CHAPITRE VIII
[Illustration : _Kalonkadougou_]
Départ de Mac-Carthy. — En route pour le Kalonkadougou. — Diamali. — La vigne du Soudan. — Canouma. — Le _Fonio_. — Le _Fromager_. — Counté-Counda. — Arrivée à Demba-Counda. — Fatigue extrême. — Bonne réception. — Le village. — Son chef. — Je suis forcé d’y rester deux jours. — Description de la route de Mac-Carthy à Demba-Counda. — Géologie. — Botanique. — Bizarre superstition. — Départ de Demba-Counda. — Arrivée à Kountata, premier village du Kalonkadougou. — De Kountata à Diambour. — Beaux lougans. — Les puits de Diambour. — Belle réception. — Le village. — Massa-Diambour. — Séjour à Diambour. — Départ pour Goundiourou. — Arrivée à Goundiourou. — Village en ruines. — Oseille et tomates indigènes. — Description de la route de Diambour à Goundiourou. — De Goundiourou à Daouadi. — Guiriméo. — Mansa-Bakari-Counda. — Saré-Dadi. — Daouadi. — Aspect du village. — Un courrier rapide. — Lettre de M. Frey. — Description de la route de Goundiourou à Daouadi. — La _gomme_ et les _gommiers_. — La _gomme_ de _Kellé_. — De Daouadi à Coutia. — Boulou. — Coutia. — Massa-Coutia. — Aspect du village. — Les tisserands. — Description de la route de Daouadi à Coutia. — Le coton. — Les Niébès-Ghertés ou Tigalo-N’galo. — Patates douces.
27 novembre. — Ce fut le 27 novembre seulement que nous pûmes nous remettre en route. Malgré une nuit de fièvre et d’insomnie, bien que la température fût excellente, je me décidai quand même à partir. J’étais intimement convaincu que dès que nous aurions atteint des régions plus septentrionales et des plateaux plus élevés, nous verrions rapidement disparaître les accidents palustres dont nous avions souffert à Mac-Carthy. Ma faiblesse était devenue extrême, en peu de jours ma figure avait pris le cachet paludéen caractéristique de la côte occidentale d’Afrique. MM. les agents font tous leurs efforts pour me retenir ; mais je refuse absolument leur bonne invitation. Je ne puis rester plus longtemps, j’estime que j’ai assez perdu de jours et il faut enfin partir, si je ne veux pas tomber plus sérieusement malade et peut-être être obligé de rentrer en France sans avoir accompli ma tâche.
Donc, le 27 novembre, à 7 heures du matin, nous quittons la factorerie. MM. les agents viennent m’accompagner de l’autre côté du fleuve où m’attendent mon cheval et mon palefrenier. Là, après les avoir remerciés de leur bonne hospitalité, je monte à cheval, et, à mon grand étonnement, je me hisse avec bien moins de peine que je ne l’aurais cru. A Lamine-Coto, je trouve tout préparé pour le départ, et après avoir remercié le chef d’avoir donné l’hospitalité à mes hommes et lui avoir prouvé par un beau cadeau toute ma reconnaissance, nous nous mettons en route pour Demba-Counda, village distant de seize kilomètres environ et où j’avais décidé de faire étape ce jour-là.
_Diamali._ — A 7 h. 50, nous traversons le petit village Toucouleur de Diamali. Sa population est d’environ 150 habitants. Ce sont des Toucouleurs-Torodos qui y émigrèrent à peu près à la même époque que ceux de Oualia et de Dinguiray. Tout le long de la route, je constatai l’existence de nombreux pieds de « Vigne du Soudan », de différentes espèces.
_Vigne du Soudan._ — Ce végétal est très commun au Soudan. Je l’ai trouvé un peu partout mais particulièrement aux environs de Kayes, à Koundou, à Niagassola, dans le Bondou, le Tiali, le Niéri, le Ouli, le Bélédougou, le ravin de Soknafi, non loin de Bammako, etc., etc. Nulle part il n’est cultivé et croît partout spontanément. Il affectionne particulièrement les terrains bas, humides et surtout les forêts les plus épaisses et dont le sol est le plus riche en humus. J’ai remarqué que les pieds qui croissaient sur les plateaux portaient rarement des fruits. Ils étaient brûlés par le soleil avant d’avoir produit, et n’arrivaient jamais à complet développement.
La vigne du Soudan ressemble beaucoup, comme port, aux vignes américaines et surtout aux espèces _Othello_ et _Hundinckton_ que l’on cultive actuellement en France, mais elle est loin d’atteindre les dimensions qu’elles acquièrent sous nos climats. C’est surtout par le feuillage qu’elle s’en rapproche le plus.
Elle fleurit vers la fin de juillet ou le commencement d’août, ses fruits arrivent à maturité complète vers la fin d’octobre ou au commencement de novembre. Les grappes en sont généralement peu nombreuses et peu fournies. Nous avons souvent vu des pieds adultes qui n’en portaient aucune.
Jusqu’à ce jour on en a déterminé cinq espèces principales, les _Vitis Lecardi_, _Durandi_, _Faidherbi_, _Chantini_ et _Narydi_. Les trois dernières sont les plus productives. Le _Vitis Faidherbi_ donne un raisin jaunâtre, et la _Vitis Narydi_ un raisin très doré ; quant à l’espèce _Lecardi_, qui est surtout très commune sur les bords du Niger, elle produit un grain violet noirâtre qui n’a que peu de saveur.
Les grains de toutes les espèces de vigne du Soudan sont petits. Leur grosseur ne dépasse pas celle d’un gros pois. La pulpe est peu abondante et les graines très volumineuses. C’est, du reste, la caractéristique de la majeure partie des fruits non cultivés des pays chauds. Cette pulpe a légèrement le goût du raisin, et encore n’arrive-t-on à le découvrir qu’avec la plus grande bonne volonté. On a fait à ces végétaux une réputation qu’ils sont loin de mériter, et certains utopistes leur ont attribué une importance que dans l’état actuel des choses, ils sont loin d’avoir. Peut-être arrivera-t-on, par la culture, à les améliorer et à en augmenter la production, mais bien des siècles s’écouleront encore avant qu’on ait pu en tirer un produit qui puisse rappeler de loin les vins de nos plus mauvais crûs.
A neuf heures, nous faisons halte au village Toucouleur de Canouma. _Canouma_ est un village de 350 habitants, bien bâti, propre et habité par des Toucouleurs-Torodos émigrés du Fouta, à la suite d’Ousmann-Celli, le chef de Oualia. Ils s’étaient d’abord fixés dans ce dernier village, mais des différends étant survenus entre eux et le chef, ils partirent et vinrent s’établir à Canouma. Dès mon arrivée, le chef et les principaux notables vinrent me saluer. Je trouve là également le frère du chef de Demba-Counda, venu au-devant de moi pour me conduire dans son village. Après une halte d’un quart d’heure pendant lequel nous pûmes nous désaltérer, grâce à l’amabilité du chef qui, dès que j’eus mis pied à terre, m’avait envoyé deux calebasses d’excellent lait, nous nous remettons en route. Non loin de Canouma, nous laissons un peu sur notre droite un petit village Peulh, enfoui, comme ils le sont tous, au milieu du mil. Quand nous passons devant ses cases, qui s’élèvent à deux cents mètres de la route environ, les femmes et les enfants sont occupés à récolter le Fonio. C’est la saison, du reste. Le riz a disparu et est remplacé par cette céréale, que, dans certaines régions, les indigènes lui préfèrent.
_Le Fonio._ — On a souvent regardé le fonio comme une variété du sorgho. Il n’en est rien. Cette confusion provient de ce que, dans certaines régions, le Fouta par exemple, les indigènes, quand on leur demande les noms des différentes variétés de mils, désignent l’une d’entre elles sous ce nom. Mais il ne faut pas s’y tromper, ce mot désigne deux plantes absolument différentes, une variété de petit mil Toucouleur et une autre céréale qui n’a avec elle rien de commun.
Le fonio, proprement dit, n’est autre chose que le _Penicellaria spicata_ Wild., que les Ouolofs appellent encore _Dekkélé_. C’est une graminée dont les proportions sont bien plus petites que celles du sorgho. Sa tige a environ trente-cinq centimètres de hauteur, cinquante au plus, à feuilles très étroites, relativement longues et dont la forme rappelle celle d’un fer de lance très effilé. Ses graines sont très petites, de forme légèrement oblongue, très nombreuses et groupées sur une inflorescence cylindrique en forme d’épi très allongé. Elles sont de meilleure qualité que celles du sorgho et servent à préparer un aliment très apprécié des indigènes.
