Chapter 14 of 25 · 8180 words · ~41 min read

CHAPITRE XIV

Départ de Damentan. — Le guide Fodé. — De Damentan au marigot de Bamboulo. — Itinéraire. — Description de la route. — Le Belancounfo. — Le Raphia vinifera. — Du marigot de Bamboulo au marigot de Oudari. — Itinéraire. — Description de la route. — Rencontre de quatre chasseurs Coniaguiés. — Traces laissées par une troupe d’éléphants. — Le campement de Oudari. — Départ de Oudari. — Passage du marigot. — Les termitières. — Le marigot de Oupéré. — Le marigot de Mitchi. — Belle végétation. — Un pont dans les branches. — Le palmier oléifère (Elæis Guineensis). — Le marigot de Bankounkou. — Nous apercevons le plateau du Coniaguié. — Les lougans. — Frayeur des enfants et des femmes Coniaguiés à mon aspect. — Curiosité des hommes. — Le Bakis. — Iguigni, le premier village Coniaguié. — Karakaté. — Ouraké. — Halte sous un fromager. — Le chef du village, grand-prêtre et gardien du territoire. — Étrange superstition. — En route pour Yffané, la capitale. — Nombreux sentiers, nombreux détours. — Une curieuse escorte. — Arrivée à Yffané. — Halte sous un beau tamarinier. — Le chef Tounkané. — Je suis autorisé à me reposer dans le village Malinké. — Défense à mes hommes et à moi d’entrer dans le village Coniaguié. — Curiosité indiscrète des Indigènes. — Description de la route du marigot de Oudari à Yffané. — Géologie. — Botanique.

_21 décembre._ — Me voyant bien décidé à mettre mon projet à exécution, Alpha-Niabali n’essaya plus de me faire revenir sur ma décision et s’efforça, au contraire, de me donner tous les renseignements et tous les conseils qu’il jugea indispensables pour la réussite de mon voyage. Il choisit lui-même les hommes qui devaient m’accompagner et me donna pour guide un de ses familiers, nommé Fodé, qui avait habité pendant vingt ans le Coniaguié, où il faisait du commerce. Un fils qu’il avait eu d’une femme du pays, y habitait même encore. Connaissant à fond la région et ses habitants, cet homme pouvait m’être d’une grande utilité. De plus, mon interprète Almoudo ne connaissant pas la langue qui y était parlée, il fut convenu au départ que Fodé, qui en avait une longue habitude, traduirait dans les palabres les paroles que j’adresserais aux chefs. En y comprenant les hommes de Sandia et ceux d’Alpha Niabali, ma caravane ne se composait que de vingt-deux personnes, dont huit seulement étaient armées de vieux fusils de traite à pierre qui, en cas d’attaque, ne pouvaient nous être d’aucune utilité. Pour moi, je n’emportai aucune arme. Il en était de même pour mes hommes. Les préparatifs du départ furent rapidement faits, et à 2 heures 45 de l’après-midi, par une chaleur torride, nous quittâmes Damentan, au grand étonnement de la population entière, sortie de ses cases pour nous voir partir et nous souhaiter un bon voyage. Alpha m’accompagna pendant environ deux kilomètres et, après m’avoir serré la main, retourna au village avec les notables qui l’avaient accompagné.

L’étape, très courte, se fit sans incident. J’avais décidé, du reste, de partir à cette heure-là dans le but unique de quitter le village, car je savais, par expérience, combien il est difficile de réunir ses hommes quand on a séjourné assez longtemps quelque part. La direction générale de la route que nous suivons de Damentan au marigot de Bamboulo, où nous campons, est à peu près Sud-Sud-Est, et la distance qui sépare ces deux points n’est que de 6 kilom. 840. Nous ne retrouvons plus dans cette région les plaines argileuses que nous avons rencontrées dans la partie Ouest du pays de Damentan. Nous longeons d’abord la vallée de Damentan sur une colline de latérite où se trouvent de beaux lougans et que, par une pente douce, nous descendons jusqu’au marigot de Damentan, dont nous traversons à 3 h. 15 m. la première branche. A partir de ce point, le terrain s’élève peu à peu puis s’abaisse brusquement jusqu’à la seconde branche du marigot que nous franchissons à 3 h. 40. Là, nous abandonnons la vallée, nous gravissons la colline qui se voit au Sud du village et qui n’est que le versant Nord d’un vaste plateau ferrugineux, à l’extrémité Sud duquel nous campons près d’un petit marigot qui porte le nom de Bamboulo. Nous y arrivons à 4 h. 20.

A peine sommes-nous arrivés que nos hommes en peu de temps me construisent un confortable gourbi avec des feuilles de rôniers. Il fait une excellente température. Chacun s’arrange du mieux qu’il peut pour passer la nuit, et à huit heures tout le monde dort, car il faut se bien reposer pour l’étape de demain, qui sera longue.

La végétation, dans toute cette vallée de Damentan, est remarquablement belle, et du haut du plateau sur lequel est construit le village on jouit d’un ravissant coup d’œil. Les collines qui enserrent cette vallée sont excessivement boisées. Caïl-cédrats, n’tabas, fromagers, baobabs, palmiers de toutes espèces, parmi lesquelles j’ai reconnu quelques échantillons du Raphia vinifera ou palmier à vin, y abondent, et, dans la vallée, nous trouvons une véritable forêt de Karités de la variété Mana. Les Shees y sont peu abondants. Dans les marigots, coule une eau limpide, claire et d’une délicieuse fraîcheur. Le Belancoumfo (_Ceratanthera Beaumetzi_ Heckel), ce purgatif tænifuge si en honneur dans toute la Haute-Gambie y croît à merveille et en quantité considérable.

Le _Raphia vinifera_ P. de Beauv. est peu commun au Sénégal et au Soudan. Ce n’est guère qu’à partir de la Gambie qu’on commence à le trouver en assez grand nombre. Les indigènes de ces régions et des Rivières du Sud en récoltent la sève qui, légèrement fermentée, donne le « vin de palme » dont ils sont si friands et avec lequel ils aiment tant à s’enivrer. C’est une boisson aigrelette que l’Européen lui-même ne dédaigne pas. Son bois pourrait servir à confectionner de légers meubles.

