CHAPITRE V
[Illustration : _Sandougou_]
Le Sandougou. — Description géographique. — Aspect général. — Hydrologie. — Orographie. — Constitution géologique du sol. — Flore. — Productions du sol. — Cultures. — Faune. — Animaux domestiques. — Populations. — Ethnologie. — Situation et organisation politiques. — Rapports avec les autorités françaises. — Conclusions.
Le Sandougou est peut-être, de tous les pays que nous avons visités dans le bassin de la Gambie, celui qui présente les frontières les mieux définies. Bien que cet Etat ait été mutilé par suite de ce que les Toucouleurs Torodos s’y sont taillés une petite principauté, nous n’en donnerons pas moins la description géographique, comme si cette mutilation n’avait pas eu lieu.
Ses limites extrêmes sont comprises entre les 13° 16′ et 13° 34′ de latitude Nord et les 15° 23′ et 16° 50′ de longitude Ouest. La Gambie forme sa frontière Sud et le sépare du Fouladougou, au Sud-Est le marigot de Maka-Doua le sépare du Ouli et à l’Est une ligne fictive serait frontière entre ces deux pays. Cette ligne, partant de Toubacouta, aboutirait à mi-chemin entre Diabaké et Koussanar. Enfin, à l’Ouest et au Nord, le Sandougou lui donne une frontière naturelle. Au Nord, c’est la branche septentrionale qui forme la séparation. Il conduit à l’Ouest au Niani et au Nord au Kalonkadougou. Comme on le voit, ce pays est assez important. Il est très peuplé dans la partie Sud. Sa partie Nord l’est fort peu. Du Nord au Sud, sa plus grande dimension est d’environ 53 kilom. et de l’Est à l’Ouest elle est de près de 18 kilom. Sa superficie est d’environ 2500 kilom.
_Description géographique._ — _Aspect général._ — De même que pour le Ouli, on peut considérer dans le Sandougou deux parties bien distinctes l’une de l’autre sous tous les rapports, une partie Nord et une partie Sud. Une ligne fictive allant de Paqueba dans le Sandougou à Goundiourou dans le Ouli indiquerait d’une façon à peu près exacte la séparation de ces deux régions.
La partie Nord appartient à la région des Steppes. C’est un pays plat, à peine vallonné et absolument stérile. Son sol ingrat ne se prête à aucune culture et il est à peu près inhabité. On n’y trouve, en effet, que trois villages, Colibentan, Sandougoumana et Lamen, encore sont-ils situés sur les bords du marigot où la terre est un peu plus fertile.
Si l’on descend vers le Sud, l’aspect du pays change rapidement, surtout à partir de Kouta-Counda. Les steppes disparaissent, la végétation devient plus riche, et la nature du sol se modifie complètement. Enfin, à vingt kilomètres environ de la Gambie, nous trouvons un pays qui présente absolument l’aspect d’une de nos rivières du Sud. C’est la végétation des tropiques dans toute sa splendeur. Le sol y est d’une fertilité étonnante et le pays présente un aspect qui repose la vue du voyageur. En résumé, au Nord région de steppes stérile et inhabitée, au Sud, région tropicale riche, fertile et excessivement peuplée. Peu de collines dans le Sandougou, et celles que l’on y rencontre dans le Sud particulièrement sont fort peu élevées. Elles sont, par contre, excessivement boisées, et, en tout temps, les végétaux qui les couvrent sont couverts de feuilles. A notre avis, la partie Sud du Sandougou est la plus fertile des régions que nous ayons visitées au Soudan.
_Hydrologie._ — A ce point de vue, le Sandougou appartient tout entier au bassin de la Gambie. C’est dans ce fleuve, en effet, que se jettent tous les marigots qui arrosent le pays, marigots, du reste peu nombreux et fort peu importants, à part le Sandougou. Si la Gambie ne reçoit que peu de marigots, par contre, elle forme un grand nombre de véritables criques qui donnent aux terres qui les avoisinent une étonnante fertilité.