Sa culture, très facile, ne demande pas une préparation méticuleuse du terrain. Après avoir enlevé et brûlé les herbes des terres que l’on veut ensemencer en fonio, les semis sont faits à la volée. Un léger grattage du sol à l’aide d’une pioche _ad hoc_ suffit pour recouvrir les semences. Ce travail, peu pénible, est fait surtout par les femmes et les enfants. Le fonio est semé au début de la saison des pluies, après les premières tornades, vers le commencement de juillet. Il lève quinze jours après et les fruits arrivent à maturité vers la fin de novembre. Il demande un sol peu riche en humus, ni trop sec, ni trop humide. Les semis faits dans les marais et dans les endroits bien ombragés donnent un résultat bien inférieur aux semis pratiqués dans les terrains secs et bien exposés au soleil. L’humidité qui résulte des pluies d’hivernage suffit pour lui permettre de bien prospérer. Une trop grande abondance d’eau l’empêche de bien fructifier. Jusqu’au moment de la récolte, on ne prend nullement le soin d’enlever les herbes inutiles des lougans. Il en résulte que lorsqu’il est arrivé à maturité complète on est obligé, pour le cueillir, de le couper tige par tige. Ce qui, on le comprendra, occasionne une perte de temps considérable. On le met ensuite à sécher dans les cours des habitations, dont le sol a été, au préalable, bien battu et enduit de bouse de vache. Deux ou trois jours suffisent pour cela. Les grains se détachent alors très aisément et pour cela il n’y a qu’à le prendre à poignée et à le frapper légèrement contre le sol. Vannés et débarrassés des fragments de paille qui s’y sont mélangés, ils sont ensuite enfermés dans des récipients en terre analogues à ceux dont nous avons parlé plus haut. Ils s’y conservent sans s’altérer jusqu’à la récolte prochaine. Ces grains sont de couleur légèrement brune. Mais quand ils ont été décortiqués à l’aide du mortier et du pilon à couscouss, et débarrassés de leurs enveloppes, ils présentent un aspect légèrement jaunâtre qui rappelle beaucoup celui de la semoule, avec laquelle le fonio, a du reste, de grands points de ressemblance.
Les indigènes préparent avec le fonio un couscouss qui jouit partout d’une grande faveur. On le fait bouillir ou cuire à la vapeur d’eau et on le mange avec de la viande, du poisson et une sauce très relevée. Il est considéré par les noirs comme la plante la plus nourrissante. Il contient en effet une proportion relativement considérable de matières azotées : 10,84 pour cent environ. Très facile à préparer, il est de ce fait excessivement précieux pour l’alimentation dans les expéditions. C’est le viatique indispensable de tous les dioulas et l’aliment que l’on emporte, de préférence, pour les longs voyages et les longues chasses dans la brousse. Il est au préalable bien décortiqué, bien pilé et bien séché au soleil. Le voyageur en emplit sa peau de bouc et à l’étape le fait cuire généralement dans une vieille boîte de conserves qu’il porte attachée à la ceinture.
Le fonio est peu utilisé pour la nourriture des animaux, des chevaux particulièrement. D’abord il n’y en a jamais en assez grande quantité pour cela. De plus, ils le digèrent assez difficilement, ses grains étant généralement mal broyés. On lui préfère de beaucoup le mil pour cet usage.
La paille très fine constitue un excellent fourrage dont les bestiaux sont très friands. Elle est très hygrométrique, et les dioulas s’en servent pour emballer leurs Kolas après l’avoir légèrement mouillée. Bien empaquetée dans des paniers _ad hoc_, elle conserve son humidité pendant plusieurs jours. De ce fait les Kolas ne se dessèchent pas, et, pour les maintenir toujours frais, il suffit d’asperger les ballots tous les quatre jours à peu près. Elle peut enfin servir à fabriquer de bonnes paillasses pour le couchage. Elles ont sur les paillasses faites avec la paille de maïs le grand avantage de ne pas s’affaisser autant, et de s’échauffer plus lentement. Nous nous sommes fréquemment très bien trouvé de l’avoir ainsi employée pour notre usage personnel.
Le rendement du fonio est bien plus considérable que celui du mil ou du riz. De toutes les céréales cultivées dans ces régions, c’est celle qui produit le plus. Il donne environ 5,000 kilogrammes à l’hectare. Sa valeur commerciale est à peu près de 20 francs les cent kilogs. On en trouve, du reste, fort peu sur les marchés. La récolte est consommée presque entièrement sur place. Monsieur le pharmacien en chef des colonies Raoul, dans son savant « Manuel pratique des cultures tropicales » donne, des grains de cette précieuse plante, une analyse détaillée qui nous permet de conclure qu’elle possède au plus haut degré les qualités que l’on doit exiger d’une céréale destinée à concourir à l’alimentation de l’homme.
_Le Fromager._ — Ce végétal, très commun dans tout le Soudan Français, disparaît peu à peu à mesure que l’on s’éloigne de la Gambie et que l’on s’avance dans les régions septentrionales. Canouma est le dernier village où nous l’ayons vu dans ces parages. C’est un arbre qui atteint des dimensions colossales et qui est très facile à reconnaître à son port majestueux, à ses fruits caractéristiques et aux épines qui couvrent sa tige et ses principaux rameaux. C’est l’arbre à palabre de beaucoup de villages et c’est à ses pieds que, dans bien des villages Malinkés, on construit ces vastes lits de camp sur lesquels couchent les hommes pendant les nuits étouffantes de la saison chaude.
Le Fromager (_Bombax ceiba_ L.) est une Malvoïdée de la famille des _Bombacées_. Sa tige est très volumineuse et atteint parfois jusqu’à huit et dix mètres de hauteur. On montre à Goniokori les deux fromagers sous lesquels campa Mungo-Park lorsqu’il passa dans ce village, et tous les Européens les connaissent sous les noms de « Fromagers de Mungo-Park ». Ils ont des dimensions réellement gigantesques.
L’écorce du fromager ordinaire est d’une belle couleur vert lézard. Elle est couverte d’épines volumineuses très acérées et qui se détachent difficilement. Le bois, très tendre, est peu employé. Les feuilles sont alternes, stipulées et généralement peu abondantes. L’arbre en porte toute l’année. Il fleurit en janvier ou février et ses fruits arrivent à maturité en juin ou juillet. Ces fruits secs ont l’endocarpe chargé de poils à l’intérieur, et ils renferment une trentaine de graines qu’entoure une sorte de bourre laineuse caractéristique qui permet de reconnaître aisément ce végétal.
Le fromager, proprement dit, croît dans les terrains légèrement humides et a besoin d’une forte terre pour bien prospérer. Nous en avons vu à Mac-Carthy de beaux spécimens.