Belancoumfo[20] (_Ceratanthera Beaumetzi_ Heckel) appartient à la famille des _Scitaminées_, tribu des _Mantisiées_. Ce végétal croît un peu partout dans ces régions. Il aime surtout les marigots à eau limpide et courante. C’est un purgatif et un tænifuge énergique. Les indigènes du Soudan et de la Haute-Gambie s’en servent couramment ; mais ils en utilisent principalement les propriétés purgatives. Nous l’avons trouvé en grande quantité dans le Tenda, le Gamon, le Damentan, le Coniaguié, le Niocolo, le Dentilia, et le Badon. Nous en avons également relevé quelques échantillons dans le Tiali, mais en petite quantité. Il est à la côte occidentale d’Afrique ce qu’est le Kousso à la côte orientale. On trouve sur tous les marchés ses rhizômes qui sont seuls employés, et il est connu de toutes les peuplades qui habitent nos colonies du Sénégal, du Soudan et des Rivières du Sud. Les Mandingues de la Gambie le nomment : _Belancoumfo_ ; les Sousous, _Gogoferé et Gogué_ ; les Sosés, _Baticolon_ ; les Mandingos, métis portugais de la Casamance, _Cassion_ ; les Ouolofs, _Garaboubiré_ ; les Malinkés du Soudan, _Dialili_ ; les Bambaras, _Baralili_ ; les Kroumans, _Paqué_ ; les Timnés, _Abololo_ ; les Akous, _Bachunkarico_ ; les Pahouins du Gabon, _Essoun_ ; les Peulhs, les Toucouleurs, les Sarracolés, _Dadigogo_ (nom formé des deux mots _dadi_ (racine) et _Gogo_, nom proprement dit de la plante. Quoiqu’il en soit, au Soudan, au Sénégal et dans les Rivières du Sud, c’est surtout sous les noms de Belancoumfo et de Dadigogo que ce végétal est le plus connu.

[Illustration : _Ceratanthera Beaumetzi_ Heckel (Belancoumfo) tænifuge et purgatif.

Rameau floral et feuille d’après Heckel (Dessin de A. M. Marrot).]

Arrivé à complet développement, cette plante mesure environ un mètre à un mètre cinquante de haut. Elle a absolument l’aspect d’un roseau flexible, qui s’incline facilement dans le sens du courant du marigot où elle croît. Ses feuilles ont environ de 12 à 15 centimètres de long sur 3 à 5 de large. Elles sont d’un beau vert légèrement velouté à la face supérieure. Leur face inférieure est plus pâle et leur nervure médiane y est fortement accusée. Leur pétiole est très allongé et fortement engaînant dans la moitié de sa longueur environ.

Ce végétal présente au point de vue floral un dimorphisme tout particulier. Les fleurs apparentes, d’après les renseignements qui nous ont été donnés, sont d’une belle couleur jaune orangé. M. le Dr Heckel, professeur à la Faculté des sciences de Marseille, qui a étudié ce végétal dans tous ses détails, a reconnu que ces fleurs étaient stériles, et que les fleurs clandestines, cléistogames, étaient seules fécondes.

Le fruit est ovoïde, légèrement allongé, long de 3 à 6 centimètres, à l’état de maturité complète, et de couleur rougeâtre. Il renferme plusieurs graines noirâtres, ovales, ressemblant beaucoup à celles de l’_Amomum Melegueta_ Rosc., que nous avons trouvé en quantité notable dans le Niocolo. Il s’ouvre spontanément quand il est sec. La floraison a lieu en septembre, et les fruits sont mûrs en novembre et décembre. La racine est un rhizôme, dont le diamètre est d’environ un centimètre à un centimètre et demi. Sa couleur est légèrement jaunâtre. Il acquiert de grandes dimensions, prolifère très rapidement, et le lit des marigots du Damentan en est littéralement tapissé. A des distances qui varient de deux à cinq centimètres, il présente des bourrelets assez saillants, d’où émanent les rejets de la plante. Ce rhizôme se casse facilement, et sa chair présente une belle couleur blanche. Cette chair est, de plus, excessivement aqueuse.

Toutes les parties du Belancoumfo exhalent une odeur poivrée très prononcée, qui rappelle beaucoup celle du gingembre. Le rhizôme possède cette odeur à un degré bien plus pénétrant que les feuilles ou les graines. Le goût en est également poivré. On sait que les noirs aiment beaucoup cette saveur. Aussi mangent-ils souvent, surtout dans les régions où il croît un petit fragment de Belancoumfo, pour « se donner la bonne bouche » (_sic_).

C’est surtout dans les Rivières du Sud, à partir de la Casamance, que les Noirs se servent du Belancoumfo comme tænifuge. Suivant les régions, ils se l’administrent sous forme de décoction, d’infusion ou de macération. Dans la Haute-Gambie, le Bondou, le Soudan et le Sénégal, ce sont surtout ses propriétés purgatives qui sont appréciées. Je dirai même que je n’y ai rencontré que fort peu d’indigènes qui connaissent ses propriétés tænifuges. Voici comment on s’en sert dans ce cas. On peut administrer le rhizôme de Belancoumfo soit à l’état frais, soit sec. Frais, on le mange tel quel. Deux fragments de 10 à 15 centimètres de longueur suffisent pour provoquer une abondante diarrhée. On le coupe encore en petits fragments, de trois centimètres environ de longueur, que l’on met à macérier pendant vingt-quatre heures dans l’eau froide. On décante et on boit environ un verre et demi de cette liqueur après y avoir ajouté un peu de sel. — Si, au contraire, le rhizôme est sec, on le pile et la poudre ainsi obtenue est mise à infuser dans l’eau tiède pendant douze à quinze heures environ. Ceci fait, on décante et l’on boit environ un verre de la liqueur ainsi obtenue après y avoir ajouté un peu de sel. Dans les deux cas, on obtient un effet purgatif violent. La dose de poudre à employer est de soixante à quatre-vingts grammes par litre d’eau.

M. le professeur Schlagdenhauffen, de Nancy, a isolé le principe actif de cette plante. C’est une huile essentielle qui possède à un haut degré les propriétés tænifuges. Il résulte des expériences absolument concluantes faites par MM. Heckel et Dujardin-Beaumetz que vingt gouttes de cette huile enfermées dans une capsule de gélatine et administrées au réveil, suffisent pour provoquer l’expulsion d’un tænia. Il est bon, afin de hâter l’évacuation, d’administrer deux heures après une dose d’huile de ricin.

