CHAPITRE VII
Mac-Carthy. — Situation géographique. — Notice historique. — Description géographique. — Aspect général. — Hydrologie. — Orographie. — Constitution géologique du sol. — Climatologie. — Flore. — Productions du sol ; cultures. — Faune. — Animaux domestiques. — Le Protopterus ou Mudfisch des Anglais, ou Schlammfisch des Allemands, ou poisson de vase. — Ethnographie ; populations. — Organisation politique et administration. — Conclusions.
L’île de Mac-Carthy, que les indigènes désignent sous le nom de « Yan-Yan-M’Bouré », est située au milieu du fleuve « Gambie ». Si, partant de Bathurst, on remonte le fleuve, on la trouve à environ 200 milles de l’embouchure. Sa position serait à peu près par 17° 7′ de longitude ouest et 13° 33′ de latitude Nord. Sa plus grande longueur mesurée de l’Est à l’Ouest est de 10 kilomètres environ et sa plus grande largeur, évaluée du Nord au Sud, est de 6 kilomètres. Sa superficie serait à peu près de 53 kilomètres carrés. Sa forme est à peu de chose près celle d’une ellipse dont le grand axe serait orienté Est-Ouest.
Les deux bras du fleuve qui l’enserrent ont une largeur inégale et le bras Nord est de beaucoup le plus important. Il est aussi plus accessible à la navigation que celui du Sud. C’est, du reste, sur sa rive que se trouvent tous les établissements commerciaux de l’île. Au Nord, Mac-Carthy est voisine du Niani. Au Nord-Est, dans ce même pays, et non loin de la rive droite du fleuve, se trouvent, à une quarantaine de kilomètres environ, les ruines du village de Pisania, point de départ choisi par Mungo-Park, lors de son premier voyage en 1796. Au Sud, nous trouvons, en face, sur la rive gauche du fleuve, le Guimara, et, environ à une centaine de kilomètres à l’est, le Kantora où se trouvait autrefois le fameux marché de Kantor, que certains historiens Portuguais citent comme un centre commercial aussi important que pouvait l’être jadis Tombouctou.
Il y a près de trois siècles que Mac-Carthy est connue des Européens. En 1618, Thompson la visita. Parti de l’embouchure de la Gambie, il remonta le fleuve jusqu’au Tenda, reconnut, par conséquent, cette île et se disposait à poursuivre sa route jusqu’à Tombouctou, lorsqu’il fut massacré par les indigènes. Deux années plus tard, Jobson y aborda de nouveau, et, en 1796, Mungo-Park y séjourna. Depuis cette époque de nombreux voyageurs l’ont visitée ; mais c’est au commencement du siècle seulement que les Anglais comprirent son importance et s’y installèrent définitivement.
_Description géographique ; aspect général._ — Mac-Carthy, dans sa partie moyenne, a absolument l’aspect que présentent nos rivières du Sud. La végétation y est puissante et les végétaux que l’on y trouve acquièrent des dimensions énormes. Les parties Est et Ouest sont plus tristes. On n’y trouve, en effet, que des marais où croissent de nombreuses plantes aquatiques et des Cypéracées gigantesques. Les arbres y sont rares. On peut cependant encore y remarquer de beaux échantillons de palmiers rôniers. En résumé, on peut dire que Mac-Carthy appartient à cette zone de transition que l’on trouve entre les steppes du Sénégal et du Soudan et les régions tropicales du Sud.
_Hydrologie._ — On ne rencontre dans l’île ni marigots ni rivières. Pendant l’hivernage, il existe parfois, surtout quand la crue du fleuve est très prononcée, une sorte de petit cours d’eau qui, dirigé du Nord au Sud, fait communiquer les deux bras du fleuve. Il est à peu près situé vers la partie médiane de l’île, et ne coule guère que pendant deux ou trois mois au plus. Dans les parties Est et Ouest sont de grands marais qui les rendent absolument inhabitables.