Il existe au Soudan deux sortes de fromagers, le fromager proprement dit et le _Dondol_. Ce dernier présente des particularités qui méritent d’être signalées. A l’encontre de son frère, il croît de préférence dans les terrains pauvres en humus, surtout sur les plateaux ferrugineux, si communs dans ces régions arides et désolées. Il n’acquiert jamais les énormes proportions du fromager proprement dit. Le diamètre de sa tige ne dépasse guère quarante ou cinquante centimètres au maximum. Son écorce, au lieu d’être verte, a une couleur brun noirâtre prononcée. Elle est profondément fendillée, et il n’y a que les jeunes rameaux qui présentent des épines, peu adhérentes et qui tombent au bout de deux ou trois ans. Ses rameaux sont peu nombreux et de petites dimensions si on les compare au tronc. Ils ne portent que de rares feuilles alternes et stipulées, peu persistantes et qui tombent dès les premières chaleurs. Les feuilles ne se montrent que longtemps après la floraison, c’est-à-dire deux mois environ après la chute des fleurs. La floraison a lieu vers la fin de décembre. A cette époque, l’arbre se couvre de belles fleurs d’un rouge vif, qui sont absolument caractéristiques de ce végétal. Elles ne durent guère que trois à cinq jours au plus et tombent naturellement. Au pied de l’arbre, le sol en est littéralement jonché. Rien de curieux à voir comme le dondol en fleur, on dirait un superbe pied de flamboyant, mais absolument dépourvu de feuilles. Du rouge, rien que du rouge, les rameaux disparaissent entièrement sous cette avalanche de couleurs vives et chatoyantes. A ces fleurs succèdent en quantité relativement considérable les fruits. Ces fruits sont secs, déhiscents, à coque de couleur marron foncé, et s’ouvrant aisément au choc. La grande chaleur suffit pour les faire éclater quand ils sont arrivés à maturité. L’endocarpe en est chargé de poils doux et soyeux à l’intérieur. La cavité de ce fruit (tous ceux qui ont vécu au Soudan le connaissent bien) est remplie par une bourre épaisse, laineuse, douce au toucher et ayant, à la lumière, le reflet de la soie. A l’époque de la maturité, c’est-à-dire vers mai, juin et juillet, le sol en est couvert au pied des arbres. Elle est excessivement légère, très riche en nitrate de potasse, et, même sous un gros volume, s’enflamme rapidement et brûle comme le coton poudre, en ne laissant qu’un résidu absolument insignifiant. Cette bourre est très difficile à tisser et à filer. J’ai cependant entendu dire que les indigènes du Canadougou, pays situé à l’Est du Niger, dans la partie la plus méridionale de sa boucle, s’en servaient parfois pour fabriquer certaines étoffes de prix et pour exécuter de fines broderies. Elle est, par contre, très bonne pour confectionner des matelas et des oreillers. Nous l’avons souvent employée à cet usage.
Cette bourre enveloppe une trentaine de graines noirâtres qui diffèrent de celles du fromager ordinaire, d’après M. le professeur Cornu, du Muséum d’histoire naturelle de Paris, en ce qu’elles ne sont pas bosselées. Je dédie cette espèce nouvelle à M. le professeur Cornu en l’appelant _Bombax Cornui_.
Les indigènes utilisent peu le fromager. Toutefois, ses fleurs sécréteraient une liqueur qui serait à la fois diurétique et purgative. Le suc de ses racines est apéritif et son écorce serait aussi légèrement apéritive.
Le bois du dondol ressemble à s’y méprendre à celui du peuplier, dont il a, du reste, toutes les qualités, et je me souviens avoir entendu dire, en 1892, par mon excellent camarade, M. le capitaine Huvenoit, de l’artillerie de marine, alors directeur des travaux du chemin de fer de Kayes à Bafoulabé, qu’il en avait fait débiter des planches dont il avait tiré grande utilité.
A neuf heures quarante-cinq minutes, nous traversons le petit village de _Counté-Counda_. Sa population, qui y est d’environ trois cents habitants, est composée de Ouolofs émigrés du Bondou et du Saloum. A onze heures environ, nous arrivons à Demba-Counda, où j’avais résolu de faire étape ce jour-là. Il était temps, j’étais exténué. Cette route s’est faite pour moi dans des conditions déplorables de souffrances. Je me demande encore comment j’ai pu arriver à l’étape. La fièvre ne m’a pas quitté tout le long de la route, et vers le petit village de Diamali, je fus pris de douleurs telles, dans la région de la rate et s’irradiant jusqu’à l’épaule gauche, que j’eus peine à me tenir à cheval. C’est dans ces conditions que j’arrivai à Demba-Counda, où m’attendait enfin le calme et le repos. Dès mon arrivée, je fus obligé de me mettre au lit et ce n’est que dans la soirée que, la douleur de l’épaule et de la région splénique ayant disparu, je pus travailler un peu.
_Demba-Counda._ — Demba-Counda est un gros village d’environ six cents habitants. Sa population est uniquement composée de Ouolofs venus du Bondou. Il est relativement propre et bien entretenu. Il faut dire aussi qu’il a été reconstruit depuis peu de temps. Les chapeaux des cases sont absolument neufs, ce qui lui donne un aspect réjouissant que n’ont pas les vieux villages Malinkés. Il est absolument ouvert et ne possède ni sagné, ni tata. Les habitants sont de grands cultivateurs. Ils possèdent de beaux lougans et un beau troupeau de plusieurs centaines de têtes.
Le chef est un bon vieillard à l’aspect patriarcal. Il est regardé comme le chef de tous les Ouolofs du Niani. Il jouit dans toute cette région d’une grande réputation de justice et on vient de loin lui demander ses avis et ses conseils. Il me reçut à merveille, me donna pour logement sa meilleure case et me fit cadeau d’un beau bœuf « pour mon déjeuner », selon la formule consacrée. Je n’ai pas besoin de dire qu’il fut immédiatement occis et dévoré. Mes hommes et le village tout entier s’en régalèrent. Le bœuf est viande de luxe dans ces régions, et il faut une grande circonstance pour qu’on se décide à en abattre un. C’est alors une série de festins et d’agapes d’autant plus estimés qu’ils sont plus rares.
La route de Mac-Carthy à Demba-Counda présente ceci de particulier, qu’à peine à quelques kilomètres de la Gambie, nous reconnaissons de suite que nous venons de quitter la zone première de la région tropicale pour entrer de nouveau dans cette région bâtarde à laquelle appartient la partie sud de nos possessions Soudaniennes. Plus, en effet, de ces gigantesques végétaux que nous avions remarqués dans le Sandougou. N’tabas, nétés, fromagers, etc., etc., disparaissent. Plus nous nous enfonçons dans le Nord et plus la végétation se ralentit et plus la flore devient pauvre et rabougrie. Les productions du sol sont toujours les mêmes, mais le riz fait absolument défaut.
La nature du sol se modifie considérablement. Plus de marais, comme dans le Sud. La latérite disparaît complètement et nous ne trouvons plus que des argiles alluvionnaires anciennes qui recouvrent un sous-sol ardoisier dont les roches émergent par-ci par-là de la couche d’alluvions. Plus de marigots. On ne boit que l’eau des puits qui sont excessivement profonds. En résumé le terrain se rapproche de plus en plus de ceux que nous avons rencontrés dans le Bondou et le Ferlo-Bondou.
Je fus forcé de rester deux jours à Demba-Counda. Ma faiblesse était telle, que j’aurais été absolument incapable de me tenir à cheval. Malgré cela, je fus obligé de recevoir de nombreuses visites. Tous les chefs des environs vinrent me saluer et il m’en aurait coûté de les renvoyer sans les remercier et leur serrer la main. Je n’ai pas besoin de dire que, dans cette circonstance, je n’eus qu’à me louer du dévouement de Sandia et d’Almoudo. Ils ne me quittèrent pas et me prodiguèrent les soins les plus attentifs. Il est curieux de voir combien, chez le Noir, l’instinct premier de la race tend toujours à se manifester même chez ceux qui ont vécu pendant longtemps au contact de l’Européen. Le fait suivant en est une preuve certaine. Almoudo, comme je l’ai dit au début de ce récit, vit, depuis une quinzaine d’années, au milieu de nous. Il connaît nos mœurs, nos coutumes, et peut, à juste titre, être regardé comme un noir intelligent et relativement civilisé. Cela ne l’empêche pas de se livrer à toutes les pratiques superstitieuses de sa race. Dans la case où j’étais logé à Demba-Counda se trouvait un de ces petits tabourets sur lesquels les femmes ont l’habitude de s’asseoir. Je ne sais à quel moment je dis à Almoudo de s’y asseoir. Je le vis alors examiner attentivement cet escabeau et cracher ensuite légèrement dessus. Je lui demandai les motifs de cette nouvelle pratique. Ce à quoi il me répondit : « Ces sièges ne sont faits que pour les femmes, et si un homme s’asseoit dessus sans y avoir préalablement craché, tous les enfants qu’il aura dans la suite seront sûrement des filles. » Or, comme Almoudo venait de se marier, on comprendra aisément que comme tout bon noir, son unique désir était de voir ses fils perpétuer sa race et son nom. Je me suis souvent demandé quels pouvaient être les motifs de cette étrange superstition. Je n’ai jamais pu, malgré mes recherches, en avoir une explication satisfaisante.