Le grand avantage de ce tænifuge est de ne provoquer ni nausées, ni vertiges, et d’agir rapidement.

_22 décembre._ — A trois heures et demie du matin, je réveille tout mon monde et à quatre heures nous nous mettons en route. La nuit a été très bonne et nous avons tous très bien dormi. Malgré l’heure matinale, les préparatifs du départ sont rapidement faits. Les porteurs marchent bien et la route est très belle. Elle parcourt d’abord la partie Sud du plateau sur lequel nous avons campé ; puis par une pente assez raide, nous arrivons dans une petite vallée où nous traversons le marigot de _Niantafara_ à 4 h. 50. Ce marigot est tributaire de la Rivière-Grey. A 6 heures 45, nous traversons le marigot de _Filandi_, à 7 heures 35 celui de _Nomandi_, qui forme la séparation entre le pays de Damentan et celui des Coniaguiés. Enfin, à 7 heures 45, nous franchissons le marigot de _Talidian_ sur les bords duquel nous faisons la halte.

Pendant que nous prenions un peu de repos, Sandia aperçut dans la brousse, à gauche de la route que nous suivions, quatre grands gaillards qui s’enfuyaient à toutes jambes dans la forêt. Fodé, le guide que me donna le chef de Damentan, courut aussitôt après eux, les appela, se fit reconnaître et enfin les décida à venir nous rejoindre. C’étaient des Coniaguiés venus dans cette région chasser la grosse bête. En m’apercevant, leur premier mouvement est de reculer ; mais ils s’enhardissent et s’avancent vers moi. Je leur tends la main, malgré toute la répugnance qu’ils m’inspirent. Car, je n’ai jamais rien vu d’aussi sale et d’aussi dégoûtant. Leur taille élevée, leur coiffure et leur costume tout particulier, que nous décrirons plus loin, me prouvèrent que Sandia ne m’avait pas trompé. Je leur souhaite la bienvenue et leur demande de me conduire auprès de leur chef. Ils y consentent volontiers et l’un d’eux même, qui paraissait être supérieur aux autres fit, à ce sujet, une plaisanterie assez intelligente que je tiens à relater ici : A la question que lui posa Fodé, notre guide, il répondit d’un petit air malin : « Nous étions venus ici pour chasser et nous n’avons encore rien tué, mais nous retournerons quand même avec vous, car nous avons trouvé un blanc. C’est la meilleure chasse que nous puissions faire et cela nous portera bonheur ». Ils m’offrirent alors un gigot de biche grillé qu’ils tirèrent d’une peau de bouc de propreté plus que douteuse. Je l’acceptai tout en me promettant bien de ne pas y toucher, et, en échange, je leur fis donner, par Almoudo, quelques poignées de sel. Ce petit cadeau eut l’air de leur plaire beaucoup et ils m’en remercièrent vivement. Je donnai alors le signal du départ. Les Coniaguiés prirent la tête de la colonne, et à 8 heures, nous nous remîmes en marche sous un soleil brûlant. A 8 heures 35, nous traversons un petit marigot que l’on me dit être celui de _Poutou-Pata_. Nous longeons alors une vaste plaine marécageuse que nous parcourons de l’Ouest à l’Est et à l’extrémité de laquelle on traverse de nouveau, à 9. h. 15, le marigot de Poutou-Pata. Cette disposition m’intriguant beaucoup, car je ne pouvais me figurer qu’à si peu de distance je puisse retrouver le même cours d’eau, Fodé, que j’interrogeai à ce sujet, me tira d’embarras en m’expliquant qu’à peu de distance à l’Est du point où nous avions franchi la première fois ce marigot, il se divisait en deux branches, l’une Ouest et l’autre Est. Cette dernière est de beaucoup plus importante que la première. Elle peut avoir six mètres de largeur environ et un mètre de profondeur à l’endroit où nous l’avons traversée. Pendant la saison des pluies sa largeur triplerait et sa profondeur serait bien plus grande également. Le courant, qui y est à peu près nul en la saison où nous sommes, serait relativement rapide pendant l’hivernage. La branche Ouest est insignifiante. Ce n’est qu’un petit ruisseau bourbeux qui n’a pas plus de deux mètres de largeur. L’espace compris entre les deux branches est un véritable marécage à fond d’argile et couvert de plantes aquatiques.

A une centaine de mètres environ de la branche Est du marigot de Poutou-Pata, le terrain s’élève sensiblement. Par une pente douce de deux kilomètres de longueur environ, on arrive sur un vaste plateau formé d’argiles compactes excessivement boisé et où croît une brousse épaisse. A trois kilomètres du marigot de Oudari, le terrain s’abaisse légèrement et l’on arrive ainsi sur les bords de ce petit cours d’eau où nous devons camper. Il est 11 h. 5 quand nous y arrivons. Cinq cents mètres environ avant de faire halte, nous avions relevé sur la route le passage d’une troupe d’éléphants. Elle devait être nombreuse, à en juger par les traces qu’elle avait laissées. Sur un espace de plusieurs centaines de mètres à droite et à gauche de la route, le sol était absolument bouleversé, des arbres relativement volumineux étaient renversés et l’herbe avait complètement disparu. En voyant tout ce désordre, Almoudo se mit à rire bruyamment. Je lui demandai le motif de cette gaieté qui me surprenait chez un garçon habituellement taciturne et réservé. « Eh ! eh ! me dit-il, l’aphant y en a beaucoup rigolé, va, y a content pour faire bêtises ». J’avoue qu’à cette réponse je ne pus m’empêcher d’éclater de rire moi-même.

L’aspect géologique du terrain que nous avons parcouru du marigot de Bamboulo à celui de Oudari est bien peu différent de celui des terrains que nous avons antérieurement visités. Ce n’est qu’une succession de plateaux argileux et ferrugineux séparés les uns des autres, à peu de distance par de petites vallées marécageuses à sol d’argile où coulent les marigots. Pas la moindre trace de latérite.

Au point de vue botanique, les télis sont peu nombreux, et nous ne trouvons que les essences que nous avons précédemment signalées. Mentionnons particulièrement quelques Karités de la variété Mana, et d’énormes plantes grasses. Les lianes Saba et Delbi y sont excessivement abondantes, et y acquièrent des proportions énormes.

