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CHAPITRE PREMIER

[Illustration : _Carte de Ouli._]

Comment je fus amené à visiter la Haute-Gambie. — Aperçu rapide de l’itinéraire que j’ai suivi pour m’y rendre. — Composition de ma caravane. — Mon interprète Almoudo Samba N’Diaye. — De Kayes à Nétéboulou (Ouli). — Séjour à Nétéboulou. — Maladie. — Manque de vivres. — Comment je fus ravitaillé par la Compagnie Française de la côte occidentale d’Afrique. — Extrême complaisance de M. le capitaine Roux, de l’infanterie de marine, commandant du cercle de Bakel. — Je puis quitter Nétéboulou. — Préparatifs de départ. — Projet d’itinéraire. — Nétéboulou. — Son histoire. — Sa population. — Son chef Sandia-Diamé. — Importance de sa situation au point de vue commercial. — Son avenir.

C’est au cours de la Mission scientifique que le département des Colonies avait bien voulu me confier au commencement de l’année 1891, qu’il me fut donné de visiter la Haute-Gambie et d’explorer, dans tous leurs détails, les régions qu’arrose, dans cette partie de son cours, ce grand fleuve africain. Avant moi, quelques rares voyageurs les avaient rapidement parcourues. Mes camarades Oberdorf, Levasseur, Briquelot, Liotard en avaient rapporté quelques vagues renseignements historiques et de précieux itinéraires qui, pendant mon voyage, m’ont été d’un puissant secours. Mon plus grand désir était de marcher sur leurs traces, et, si possible, de compléter leurs travaux et de faire de ces contrées, encore peu connues, une étude qui pût être de quelque utilité. Un séjour de plus de six années au Sénégal et au Soudan Français, les différentes missions dont j’avais été chargé, dans ces deux colonies, dans le Sine, le Saloum, le Bélédougou, le Bambouck, les études que j’y avais faites, et enfin l’attrait tout particulier qu’ont toujours eu pour moi les pays tropicaux, m’avaient préparé à ce travail. Il m’était permis d’espérer que je pourrais accomplir mon projet et atteindre le modeste résultat que je m’étais proposé.

Par décision de M. le sous-secrétaire d’État des colonies en date du 16 mars 1891, j’avais été chargé d’une mission scientifique dont le principal objet était de rechercher au Soudan Français les végétaux à gutta-percha et d’en faire une étude aussi complète et aussi consciencieuse que possible. Muni d’instructions détaillées, bien outillé, et après avoir reçu, à Paris, au Muséum d’histoire naturelle auprès de M. le professeur Cornu, et, à Marseille, à la Faculté des sciences, sous la savante direction de M. le professeur Heckel, l’éducation technique indispensable pour accomplir les travaux qui m’étaient confiés, je m’embarquai à Bordeaux, le 20 avril suivant, sur le paquebot « _Congo_ » de la Compagnie des Messageries maritimes qui, le 29 du même mois, me déposa à Dakar. Quarante-huit heures après, j’étais à Saint-Louis et, le 4 mai, j’en partais à bord de la citerne à vapeur « l’_Akba_ » pour Podor, où je devais rejoindre un nombreux convoi qui y était en partance pour Kayes. Faute de moyens de transport, ce ne fut que le 15 que nous pûmes nous mettre en route, et le 3 juin, après un long et pénible voyage en chaland, nous débarquions enfin à Kayes, chef-lieu des Etablissements Français au Soudan. Là, j’organisai en peu de jours ma caravane, et, grâce à l’obligeance de M. le lieutenant-colonel Archinard, alors commandant supérieur, qui voulut bien mettre à ma disposition un cheval de selle et un mulet de bât, ainsi que quelques porteurs qui devaient m’accompagner jusqu’à Sénoudébou seulement, je pus me mettre en route le 19 du même mois. Conformément aux instructions qui m’avaient été données, je visitai d’abord le Kaméra en entier, le traversai du Nord au Sud, puis me dirigeant vers l’Ouest, je franchis la Falémé en face de Sénoudébou et arrivai dans ce dernier village le 24 juin. Là, je congédiai les porteurs qui m’avaient été donnés à Kayes, visitai les environs minutieusement, prenant chaque jour de nombreuses notes sur tout ce qui pouvait intéresser la mission dont j’étais chargé, et réorganisai ma caravane. Il me fallait recruter de nouveaux porteurs pour remplacer ceux dont je m’étais séparé et refaire les caisses de provisions que je devais emporter. Sur ma route, ma caravane s’était augmentée, en passant à Takoutala, de mon interprète et de son frère que j’avais, selon conventions faites à Kayes, retrouvé dans ce village, où il habitait avec toute sa famille. C’était un brave garçon, métis Bambara et Peulh de la famille des Massassis du Kaarta. Je l’avais gagé autrefois pendant longtemps comme domestique et je n’avais jamais eu qu’à m’en louer. Il se nommait Almoudo Samba N’Diaye ; il parlait couramment le français et la plupart des langues du Soudan. Pendant toute la durée de mon voyage, il eut une conduite toujours irréprochable. D’une scrupuleuse honnêteté, il me rendit de grands services, et je suis heureux de le remercier publiquement ici du précieux concours qu’il n’a jamais cessé de me donner en toutes circonstances pendant les dix mois que nous avons vécu ensemble. A notre départ de Takoutala, son frère Oumar, jeune garçon de treize ans environ, voulut absolument accompagner son aîné. Almoudo me demanda la permission de l’emmener. Je me gardai bien de lui refuser cette petite satisfaction, et, dans la suite, je n’eus jamais qu’à me féliciter d’avoir accédé à son désir, car ce jeune enfant, véritable polyglotte, me rendit de réels services, et me donna souvent de précieux renseignements qui me facilitèrent, en maintes circonstances, mes études de linguistique et d’ethnologie.