_29 novembre._ — Bien que j’aie passé une fort mauvaise nuit et que la fièvre dure toujours au moment où je me lève, je décide quand même de me rendre à Kountata, village distant seulement de quelques kilomètres de Demba-Counda. Donc, malgré les instances du brave chef, qui, me voyant si souffrant, veut à toutes forces me retenir, nous nous mettons en route à six heures dix. La température est des plus agréables. Nous sommes en pleine saison fraîche. Les nuits sont même un peu froides et on a besoin de se bien couvrir. La roule se fait sans incidents et à 8 heures 15 nous arrivons à Kountata. Rien de bien particulier à signaler, si ce n’est trois petits villages Peulhs au milieu de beaux lougans. Ce sont : _Fara-Counda_, 150 hab. ; _Diané-Counda_, 200 hab. ; _Bouran-Counda_, 250 hab. — La nature du terrain s’accentue de plus en plus. Ce sont toujours les mêmes argiles. La flore devient de plus en plus pauvre.
_Kountata._ — Kountata est un village Malinké de 450 habitants environ. On s’en aperçoit de suite en y entrant, tellement il est sale, puant et mal entretenu. Malgré cela, j’y suis bien reçu. C’est le premier village du Kalonkadougou ; il obéit au chef de Diambour. J’y reçois encore quelques visites et suis obligé de passer la journée sur mon lit. Malgré de fréquentes nausées, je puis cependant prendre quelque nourriture. On me donne à profusion tout ce qui m’est nécessaire pour nourrir mes hommes et mes animaux. De Demba-Counda à Kountata, la distance n’est que de 10 kil. 375.
_30 novembre._ — La fièvre ne m’a pas quitté, je passe cependant une nuit relativement calme. Mais au moment de me lever, je suis absolument exténué. Je me mets quand même en route pour Diambour, et à 5 heures 40 nous quittons Kountata en bon ordre. Pas un seul village entre Kountata et Diambour. Quelques cases de Peulhs seulement à environ trois kilomètres avant d’arriver. Je n’oublierai jamais ce que j’ai souffert pendant cette étape de vingt kilomètres. Ma faiblesse était si grande et les nausées si fréquentes, que j’étais obligé de descendre de cheval toutes les demi-heures pour me reposer et vomir, et cela de 5 heures 40 à 10 heures 40, heure à laquelle nous sommes arrivés à l’étape. Je faillis avoir une syncope en descendant de cheval. Heureusement que mes hommes avaient pris les devants et avaient eu la présence d’esprit de monter mon lit en arrivant. Je pus m’étendre aussitôt.
La route de Kountata à Diambour traverse la brousse et rien que la brousse. La sécheresse y devient de plus en plus grande, et les habitants, pour avoir l’eau qui leur est nécessaire, sont obligés de creuser des puits de 45 à 50 mètres de profondeur. Ces puits, on le comprend aisément, vu les moyens primitifs employés pour les construire, demandent un long et pénible travail. Ce sont les Ouolofs qui y sont les plus habiles, et chaque village leur paie une assez forte redevance pour qu’ils les nettoient et les entretiennent en temps voulu. On y puise à l’aide d’une calebasse attachée à l’extrémité d’une longue corde de baobab, et pour que les femmes et les enfants n’y tombent pas, leur ouverture est fermée à l’aide de pièces de bois jointives qui forment un véritable plancher, dans lequel on ménage deux ou plusieurs passages pour permettre d’y plonger les récipients. Ces puits diffèrent beaucoup de ceux du Cayor. Ils ne sont pas comme ceux-ci creusés en forme de cuvettes, mais absolument à pic. Comme ils ne sont pas maçonnés à l’intérieur, il se produit parfois des éboulements dangereux. Ces sortes d’accidents sont cependant moins fréquents dans le Kalonkadougou que dans le Cayor et le Baol, par exemple. Car le sol du Kalonkadougou, formé d’argiles, est moins mouvant que les sables de ces deux derniers pays. Bien qu’il n’y ait, dans cette région, aucun marigot, le sol est cependant encore assez fertile, et Diambour est entouré de beaux lougans de mil.
_Diambour._ — Diambour est un gros village Malinké de huit cents habitants environ, puant, dégoûtant et tombant en ruines. Il est entouré d’un sagné des plus rudimentaires et on y voit encore les vestiges d’un tata qui devait être assez sérieux. Ses cases sont construites à la mode indigène. Beaucoup d’entre elles ne sont plus que des décombres. C’est la résidence du chef de cette partie du Kalonkadougou qui a Diambour pour chef-lieu. Ce chef, connu sous le nom de Massa-Diambour, est un vieillard absolument idiot, abruti par l’alcool, et repoussant tellement il est sale, crasseux et nauséabond. Il ne jouit, pour ainsi dire, d’aucune autorité dans la région. J’y reçois, du reste, le meilleur accueil. A peine étais-je installé dans une magnifique case, qui avait été préparée à mon intention, que le chef vint me rendre visite. Précédé de deux griots, dont l’un jouait du balafon et l’autre du cora (guitare à vingt-six cordes), et suivi de tous ses notables, il pénétra dans la cour de mon habitation et Sandia l’introduisit auprès de moi. Malgré ma grande fatigue, je m’entretins longuement avec lui, et, après un palabre de trois quarts d’heure, il me quitta en me disant que je pouvais me reposer dans son village aussi longtemps que je le désirais, et que plus j’y resterais et plus il serait heureux, que je n’avais pas à me préoccuper de la nourriture de mes hommes et de mes animaux, et qu’il pourvoirait à tout. J’étais loin de m’attendre à une semblable réception, car j’étais le troisième Européen qui s’aventurait dans ces régions. J’ai été heureux de constater une fois de plus combien était grand en Afrique le prestige du nom français.
_Le Cora._ — Le Cora est le nom Khassonké d’une grande guitare que l’on rencontre surtout chez les peuples de race Mandingue. Les Bambaras la nomment _M’Bolo_, les Malinkés _M’Bolo_ également, les Peulhs _M’Bolo M’Bata_, ainsi que les Sarracolés.
De tous les instruments de musique en usage parmi les peuples du Soudan, cette guitare est assurément le plus harmonieux. Je me souviens que cela m’avait frappé la première fois que je l’entendis à Saint-Louis. Je me promenais avec un de mes collègues lorsque nous fîmes, dans le village de Guet N’dar, la rencontre de deux artistes qui se promenaient dans les rues en jouant de leur instrument. Nous les amenâmes avec nous et les installâmes sur une petite terrasse sur laquelle s’ouvrait la porte de notre salle à manger, et, moyennant une modique rétribution, nous les fîmes jouer pendant tout le repas du soir, et nous ne nous sommes pas ennuyés en les entendant. Je l’ai depuis maintes et maintes fois entendue, et toujours avec le même plaisir. Je ne suis pas le seul sur lequel cet instrument ait fait cette impression. A Tombé, dans le Konkodougou, pendant notre mission dans le Bambouck, un joueur de Cora charma, pendant plusieurs heures, mes compagnons de route. Je ne pus en profiter, car alors je dormais profondément. Aussi, le lendemain, je regrettai vivement de ne pas avoir pris ma part du concert, surtout lorsque mes compagnons me dirent quelle délicieuse soirée ils avaient passée.
Cette guitare est très volumineuse. Aussi les joueurs sont-ils obligés de la porter en en appuyant la caisse sur le ventre et en passant autour de leur cou un cordon qui vient se fixer sur cette caisse. Quand ils en jouent assis, ils placent la caisse entre leurs jambes, le manche étant tourné en haut. Il est très-difficile d’en jouer et elle est peu commune. Elle est accordée d’avance et les artistes n’ont pas à appuyer sur les cordes pour produire les notes. Chaque corde donne une note unique.
Elle se compose essentiellement d’une caisse qui n’est autre chose qu’une grande calebasse recouverte de peau bien tendue. Un manche y est adapté. Les cordes viennent s’y attacher. Elles sont fixées d’autre part à l’extrémité diamétralement opposée du point de la calebasse où s’insère le manche. Ces cordes, à l’aide d’un support, sont disposées de haut en bas dans un sens horizontal par rapport à la caisse. Leur nombre varie de douze à trente. A l’extrémité libre du manche se trouve un petit ornement en fer ayant forme de palette recourbée. Ses bords sont percés de petits trous dans lesquels sont passés de petits anneaux de métal très mobiles qui tintent rien que du seul fait de jouer de l’instrument. Le prix de cette guitare est relativement élevé, quatre-vingt-dix à cent francs environ.