La direction générale du marigot de Bamboulo à celui de Oudari, est Sud-Sud-Est et la distance qui les sépare est de 31 kilomètres environ.

A peine sommes-nous arrivés à l’étape, que les hommes de Damentan et ceux de Sandia me construisent, en peu de temps, sous la direction d’Almoudo, un gourbi fort confortable. Mes quatre Coniaguiés s’en mêlent, et ce ne sont pas les moins actifs ni les plus maladroits. A midi tout est terminé, et chacun s’est construit un petit abri en branchages, pour se garantir des ardeurs du soleil. Notre camp est situé à l’ombre d’un superbe Cail-cédrat, autour duquel s’enroule une liane à caoutchouc, un vrai Saba, énorme et couverte de fruits qui, malheureusement, ne sont pas encore mûrs. Je la saigne dans la soirée, et elle me donne, malgré le vent d’Est, un suc relativement abondant.

La journée se passa sans incidents et sans fatigue et, à la nuit tombante, tout le monde se coucha autour des feux, car la température s’était considérablement refroidie. Pour moi, je m’enroulai dans ma couverture et m’endormis aussitôt.

_23 décembre._ — La température, un peu froide pour les indigènes qui grelottent littéralement au réveil, est excellente pour moi. Tout le monde a bien dormi. Je fais lever le camp à quatre heures et demie, et à cinq heures nous nous mettons en route. Les porteurs marchent bien, et tous sont animés de la meilleure volonté. A quelques centaines de mètres du campement, nous sommes obligés de traverser le marigot de Oudari, dont les bords sont couverts d’une luxuriante végétation. Le passage est très pénible, car son lit est encombré de branches mortes et de racines. Je suis obligé de descendre de cheval. On fait d’abord passer l’animal, et je suis porté sans accident, sur l’autre rive, par Almoudo et Samba, le palefrenier. L’eau y est peu profonde, 60 centimètres au plus, et la largeur est d’environ 15 mètres.

Ce marigot, comme tous ceux de cette région, est tributaire de la rivière Grey. La végétation se fait de plus en plus maigre à mesure que nous avançons vers le Sud-Est, et, à peine avons-nous traversé le marigot, que nous entrons dans une vaste plaine argileuse, stérile, de plusieurs kilomètres de largeur et littéralement couverte de termitières de toutes formes et de toutes tailles.

Tous les voyageurs qui ont parcouru le Soudan français connaissent ces constructions bizarres qu’élève un peu partout cet industrieux insecte que l’on désigne sous le nom de _termite_. Il appartient à l’ordre des Névroptères et ressemble au premier aspect à une grosse fourmi blanche dont il a, du reste, les mœurs. On le rencontre partout au Sénégal et au Soudan, où il prolifère avec une rapidité surprenante. C’est assurément un des insectes les plus voraces de ces régions lointaines. Partout et à toutes les époques de l’année, il faut s’en garer, car il s’attaque aussi bien au cuir, à la laine, au bois, etc., etc. Que de fois ne nous est-il pas arrivé, en ouvrant une de nos caisses de provisions, d’y trouver un nid de ces malfaisants animaux. Aussi, lorsqu’on campe dans la brousse, faut-il avoir grand soin de placer sur des pierres assez élevées les objets que l’on veut préserver de leur atteinte. De même, il ne faut pas négliger de suspendre aux branches des arbres voisins ou bien aux montants de son gourbi, ses bottes, guêtres et vêtements ; on risquerait fort, si on ne prenait pas cette précaution, de constater le lendemain, au réveil, des dégâts difficiles à réparer ; car c’est surtout la nuit que le termite commet ses déprédations. Le jour, il se tient caché au fond de sa cellule où l’on n’accède que par un labyrinthe de galeries ingénieusement construites. Il habite par colonies innombrables dans ces édifices bizarres qu’ils savent élever en peu de temps. Il existe deux types principaux de ces étranges constructions ; l’un a absolument la forme d’un énorme champignon à pied volumineux et relativement court. L’autre, tout en hauteur, affecte les formes les plus curieuses. Ce sont de véritables tours avec clochetons, pans coupés et gracieuses aiguilles. Le premier se trouve surtout dans les terrains argileux et le second dans les terrains ferrugineux et à latérite. Les termites qui les habitent semblent appartenir à deux variétés différentes. C’est à l’aide de la terre transportée et enduite par eux d’une sorte de bave gluante, que ces insectes arrivent en peu de temps à élever ces importantes constructions. Ils ne travaillent que pendant la nuit et il est facile de constater le matin ce qui a été édifié par ces infatigables maçons. Au soleil, la bâtisse durcit rapidement et acquiert bientôt la solidité du ciment. Nous en avons vu fréquemment qu’il était difficile d’attaquer à la pioche. Les indigènes se servent de la terre de termitières pour construire des murs et surtout pour fabriquer la sole sur laquelle ils élèvent leurs demeures. Pour cela, on prend des fragments de termitière que l’on pile. Avec le sable que l’on a ainsi obtenu, on confectionne en y ajoutant de l’eau une sorte de mortier qui, lorsqu’il est sec, est excessivement résistant.

A l’intérieur de cet édifice sont creusées des galeries tortueuses et innombrables où se logent les habitants. Au centre, se trouve le chef de la colonie, la reine, qui est toujours plus volumineuse que les autres.

D’après ce que nous venons de dire, on comprendra aisément combien le termite peut causer de ravages dans les murs de nos constructions où l’on n’a pu utiliser la chaux. Toute l’argile qui a servi à les édifier est, en peu d’années, criblée de galeries qui en diminuent considérablement la solidité. Le termite s’attaque également au bois. En peu de temps, il détériore les planchers, les chevrons et nous avons vu des cases de noir s’écrouler parce que les portants avaient été minés par des milliers de ces insectes.

Comme la fourmi, il est migrateur, mais ce n’est que pendant la nuit que les colonies changent de résidence. Quand ces déplacements ont lieu, elles n’oublient rien dans l’habitation qu’elles quittent et elles emportent leurs provisions et leurs œufs. Il n’est pas rare de voir ainsi de nombreuses termitières désertes et abandonnées. C’est la terre de celles-ci que les indigènes emploient le plus volontiers pour leurs constructions.