[Illustration : Sénoudébou (Bondou), Femmes Toucouleurs.]

Au départ de Sénoudébou, ma caravane se trouvait donc ainsi composée : un interprète _Almoudo Samba N’Diaye_, son frère _Oumar_, un cuisinier _Samba Sisoko_, Malinké de Badougou, dont la face réjouie et dodue me promettait pour l’avenir un ordinaire confortable, un domestique _Gardigué Couloubaly_, Bambara de Nyamina (Niger), deux palefreniers, _Samba N’Diaye_, ouolof de Saint-Louis, et _Sory_, bambara de Ségou, enfin onze porteurs et deux animaux, un cheval et un mulet. N’oublions pas non plus _Fatouma_, la femme du palefrenier _Samba_ qu’il m’avait demandé l’autorisation d’emmener et qui, pendant toute la durée du voyage, fut la blanchisseuse de la caravane. Donc, en me comptant, nous n’étions en tout que dix-huit personnes. Fidèle à la façon dont j’avais déjà procédé en d’autres circonstances, j’avais absolument interdit les armes à tout mon monde. On verra dans la suite de ce récit que cette précaution me facilita beaucoup l’entrée dans le pays des Coniaguiés et à Damentan ; elle contribua, dans une large mesure, au succès de mon voyage dans ces pays inconnus. Nous ne saurions trop recommander à ceux qui voudraient visiter le Soudan français, ce mode de procéder. Il nous a toujours bien réussi et nous a souvent permis de nous tirer, tout à notre honneur, de situations critiques et dangereuses.

Donc, ma caravane étant formée, tout mon personnel étant bien dressé et chacun sachant ce qu’il avait à faire, nous quittâmes Sénoudébou le 3 juillet, à 4 heures du matin, dans l’ordre le plus parfait et fîmes route vers le Sud, vers la Gambie. Successivement nous visitâmes la partie Sud du Bondou, le Tiali, le Niéri, la partie Sud-Est du Ferlo-Bondou, le Nord du Ouli, et après vingt-trois jours de marche dans un pays pauvre et peu peuplé, où nous n’avons que difficilement trouvé ce qui nous était nécessaire pour nous nourrir, nous arrivions enfin à Nétéboulou, à 20 kilomètres de la Gambie. J’y fus reçu en grande pompe par le chef du village Sandia-Diamé, homme d’un grand dévouement, honnête, intelligent, et qui, dans ces contrées lointaines, a rendu de grands services à la cause Française. Il me manifesta toujours le plus profond respect, je dirai plus, la plus grande affection, et, pendant la maladie qui me retint dans son village, il me prodigua, avec Almoudo et mes domestiques, des soins dont je leur garde une profonde gratitude. Connaissant à fond tout le pays qu’il avait autrefois parcouru en tous sens comme dioula[3], il me donna toujours des renseignements absolument précis et qui, durant notre voyage, me furent d’un précieux secours.