Je fus obligé de séjourner pendant trois jours à Diambour. J’aurais été incapable de continuer ma route tant était grande ma faiblesse. Pendant tout ce temps, le Massa fit tout ce qu’il put pour que nous ne manquions de rien. Aussi, ce fut avec grand plaisir que je lui fis en partant un cadeau d’étoffe et d’argent qui compensa dans une juste mesure les dépenses qu’il avait dû faire pour nous recevoir et nous héberger.
_3 décembre._ — Le 3 décembre, après une excellente nuit, me sentant tout dispos, je donnai le signal du départ, et à cinq heures cinquante du matin nous prenions la route de Goundiourou, village situé à environ seize kilomètres dans le Nord de Diambour. La température était excellente et si douce qu’on ne se serait jamais figuré qu’on se trouvait dans un des pays les plus chauds du globe. Mais cette illusion dure peu, et le soleil est-il levé depuis une heure à peine, que ses brûlants rayons nous ont vite rappelé à la réalité. La route se fait rapidement et sans aucun incident. A neuf heures vingt minutes nous arrivons à l’étape, et, à mon grand contentement, je ne suis pas trop fatigué de ce trajet relativement un peu long pour un convalescent.
La route de Diambour à Goundiourou ne présente rien de bien particulier. Elle traverse la brousse uniquement et il n’y a pas un seul village jusqu’à Goundiourou. A environ six kilomètres de Diambour, nous entrons dans une forêt de bambous au milieu de laquelle nous n’avançons qu’à grand peine et encore à l’aide du sabre d’abattis. C’est un fouillis inextricable. Cela dure ainsi pendant plus de huit kilomètres, et quand nous en sortons, peu après, nous apercevons le village de Goundiourou, but de l’étape.
La nature du terrain s’est fort peu modifiée. Plus nous avançons dans le Nord et plus nous voyons disparaître les éléments géologiques que nous avions trouvés sur les rives du fleuve. Les argiles compactes prennent la place de la latérite et la nature du sol se rapproche de plus en plus de celle du Ferlo et du Bondou.
Du reste, la flore elle-même se modifie et les Mimosées recommencent à apparaître. Signalons encore quelques lianes à caoutchouc, mais de très petites dimensions. La brousse a également changé d’aspect, et nous n’avons plus qu’une herbe, mince, ténue, rabougrie, parsemée par-ci par-là de touffes de hautes Cypéracées.
Plus de marigots. Cela n’a rien d’étonnant, étant donnée la nature du terrain.
_Goundiourou._ — Goundiourou, où nous faisons étape, est un petit village Malinké de 200 habitants environ. Il tombe littéralement en ruines, et la plus grande partie de sa population habite pour ainsi dire au milieu des décombres. Il y a bien quelques toitures de cases neuves ; mais elles sont très rares. Le Malinké, du reste, aime peu à réparer son habitation. Il préfère, quand elle menace de s’effondrer sur lui, en construire une nouvelle auprès de l’ancienne. Cette façon de procéder contribue beaucoup à donner à leurs villages l’aspect misérable qu’ils ont tous. On voit encore à Goundiourou les vestiges d’un ancien tata qui avait la réputation d’être le plus sérieux de la région. Il n’en reste plus que quelques pans de murs. A l’intérieur se trouve un second tata concentrique au premier. Il entoure les cases du chef et est un peu mieux entretenu que le tata extérieur.
Je fus très bien reçu à Goundiourou. Du reste, le chef m’avait envoyé saluer par son frère à Diambour. Ce chef, assez jeune, m’a paru relativement intelligent. En causant avec lui, je lui demandai comment il se faisait que son village soit si mal entretenu. Il me répondit que les terres étant devenues mauvaises pour la culture, il avait l’intention d’aller se fixer ailleurs, et c’est pourquoi on ne réparait pas les cases. Tout autour du tata et même jusque dans les cours intérieures du village se voient de jolis petits jardinets où sont cultivées, pour les besoins journaliers, des tomates et de l’oseille.
_Tomates._ — Il existe dans toute cette région une Solanée que les indigènes désignent sous le nom de _Diakato_ et qui, par son port, ses fleurs et ses fruits, rappelle la tomate des pays tempérés. Elle en diffère sensiblement cependant. Ainsi, quand la plante est arrivée à complet développement, elle n’a pas besoin de support pour soutenir ses rameaux. Sa tige est plutôt arborescente. Elle ne rampe pas, elle se dresse, au contraire, vigoureusement. Par ce caractère, elle se classe naturellement dans le type des Solanées arborescentes. Ses fleurs, toujours très nombreuses, ressemblent absolument aux fleurs de nos tomates, mais elles sont de couleur légèrement violacée. Ses feuilles sont bien moins profondément découpées. Elles présentent une curieuse particularité. Les nervures principales à leurs faces inférieures sont très saillantes et sont munies de plusieurs épines légèrement molles, très adhérentes, cependant, et très acérées. On les trouve encore sur les jeunes rameaux. La tige principale et ses premières divisions en sont dépourvues. La face supérieure des feuilles est d’un vert luisant et la face inférieure blanchâtre et légèrement veloutée. Les fruits ressemblent à ceux de la tomate ordinaire, mais sont un peu plus petits. Leur forme et leur disposition intérieure sont les mêmes. Leur goût est, par contre, tout différent. Au lieu d’être acide, comme cela a généralement lieu, ou sucré, il est excessivement amer. Cette amertume est surtout très prononcée quand ce fruit est mangé cru. Elle disparaît un peu quand il est cuit. La couleur de ce fruit n’est jamais d’un rouge vif comme celle de nos tomates. Elle est jaune pâle et rouge écarlate mélangés.
Les semis se font vers la fin de mai. Quand la plante a atteint environ huit à dix centimètres de hauteur, elle est repiquée dans les jardins. Les pieds sont placés à environ trente centimètres les uns des autres. Cette opération s’effectue généralement dans les premiers jours de juillet. La floraison a lieu en août, et les fruits arrivent à maturité en octobre et en novembre.
Les indigènes mangent cette tomate crue ou cuite, et, dans ce dernier cas, elle leur sert surtout à assaisonner leur riz. Nous avons souvent mangé de ce riz ainsi préparé et nous l’avons toujours trouvé plus savoureux. Cette espèce tient, par sa tige, ses feuilles et ses fleurs, du groupe _Melongena_ appartenant au genre _Solanum_.
Il existe encore dans toute cette région une Solanée qui donne de magnifiques petits fruits rouges de la grosseur d’une cerise et que l’on trouve en abondance sur tous le marchés du Soudan. C’est la « _Tomate cerise_ ». Elle croît partout en grande quantité, et, dans beaucoup de villages, elle tapisse les clôtures en bambous des jardins. Son port est absolument le même que celui de nos tomates des climats tempérés. Sa feuille et sa fleur ont les mêmes caractères. Elle se developpe spontanément et n’a besoin d’aucune culture. Les indigènes la mangent crue ou bien s’en servent comme condiment. Son goût aigrelet et rafraîchissant la fait rechercher des Européens, et il n’est pas de poste où elle ne paraisse, chaque jour, régulièrement sur la table. On la mange comme hors-d’œuvre avec ou sans sel, ou bien en salade, ou bien en omelette. Elle entre également dans la composition d’un excellent potage.
[Illustration : A, tomate et BB’ oseille du Soudan
(Dessin de A. M. Marrot, d’après nature).]
Nous croyons, à ce sujet, devoir mentionner ici combien dans les pays chauds notre tomate d’Europe dégénère, afin de bien faire ressortir que ce fruit, tel que nous l’obtenons, n’est absolument qu’un produit de la culture. La première année, les plantations donnent un fruit absolument identique quant à la forme, à la grosseur, au goût et à la couleur à notre tomate. Si on sème l’année suivante les graines récoltées sur place, on n’obtient plus qu’une tomate de la grosseur d’une noix au plus et dont la forme, au lieu d’être discoïde, est devenue parfaitement oblongue. L’acidité est moins prononcée aussi. Semons des graines de cette dernière récolte et nous n’avons plus alors que la tomate cerise. Quels que soient les procédés de culture que l’on emploie, c’est à cet inévitable résultat que l’on arrive toujours fatalement. Nul doute que le climat et la nature du sol n’influent sur ces transformations rapides. Deux années suffisent pour ramener la plante améliorée chez nous par la culture, à l’échantillon origine. Nous avons observé ce fait sur bien d’autres végétaux, et nous sommes persuadé que, sous les climats tropicaux, tout ce qui vit et se cultive sous les climats tempérés ne tarde pas à s’étioler et à dégénérer. Le règne végétal suit en cela les mêmes règles que le règne animal.