Un vaste plateau ferrugineux fait suite à cette triste plaine. Il s’étend jusqu’au marigot de _Bôboulo_ que nous traversons à 6 h. 55, et dont le passage, relativement facile malgré la vase, se fait sans accident. A quelques centaines de mètres de là nous franchissons un petit marigot sans importance qui en dépend. Leurs bords sont couverts de beaux bambous qui obstruent la route et dont les jeunes rameaux nous fouettent désagréablement la figure. A partir de ce point la route devient de plus en plus pénible. Les collines et les petites vallées se succèdent sans interruption et le terrain s’élève d’une façon sensible à mesure que nous avançons. Au pied des collines coulent des marigots profonds, à bords à pic et difficiles à traverser. A 8 h. 15 nous franchissons celui de _Oupéré_. Il est peu large et peu profond, mais sa traversée présente de réelles difficultés. Son lit est encombré de roches excessivement glissantes formées de quartz et de grès ferrugineux et ses bords sont absolument à pic. Ce gué est très pénible à pratiquer pour les animaux et il ne faut avancer qu’avec précaution pour éviter des accidents. La végétation y est puissante et l’on y trouve les belles essences des pays tropicaux. Du marigot de Oupéré au marigot de _Mitchi_, la route traverse une verdoyante colline à laquelle succède une fertile vallée au fond de laquelle coule ce dernier cours d’eau. A 9 h. 23 nous arrivons sur sa rive gauche. La traversée nous a demandé plus de vingt minutes. Ce marigot est le plus large que nous ayons rencontré depuis la rivière Grey. Il a environ cinquante mètres d’une rive à l’autre au point où nous l’avons franchi. Sa profondeur à cette époque de l’année est à peu près d’un mètre cinquante centimètres. Sa rive droite, absolument à pic, est formée d’argiles excessivement glissantes et sa rive gauche est formée de roches énormes. Au milieu se trouve un petit banc de sables très fins. La profondeur à cet endroit ne dépasse pas trente à quarante centimètres. Son lit est partout ailleurs formé par une couche de vase dans laquelle on enfonce à chaque pas d’une dizaine de centimètres. Ignorant ce détail, je voulus le passer à cheval. Mal m’en a pris, car je m’administrai un bain de pied tel qu’en arrivant sur l’autre bord, je fus obligé de changer de vêtements des pieds à la tête. Pendant la saison des pluies le gué n’est pas praticable. Aussi les indigènes ont-ils construit, pour traverser ce marigot, un véritable pont suspendu qui repose sur les branches des arbres des deux rives et qui n’est formé que de bambous et de branchages solidement liés entre eux mais qui ne reposent au milieu sur aucun pilotis. Il faut être singe ou noir pour s’aventurer sur une semblable construction. J’ai vu avec angoisse plusieurs de mes porteurs le franchir avec leur charge sur la tête. Je n’eus heureusement à regretter aucun accident.

La végétation est sur les bords du marigot de Mitchi remarquable de vigueur et de force. C’est un enchevêtrement de lianes et de végétaux de toutes sortes absolument inextricable. Je n’énumérerai pas toutes les essences que j’y ai reconnues, nous avons déjà décrit la plupart d’entre elles. Je ne citerai que le palmier oléifère dont j’ai vu là le premier échantillon. D’après les renseignements qui m’ont été donnés il serait assez commun dans toute cette région.

Le _palmier oléifère_ ou _palmier avoira_ (_Elæis Guineensis_ Jacq.), est très-rare au Soudan et au Sénégal. On ne commence guère à le rencontrer que dans le bassin de la Gambie, et plus on s’avance dans le Sud, et plus il devient commun. Il se multiplie rapidement, croît spontanément et ne demande aucune culture. Dans les pays de production, il donne deux récoltes par an en mars et en novembre. Chaque pied donne deux ou trois régimes au plus qui portent un grand nombre de fruits. Ces fruits qui ressemblent à de grosses cerises, sont formés par un sarcocarpe fibreux et huileux et contiennent une amande grasse incluse dans un noyau très dur et qui est connue dans le commerce sous le nom _d’amande de palme_. Ces fruits donnent une huile qui, sous le nom d’_huile de palme_, est utilisée avec avantage par nos industriels. Voici comment les indigènes la fabriquent. Les fruits mûrs sont jetés dans une fosse de terre entourée d’un petit mur et tapissée de feuilles du végétal. On y verse une quantité d’eau assez considérable pour qu’ils y baignent. Puis on les écrase de façon à en détacher la pulpe. L’opération terminée, on verse encore de l’eau, on agite violemment et à plusieurs reprises. L’huile apparaît alors à la surface en écume rougeâtre. On la recueille dans de grands canaris en terre (sortes de vases) placés sur des brasiers ardents. Elle est alors soumise à une ébullition prolongée puis tamisée ensuite dans un grand vase à moitié rempli d’eau. Le liquide ainsi obtenu est alors écrémé et c’est l’huile de palme du commerce.

Cette huile est d’un beau jaune orangé. Elle exhale une odeur très agréable d’iris ou plutôt de violette. Elle rancit rapidement au contact de l’air. Elle a une saveur douce et se solidifie au-dessous de 30°. On la désigne alors sous le nom de _Beurre de palme_. Les indigènes de la Haute-Gambie lui donnent en langue mandingue le nom de _N’té N’toulou_. Elle sert à assaisonner certains mets qui ne sont pas à dédaigner.

De l’amande du palmier oléifère, on extrait également une matière grasse solide, qui peut servir, quand elle est fraîche, aux mêmes usages que le beurre. Les indigènes ne l’utilisent pas. L’huile et les amandes de palme donnent lieu, en Gambie, dans les Rivières du Sud et sur toute la côte occidentale d’Afrique, depuis Sainte-Marie-de-Bathurst, à des transactions commerciales relativement importantes.

Du marigot de Mitchi au marigot de _Bankounkou_, la route ne présente aucune difficulté. Elle traverse un plateau absolument stérile et dénudé qui se termine au S.-S.-E. par une pente douce qui vient mourir sur la rive droite du marigot. Nous le traversons à 10 h. 30. Il est peu large, dix mètres au plus, et il y coule toujours une eau limpide et claire sur un lit formé de petits cailloux de quartz fortement colorés en rouge par de l’oxyde de fer. J’y fais une halte de quelques minutes pour permettre aux hommes de s’y désaltérer.