Pour les usages domestiques, on ne fait guère emploi que de l’eau du fleuve, qui, bien filtrée, est loin d’être mauvaise. On trouve aussi, dans les deux villages qui s’y sont construits, quelques puits ; mais l’eau qu’on en retire contient une grande quantité de matières terreuses, qui, surtout pendant l’hivernage, la rendent impropre à la consommation. La masse d’eau souterraine est peu profonde, ce qui se comprend aisément, l’île étant peu élevée au-dessus du fleuve. On la trouve à environ 3m50 de profondeur.
_Orographie._ — Il n’y a pas trace de collines, le terrain est absolument plat, sauf dans la partie moyenne, où la ville est construite sur une sorte de croupe élevée de 1m50 au plus au-dessus des terrains environnants.
_Constitution géologique du sol._ — Le sous-sol de l’île de Mac-Carthy appartient tout entier aux terrains de formation secondaire. Les roches qu’on y rencontre, grès, quartz simples ou ferrugineux, conglomérats à gangue silico-argileuse ne permettent pas d’en douter. Cette ossature est recouverte dans les parties Est et Ouest, d’une épaisse couche d’argiles compactes qui forment le fond des marais. Dans la partie centrale et aux environs de Boraba, c’est de la latérite formée par la désagrégation des roches cristallines. Aux environs de la ville commerciale, la roche se montre à nu et l’on peut y remarquer de beaux échantillons de grès, quartz et quelques schistes lamelleux. Cette dernière roche est cependant assez rare. Les rives de l’île sont couvertes d’alluvions anciennes et récentes qui s’étendent à environ 150 mètres vers l’intérieur. Elles sont bien plus abondantes sur la rive Nord et sur la rive Sud. Il résulte, du reste, des observations qui ont été faites, que, chaque année, cette rive empiète sur le fleuve, tandis qu’au Sud c’est, au contraire, la Gambie qui s’avance de plus en plus dans les terres.
_Climatologie._ — De ce que nous venons de dire de la situation géographique, de l’hydrologie et de la constitution géologique du sol de l’île de Mac-Carthy, nous pouvons aisément conclure ce que doit être son climat. Sa longitude et sa latitude la placent naturellement dans les climats chauds par excellence. La température y est naturellement élevée, surtout pendant la saison chaude. Pendant l’hivernage, au contraire, le thermomètre n’y monte jamais bien haut. Il ne dépasse guère trente à trente-deux degrés centigrades. Mais l’atmosphère y est absolument saturée d’humidité et d’électricité. Aussi cette saison y est-elle des plus pénibles à supporter, et c’est à cette époque de l’année que les Européens y sont le plus éprouvés. L’hivernage y est précoce et les premières pluies apparaissent au commencement de mai. Elles sont toujours très abondantes et durent jusqu’au mois de novembre. Les vents de Sud-Ouest règnent pendant toute cette saison. Durant la période sèche, au contraire, de novembre à mai, soufflent les vents brûlants d’Est et de Nord-Est. A cette époque, le rayonnement nocturne est tel que, pendant les mois de novembre, décembre et janvier, il n’est pas rare de voir le thermomètre descendre parfois jusqu’à dix degrés et même au-dessous. On comprend combien de semblables variations sont pernicieuses à la santé. De plus la constitution géologique du sol contribue puissamment à augmenter l’insalubrité de l’île. Les marais des parties Est et Ouest, l’imperméabilité du sous-sol qui ne permet pas aux eaux de s’écouler en font un des coins les plus malsains du globe. C’est ce que dans sa sollicitude pour ses employés, la Compagnie française a bien compris. Aussi a-t-elle décidé que ses agents de Mac-Carthy iraient chaque année se retremper à Bathurst et éliminer au bord de la mer le poison qu’ils y absorbent. Grâce à cette mesure et à un grand confortable, ils peuvent sans trop souffrir y résider plusieurs années.
_Flore._ — _Productions du sol._ — _Cultures._ — La flore de Mac-Carthy est peu variée ; mais, par contre, les essences botaniques que l’on y rencontre, s’y développent rapidement et y acquièrent des dimensions que, seuls, peuvent atteindre les végétaux propres aux régions tropicales. Les végétaux les plus communs sont : le caïl-cédrat (_Khaya Senegalensis_ A. de Juss.), le tamarinier (_Tamarindus indica_ Lin.), le baobab (_Adansonia digitata_ Lin.), le fromager (_Bombax ceiba_ Lin.), le rônier (_Borassus flabelliformis_ Lin.), le n’taba (_Sterculia cordifolia_ Cav.), enfin une grande variété de ficus et de légumineuses. Mais, nous le répétons, ces végétaux, vu l’exiguité de l’île, y sont en minime quantité. On ne les trouve guère que dans la partie centrale. A l’Est et à l’Ouest, à part le rônier, ils sont relativement rares.