La région Nord du Sandougou est fort peu arrosée. Nous n’y trouvons, en effet, que le Sandougou lui-même tout-à-fait à l’extrémité Nord. Il forme là deux branches dont l’une passe à Koussanar et l’autre non loin de Goundiourou dans le Ouli. Bien que toute l’année il y ait de l’eau, elle n’y coule cependant pas, pendant la saison sèche. Comme nous l’avons dit plus haut, cette région septentrionale est absolument un pays de steppes, et c’est à peine si de loin en loin on y rencontre quelques mares où croupit une eau absolument impropre aux usages domestiques.
La région du Sud est, au contraire, puissamment arrosée, non pas qu’il s’y trouve beaucoup de marigots, mais parce que le sol est, pour ainsi dire, imprégné par les eaux d’infiltration et cela à une distance assez considérable du cours du fleuve. Il en résulte de véritables marécages qui, pendant l’hivernage, sont transformés en magnifiques rizières et qui se dessèchent pendant la saison sèche, laissant à nu une couche assez épaisse de vases et d’argiles. Le pays est parsemé de mares peu profondes, à fonds d’argiles et de vases qui se dessèchent également pendant la saison sèche.
Le Sandougou, de son embouchure entre Paddy et Fory, jusqu’aux environs de Sandougoumana, où il se divise en deux branches, est un large marigot de 60 à 70 mètres environ de largeur et excessivement profond. Entre ces deux points extrêmes, en toute saison, l’eau y coule claire et limpide. Non loin de ses bords, sur les deux rives, s’élèvent des villages relativement nombreux. On a pu remarquer à ce propos que les rives de la Gambie étaient peu peuplées. Les villages que l’on y rencontre sont assez éloignés du fleuve. Il en est de même pour le Sandougou. Cela tient à ce que les bords du fleuve sont, pendant l’hivernage et pendant une bonne partie de la saison sèche, transformés en véritables marais absolument inhabitables.
En résumé, l’hydrologie du Sandougou est des plus simples : deux grands cours d’eau, la Gambie et le Sandougou. Pas de marigots proprement dits, mais de véritables criques que forment dans l’intérieur des terres les nombreux détours que présente le fleuve. La région Nord absolument aride, la région Sud, au contraire, couverte de mares et de marais produits par les infiltrations souterraines, transformées en rizières pendant l’hivernage et à sec pendant la saison sèche.
_Orographie._ — De ce que nous venons de dire de l’hydrologie du Sandougou, on peut facilement en déduire ce que peut être son orographie. Dans la région Nord, terrain absolument plat, quelques dunes de sables ou d’argiles compactes et voilà tout. Pays à peine vallonné. Dans la région Sud, nous ne trouvons à mentionner comme reliefs de terrain appréciables que la chaîne de petites collines qui longe la Gambie à environ 1500 mètres de sa rive et que nous retrouvons dans tout le cours de ce fleuve, sauf dans une certaine partie du Tenda. Ces collines sont peu élevées. Elles n’ont guère plus au maximum de trente à quarante mètres au-dessus du niveau du fleuve, et elles sont excessivement boisées. Par-ci par-là, on trouve, en outre, quelques petites collines d’un ou deux kilomètres de longueur sur 500 mètres ou un kilomètre de largeur et venues là on ne sait d’où ni comment. Elles semblent placées dans les plaines, comme de véritables buttes de tir et sont couvertes d’arbres. Leurs flancs sont assez à pic, et, de ce fait même, profondément ravinés par les pluies de l’hivernage.
De même que sur les bords de la Gambie, nous avons remarqué une petite chaîne de collines, de même il en existe une semblable le long du Sandougou, ces collines n’atteignent pas plus d’une dizaine de mètres de hauteur et sont formées d’argiles et non de roches, comme les précédentes. Ce sont plutôt de légères ondulations du sol que des collines véritables.
_Constitution géologique du sol._ — A ce point de vue, nous considérons dans le Sandougou deux régions bien distinctes : la région Nord et la région Sud. Nous avons indiqué plus haut la ligne qui pourrait les séparer.