_Oseilles._ — Dans les jardinets qui entourent généralement les villages, on trouve deux variétés d’oseilles dont les indigènes sont excessivement friands. Les Noirs de la Gambie leur donnent le nom de « _Dakissé_ ». Elles sont ainsi appelées par les peuples d’origine Mandingue aussi bien que par les peuples de race Peulhe. Elles diffèrent cependant profondément. L’une n’est qu’un _Rumex_ (Polygonées) de la section des _Acetosella_, dont elle présente tous les caractères. Elle est surtout cultivée dans les jardins. L’autre est, au contraire, une Malvacée. C’est l’_Hibiscus Sabdariffa_ L., connu surtout sous le nom d’_oseille de Guinée_. On la rencontre particulièrement dans les lougans d’arachides, où elle est semée en bordure. Ses feuilles, sa tige et son fruit, très acides, sont utilisés comme condiments. Ses différentes parties ont, à un haut degré, les caractères propres des Malvacées. Ses graines sont très appréciées et entrent dans la composition des sauces avec lesquelles sont mangés les couscouss. Elles sont auparavant soumises à une préparation toute spéciale. Aussitôt après la récolte, elles sont mises, alors qu’elles ne sont pas encore sèches, à bouillir dans l’eau pendant quelques minutes. Retirées du liquide et bien égouttées, elles sont étendues sur des nattes fines et séchées au soleil. Elles exhalent alors une odeur épouvantable, et telle que deux ou trois kilogrammes suffisent pour empoisonner un village entier. On juge ce que ce doit être quand, dans chaque famille, on se livre à cette opération. Quand elles sont bien séchées, elles sont enveloppées dans du calicot ou de la guinée, et les petits paquets sont suspendus à l’intérieur de la case, aux rayons du toit qui la recouvre. Elles peuvent, ainsi préparées, se conserver indéfiniment. Quand on veut s’en servir, on en pile, dans le mortier à couscouss, la quantité dont on a besoin, et on les réduit en poudre absolument impalpable. Cette poudre sert à assaisonner certaines sauces. Il faut avoir soin de n’en fabriquer que la quantité dont on a strictement besoin, car elle perd rapidement son arome et devient absolument insipide. Le goût qu’elle donne aux aliments est loin d’être succulent, mais, somme toute, il est parfaitement supportable. Je doute cependant qu’il ait quelque succès dans la cuisine européenne.
_4 décembre._ — Ma santé s’améliore de plus en plus et je sens les forces revenir rapidement. Je n’ai plus de fièvre et, grâce à la douceur de la température, l’appétit est devenu meilleur. A 5 h. 45 du matin, nous quittons Goundiourou et nous prenons en bon ordre la route de Daouadi, village où j’ai décidé de camper ce jour-là et qui est situé à 16 kilomètres environ de Goundiourou, dans l’Est-Nord-Est. J’aurais pu prendre un chemin plus court, mais je tenais à visiter ce village, dans lequel un seul Européen, M. le pharmacien de deuxième classe de la marine Liotard, était entré avant moi.
La route se fit sans aucun incident et sans fatigue pour moi. A 6 h. 55, nous traversons le village de Guiriméo sans nous y arrêter.
_Guiriméo._ — Il possède environ 250 habitants. Sa population est uniquement composée de Ouolofs venus du Saloum. Il m’a paru si sale et si mal entretenu qu’au premier abord je l’ai pris pour un village Malinké. Il est entouré d’un sagné assez solide et on y voit encore les ruines d’un petit tata. Tous ses environs sont bien cultivés, et il possède de riches lougans de mil, coton, arachides et maïs ; à quelques centaines de mètres du village principal, se trouve un petit village de cinquante habitants environ qui dépend du premier.
_Mansa-Bakari-Counda._ — A 8 h. 30 nous traversons encore, sans nous y arrêter, le petit village ouolof de Mansa-Bakari-Counda, dont la population s’élève à deux cents habitants environ venus du Saloum comme ceux de Guiriméo. Ces deux villages sont, malgré leur petit nombre d’habitants, les plus riches du Kalonkadougou. Ils possèdent les plus belles cultures de la région et la famine vient rarement les visiter. Mansa-Bakari-Counda ne possède aucun moyen de défense. Il est absolument ouvert.
_Saré-Dadi._ — A un kilomètre de là environ se trouve le petit village de Saré-Dadi, dont la population, entièrement composée de Peulhs, ne dépasse pas 60 habitants. Il est, comme tous les villages Peulhs, construit en paille et ne présente rien de particulier que son troupeau de plus de deux cents bœufs. Il possède, en outre, un grand nombre de chèvres et de moutons.
_Daouadi._ — A 9 h. 20 enfin nous sommes à Daouadi, où nous allons passer la journée et camper. C’est un village de 350 habitants environ. La population est Malinkée de la famille des N’Dao. Il mérite une mention honorable, car il est un peu moins sale que les villages Malinkés visités jusqu’à ce jour et ses cases sont mieux entretenues. Il est entouré des ruines d’un ancien tata qui devait être assez sérieux. A l’intérieur, se trouve un second tata concentrique au premier qui entoure les cases du chef et qui a été tout récemment construit. Je suis bien reçu et bien logé autant qu’on peut l’être dans un village noir. La journée se passe bien pour tout le monde. Je n’ai pas besoin de dire que je reçois de nombreuses visites. Tous les chefs des environs sont venus me saluer, et celui de Coutia, où je dois aller demain, m’a envoyé son fils pour me conduire chez lui ; on n’est pas plus prévenant.
Pendant mon séjour à Diambour, j’avais expédié à Mac-Carthy un courrier pour y aller chercher différents objets qui m’étaient nécessaires et dont j’avais, au moment du départ, oublié de me prémunir. J’étais à peine installé à Daouadi qu’il arriva, ayant accompli la mission dont je l’avais chargé. Il avait fait, aller et retour, cent-dix-huit kilomètres en moins de 24 heures. D’après les calculs que je fis, il avait dû marcher à une allure de près de six kilomètres à l’heure. Ces exemples de vitesse chez les noirs ne sont pas rares. Nous en avons connu qui parcouraient en un temps relativement court des distances vraiment fabuleuses. Quand je lui demandai comment il avait pu faire pour marcher aussi vite, il me répondit qu’il avait « mangé du Kola pendant toute la route et que « cela l’avait fait marcher ». Nous reviendrons dans le cours de cette relation sur cette importante question. Notre homme était bien un peu fourbu en arrivant à Daouadi, mais après d’abondantes ablutions et un massage vigoureux, il repartit dans la soirée pour Diambour, où il habitait. Outre ce que j’avais demandé à Mac-Carthy, M. Frey avait eu l’extrême obligeance de m’envoyer en plus une dizaine de kilogs. de pommes de terre et cent citrons environ. Je n’ai pas besoin de dire avec quel plaisir et quelle reconnaissance j’accueillis ce précieux présent. Ceux qui ont voyagé dans ces contrées déshéritées en seront aisément convaincus. Une lettre fort aimable l’accompagnait. Entre autres choses, elle m’annonçait que M. Joannon était de nouveau malade. M. Frey lui-même gardait le lit depuis mon départ. La fièvre l’avait terrassé le soir même du jour où je les avais quittés. J’appris peu de jours après, avec satisfaction, par un noir qui revenait de George-Town, qu’ils avaient été tous les deux gravement atteints, mais qu’ils s’étaient rapidement rétablis.
La route de Goundiourou à Daouadi ne présente rien de bien particulier. La nature du terrain se modifie de plus en plus et nous n’avons maintenant que des argiles compactes. C’est absolument le sol du Ferlo et du Bondou. Pas de marigots. A partir de Guiriméo, le sol s’élève un peu et Daouadi est situé au milieu d’un plateau d’où l’on aperçoit au loin, vers le Nord et le Nord-Est, quelques petites collines qui paraissent assez boisées.