Peu après, nous gravissons une petite colline formée de quartz et d’argiles et nous arrivons sur un plateau formé de conglomérats ferrugineux et de latérite. Tout ce plateau n’est qu’un vaste et beau lougan de mil, arachides, etc., etc., où nous trouvons bon nombre de travailleurs occupés à la récolte. Ils portent tous cet étrange costume national qui a le don d’exciter l’hilarité de mes hommes, de Gardigué, mon petit domestique, et de Samba, mon palefrenier tout particulièrement. Appuyés sur leur long fusil à pierre, ils nous regardent curieusement passer sans manifester la moindre crainte. Mais il n’en est pas de même des femmes et des enfants. Ma vue seule a le privilège de les effrayer. Elles s’enfuient à mon approche en entraînant leurs petits et ce ne sont pas leurs vêtements qui retarderont leurs courses, car elles sont absolument nues. Au lieu de se réfugier au fond des cases du village de culture, nous les vîmes grimper agilement dans les arbres. Samba rit aux éclats en voyant cette gymnastique et il caractérise exactement en deux mots cette retraite burlesque : « Femmes Coniaguiés y a même chose Golo » (golo signifie singe). J’avoue que cette comparaison était absolument exacte. De là et à peu de distance, nous traversons une petite colline peu élevée, mais excessivement raide, d’où l’on a une vue splendide qui rappelle, mais en mieux, celles que l’on a dans le Konkodougou et le Diébédougou (Bambouck). A nos pieds s’étend une grande et belle vallée couverte de beaux arbres verdoyants et touffus. De loin je reconnais de superbes palmiers, de gigantesques rôniers, d’énormes n’tabas. C’est, en un mot, la végétation luxuriante des tropiques avec sa fraîche et éternelle verdeur. Du point où nous sommes on me montre à l’horizon une colline relativement élevée, au sommet de laquelle se dressent de magnifiques rôniers. Cette colline n’est que le versant Nord-Nord-Ouest du vaste plateau du Coniaguié. Encore quelques kilomètres et je serai enfin dans ce pays dont le nom seul excitait tant ma curiosité. Je pourrai voir ses sauvages habitants et étudier leurs coutumes et leurs mœurs. Ce ne fut pas sans une certaine émotion, je dirai plus, sans une certaine appréhension que je m’engageai dans l’étroit sentier qui y conduit, car je me posais cette éternelle question que se sont toujours adressée ceux qui ont voyagé en Afrique, en arrivant devant un village inconnu : « Comment serai-je reçu ? » Ce n’est certes pas la crainte qui dicte au voyageur une semblable réflexion. Quand on s’aventure dans ces régions inexplorées, quand on marche vers l’inconnu, on a fait depuis longtemps le sacrifice de sa vie. Mais des considérations plus élevées viennent vous assaillir et au moment de toucher au but on se demande si quelque malencontreux hasard ne viendra pas entraver le succès du voyage.

A travers les conglomérats qui couvrent le terrain à droite et à gauche de notre route, je pus constater la présence de nombreux échantillons d’une Ménispermée fort commune au Sénégal dans la province du Cayor et que je n’ai guère reconnue au Soudan que dans les environs de Kayes, non loin du petit village de Goundiourou. C’est le _Tinospora Bakis_ Miers[21]. On trouve ses racines dans toutes les officines des marchands indigènes sur les marchés de Saint-Louis, Dakar, Gorée et Rufisque. Les noirs utilisent ses propriétés toniques, diurétiques et fébrifuges. Ils l’emploient surtout contre la fièvre bilieuse simple ou rémittente à laquelle ils sont aussi sujets que l’Européen. Ils en font des décoctions, des macérations, et son usage est particulièrement fréquent chez les peuples d’origine Ouolove et Sérère.

C’est par une pente douce que l’on arrive sur le vaste plateau du Coniaguié, et à peine y avons-nous fait deux kilomètres que nous apercevons sur notre gauche le premier des villages de cette étrange peuplade. C’est Iguigni.

_Iguigni_ est un gros village d’environ 600 habitants. Sa population est formée de Malinkés musulmans, émigrés du Ghabou lors de la conquête de ce pays par Moussa-Molo, et de Coniaguiés. Nous décrirons plus loin la façon dont sont construites les cases de ces derniers. Quant au village Malinké, nous n’en dirons rien que nous ne sachions déjà. Il est 11 heures quand nous y passons. Il fait une chaleur torride et le vent du Nord-Est balaie de sa brûlante haleine ce plateau relativement élevé.

_Karakaté._ — A un kilomètre d’Iguigni, nous laissons encore à gauche, à cinq cents mètres environ de la route, le village de Karakaté, dont la population, uniquement composée de Coniaguiés, s’élève à environ 600 habitants. Les cases y sont fort espacées les unes des autres et les intervalles sont plantés de tabac, tomates, etc., etc. Les habitants, assis devant la porte de leurs cases, le fusil entre les jambes, nous regardent curieusement passer. Beaucoup d’entre eux nous suivent et se joignent à ma caravane. Ils sont plus surpris qu’effrayés, et rien dans leurs gestes ou leur attitude ne peut nous faire redouter de leur part la plus petite hostilité.