Dans la région Nord région de steppes soudaniennes, nous trouvons à peu près les mêmes terrains que dans le Kalonkadougou et la partie Nord du Ouli auxquels, du reste, elle confine. Une couche épaisse de sables, soit alluvionnaires, soit produits par la désagrégation des roches par les pluies d’hivernage, recouvre par endroits une couche plus épaisse d’argiles compactes. En d’autres lieux, cette première couche fait absolument défaut et on trouve de suite les argiles. Le sous-sol est généralement formé de terrains ardoisiers, dont les schistes apparaissent à nu en certains endroits, schistes lamelleux et micacés surtout. Ailleurs, et le fait est assez rare, nous trouvons quelques grès et quelques quartz. La roche et le conglomérat ferrugineux font presque partout défaut. On n’en trouve que quelques rares échantillons semés par-ci par-là, on ne sait ni comment ni par qui, véritables cailloux roulés, blocs erratiques qui ont dû être entraînés dans ces régions désolées par les inondations. Il est facile de voir, du reste, qu’ils sont en voie rapide de désagrégation. La latérite fait absolument défaut.
Telle est la constitution géologique du sol de la région méridionale du Sandougou. A mesure que nous descendons dans le Sud, l’aspect du terrain change absolument. Les sables du Nord et les argiles disparaissent quand on approche de la Gambie. Elles font place à un tout autre terrain qui mérite une description toute particulière.
Tout d’abord le sous-sol n’est plus le même. Les schistes du terrain ardoisier ont disparu pour faire place aux quartz, grès et conglomérats ferrugineux. Par-ci, par-là, la roche émerge au-dessus de la croûte terrestre et forme ces collines isolées, rouges, dont nous avons parlé plus haut. Ailleurs ce sont de vastes plateaux rocheux, creusés parfois en cuvettes remplies d’eau pendant la saison des pluies. Plus on approche de la Gambie et plus le sous-sol rocheux est profondément enfoui sous une épaisse couche de terres fertiles et cultivées. Cette couche diffère suivant les endroits où on l’étudie. Au nord, au point où commence la région méridionale, elle est formée d’une couche peu épaisse de latérite que recouvre un sable excessivement fin, produit par la désagrégation des roches cristallines. Plus au sud, nous avons bien toujours la même couche de latérite ; mais les sables ont disparu et ont fait place en certains endroits à une couche relativement épaisse d’humus, et, en d’autres, dans les marais, à une couche vaseuse qui repose elle-même sur une couche épaisse d’argiles compactes.
Ainsi que nous l’avons dit plus haut, les rives de la Gambie à un kilomètre environ à l’intérieur des terres sont couvertes de marécages pendant l’hivernage, et, pendant la saison sèche, présentent une couche relativement épaisse d’alluvions récentes, séchées, durcies et profondément fendillées par l’action du soleil et du vent d’Est.
Les collines qui la bordent sont formées de terrains identiques au sous-sol que nous venons de décrire. En maints endroits, la roche s’y montre à nu. Cela est dû à ce que les flancs sont assez abrupts pour que les grandes pluies d’hivernage entraînent dans la plaine toute la terre qui peut s’y trouver. Aussi sont-elles profondément ravinées.
_Flore. Productions du sol. Cultures._ — La région nord est absolument stérile. Nous n’y trouvons que la flore des terrains pauvres en humus, quelques mimosées rachitiques aux dards acérés et autres végétaux aux formes bizarres, étranges, que le sol n’a pu faire se développer d’une façon normale. Dans le fond des vallons où croupit, pendant la saison des pluies, une eau absolument impropre à n’importe quel usage domestique que ce soit, on trouve une brousse maigre formée de quelques graminées minces et ténues et de quelques cypéracées.
On comprend aisément ce que peuvent être les cultures dans un pareil terrain et ce que peut produire le sol. Hâtons-nous de dire toutefois que cette région est à peu près inhabitée, sauf en deux ou trois endroits où la terre, étant plus fertile, se sont construits les villages de Colibentan, Sandougoumana et Lamen. Le mil est la principale culture, pour ne pas dire la seule. C’est surtout la variété baciba qui y est cultivée. Si nous citons, outre cela, le tabac, et quelques lougans d’arachides, nous aurons épuisé les cultures de la région Nord.