Le mil, coton, oseille, arachides, tomates sont les plantes alimentaires qui y sont principalement cultivées. La flore devient de plus en plus pauvre. Les Mimosées et les Acacias deviennent de plus en plus fréquents. Par-ci, par-là nous trouvons quelques gommiers et, d’après les dires des habitants, on trouverait aussi, dans la brousse, quelques échantillons du végétal qui donne la gomme de Kellé.
_Gomme et Gommiers._ — La gomme arabique est l’objet, chacun le sait, de transactions commerciales importantes au Sénégal. Elle y est surtout apportée aux escales du fleuve par les Maures de la rive droite. C’est dans leur pays que les végétaux qui la donnent sont particulièrement abondants. Cette gomme est produite par plusieurs variétés d’Acacias, dont les principales sont les suivantes : _Verek_, _neboueb_, _adstringens_, _tomentosa_, _fasciculata_ et _Seyal_. La plus estimée est donnée par l’_Acacia Verek_ G. et P. Cette exsudation n’apparaîtrait que sous l’influence de certaines conditions morbides des végétaux et serait souvent aidée, sinon provoquée par une plante parasite nommée le _Loranthus Senegalensis_[18]. L’_Acacia Verek_ habite surtout le pays des Maures. Il est très rare dans les contrées situées sur la rive gauche du fleuve. On n’en trouve que quelques échantillons dans le Bondou et le Ferlo. Nous en avons trouvé quelques-uns dans le Kalonkadougou également. Mais ce sont surtout les autres variétés qui y sont plus communes. Elles donnent une gomme généralement peu estimée. Les indigènes, du reste, ne la récoltent pas.
_Gomme de Kellé._ — Il existe encore, dans le Bondou notamment, le Bambouk et les pays avoisinants, une autre espèce de gomme que les Toucouleurs nomment _Kellé_ et les Malinkés _Kelli_. Ce n’est pas, à proprement parler, une gomme véritable. Ses caractères la rapprocheraient davantage de la gutta-percha. Il nous a été impossible de nous en procurer. Les indigènes lui donnent, en effet, des vertus remarquables. D’après eux, tout noir qui posséderait dans sa case un fragment de Kellé serait assuré de voir tout lui réussir et d’acquérir une grosse fortune. Aussi, quand ils en possèdent, ils la cachent précieusement avec un soin jaloux. De même, quand ils connaissent l’existence quelque part d’un échantillon du végétal qui la produit, ils se gardent bien d’en faire part à qui que ce soit. Je n’ai jamais pu le voir ; mais j’ai tout lieu de croire, à la description qui m’en a été faite, que ce serait une Légumineuse. Je ne puis cependant pas l’affirmer. Quoiqu’il en soit, cette plante est excessivement rare et regardée comme fétiche dans toutes les régions où on la rencontre.
_5 décembre._ — A 5 heures 45, nous quittons Daouadi par une température excessivement fraîche et nous nous dirigeons à l’Est-Sud-Est vers Coutia, où j’ai décidé d’aller passer la journée et où je suis attendu.
La route se fait rapidement et sans encombre. A 6 heures 15, nous traversons le petit village de _Boulou_, dont la population, d’une centaine d’habitants environ, est uniquement formée de Malinkés. Il est entouré de vastes lougans d’arachides. — De Boulou à Coutia, nous marchons au milieu des lougans de mil de ce dernier village. Ils sont immenses et s’étendent à perte de vue. A 7 heures 15, nous mettons pied à terre à Coutia.
_Coutia._ — C’est un gros village Malinké, dont la population s’élève à 900 habitants environ. Il se compose de deux villages, un gros et un petit, séparés par quelques centaines de mètres à peine. Le village principal, où nous avons campé, est un village Malinké dans toute l’acception du mot. Il est entouré d’un mauvais sagné et son tata tombe partout en ruines. Le tata intérieur qui entoure les cases du chef est cependant bien entretenu et assez sérieux. La place principale du village est encombrée par des ordures et des détritus de toutes sortes.
Coutia est la résidence du chef de cette partie du Kalonkadougou. Massa-Coutia, de la famille Malinkée des N’Dao, est un vieillard d’environ soixante-dix ans, repoussant de saleté. Il est relativement intelligent, ivrogne au plus haut degré et fort malhonnête, paraît-il, dans ses relations privées. Comme tous les chefs Malinkés, il ne jouit absolument d’aucune autorité. Pour moi particulièrement, je n’ai nullement eu à m’en plaindre. Il m’a bien reçu et ne nous a laissé manquer de rien. Mes hommes y ont été bien traités et tous y font bombance, sauf Almoudo, mon interprète, qui, pendant toute la journée, n’a absolument mangé que les restes de mes repas, ce qui, pour un noir, est une faible pitance. Je lui demandai, bien entendu, les causes d’une semblable abstinence. Il me répondit que les N’Dao étaient ennemis nés de sa famille et qu’un Massassi de pouvait rien accepter d’eux. Je lui fis remarquer que, dans le cas présent, il n’avait aucune obligation envers les N’Dao de Coutia, puisque je payais tout ce qu’ils me donnaient pour nourrir mes hommes. Il me répondit que cela ne faisait rien et qu’un Massassi ne devait jamais rien manger de ce qu’aurait touché un N’Dao. Je n’insistai pas et je pus constater qu’il ne toucha à rien de ce qu’ils m’apportèrent. J’étais loin de supposer que la haine pût entrer aussi profondément dans le cœur d’un noir.
J’aurais passé à Coutia une excellente journée, si je n’avais eu pour voisin un tisserand. Il me fallut jusqu’à la nuit tombante supporter le grincement agaçant de son métier. Au Soudan, les tisserands forment une caste peu en honneur. Ce sont pourtant, en général, de bons travailleurs. Peut-être est-ce pour cela que leurs compatriotes ne leur accordent pas leur estime. Du matin au soir ils font activement marcher la navette et gagnent ainsi deux francs ou deux francs cinquante centimes par jour. Il faut voir avec quelle adresse ils font manœuvrer leurs métiers, cependant bien primitifs. Ces appareils sont surtout très étroits et ressemblent à ceux dont on se servait autrefois en Europe. Ils ne peuvent servir qu’à fabriquer des étoffes dont la largeur ne dépasse pas quinze à vingt centimètres. Ils mettent en œuvre du coton récolté dans le pays et qui a été préalablement filé par les ménagères. Le tissu ainsi obtenu est d’une solidité remarquable. En réunissant ensemble ces petites bandes d’étoffes, on peut en faire des vêtements et même des couvertures. Les boubous lomas et les couvertures de Ségou et du Macina sont particulièrement recherchés. Dans les régions de la Gambie et dans le Sud du Bambouck, ces petites bandes d’étoffes de coton servent de monnaie courante pour les échanges. L’unité est le _pagne_, qui équivaut à deux coudées au carré d’étoffes. Sa valeur est d’environ deux francs. Rarement les tisserands tissent la laine de leurs moutons. Il n’y a guère que dans le Nord de nos possessions soudaniennes, dans le Grand-Bélédougou, le Macina, le pays de Ségou, etc., que l’on peut trouver une sorte de manteau à capuchon que l’on peut facilement transformer en couverture et que les indigènes désignent sous le nom de _cassan_. Cette étoffe est excessivement chaude et a le grand avantage de ne s’imprégner que difficilement d’humidité.
C’est dans un pays uniquement formé d’argiles alluvionnaires compactes que se déroule la route de Daouadi à Coutia. Nous avons affaire là aux mêmes terrains et à la même flore que dans le reste du Kalonkadougou. Aussi n’insisterons-nous pas plus longuement. Vers l’Est, le sol s’affaisse légèrement. Les cultures sont les mêmes et Coutia possède de beaux lougans de coton, de mil, d’arachides et quelques jardinets où l’on cultive courges, tomates, oseille, patates douces, etc., etc.
_Le Coton._ — Le cotonnier (_Gossypium punctatum_ Guil. et Perrotet) de la famille des Malvacées, pousse d’une façon remarquable dans tout le bassin de la Gambie. Les indigènes, dans le Kalonkadougou, en font de superbes lougans, auxquels ils apportent un soin relativement attentif. Ces lougans sont généralement situés aux alentours du village, afin que les femmes et les enfants, auxquels incombe la cueillette, ne s’écartent et ne s’éloignent pas trop au moment de la récolte.
