à notre malheur, et fut à toute sa postérité une source éternelle de péché et de mort[167].

[165] _Gen._, III, 4, 5.

[166] DÉFORIS: elle vit qu’il était bon à manger, beau à voir, et promettant par la seule vue un goût agréable: elle se promit en le mangeant, etc.

[167] A rapprocher des _Élévations sur les Mystères_ (_Sixième semaine_, _Élévations_ I à VI).

Comprenons donc tous les degrés de notre perte. Dans une si grande félicité, dans une si grande facilité de ne pécher pas, n’y ayant dans le corps nulle faiblesse, nulle révolte dans les sens, nulle sorte de concupiscence dans l’esprit, l’homme n’était accessible au mal que par la complaisance pour soi-même, par l’amour de sa propre excellence, et en un mot, par l’orgueil. C’est donc par là qu’on le tente; obliquement on lui montre Dieu comme jaloux de son bien: _Pourquoi le Seigneur vous commande-t-il de ne point toucher à ce fruit? C’est qu’il sait qu’en le mangeant, vous y trouverez un bonheur[168] qu’il vous envie: Vous serez comme des dieux_, et vous aurez par vous-mêmes la science du bien et du mal, qui est un attribut divin.

[168] DÉFORIS: vous éprouverez.

C’était donc alors qu’il fallait dire, comme avait fait saint Michel: _Qui est comme Dieu?_ Qui, comme lui, doit se plaire dans sa propre volonté? être par lui-même parfait et heureux? savoir tout et n’être guidé dans tous ses desseins que de sa propre lumière? L’homme, à l’exemple de l’Ange rebelle, et par son instigation, se laisse prendre à ce vain éclat; et dès là l’amour de soi-même et de sa propre grandeur pénétra tout le genre humain, s’enfonça dans notre sein, pour se produire à toute occasion et infecter toute notre vie; et fit en nous une empreinte et une plaie si profonde, qu’elle ne se peut jamais effacer, ni guérir entièrement, tant que nous vivons sur la terre. Tel fut l’effet de ces paroles: _Vous serez comme des dieux._

Les mêmes paroles portèrent encore une curiosité infinie au fond de nos cœurs. Car tout savoir étant le propre de Dieu seul, le tentateur en nous flattant de la pensée d’être une espèce de divinité, ajouta à cette promesse la science du bien et du mal, c’est-à-dire toute science; et enveloppa sous ce nom les sciences bonnes et mauvaises et tout ce qui pouvait repaître l’esprit par sa nouveauté, par sa singularité, par son éclat.

Ce qui vint après tout cela, fut l’amour du plaisir des sens: en voyant avec agrément le fruit défendu, en le dévorant d’abord par les yeux, et prévenant par son appétit son goût délectable, l’amour du plaisir est entré, et nos premiers parents nous l’ont inspiré jusque dans la moelle des os. Hélas! hélas! le plaisir des sens se fit bientôt sentir par tout le corps; ce ne fut point seulement le fruit défendu qui plut aux yeux et au goût: Adam et Ève furent l’un à l’autre une tentation plus dangereuse que toutes les autres sensibles; il fallut cacher tout ce que l’on sentait de désordre; et forcés d’y penser nous-mêmes, il faut que nous en écartions la pensée[169].

[169] DÉFORIS supprime cette dernière phrase, comme n’étant point dans l’original. Saint FRANÇOIS DE SALES écrit de même: Je pense avoir tout dit ce que je voulais dire, et fait entendre sans le dire, ce que je ne voulais pas dire (_Introduction à la Vie dévote_, IIIe partie, ch. 39).