Autant la région Nord est pauvre, autant la région Sud est riche. La végétation y est d’une rare vigueur et rappelle celle de nos Rivières du Sud. Légumineuses gigantesques, N’tabas, fromagers, caïl-cédrats, ficus énormes et de toutes natures, baobabs, etc., etc., y abondent. Le sol y produit tout ce que les indigènes y veulent bien cultiver. Le mil, le maïs y atteignent des proportions énormes et y donnent un rendement considérable. Le riz y abonde et forme la plus grande partie de l’alimentation indigène. C’est surtout sur les bords du fleuve et du marigot, à deux ou trois kilomètres de leurs cours, que se trouvent les plus belles et les plus riches rizières du Sandougou. Mais de toutes les cultures, celle qui est la plus développée et qui donne le rendement le plus considérable est assurément celle de l’arachide. Tout, du reste, concourt, dans le Sandougou, à rendre cette culture excessivement productive : la nature du terrain et le zèle des travailleurs, qui s’y livrent sur une grande échelle ; car ils savent qu’ils en tireront profit. Les arachides du Sandougou sont très belles et sont fort recherchées des commerçants de la Gambie. Elles sont de beaucoup supérieures à celles du Cayor et du pays de Galam. Si l’on parcourt le Sandougou on pourra constater que toute la bande de terrain qui, des rives du fleuve, s’étend à environ quinze kilomètres à l’intérieur, est presque uniquement occupée par cette culture et, encore, que de terrains perdus et qui pourraient être utilisés. Outre les cultures mentionnées plus haut, nous citerons encore le tabac, l’oseille, les cucurbitacées de toutes sortes, le coton, etc., etc. Cette dernière culture est excessivement développée et avec le produit on fabrique dans le pays une étoffe qui sert de monnaie.
En résumé, le Sandougou, dans sa partie Sud, peut être considéré comme le pays le plus fertile de cette région. Il suffirait de peu d’efforts pour augmenter d’une façon notable sa production. Malheureusement, la plus grande partie des terres qui seraient susceptibles de culture ont été cédées par nous aux Anglais par le traité qui détermine nos possessions et les leurs en Gambie. Par contre, dans cette région, le commerce qui s’y fait est heureusement entre les mains de la Compagnie Française de la côte occidentale d’Afrique et du Sénégal.
_Faune. Animaux domestiques._ — La faune est peu riche. Les grands fauves y font complètement défaut, et c’est à peine si on y trouve quelques sangliers et quelques rares biches. Pas d’antilopes. Peu d’animaux nuisibles. Nous ne citerons que les chacals, hyènes, lynx et panthères, encore sont-ils très rares. Dans la Gambie et le Sandougou foisonnent les caïmans et les hippopotames.
Les animaux domestiques y sont les mêmes que dans les autres pays. Beaucoup, beaucoup de bœufs petits, mais de bonne qualité. Le lait que donnent les vaches est absolument de qualité supérieure et les Peulhs du pays en fabriquent un beurre qui n’est pas à dédaigner, surtout quand il a été battu à nouveau et nettoyé avec soin. Le commerce des peaux de bœufs qui se fait avec Mac-Carthy est assez important et il ne ferait que s’accroître si les habitants amélioraient leurs procédés d’élevage. Peu de chevaux, ceux que l’on y trouve viennent du Ouli, du Niani et même du Cayor. Par contre, tous les villages regorgent littéralement de moutons, chèvres, poulets, canards. Mentionnons pour mémoire les chiens très nombreux et qui sont les agents les plus actifs et les seuls, du reste, de la voirie. Peu de chats.
