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CHAPITRE XXX

Jésus-Christ vient changer en nous, par trois saints désirs, la triple Concupiscence que nous avons héritée d’Adam.

Voilà donc la folie et l’erreur de l’homme. Dieu l’avait fait heureux et saint; ce bien de sa nature était immuable; car Dieu de lui-même ne le retire jamais[193], parce qu’il est Dieu, et ne change pas: _Ego Dominus et non mutor[194]._ L’homme donc n’avait qu’à ne changer pas et il serait demeuré dans un état immuable. Il a changé volontairement, et la triple concupiscence est venue[195]: il est devenu superbe, il est devenu curieux: il est devenu sensuel. Mais pour nous guérir de ces maux, Dieu nous a envoyé un Sauveur humble, un Sauveur qui n’est curieux que du salut des hommes, un Sauveur noyé dans la peine, et qui est un homme de douleurs.

[193] DÉFORIS: car Dieu, lorsqu’il l’a donné, de lui-même ne le retire jamais.

[194] _Malach._, III, 6.

[195] DÉFORIS: s’en est ensuivie.

L’homme superbe s’attribue tout à lui-même, et Jésus-Christ, qui fait de si grandes choses, dont la doctrine est si sublime et les œuvres si admirables, ne s’attribue rien à lui-même: _Ma doctrine n’est pas ma doctrine, mais de celui qui m’a envoyé[196]: mon Père, qui demeure en mot, y fait les œuvres que vous admirez[197]: ma nourriture, c’est de faire la volonté de mon Père[198]._ Il a des élus, et c’est sa gloire; mais _son Père les lui a donnés; et si on ne peut les lui ôter, c’est que son Père, qui les lui a donnés, est plus grand que tout, et que rien ne peut être ôté de ses mains_ toutes puissantes[199]. _Toute puissance m’est donnée dans le ciel et dans la terre[200]_: je l’ai, mais comme donnée: j’ai en moi et je donne à qui je veux la vie éternelle; mais c’est mon Père qui m’a donné d’avoir la vie en moi-même: _Vous boirez bien mon calice, mais pour être assis à ma droite ou à ma gauche, ce n’est pas à moi de le donner, mais ceux-là l’auront à qui mon Père l’a préparé[201]_: c’est lui qui dispose et de moi-même et des places qu’on aura autour de moi: il a mis tous les temps en sa puissance, et je ne suis que le ministre de ses conseils.

[196] _Joan._, VII, 16.

[197] _Joan._, XIV, 10.

[198] _Joan._, IV, 4.

[199] _Joan._, X, 28.

[200] _Matth._, XXVIII, 18.

[201] _Id._, XX, 28

Chrétien, écoute, ne sois point superbe; ne fais point ta volonté, ne t’attribue rien: tu es le disciple de Jésus-Christ, qui ne fait que la volonté de son Père, qui lui rapporte tout et lui attribue tout ce qu’il fait.

Jésus-Christ était _la science et la sagesse de Dieu[202]_: quelle doctrine ne pouvait-il pas étaler? Mais il ne montre aucune science, que celle du salut. A la vérité, de ce côté-là sa science est haute au delà de toute hauteur; mais, dans les choses humaines, il n’est curieux ni de doctrine ni d’éloquence. Il ne montre aucune étude recherchée; ses similitudes sont tirées des choses communes, de l’agriculture, de la pêche, du trafic, de la marchandise, de l’économie, des choses les plus communes et les plus connues, de la royauté, et ainsi du reste. Il voile les secrets de Dieu sous cette apparence vulgaire, sans aucune ostentation[203]; il ne veut point qu’il se trouve parmi ses Disciples plusieurs sages, ni plusieurs savants, non plus que plusieurs puissants, plusieurs nobles et plusieurs riches. Toute la science qu’il faut avoir dans son École, _est de connaître Jésus-Christ_ et encore _Jésus-Christ crucifié[204]_: le plus docte de tous ses Disciples ne sait ni ne veut savoir autre chose, et c’est de quoi uniquement il se glorifie.