A 11 heures 23, il nous faut nous arrêter au village de _Ouraké_. _Ouraké_ est un gros village de 800 habitants environ. Sa population est formée de Peulhs, de Malinkés et de Coniaguiés. Il est situé à 200 mètres environ de la route. C’est là que réside le chef qui est chargé de veiller à la sécurité de cette partie de la frontière et qui donne ou refuse aux voyageurs l’autorisation de séjourner sur le territoire Coniaguié. Avant de se prononcer il lui faut auparavant consulter l’oracle, et comme cela demandera quelque temps nous faisons la halte sous un beau fromager où nous sommes bientôt entourés par les indigènes dont le nombre augmente à chaque instant. Je profite de ce repos pour demander à Fodé en quoi consiste la pratique à laquelle se livre le chef pendant que nous l’attendons. Il me dit alors qu’il va tuer un poulet, l’éventrer ensuite et que c’est dans ses entrailles qu’il verra si nous venons dans le pays avec de bonnes ou de mauvaises intentions et s’il doit nous en accorder l’entrée ou nous faire rebrousser chemin. Mon guide finissait à peine son récit que le chef parut à la porte de sa case et s’avança vers notre groupe. De taille élevée, barbe et cheveux grisonnants et les bras chargés de bracelets en fer et en laiton, il peut avoir 60 à 65 ans. Il s’assit en face de moi, me souhaita le bonjour et me demanda ce que je venais faire dans le pays. Sans doute que mes réponses le satisfirent, car il me déclara que je pouvais aller à Yffané, la résidence du chef du pays, mais pas ailleurs, et qu’il me donnait pour m’y conduire le courrier que j’avais expédié de Damentan. Il ajouta d’un air entendu qu’il savait bien que je ne venais pas au Coniaguié pour leur faire du mal et qu’au contraire, je ne leur dirais et ne leur apporterais que de bonnes choses. Je n’eus pas de peine à comprendre ce qu’il voulait par là et je lui fis immédiatement donner par Almoudo environ 5 kilogs. de sel et une poignée de belle verroterie, présent auquel il fut très sensible et dont il me remercia à plusieurs reprises. Nous allions nous remettre en route lorsqu’arriva le jeune fils que Fodé avait eu dans ce pays d’une femme Coniaguiée à l’époque où il y faisait le métier de dioula. C’était un jeune homme de dix-huit ans environ, grand, fort bien découplé et portant le costume coniaguié. Il ne manifesta, du moins extérieurement, aucune joie de revoir son père. Il n’en fut pas de même de Fodé, qui fut tout heureux de me le montrer et de le retrouver. Tout cela ne m’étonna guère, car je savais depuis longtemps combien le noir était peu expansif et aime peu à faire parade de ce qu’il ressent.

Dès que le vieux chef d’Ouraké nous eut déclaré que nous pouvions nous rendre à Yffané, nous nous remîmes en route. Cent cinquante ou deux cents guerriers Coniaguiés nous escortent et rien n’est curieux à voir comme cette compagnie d’hommes presque nus, le fusil sur l’épaule, se pressant sous les pieds de mon cheval pour mieux me voir. Je n’eus dans ce voyage d’Ouraké à Yffané qu’à me plaindre de leur importune curiosité. Peu après avoir quitté Ouraké, nous nous dirigeons vers le S.-S.-O., mais nous ne tardons pas à revenir à l’Est. La route est très belle, littéralement couverte partout d’un sable très fin de latérite. Elle traverse de beaux lougans et je constate que les argiles font presque absolument défaut. Nous croisons à chaque instant d’autres routes qui sillonnent en tout sens le plateau. C’est un véritable dédale dans lequel il nous eut été difficile de nous reconnaître si nous n’avions pas eu un guide pour nous conduire. Pendant le trajet relativement court qui sépare Ouraké d’Yffané, le Coniaguié qui nous menait au chef du pays nous fit fréquemment changer de direction. Etait-ce pour nous dépister, je l’ignore. Toujours est-il que lorsque je lui fis demander par Fodé les motifs de ces brusques tours et détours, il répondit qu’il agissait ainsi pour me faire éviter les endroits dangereux. Il ne fallait pas passer par ci parce que les chevaux mourraient immédiatement, il ne fallait pas s’aventurer par là parce que cela aurait nui à la bonne réussite de notre voyage. Cet autre endroit ne pouvait être foulé par les sabots de nos chevaux parce qu’un chef y était enterré et que personne autre que ses frères ne pouvaient parcourir ces lieux sans s’exposer aux plus grands dangers. D’après son dire, il y aurait ainsi dans tout le Coniaguié des endroits funestes aux voyageurs ignorants ; il est vrai qu’il en est aussi qui leur sont propices. Enfin à midi trente, par une chaleur étouffante et une brise de Nord-Est brûlante et intolérable, nous arrivons devant Yffané, capitale du Coniaguié et résidence du roi qui le gouverne. Notre guide va lui annoncer notre arrivée et nous dit, en attendant, de nous asseoir sous un beau tamarinier qui est l’arbre à palabres du village. Peu après, nous le voyons s’avancer vers nous suivi de plusieurs de ses notables. C’est un homme de cinquante ans environ, grisonnant et de taille élevée. Rien dans son costume ne le distingue de ses congénères, et il est tout aussi nu, tout aussi sale que le moindre de ses sujets.