_Population. Ethnologie._ — Relativement à son étendue, le Sandougou est peu peuplé. Cela tient à ce que la région Sud est seule habitée. Il n’y a guère plus d’une douzaine de mille habitants, ce qui nous donne à peu près 4,5 habitants par kilomètre carré, ce qui est cependant au Soudan une proportion relativement élevée. On y trouve des peuples de plusieurs races différentes : Malinkés musulmans, Peulhs, Toucouleurs, Sarracolés, Ouolofs.
1o _Malinkés musulmans._ — Ce sont les maîtres du pays, les propriétaires du sol. Ce sont eux qui, venus les premiers dans le Sandougou après les migrations du Manding, le colonisèrent. Une seule famille occupa d’abord ce pays relativement étendu : celle des Dioulas. Ce sont encore les chefs du Sandougou. Quand, comment et à la suite de quels événements se convertirent-ils à l’Islamisme, nous ne saurions le dire. Tout ce que nous pourrions affirmer, c’est que, dans le Sandougou, tous les Malinkés, à quelque famille qu’ils appartiennent, sont musulmans et musulmans fanatiques. Aussi la plus grande partie de la population prit-elle fait et cause pour le marabout Mahmadou-Lamine.
Le Malinké du Sandougou est loin de présenter le type du parfait abruti que possède à un si haut degré le Malinké non musulman du Ouli et du Kalonkadougou, par exemple. Il est intelligent, a l’esprit fort éveillé et ses traits présentent une finesse que n’ont pas ceux des autres Malinkés. Il est travailleur (autant, bien entendu, qu’un nègre peut l’être) et propre. Les villages sont mieux construits, mieux entretenus. Dans chaque village se trouvent une ou plusieurs mosquées, bien faites, bien disposées et couvertes en paille. Les abords en sont toujours excessivement propres, et ce ne sont pas les endroits les moins fréquentés du village. Les usages, coutumes, etc., sont chez eux les mêmes que chez les autres peuples musulmans.
2o _Peulhs._ — Les Peulhs sont très nombreux dans le Sandougou. Ils s’y livrent avec ardeur à la culture et à l’élevage. Ils sont là aussi sales que partout ailleurs et leurs villages y sont les mêmes que dans les autres pays. Non loin d’être musulmans, ce sont, au contraire des ivrognes fieffés ; d’où sont-ils venus ? Tout porte à croire qu’ils ont suivi les premiers colons et qu’à ce petit noyau sont venues se joindre d’autres familles émigrées du Cayor, Fouta-Djallon et surtout du Fouladougou. Le Peulh est, nous le savons, une race excessivement nomade. Il vit presque partout dans une espèce de sujétion vis-à-vis des propriétaires du pays. De ce fait même qu’il est nomade, il est exposé, dans ses pérégrinations, à être, à chaque instant, pillé. Aussi cherche-t-il un coin où la terre soit bonne pour y fixer sa tente, et quand il l’a trouvé, il s’y installe avec sa famille et avec l’autorisation du chef du pays dont il est, pour ainsi dire, l’humble serf. Je ne saurais mieux comparer l’état de sujétion dans lequel vit le Peulh vis-à-vis de son protecteur. Celui-ci parfois le rançonne et le pressure à outrance, ce qui entraîne souvent de grandes émigrations. D’autres, plus intelligents, le laissent en paix dans ses lougans, comprenant qu’il est une véritable source de richesse et de bien-être pour son pays. Malgré tout cela, le Peulh jouit de sa liberté entière et dans le Sandougou plus que partout ailleurs. Il ne contribue pas peu à augmenter la richesse du pays. C’est ce qu’ont compris les maîtres du Sandougou.
3o _Sarracolés._ — Nous trouvons encore dans le Sandougou quelques Sarracolés. Ils y ont formé trois villages auprès de villages Malinkés sous la tutelle desquels ils semblent se trouver. Ces Sarracolés sont venus les uns du Guidioumé, lors de la conquête du Kaarta par El-Hadj Oumar, les autres du pays de Ghabou (aujourd’hui Fouladougou), lors de la conquête de ce pays par le père de Moussa-Molo, Alpha-Molo et par Moussa-Molo lui-même. Ils sont venus les uns et les autres, chassés par les conquérants, se réfugier là. Ils y vivent en paix en cultivant leurs lougans et faisant un peu de commerce, fort respectueux de l’autorité de ceux qui leur ont donné l’hospitalité et qui les ont protégés.