[Illustration : Une rue à Sénoudébou (village Toucouleur du Bondou).]

Avant de quitter Marseille, j’avais demandé à M. Bohn, directeur de la Compagnie Française, de vouloir bien donner des ordres à M. l’agent de la factorerie de Mac-Carthy, pour que celui-ci me fit parvenir, à Nétéboulou, ce dont je pourrais avoir besoin pour ravitailler ma caravane, pensant bien que je ne trouverais sur ma route que difficilement ce qui m’était nécessaire. J’étais loin cependant de supposer que toutes ces régions fussent aussi pauvres et que nous arriverions à Nétéboulou, après un voyage relativement court, absolument dénués de tout. D’après mes calculs, je devais y être le premier août au plus tard et je comptais bien y trouver, à cette date, ce dont je pourrais alors avoir besoin. Mon espoir ne fut pas déçu, à peine étais-je installé dans la case préparée à mon intention par les soins de Sandia, qu’on m’annonça l’arrivée du patron du chaland. M. l’agent de Mac-Carthy me l’expédiait avec des vivres pour mes hommes et pour moi. Il était arrivé, la veille, à Yabouteguenda, sur la Gambie, et ayant appris que je me trouvais à Nétéboulou, il venait se mettre à mes ordres. Nétéboulou n’étant éloigné de Yabouteguenda que d’une vingtaine de kilomètres et, de plus, le marigot étant navigable jusqu’à Genoto, il fut facile de faire remonter le chaland jusqu’à ce point et de faire transporter son chargement jusqu’au village. Genoto n’est éloigné de Nétéboulou que de cinq kilomètres environ. Ces provisions furent les bienvenues, on n’en doute pas. Elles me furent d’un grand secours pendant l’hivernage et me permirent de pourvoir aisément à la nourriture de mes hommes. Grâce à la diligence de M. l’agent de Mac-Carthy, je vécus là dans d’assez bonnes conditions. Je ne saurais trop le remercier de la confiance qu’il m’a toujours témoignée et de l’empressement qu’il a mis à me faire parvenir toutes les commandes que je lui ai faites pendant mon séjour en Gambie.

Mon intention était de visiter la rive droite de la Gambie, jusqu’à Mac-Carthy pendant l’hivernage. La maladie et aussi l’abondance et la précocité des pluies dans ces régions me forcèrent à renoncer à mettre mon projet à exécution et je me décidai, en conséquence, à attendre à Nétéboulou la fin de l’hivernage et le retour de la saison sèche. Je pris alors mes dispositions en prévision d’un long séjour. Tout d’abord, afin de réduire le plus possible mes dépenses, je congédiai tous mes porteurs et ne gardai avec moi que le personnel qui m’était strictement indispensable. Une écurie fut construite pour mes animaux par les soins de Sandia et de mes palefreniers, et j’aménageai ma case et celle de mes hommes le mieux possible.

Je n’entrerai ici dans aucun détail au sujet de mon séjour à Nétéboulou. Nous avons eu à supporter là toutes les fatigues et toutes les privations qu’entraîne l’hivernage dans les pays Soudaniens. Ma santé y fut fortement ébranlée, et, malgré les soins les plus attentifs, mes animaux succombèrent aux atteintes du climat.

Je ne pus quitter cet hospitalier village que le 27 octobre. Je fus obligé d’attendre jusqu’à cette époque pour pouvoir me mettre en route. L’inondation commençait alors à décroître, les chemins étaient plus praticables et j’avais reçu une nouvelle monture que m’avait envoyée mon bon ami, M. le capitaine Roux, de l’infanterie de marine, commandant du cercle de Bakel. Pendant les trois longs mois que je suis resté ainsi bloqué à Nétéboulou, je mis à profit les quelques jours de repos que me laissa la fièvre pour étudier l’ethnographie et les coutumes du pays. Je fis avec soin mes observations météorologiques et pris tous les renseignements possibles sur les contrées que j’allais visiter.

Ce fut également à Nétéboulou que je reçus la nouvelle que M. le Ministre de l’Instruction publique avait bien voulu me confier dans ces régions éloignées une mission scientifique et gratuite en plus de celle dont j’étais déjà chargé par le département des Colonies. J’en fus très heureux, car c’était, pour ainsi dire, la sanction scientifique donnée à mes travaux. La dépêche ministérielle qui me l’annonça me parvint quelques jours avant mon départ, grâce aux bons soins et à la complaisance de M. le capitaine Roux, qui, pendant mon séjour dans le Ouli, ne manqua jamais une occasion de me faire parvenir ma correspondance et de me tenir au courant de tout ce qui pouvait m’intéresser.