Il y a peu de champs cultivés. Le sol se prête peu à la culture. On ne trouve des lougans qu’aux environs des villages, encore sont-ils de peu d’étendue. Un peu de mil et de maïs, et voilà tout. Par contre, chaque habitant possède autour de son habitation de petits jardinets où sont cultivés avec grand succès, tabac, courges, calebasses, tomates indigènes, patates douces, manioc. Les papayers, citronniers, goyaviers, bananiers s’y sont très bien acclimatés et y sont cultivés avec grand succès. Dans les régions Est et Ouest se trouvent de belles rizières. Enfin, chaque factorerie, ainsi que les fonctionnaires, possèdent de beaux jardins où l’on récolte quelques légumes d’Europe, choux, salades, radis, oignons, etc., qui font les délices de ceux que leurs affaires ou leurs fonctions forcent à résider dans le pays.
_Faune, animaux domestiques._ — La faune est des plus pauvres. Quelques rares singes, venus là on ne sait pourquoi, quelques pigeons, tourterelles, bécassines et perdrix grises, une grande variété d’oiseaux de toutes sortes, au plumage varié. Pas d’animaux nuisibles ; mais, par contre, une quantité énorme de moustiques, surtout pendant l’hivernage. Quelques rares serpents non venimeux et une grande variété de lézards. Le fleuve est très riche en poissons dont les espèces sont excessivement nombreuses. Quelques-unes sont excellentes et constituent une ressource précieuse pour la table. Mais, par contre, il est absolument infesté de caïmans. Il en est qui sont réellement énormes et qui deviennent un véritable danger pour les baigneurs. Aussi ne s’y plonge-t-on jamais. Les hippopotames s’y montrent aussi fréquemment ; mais ils habitent de préférence les marigots voisins.
Parmi les animaux domestiques nous citerons particulièrement les chiens, chèvres, moutons, poulets, canards. Les bœufs viennent surtout de la terre ferme, selon les besoins de l’alimentation. Les chevaux y vivent difficilement. Pendant le séjour que nous y avons fait, nous n’en avons vu que trois, celui du gouverneur et deux autres qui appartenaient à la Compagnie française.
_Le Protopterus annectens_, ou _Mudfisch des Anglais_, ou _Schlammfisch des Allemands_, ou _poisson de vase_. — Nous serions incomplets si nous ne mentionnions pas ici cette espèce de poisson si bizarre, qui se niche dans la vase du fleuve et des marigots avoisinants et qui peut pendant plusieurs mois vivre en dehors de tout liquide, à l’air libre. C’est le _Protopterus_ ou poisson de vase que les Anglais désignent sous le nom de _Mudfisch_, les Allemands _Schlammfisch_. Par sa constitution et ses mœurs, il se distingue des poissons proprement dits et forme pour ainsi dire un ordre particulier intermédiaire entre les poissons et les batraciens. Nous verrons plus loin qu’il a en effet des caractères communs à ces deux classes.
On le trouve dans la plupart des cours d’eau de l’Afrique occidentale, surtout dans la région comprise entre les 5e et 13e degrés de latitude nord. Il affectionne particulièrement les marigots dans lesquels le courant est peu prononcé. On le rencontre également dans les grands fleuves, principalement dans les parties où le courant se fait peu sentir. La Mellacorée, la Casamance et la Gambie, ainsi que les marigots qui en dépendent, sont les fleuves qui en renferment le plus. Il est très commun aux environs de Mac-Carthy et à l’embouchure du Sandougou et du marigot de Countiao.