4o _Ouolofs._ — Quelques centaines de Ouolofs émigrés du Bondou sont également venu se fixer dans le Sandougou pour fuir les exactions des Almamys et surtout des membres de leur famille. Ils ont formé deux villages où ils vivent fort heureux, disent-ils, et où personne ne les tracasse et ne les empêche de cultiver leurs champs et d’élever leurs troupeaux. Ils reconnaissent l’autorité des maîtres du pays et ceux-ci ont le bon esprit de ne pas les pressurer. Ils sont, en résumé, absolument libres sur le sol du Sandougou.
5o _Toucouleurs._ — Ils forment, après les Peulhs, dans le Sandougou, la colonie la plus nombreuse et ont réussi à se rendre indispensables et indépendants. Ils forment un petit État. Ce sont des Torodos venus du Fouta-Toro. Ils sont grands cultivateurs de mil, arachides, etc., et leur situation toute particulière à l’embouchure du Sandougou, dans la partie la plus fertile du pays, leur permet d’avoir des cultures fort étendues et d’en retirer, chaque année, un profit certain en vendant leurs produits à Mac-Carthy qui est peu éloigné.
_Situation et organisation politiques._ — Il faut remonter à quelques années afin de bien comprendre quelle est la situation politique actuelle du Sandougou. Le Sandougou, tel que nous venons de le décrire et dans les limites naturelles que nous lui avons données a, de tout temps, appartenu à la famille des Malinkés musulmans des Dioulas à laquelle appartient encore aujourd’hui le chef de ce pays, Guimmé-Mahmady.
Il y a environ vingt ou vingt-cinq ans, le pouvoir était entre les mains du frère du chef actuel. De son vivant, quelques Toucouleurs Torodos, établis dans le Niani à Koussalan, vinrent, sous la conduite de leur chef Maka-Cissé, demander au chef du Sandougou l’autorisation de s’établir à Niankoui, non loin de l’embouchure du Sandougou. Non seulement l’autorisation leur fut accordée, mais encore on leur donna le terrain en nu-propriété. Les Toucouleurs s’établirent là, y construisirent le village de Niankoui qu’ils appelèrent Dinguiray et s’y retranchèrent fortement derrière un solide sagné qui leur permit de repousser les attaques incessantes de leurs voisins, les Malinkés musulmans de County (Niani). Mais là, comme partout ailleurs, du reste, les Toucouleurs firent la tache d’huile et continuèrent à agrandir leur territoire. Des Torodos vinrent du Fouta se ranger auprès de Maka-Cissé. D’où nouvelles demandes de terrains au chef du Sandougou qui accordait toujours, heureux de voir se peupler son pays et ne comprenant pas qu’un jour viendrait où les Toucouleurs seraient plus maîtres que lui. C’est ainsi que se fondèrent une demi douzaine de villages Torodos qui reconnurent Maka-Cissé pour chef.
Vers la même époque, un autre Toucouleur, Ousman-Celli, émigré lui-même du Fouta-Toro, vint s’établir avec sa famille et quelques amis non loin du Sandougou, à Oualia. Il y fonda un gros village et à quelques centaines de mètres du marigot établit son frère à Saré-Demboubé.
Je passe sous silence les faits antérieurs qui intéressent Maka-Cissé et Ousman-Celli et la vie toute d’aventures qu’ils menèrent jusqu’au jour où ils vinrent se fixer définitivement dans le Sandougou, avec l’assentiment du chef de ce pays, qui leur prodigua tous les terrains dont ils pouvaient avoir besoin.