Vers le milieu d’octobre, ma santé étant enfin devenue meilleure, je pus songer à me remettre en route et à exécuter le projet de voyage que j’avais élaboré pendant les deux mois qui venaient de s’écouler et pour lequel j’avais recueilli tous les renseignements possibles afin de ne rien laisser au hasard. En conséquence, je décidai de visiter et étudier complètement le Ouli, le Sandougou et d’explorer les rives de la Gambie jusqu’à Mac-Carthy. Mon intention était, de ce point, de visiter, au Nord, le Kalonkadougou et de revenir à Nétéboulou, d’où je comptais me diriger vers le Sud-Est, visiter le pays de Damentan, la Haute-Gambie et revenir à Kayes par le Bambouck. Je pus aisément mettre ce plan à exécution. Même, je pus m’avancer plus au Sud que je ne me l’étais proposé et visiter le pays de Damentan et le pays des Coniaguiés et des Bassarés, pays absolument inconnus et où jamais Européen ne s’était aventuré. De plus, je pouvais, en suivant cet itinéraire, explorer complètement les vallées de la Haute-Gambie et visiter avantageusement tout le pays compris entre ce grand cours d’eau et la Haute-Falémé.

Sandia, qui m’était absolument dévoué, me demanda de m’accompagner dans la première partie de mon voyage. J’en fus très heureux ; car il connaissait à fond le pays que nous allions traverser, et, pendant toute la durée de son séjour avec moi, je n’eus jamais qu’à me louer des services qu’il m’a rendus.

Bien décidé à quitter Nétéboulou le plus tôt possible, je me mis donc, dès que mes forces me le permirent, à organiser ma caravane. Je confiai au frère de Sandia mes bagages les plus encombrants, mes caisses de collections, et n’emportai avec moi que ce qui m’était absolument nécessaire pour un voyage de trente jours, au plus. J’engageai sur place les porteurs qui m’étaient indispensables, et le 25 octobre nous étions tous prêts à partir. Une malencontreuse tornade nous força à rester à Nétéboulou quarante-huit heures de plus, et ce ne fut que le 27 que nous pûmes nous mettre en route.

Pendant les deux mois qui venaient de s’écouler, ma caravane s’était encore augmentée d’une nouvelle recrue. Je vis arriver un jour, dans ma case, avec le fils du chef du Ouli, un jeune noir que j’avais connu autrefois à Kayes et qui avait accompagné mon ami, le lieutenant Levasseur, de l’infanterie de marine, dans le beau voyage qu’il avait fait, en 1887-1888, de Kayes à Sedhiou par Labé. Ce noir, avec les quelques économies péniblement réalisées, avait entrepris un petit commerce de dioula (marchand ambulant) et n’avait pas réussi. Quand je le vis il était absolument à bout de ressources et vivait de la charité de Massara, fils du Massa-Ouli. Il me demanda alors de se joindre à ma caravane, de me servir à quelque titre que ce soit, n’exigeant pour tout salaire que sa nourriture et ses vêtements. C’était peu de chose. Je l’engageai et n’eus guère à me louer de ses services. Peu travailleur (la paresse était inconnue parmi mes hommes), il fut souvent l’objet de leurs quolibets. Malgré cela, je ne puis m’empêcher de reconnaître qu’il m’a rendu en quelques rares circonstances, de réels services que je lui ai d’ailleurs toujours grassement payés.

Avant de quitter Nétéboulou, ce village hospitalier où j’ai été reçu et hébergé pendant si longtemps avec tant de générosité et de sympathie, je ne puis m’empêcher de faire connaître son histoire et ses habitants. Je serais heureux que le lecteur trouvât quelque intérêt à lire ces lignes. Elles me sont dictées par la profonde reconnaissance que j’ai vouée à tous ceux qui, dans ce petit coin du vaste continent africain, m’ont prodigué leurs soins et m’ont toujours témoigné le plus grand respect. Aujourd’hui même, après plus d’une année de séparation, je ne puis m’empêcher, en me rappelant mes amis de là-bas et tout ce qu’ils ont fait pour moi, d’éprouver une émotion profonde et de reconnaître que, malgré tout, je suis encore leur débiteur. Je n’espère point que ces lignes leur tombent jamais sous les yeux, mais je serais bien heureux si quelque voyageur égaré dans ces contrées lointaines pouvait leur dire que je ne les ai pas oubliés, et que les quelques jours que j’ai passés au milieu d’eux sont, malgré les souffrances que j’y ai éprouvées, restés profondément gravés dans mon cœur et que j’en garde le souvenir le plus cher.