[202] I _Cor._, I, 30; _Coloss._, II, 3.

[203] DÉFORIS: sans aucune ostentation: il dit seulement ce que son Père lui met à la bouche pour l’instruction du genre humain.

[204] I _Cor._, II, 2.

Peut-être sera-t-il curieux de ce qui se passe dans le monde, ou des desseins des politiques? Non: il se laisse raconter, à la vérité, ce qui était arrivé à ceux dont Pilate mêla le sang à leur sacrifice; mais sans s’arrêter à cette nouvelle, non plus qu’à celle de la tour de Siloë, dont la chute avait écrasé dix-huit hommes, il conclut de là seulement à profiter de cet exemple[205]. Et pour ce qui est de la politique, il montre qu’il connaît bien celle d’Hérode, et ce qu’il tramait secrètement contre lui, mais seulement pour le mépriser; et il lui fait dire: _Allez, dites à ce renard que, malgré lui et ses finesses, je chasserai les démons, et que je guérirai les malades aujourd’hui et demain; et quoi qu’il fasse, je ne mourrai qu’au troisième jour[206]_: par où il entend le troisième an, parce que c’est le moment de son Père. C’est tout ce qu’il faut savoir des choses du monde: que Dieu en dispose, et qu’elles roulent selon ses ordres. C’est pourquoi, étant renvoyé au même Hérode, loin de contenter le vain désir qu’il avait de voir des miracles, il ne daigne pas même lui dire une parole; et pour confondre la vanité et la curiosité des Politiques du monde, il se laisse traiter de fou par ce Prince et par sa Cour curieuse. Ils lui mettent[207] par mépris un habit blanc, comme à un insensé: il ne les reprend ni ne les punit: c’est à la Sagesse divine assez punir et assez convaincre les fous, que de se retirer du milieu d’eux, sans daigner s’en faire connaître, et les laisser dans leur aveuglement.

[205] _Luc._, XIII, 1, 3-5.

[206] _Ibid._, 32.

[207] DÉFORIS: il se laisse traiter de fou par Hérode et par sa Cour curieuse, qui lui mettent.

S’il n’est curieux ni des sciences ni des nouvelles du monde, il l’est encore moins des riches habits et des riches ameublements: _Les renards ont leurs tanières, et les oiseaux leurs nids; mais le Fils de l’homme n’a pas où reposer sa tête[208]._ Il dort dans un bateau, sur un coussin étranger. Ne pensez pas lui prendre les yeux sur des édifices éclatants: quand on lui montre ces belles pierres et ces belles structures du Temple, il ne les regarde que pour annoncer que tout y sera bientôt détruit[209]. Il ne voit dans Jérusalem, une ville si superbe et si belle, que sa ruine qui viendra bientôt; et au lieu de regards curieux, ses yeux ne lui fournissent pour elle que des larmes.

[208] _Matth._, VII, 20; _Marc_, IV, 38.

[209] _Matth._, XXIV, 2.

Enfin pour combattre la concupiscence de la chair, il oppose au plaisir des sens un corps tout plongé dans la douleur, des épaules toutes déchirées par des fouets, une tête couronnée d’épines et frappée avec une canne par des mains impitoyables, un visage couvert de crachats, des yeux meurtris, des joues flétries et livides à force de soufflets, une langue abreuvée de fiel et de vinaigre, et par dessus tout cela une âme triste jusqu’à la mort; des frayeurs, des désolations, et une détresse inouïe. Plongez-vous dans les plaisirs, Mortels: voilà votre Maître abîmé, corps et âme, dans la douleur[210].

[210] A rapprocher de l’admirable peinture du _Sermon sur la Passion de Notre-Seigneur_ (1660): Contemplez cette face, autrefois les délices, maintenant l’horreur des yeux... est-ce un homme vivant, ou bien une victime écorchée?... O plaies, que je vous adore! flétrissures sacrées, que je vous baise...