Tant qu’il vécut, tout alla bien et les deux fractions s’entendirent à merveille, les Toucouleurs reconnaissant son autorité ; mais, à sa mort, le pouvoir devait échoir à son frère Guimmé-Mahmady, encore enfant. Profitant de cela, un ancien captif de la famille régnante, Mody-Fatouma, prit en main l’autorité, et, sans la guerre contre le marabout Mahmadou-Lamine, il règnerait peut-être encore dans le Sandougou. Je n’ai pas besoin de dire que dans tout le désordre qui accompagna cette transmission des pouvoirs, les Toucouleurs surent tirer parti de la situation et firent reconnaître leur indépendance absolue vis-à-vis du Sandougou. Mais la guerre contre Mahmadou-Lamine venait d’éclater, et, bien entendu, Mody-Fatouma, en sa qualité de musulman, alla se ranger sous la bannière du faux prophète avec tous ses guerriers. Les Toucouleurs, plus rusés et sentant quelle serait l’issue de la lutte, vinrent, sous la conduite de leurs chefs Maka-Cissé et Ousman-Celli, grossir la troupe des auxiliaires de la colonne qui opéra contre Toubacouta. Ce village pris, le marabout mort, le capitaine Fortin, pour remettre les choses en état dans le Sandougou, lança notre allié, Moussa-Molo et ses Peulhs, contre Mody-Fatouma, qui, fait prisonnier, eut la tête tranchée. Guimmé-Mahmady, le véritable chef du Sandougou, fut rétabli dans son autorité. L’indépendance des Toucouleurs fut de nouveau reconnue et, en 1889, le capitaine Briquelot fut chargé d’établir les limites des deux pays.
Il existe donc, à proprement parler, dans le Sandougou, deux parties, l’une, la véritable, celle de Guimmé-Mahmady, que nous désignerons sous le nom de _Sandougou oriental_, et l’autre commandée par Maka-Cissé, et que nous désignerons sous le nom de _Sandougou occidental_.
Dans toutes ces affaires, Ousman-Celli, ne voulant pas voir l’autorité Toucouleure divisée, se rangea sous les ordres de Maka-Cissé ; mais celui-ci conserva à son village toutes ses prérogatives et libertés.
Le Sandougou oriental (Guimmé-Mahmady) est bien plus vaste que son voisin. Sa population peut être estimée à environ 6 à 8.000 habitants, Malinkés, Peulhs, Sarracolés, Toucouleurs, dont voici les villages :
1o _Villages Malinkés musulmans._
Dalésilamé. Tiangali. Couraho.
Toubacouta. Diakaba. Paqueba.
Kouongo. Missira (résidence du chef). Medina.
Koundansou. Diabougou. Sandougoumana.
Boulembou. Tabadian.
2o _Villages Peulhs._
Pilengui. Saré-Demba-Laba. Saré-Fodigué.
Saré-Dadé. Diamkoulori. Saré-Bourandio.
Souma-Counda. Sara-Ouri. Sidigui-Counda.
Ouali-Dembera. Ahmadyciré. Saré-Koli-Demou.
Tiangali-Foulbé.
3o _Villages Toucouleurs._
Alphagaia. Dialloubé.
4o _Villages Sarracolés._
Dalésilamé. Diabougou. Boulembou.
Le Sandougou occidental (Maka-Cissé) est bien moins important que le précédent. Il ne compte guère plus de 4 à 5.000 habitants. Autour des villages Toucouleurs se sont élevés quelques villages Ouolofs et Peulhs. Du reste, les Toucouleurs font tout ce qu’ils peuvent pour attirer chez eux les émigrants, et nul doute que ce petit pays ne soit appelé à un avenir certain. Voici la liste de ses villages :
1o _Villages Toucouleurs._
Naoudé. Oualia. Alimakaia.
Saré-Demboubé. Kamana-Counda. Dinguiray ou Niankoui (résidence du chef).
2o _Villages Ouolofs._
Tabandi. Baia.
3o _Villages Peulhs._
M’Barani. Saré-Demba-Ouali. Saré-Guéda. Saré-Dialo.