Je n’ai jamais vu être humain plus abruti, si tant est que l’on puisse donner le nom d’hommes à ces primates qui ne se distinguent du singe que par leur langage articulé. C’est à peine s’il nous souhaite la bienvenue. Je lui expose en peu de mots ce que je viens faire dans son pays, et lui demande de m’y laisser résider. A cela, il me répondit que je pouvais rester et aller camper dans un petit village de Malinkés musulmans, situé à deux cents mètres environ de l’endroit où nous nous trouvions alors, et il ajouta qu’il désirait que ni moi ni mes hommes n’entrions dans le village Coniaguié. Enfin, à une heure, nous pouvons nous installer dans notre campement et nous sommes cordialement reçus par notre hôte, marabout Malinké, que Sandia connaissait depuis longtemps déjà. Peu après notre arrivée, la cour dans laquelle se trouvait la case que j’habitais, était absolument envahie par les curieux. Hommes, femmes, enfants, tous plus ou moins nus, tous aussi sales et aussi dégoûtants, se pressent devant ma porte. Je ne puis la tenir fermée ; car elle est immédiatement ouverte si j’essaie de me soustraire à leurs regards indiscrets, et je suis obligé de faire ma toilette au milieu de tout ce peuple. Quelques-uns plus hardis pénètrent jusque dans ma case, me saluent, s’asseoient, regardent et s’en vont. J’ai beau leur faire répéter par Fodé que j’ai besoin d’être seul, rien n’y fait, et le défilé des visiteurs continue. Je ne puis m’en débarrasser qu’en leur faisant dire que je vais dormir. Ils sortent bien de la case, mais restent devant la porte qui doit demeurer ouverte. J’étais à peine installé sur mon lit de camp pour prendre après mon déjeuner un peu de repos, que le chef du pays vint me visiter. Tout en mangeant, j’avais interrogé notre hôte (diatigué), à son sujet. Il m’apprit qu’il se nommait Tounkané. On juge de sa surprise quand je l’appelai par son nom et lui dit de s’asseoir. Alors commença avec lui, par l’intermédiaire d’Almoudo et de Fodé, une de ces longues conversations au cours de laquelle il me fallut répondre à ses mille questions, toutes plus ou moins enfantines. Le plus petit et le plus insignifiant des objets dont je me servais, excitait sa curiosité et aussi son envie. Un couvert en ruoltz, surtout, le ravissait et il me demanda de lui en faire cadeau pour fabriquer des bracelets pour lui et ses femmes. Cela ne me gênant pas le moins du monde, car j’en avais de rechange, j’accédai à son désir, et pour que pareil fait ne se renouvelât pas, ce qui aurait pu m’embarrasser, je ne me servis plus pendant le reste de mon séjour à Yffané que de fourchettes et de cuillers en fer. Mais ce qui l’étonna et aussi l’effraya le plus, ce fut de me voir allumer ma cigarette avec une allumette. Pendant mon séjour à Mac-Carthy j’avais fait une ample provision de Suédoises, car j’avais appris, par expérience, combien elles sont précieuses dans la brousse, et à Yffané j’en avais emporté quelques boîtes, laissant la plus grande partie à Damentan. Tout en causant avec Tounkané, j’en demandai une à Almoudo et l’allumai négligeamment sur la boîte. En voyant jaillir ainsi la flamme, Tounkané, effrayé, se leva précipitamment et voulut sortir de ma case en criant qu’il ne voulait pas qu’un homme qui « portait ainsi le feu dans sa poche » reste plus longtemps dans son pays. Il fallut que notre hôte lui expliquât l’emploi de ces petits morceaux de bois et pour calmer sa frayeur lui déclara qu’il pourrait aisément en faire autant. Je lui en donnai une boîte de suite et il fut ravi de voir que lui aussi pouvait porter le feu dans sa main, car de poche il n’en avait point. Son costume était trop primitif pour cela.

Il me fallut lui expliquer en détail ce que je venais faire dans le Coniaguié. Sans doute que mes réponses le satisfirent, car il me demanda de répéter le lendemain dans un grand palabre auquel il convierait tous les chefs du pays, ce que je venais de lui dire. Je le lui promis et il se retira sur ces mots, à la nuit tombante. Peu après, il m’envoya un bouc pour mes hommes et pour moi, deux de ces beaux poulets, dont Sandia m’avait tant parlé, mais pas le moindre couscouss et pas le plus petit grain de mil, et, si notre hôte n’en avait pas donné à ma troupe, mes compagnons se seraient couchés sans manger. Ce fut également à la générosité de ce brave homme que nos chevaux durent d’avoir une maigre ration de paille d’arachides et de mil. De mon côté, je ne voulus pas être en reste avec Tounkané et je lui fis aussitôt porter quelques bouteilles de gin qui lui firent le plus grand plaisir.

Je pus enfin sortir un peu et visiter les environs, mais je dus rentrer bientôt au logis, car j’étais absolument obsédé par les curieux qui m’entouraient de toutes parts. Heureusement que de ma case je pouvais parfaitement voir le village Coniaguié et, bien qu’il me fût interdit de le visiter, me faire une idée de son importance ainsi que de la façon dont il était disposé.

_Yffané_ ou _Youffané_ est un gros village de 1200 habitants environ. Sa population est uniquement formée de Coniaguiés. Il m’a paru bien entretenu, du moins autant que j’ai pu en juger, ses cases m’ont semblé en bon état. Au centre se trouvent celles du chef, elles sont construites au milieu d’un carré parfait dont les quatre côtés sont formés par des cases bien alignées où habitent les jeunes gens non mariés du village qui lui forment, pour ainsi dire, une sorte de garde particulière. Ces cases sont très rapprochées les unes des autres, elles n’ont qu’une seule porte qui regarde les derrières de la case voisine de façon à ce que l’on ne puisse voir d’une habitation ce qui se passe dans l’autre. Il est absolument ouvert et ne possède aucun système de défense, ni tata, ni sagné. Il est entouré de beaux lougans de mil, arachides, etc., etc., et a, en résumé, un aspect gai qui contraste étrangement avec la tristesse des villages fortifiés des pays Malinkés et Bambaras.

Non loin d’Yffané, à quelques centaines de mètres au plus, se trouvent trois villages Malinkés peu importants que l’on désigne sous le nom de Yffané-Maninka-Counda (village Malinké d’Yffané en langue Mandingue de la Haute-Gambie). Ces villages ne diffèrent en rien des autres villages Malinkés dont nous avons parlé dans le cours de ce récit.

La route du marigot de Oudari à Yffané présente une curieuse disposition de terrain. Ce n’est qu’une succession de plateaux entrecoupés par de petites vallées où coulent de clairs marigots. Le terrain s’élève progressivement jusqu’au plateau du Coniaguié. Le baromètre baisse au fur et à mesure que l’on avance. Au point de vue géologique, des argiles compactes dans les vallées. Les collines et les plateaux sont formés de quartz, de grès et de conglomérats ferrugineux. La roche s’y montre partout à nu. La latérite n’apparaît qu’aux environs du Coniaguié et le plateau sur lequel sont construits les villages est uniquement formé de cette espèce de terrain.

Au point de vue botanique, quelques rares bambous maigres et rachitiques sur les plateaux. Dans les vallées, au contraire, végétation riche : rôniers, légumineuses, n’tabas, caïl-cédrats, etc., etc. Le plateau du Coniaguié présente encore de nombreux échantillons de Karités. Les deux variétés Shee et Mana y sont également communes. Enfin, nous y trouvons encore, entre autres végétaux importants, de beaux spécimens de lianes à caoutchouc (Saba et Delbi). Les fromagers et les tamariniers y sont également très communs et y atteignent d’énormes proportions.

Du marigot de Oudari à Yffané, la route suit une direction générale S.-S.-E., et la distance qui sépare ces deux points peut être évaluée à environ trente-trois kilomètres.

A nuit close, tous les visiteurs regagnèrent le village Coniaguié. Je pus dîner en paix et me coucher vers huit heures du soir. Mais je dus laisser ouverte la porte de ma case, et des hommes armés montèrent, pendant toute la nuit, une garde active dans la cour qui la précédait.

* * * * *