Nétéboulou, ainsi nommé parce qu’il est situé au milieu d’une véritable forêt de Nétés (légumineuse)[4] (en Malinké : _Nété_, et _boulou_, village : village des Nétés) est une agglomération d’environ 500 habitants. Il est propre, bien construit et les cases du chef sont entourées d’un joli petit tata Malinké à tourelles, tout neuf, dont la hauteur est d’environ quatre mètres et la largeur d’à peu près un mètre à la base et quarante centimètres au sommet. Ce tata est construit en argile fortement colorée en rouge par de l’oxyde de fer : vu de loin son aspect sombre impressionne tristement le voyageur ; à l’intérieur, se trouvent les cases du chef, celles de ses femmes et ses magasins. Sa circonférence est d’environ huit cents mètres, et ses murs sont crénelés pour, qu’en cas de siège, les défenseurs puissent aisément faire usage de leurs armes. Le village est entièrement situé sur une petite éminence à l’Ouest, et au Nord de laquelle se trouve le marigot qui porte son nom. Les cases sont, en général, vastes, construites à la mode Malinkée, en terre, rondes et surmontées d’un toit en chaume qui affecte la forme d’un chapeau pointu. Les cours qu’elles laissent entre elles sont, en général, assez propres ; mais la place principale du village est, comme dans tous les villages Malinkés, d’une malpropreté révoltante. C’est le dépotoir commun où chaque ménagère vient, chaque jour, jeter des détritus de toutes sortes.

[Illustration : Plan d’une habitation Malinkée

(Dessin de A. M. Marrot, d’après les documents de l’auteur).]

A environ huit cents mètres du village actuel, dans le Nord, de l’autre côté du marigot, se voient les ruines de l’ancien village dont le tata du chef est encore debout. Ce village fut détruit par le marabout Mahmadou-Lamine Dramé, en 1887, dans les circonstances suivantes. Son chef était le frère de Sandia et grand ami des Français. Il fut un des commandants de la colonne du Ouli, qui battit le marabout après sa fuite de Dianna. Ce fut dans un but de vengeance que Mahmadou-Lamine vint l’attaquer au fort de l’hivernage. Son chef, Malamine, fut tué pendant le combat. La population fut emmenée en captivité par le vainqueur et le village détruit. C’était Malamine qui l’avait fondé vingt ans auparavant environ. C’est pourquoi Nétéboulou est souvent appelé dans le pays : « Village de Malamine. » Riche dioula Malinké musulman, c’était un homme fort honnête et qui avait dans tout le pays une grande renommée de justice. Aussi venait-on de partout le consulter. Après sa mort, son frère, Sandia, le chef du village actuel, lui succéda et reconstruisit Nétéboulou là où il est aujourd’hui. Il a hérité de la renommée de son frère et jouit dans les villages voisins d’une grande influence.

La population est uniquement formée de Malinkés musulmans de la famille des Niagatés-Sinatés, qui émigrèrent du pays de Guidioumé dans le Ouli, où ils s’établirent lorsque les Soninkés s’emparèrent du Kaarta et en chassèrent les Malinkés. Ils n’ont ni le type ni les mœurs des autres Malinkés que nous avons vus jusqu’à ce jour. Ils doivent être le produit d’un croisement quelconque. On rencontre dans le Ouli, le Niani et même le Diakka, quelques villages dont les habitants présentent les mêmes caractères. Je serais assez porté à leur attribuer la même origine qu’aux Diakankés et aux Déniankés. Ce serait alors une race de mélange dans laquelle il y aurait deux éléments Mandingues pour un élément Peulh.

Nétéboulou est un village relativement riche. Nous nous y sommes trouvé et y avons séjourné pendant toute la saison des cultures et nous avons pu constater avec plaisir qu’elles y sont faites avec plus de soin et en plus grande quantité que dans les pays voisins. Tout autour des cases se trouvent de vastes champs de mil, maïs, arachides, coton, etc., etc., et de petits jardinets où les femmes et les enfants cultivent des oignons, oseille, courges, tomates, tabac. Malgré cela, la misère y est grande pendant l’hivernage, car là, comme partout au Soudan, le noir est gaspilleur et peu prévoyant. Il consomme en peu de mois sa récolte, fait bombance et, pendant la saison des pluies, il en est souvent réduit à la portion congrue, en attendant la moisson prochaine.