D’après ce que nous venons de dire, on comprend que la situation ne soit pas des plus amicales entre les deux chefs du Sandougou. Sans doute, Guimmé-Mahmady ne peut faire autrement qu’accepter ou plutôt supporter une situation qu’ont créée ses prédécesseurs et que des traités ont sanctionnée. Mais il n’en existe pas moins une sourde hostilité entre les deux pays, et on en serait déjà venu aux mains si nous n’étions pas là. Guimmé-Mahmady voit bien où tendent les Toucouleurs, à s’agrandir sans cesse à ses dépens. Il n’est que temps qu’une solution intervienne et que des limites certaines soient assurées aux deux États, afin que chacun reste chez soi et pour éviter ainsi tout conflit. Un grand pas a déjà été fait dans ce sens, grâce à l’énergie de M. le capitaine Roux, commandant du cercle de Bakel, et à la connaissance approfondie qu’il a des affaires de ce pays. Mais il y a encore beaucoup à faire pour arriver à y étouffer tous les germes de discorde qui sont le plus grand obstacle à son développement.
Comme dans tous les pays noirs, le sol, dans le Sandougou, appartient aux maîtres du pays. Les habitants ne sont, pour ainsi dire, que des usufruitiers. Il n’existe aucun impôt et l’autorité du chef du pays vis-à-vis des autres chefs de villages est bien peu de chose. Elle se borne uniquement à un rôle de juge et à commander les guerriers pendant la guerre. J’ai cru cependant remarquer que Guimmé-Mahmady, de même que Maka-Cissé, du reste, étaient plus obéis que les autres chefs de pays que nous avions vus jusqu’à ce jour. Tous les deux ont le bon esprit de ne pas imiter leurs voisins du Ouli et de ne pas pressurer les populations qui viennent leur demander l’hospitalité. Peulhs, Toucouleurs, Malinkés musulmans, Sarracolés, Ouolofs jouissent partout des mêmes libertés et tous se trouvent fort heureux de leur sort. Il se fait, du reste, du Bondou, du Fouta-Toro, du Saloum et du Fouladougou un véritable courant d’émigration qui permet de rendre ce pays encore plus prospère dans un avenir plus ou moins éloigné : chaque année, les cultures y augmentent d’une façon notable et nous ne doutons pas que s’il s’y établissait une ou plusieurs factoreries, le commerce, déjà assez important, ne ferait que croître et se développer dans une notable proportions.
_Rapports avec les autorités Françaises._ — _Conclusions._ — Le Sandougou tout entier est placé sous le protectorat de la France, depuis 1887, après les événements de Toubacouta et la mort du marabout Mahmadou-Lamine. Depuis cette époque, nous n’avons eu qu’à nous louer des rapports que nous avons eu tant avec l’un qu’avec l’autre des deux chefs, et les clauses du traité ont toujours été scrupuleusement exécutées. L’ordre n’a pas cessé de régner dans le pays, et le commerce a pu s’y faire librement et en toute sécurité. Au point de vue politique, administratif et judiciaire, le Sandougou relevait autrefois du commandant du cercle de Bakel et du commandant supérieur du Soudan Français. Actuellement, d’après les dernières dispositions prises par le gouvernement, il a été rattaché à la colonie du Sénégal et relève de son gouverneur.
En résumé, le Sandougou est un pays riche, du moins dans sa partie Sud, et qui tend à se développer. Nous ne saurions trop faire pour le favoriser. Aussi notre premier soin doit-il être de faire cesser au plus tôt les discussions qui existent entre Guimmé-Mahmady et Maka-Cissé. Malheureusement, le pays était trop éloigné de notre centre d’action pour que notre protectorat s’y fît sentir d’une façon efficace et profitable. Monsieur le gouverneur du Sénégal a remédié à cet état de choses en établissant dans ces régions un administrateur colonial dont la présence suffira pour y ramener la bonne entente et qui pourra régler sur les lieux les questions qui divisent les deux chefs. Quand ce résultat aura été obtenu, nous devrons faire tous nos efforts pour y créer un véritable courant commercial à notre profit et, pour y arriver, il suffira de protéger le plus possible le commerce déjà existant et d’en favoriser le développement.
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