Le terrain est, au préalable, bien débarrassé de toutes les herbes qui pourraient entraver le bon développement du végétal. Quand elles sont sèches, on les réunit en tas et on les brûle. Les cendres sont répandues sur le sol et contribuent à le fertiliser. Puis, à l’aide de la pioche, on pratique des sillons distants les uns des autres d’environ quarante centimètres. La terre en est bien relevée en dôme et, quand tout est fini, on croirait que tout ce travail a été fait à la charrue.
C’est sur le point culminant de ces sillons que sont faits les semis. On pratique simplement à l’aide d’un morceau de bois, un trou de cinq à six centimètres de profondeur, dans lequel on introduit deux ou trois graines. Le coton lève deux semaines environ après avoir été semé. Il rapporte six ou sept mois après. Une plantation faite en juin fleurit vers la fin d’octobre et la récolte peut être faite en janvier ou février. Ce n’est guère que lorsque la capsule s’est ouverte et que les soies s’en échappent que l’on y procède. Ce travail peu pénible est fait par les femmes et les enfants. La cueillette terminée, le coton est étendu sur des nattes au soleil afin de le bien sécher et de le faire blanchir. Puis, les graines sont enlevées, séparées de la bourre. Celle-ci, si on ne l’emploie pas immédiatement, est placée dans des vases en terre, où elle est absolument à l’abri de l’humidité. A leurs moments perdus, le soir notamment dans les dernières heures du jour, les femmes le filent à l’aide de petits fuseaux analogues à ceux dont on se sert encore dans nos campagnes et fabriquent un fil très résistant avec lequel les tisserands tissent ces étoffes dont nous avons parlé plus haut.
De tout temps, les indigènes ont cultivé et utilisé le coton, et bien avant notre installation dans le pays, ils savaient en fabriquer des étoffes. Mais pour cela, comme pour tout le reste, ils font preuve de la plus grande imprévoyance et ne récoltent que ce qui leur est absolument nécessaire pour leurs besoins. La production, depuis que ces régions sont soumises à notre autorité, n’a pas augmenté d’un kilog. Il faut dire aussi que nous n’avons rien fait pour cela.
Le coton le plus commun en Gambie est le coton à courte soie (_Gossypium punctatum_ G. et P.). Il est loin d’être aussi beau qu’on a bien voulu le dire. Si l’on ne regarde que la couleur, il est d’une blancheur éclatante. Mais il est peu souple, difficile à filer, et surtout le rendement en est peu considérable. En résumé, un coton de cette valeur n’est pas commercial en Europe. En 1827, on a bien tenté d’acclimater, au Sénégal, les espèces les plus estimées sur nos marchés. Successivement on y a cultivé les espèces _indicum_ Lk., _hirsutum_ L., _barbadense_ L., _acuminatum_ Roxb. Mais aucune n’a donné de résultats satisfaisants. Les essais ont dû être abandonnés. Il en sera encore de même aujourd’hui. Seule, l’espèce indigène y réussira. Le climat, la nature du sol n’ont pas changé et ne permettront jamais aux cotons de qualité supérieure d’y prospérer. Bien plus, nous sommes intimement persuadé qu’ils y dégénèreront aussi bien que les autres végétaux que l’on a voulu y importer. Il serait bien plus logique d’améliorer par la culture celui qui y croît déjà que de tenter des expériences qui ne seront jamais, quoiqu’il arrive, rémunératrices.
Outre les espèces dont nous venons de parler, il en existe encore une autre dite _Gossypium intermedium_ Tod. Peu abondante dans le bassin de la Gambie, elle est surtout cultivée au Sénégal et dans le Grand Bélédougou. Elle donne un coton plus grossier, de couleur jaune sale et dont les soies adhèrent fortement aux graines. Le tissu que l’on en obtient est plus grossier et de moins bonne qualité que le tissu que donne la première.
Les graines sont peu utilisées en dehors des semis. En Gambie, on en extrait parfois l’huile et l’on s’en sert dans la thérapeutique courante, surtout pour le pansement des plaies. En temps de disette, les indigènes mangent parfois les jeunes feuilles de coton sous forme de bouillie. On en fait également des cataplasmes très émollients, et elles servent à préparer des bains, souverains, disent-ils, contre les douleurs rhumatismales des extrémités.
_Tigalo N’galo_ ou _Niébé gherté._ — Il existe en abondance dans toute cette région une Légumineuse qui peut être considérée comme la plante qui forme la transition entre l’arachide (_Arachis hypogæa_ L.) et le Haricot (_Phaseolus vulgaris_ L.), avec lesquels elle a des caractères communs. Du reste, les indigènes lui ont donné un nom composé de ceux de ces deux plantes. Les peuplades de race Mandingue la nomment : Tigalo N’galo. Arachide en Malinké se dit _Tigo_ et _Tiga_ suivant les régions. N’galo est le nom d’un petit haricot très commun dans tout le Soudan. Les peuplades d’origine Peulhe la nomment _Niébé-gherté_. En Peulh _Niébé_ signifie haricot et _gherté_ arachides. Elle est très cultivée dans tout le Soudan et ses graines constituent un aliment recherché des indigènes et apprécié des Européens eux-mêmes. Le port de cette Légumineuse diffère de celui de l’arachide et rappellerait plutôt celui de nos petits haricots nains. On la sème au commencement de juin dans un terrain bien préparé et souvent aussi en bordure autour des lougans de mil, maïs et arachides. Elle demande une humidité assez prononcée et donne vers le commencement de novembre un fruit sec, indéhiscent. Si on en brise la coque, il s’en échappe une graine ronde d’une blancheur nacrée de la grosseur d’une noisette, dont elle a un peu la forme. Cette graine est munie d’une enveloppe épaisse dure, coriace et qui se détache à la cuisson. De blanche qu’elle était, elle prend une couleur violacée très prononcée et qui colore fortement le bouillon dans lequel on la fait cuire. Cette enveloppe n’est pas comestible. On l’enlève dès qu’elle n’adhère plus aux cotylédons qui sont volumineux et très savoureux. Les indigènes mangent les Niébés-ghertés bouillis et, dans nos postes, on en fait de bonnes purées et d’excellents potages. Elle remplace avantageusement le haricot.
_Patates douces._ — La patate (_Ipomœa Batatas_ Poir.), est très cultivée également, mais surtout dans les régions humides et bien arrosées. On en fait de beaux lougans dans le Sandougou, le Niani, le Kalonkadougou et à Mac-Carthy. Elle pousse très rapidement et ses ramifications souterraines prennent en peu de temps un développement si rapide qu’il est difficile d’en débarrasser le terrain où elle s’est implantée. Les indigènes la plantent de deux façons : ou bien par boutures ou bien encore par une méthode mixte qui consiste à faire germer en terre des tubercules sur lesquels on prend ensuite des boutures que l’on pique à environ soixante centimètres les unes des autres. En peu de temps, elles émettent en tout sens des rameaux qui rampent sur le sol où ils s’implantent par des racines adventives multiples. Au bout de deux ou trois mois, il se forme au pied de la plante des tubercules farineux qui grossissent pendant toute la saison des pluies et que l’on récolte au début de la saison sèche, quand les feuilles commencent à jaunir. La sécheresse est préjudiciable à la patate, aussi ne la cultive-t-on que pendant l’hivernage.
Il en existe un grand nombre de variétés qui ne diffèrent, du reste, entre elles, que par la forme et la couleur. Il en est de longues et de rondes ou plutôt ovoïdes. Les unes sont blanches, les autres jaunâtres, d’autres enfin légèrement rosées. Ces dernières sont d’ailleurs d’une qualité supérieure. Le goût de la patate rappelle un peu celui de la pomme de terre ; mais il est plus sucré. De plus, sa chair est parsemée de nombreux filaments désagréables quand on la mange. Les indigènes la font bouillir ou cuire sous la cendre. Les Européens en font de bonnes fritures, d’excellents potages et de succulentes purées. Cuites dans un sirop de sucre, elle sert à confectionner un entremêt dont le goût rappelle celui du marron glacé.
Les feuilles constituent un excellent fourrage pour les animaux. La patate se conserve peu de temps pendant la saison sèche. Elle est attaquée par les insectes et pourrit rapidement.