Grâce à l’initiative de son chef, Sandia, il y existe un petit embryon de commerce. Et pourtant sa situation exceptionnelle devrait en faire un centre important de transactions. Nétéboulou est en effet situé au point de jonction des principales routes qui sillonnent la région. C’est le lieu de passage tout indiqué des caravanes qui se rendent de Bakel, du Bondou, du Bambouck, du Tenda à Mac-Carthy ou à Bathurst ou bien qui en reviennent. C’est là encore que font étape tous les dioulas qui se rendent sur la rive gauche de la Gambie dans le Fouladougou de Moussa-Molo ou qui regagnent Bakel et Médine. Pendant le séjour que nous y avons fait, nous avons pu assister fréquemment à ces arrivées et à ces départs de dioulas et de caravanes, et il ne s’est pour ainsi dire pas passé de jour que nous n’ayons reçu la visite de ces voyageurs. Si nous ajoutons enfin que Nétéboulou n’est distant de la Gambie que de vingt kilomètres et que son marigot est navigable toute l’année jusqu’à Genoto, à 5 kilom. du village, on comprendra aisément que peu d’efforts suffiraient pour en faire le débouché de tout le Ouli, le Tenda et le Diaka. Disons en terminant que la Gambie cesse d’être navigable pour les bâtiments de fort tonnage à quelques kilomètres au-dessus de l’embouchure du marigot de Nétéboulou. Elle est, en effet, en ce point traversée par un barrage rocheux qui s’étend d’une rive à l’autre.

C’est le barrage de Kokonko-Taloto. Ce détail est important à noter, et, de ce fait, nous estimons que Nétéboulou et Genoto sont appelés sous peu à devenir des centres commerciaux qui ne seront pas à dédaigner. Son chef fait, du reste, tout ce qu’il faut pour cela. Il entretient des relations suivies avec la factorerie Française de Mac-Carthy, et j’ai appris que, grâce aux renseignements que j’avais donnés à ce sujet à l’agent qui la dirige, il s’était fait, dans ces parages, sous la direction de Sandia lui-même, des échanges relativement fructueux. Ce n’était là qu’un essai qui a dû être recommencé, cette année, sur une plus grande échelle. Maintenant que la paix la plus profonde règne dans ces contrées, et, étant donné surtout les procédés que la Compagnie emploie vis-à-vis des indigènes, nous ne doutons pas que le succès le plus complet ne vienne couronner les efforts qu’elle n’a jamais cessé de faire pour développer en Gambie notre commerce et notre influence. La cire du Tenda, l’ivoire et surtout les arachides du Ouli suffiront amplement pour alimenter cette escale et seront pour les trafiquants une source de bénéfices sérieux.

Les habitants de Nétéboulou, paisibles agriculteurs, se livrent avec soin à l’élevage des bestiaux. Le village possède un beau troupeau d’une cinquantaine de têtes dont Sandia s’occupe régulièrement chaque jour et dont la plus grande partie lui appartient. J’ai été bien heureux, pendant les quelques semaines que j’y suis resté, d’y trouver, matin et soir, un peu de lait, et de temps en temps un peu de viande fraîche pour réparer mes forces épuisées par la maladie. C’est assurément à ces modestes ressources, qui furent toujours généreusement mises à ma disposition, que je dois de ne pas avoir succombé. Les moutons, chèvres et poulets y sont aussi relativement nombreux et permettent aux habitants de varier un peu leur alimentation. Quant aux chevaux, outre le mien, je n’y en ai jamais vu que deux : celui de Sandia et celui de son frère, Mody-Moussa. Cet animal domestique, est, du reste, assez rare dans toute cette région. Il y vit difficilement et a besoin de grands soins pour pouvoir y supporter les rigueurs du climat.

En résumé, nous estimons, d’après ce que nous y avons vu, qu’il serait facile d’augmenter dans une notable mesure les ressources de ce petit village, d’y attirer les produits des pays voisins, et enfin d’en faire le centre commercial le plus important de la contrée.

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[Illustration : Vue prise de la Falémé.]