CHAPITRE XVI
Les effets de l’Orgueil sont distribués en deux principaux: il est traité du premier.
Par là donc nous convenons que l’orgueil, c’est-à-dire, comme nous l’avons défini, l’amour et l’opinion de sa grandeur propre, a deux effets principaux, dont l’un est de vouloir en tout exceller au-dessus des autres; l’autre est de s’attribuer à soi-même sa propre excellence.
Quant au premier effet, on pourrait croire qu’il ne se trouve que dans les gens savants, ou riches; et qu’il n’est guère dans le bas peuple, accoutumé au travail, à la pauvreté, et à la dépendance. Mais ceux qui regardent les choses de plus près, voient que ce vice règne dans tous les états jusqu’au plus bas. Il n’y a qu’à voir la peine qu’on a à réconcilier les esprits dans les conditions les plus viles, lorsqu’il s’élève des querelles et des procès pour cause d’injures. On trouve les cœurs ulcérés jusqu’au fond, et disposés à pousser la vengeance, qui est le triomphe de l’orgueil, jusqu’à la dernière extrémité. Ceux qui voient tous les jours les emportements des Paysans pour des bancs dans les paroisses, et qui les entendent porter leur ressentiment jusqu’à dire qu’ils n’iront plus à l’Église si on ne les satisfait, sans écouter aucune raison ni céder à aucune autorité, ne reconnaissent que trop dans ces âmes basses la plaie de l’orgueil, et le même fond qui allume les guerres parmi les peuples, et pousse les ambitieux à tout remuer pour se distinguer des autres. Il ne faut pas beaucoup étudier les dispositions de ceux qui dominent dans leurs Paroisses, et s’y donnent une primauté et un ascendant sur leurs compagnons, pour reconnaître que l’orgueil et le désir d’exceller les transportent avec la même force, et plus de brutalité que les autres hommes.
Et pour passer des âmes les plus grossières aux plus épurées, combien a-t-il fallu prendre de précautions pour empêcher dans les élections, même ecclésiastiques et religieuses, l’ambition, les cabales, les brigues, les secrètes sollicitations, les promesses et les pratiques les plus criminelles, les pactes simoniaques, et les autres dérèglements trop communs en cette matière[111], sans qu’on se puisse vanter d’avoir peut-être fait autre chose que de couvrir ou pallier ces vices, loin de les avoir entièrement déracinés? Malheur donc, malheur à la terre infectée de tous côtés par le venin de l’orgueil!
[111] DÉFORIS: et les autres dérèglements trop connus.--ÉD. VERSAILLES: et toutes les autres ordures trop connues.
Écoutons saint Paul, qui nous en marque les fruits par ces paroles: _Les fruits de la chair_, dit-il[112], et sous ce nom il comprend l’orgueil, _sont les inimitiés, les disputes, les jalousies, les colères, les querelles_, sous lesquelles il faut comprendre les guerres, _les dissensions, les schismes, les hérésies, les sectes, l’envie, les meurtres_, dont la vengeance, fille de l’orgueil, cause la plus grande partie, _les médisances_, où l’on enfonce jusqu’au vif une dent aussi venimeuse que celle des vipères, dans la réputation, qui est une seconde vie du prochain: ces pestes du genre humain, qui couvrent toute la face de la terre, _sont autant d’enfants_ de l’orgueil, autant de branches sorties de cette racine empoisonnée.
[112] _Galat._, V, 19.
Arrêtons-nous un moment sur chacun de ces vices, que saint Paul ne fait que nommer; et nous verrons combien s’étend l’empire de l’orgueil. On en voit les derniers excès dans les guerres, dans tout leur appareil sanguinaire, dans tous leurs funestes effets, c’est-à-dire dans tous les ravages et dans toutes les désolations qu’elles causent dans le genre humain, puisque dans tout cela il ne s’agit souvent que d’assouvir le désir de domination, et la gloire dont les premières têtes du genre humain sont enivrées. Les sectes et les hérésies font encore mieux voir cet esprit d’orgueil, puisque c’est là uniquement ce qui anime ceux qui, pour se faire un nom parmi les hommes, les arrachent à Dieu, à Jésus-Christ, à son Église, et s’en font des disciples qui portent le leur.
Et si nous voulons entendre la malignité de l’orgueil à des vices plus communs, il ne faut que s’attacher un moment à l’envie et à sa fille la médisance, pour voir tous les hommes pleins de venin et de haine mutuelle, qui fait changer la langue en armes offensives, plus tranchantes qu’une épée, portant plus loin qu’une flèche, pour désoler tout ce qui se présente. Tout cela vient de ce que chacun, épris de soi-même, veut tout mettre à ses pieds, et s’établir une damnable supériorité, en dénigrant tout le genre humain. Voilà le premier effet de l’orgueil, et ce qu’il fait paraître au dehors.
Il entre dans toutes les passions, et donne aux autres concupiscences plus grossières et plus charnelles, je ne sais quoi qui les pousse à l’extrémité. Voyez cette femme dans sa superbe beauté, dans son ostentation, dans sa parure. Elle veut vaincre, elle veut être adorée, comme une déesse du genre humain. Mais elle se rend premièrement à elle-même cette adoration; elle est elle-même son idole; et c’est après s’être adorée et admirée elle-même, qu’elle veut tout soumettre à son empire. Jézabel, vaincue et prise, s’imagine encore désarmer son vainqueur, en se montrant par ses fenêtres avec son fard. Une Cléopâtre croit porter dans ses yeux et sur son visage de quoi abattre à ses pieds les Conquérants; et accoutumée à de semblables victoires, elle ne trouve plus de secours que dans la mort, quand elles lui manquent. Tous les siècles portent de ces fameuses beautés, que le Sage nous décrit par ces paroles: Elle a renversé un nombre infini de gens percés de ses traits: toutes ses blessures sont mortelles, et les plus forts sont tombés sous ses coups: _Multos vulneratos dejecit, et fortissimi quique interfecti sunt ab eâ[113]._
[113] _Prov._, VII, 26.
Ainsi la gloire se mêle dans la concupiscence de la chair. Les hommes, comme les femmes, se piquent d’être vainqueurs. _C’est un opprobre parmi les Assyriens, si une femme se moque d’un homme, en se sauvant de ses mains[114]._
[114] _Judith_, XII, 11.
Quelle Nation n’est pas Assyrienne de ce côté-là? Où ne se glorifie-t-on pas de ces damnables victoires? Où ne célèbre-t-on pas ces insignes corrupteurs de la pudeur, qui font gloire de tendre des pièges si sûrs, que nulle vertu n’échappe à leurs mains impures? La gloire donc se mêle dans leurs désirs sensuels; et on imagine une certaine excellence, d’un côté à se faire désirer, et de l’autre à corrompre; ou, comme parle l’Écriture, à humilier un sexe infirme[115].
[115] Saint AUGUSTIN, _Confessions_, livre II, ch. III: «Je me portais avec ardeur dans le péché non seulement pour trouver quelque plaisir en le commettant, mais encore pour être loué de l’avoir commis.» A rapprocher du ch. XVIII, IIIe Partie de l’_Introduction à la Vie dévote_ (_Des amourettes_).