Grâce à l’obligeance de MM. les agents de la Compagnie française, j’ai pu en expédier en France plusieurs caisses et examiner attentivement ce curieux animal. Mon excellent ami, M. le lieutenant Tête, de l’infanterie de marine, et M. le Dr Bonnefoy, médecin de 2e classe de la marine, ont pu également l’observer. Ils ont bien voulu me communiquer leurs notes à son sujet. Elles m’ont été d’un précieux secours pour rédiger ce qui suit et pour compléter l’étude rapide que j’en avais faite[17].
Les Protopterus appartiennent à l’ordre des _Dipneustes dipneumones_. La peau est écailleuse, — cinq branchies tripinnatifides — deux poumons aréolaires, dilatés en avant, rétrécis en arrière, où ils atteignent le cloaque ; ils communiquent par une courte trachée membraneuse, avec le dehors, au moyen d’une glotte s’ouvrant dans le plancher du pharynx ; cœur à ventricule simple, oreillette simple ; appareil génital femelle plus semblable à celui des batraciens qu’à celui des poissons. Au lieu de nageoires, quatre extrémités irrégulièrement cylindriques, longues de cinq à dix centimètres ; les deux antérieures prennent naissance à l’extrémité postérieure de la tête ; les deux postérieures s’étendent à la naissance d’une queue lancéolée. — La couleur de la peau est gris brun, sale. Elle est semée de taches sombres. Le squelette est cartilagineux, sauf la tête, qui est seule ossifiée. La colonne vertébrale est formée d’une tige cylindrique, subcartilagineuse, revêtue d’une gaîne fibreuse et d’une série de pièces neurales disposées en toit au-dessus de la moelle épinière. Ces pièces sont soudées entre elles, sur la ligne médiane, où elles portent une apophyse épineuse styliforme. L’articulation de la tête est effectuée par un seul condyle.
Pendant l’hivernage, ces sortes de poissons vivent dans la vase, au fond des marais, des marigots et du fleuve. Ils se nourrissent de petits poissons et autres animaux aquatiques. Quand les marais commencent à se dessécher, ils font un trou dans la vase molle et y fixent leur demeure. Là, le poisson de vase se replie en deux par une demi-révolution sur lui-même, et la queue vient recouvrir la tête comme un bonnet. A ce moment, les glandes de la peau sécrètent un liquide gluant qui se dessèche et forme une enveloppe imperméable, membraneuse, couleur feuille-morte, et laissant seulement à nu l’ouverture de la bouche. L’animal tombe alors dans une sorte de léthargie qui va durer pendant toute la saison sèche. Il n’en sortira que pendant l’hivernage suivant, lorsque les pluies auront détrempé le sol.
Le moment propice pour s’en emparer est l’époque pendant laquelle il est plongé dans son sommeil léthargique, c’est-à-dire du mois de novembre au mois de juin. Il faut alors découper autour de son nid une motte de vase de la grosseur d’un beau melon, en ayant bien soin de ne pas toucher à ses parois. Cette motte de terre sèche rapidement, devient compacte et très dure. On peut la conserver ainsi pendant sept ou huit mois à l’air libre sans que l’animal en souffre. Il est facile de s’en assurer en examinant de temps en temps la petite ouverture qui y est ménagée pour la bouche. Tant qu’on y constatera la présence de cette partie du corps, le poisson sera vivant. Si elle manque et si le trou apparaît béant, il sera mort. En effet, dès qu’il a cessé de vivre, la tête retombe au bord du nid et l’orifice buccal n’est plus apparent. Il suffit de plonger la motte de vase en entier dans l’eau pendant quarante-huit heures environ pour voir l’animal reprendre toute sa vitalité.
Il ne vit que dans l’eau douce, à une température de 12 à 25 degrés, au plus. L’eau saumâtre lui est funeste, surtout quand elle est très chargée de chlorure de sodium. On ne le trouve, pour ainsi dire jamais dans les marais salants et à l’embouchure des fleuves. Il est inconnu dans le Sénégal, la Falémé, le Niger et le Tankisso.
Le meilleur procédé pour l’expédition en Europe, est d’emballer les mottes dans de la paille bien sèche, paille de riz ou de _Fonio_, ou à défaut dans des feuilles exemptes de toute humidité. La caisse où on les mettra doit être solide, à couvercle grillagé et percée partout de trous nombreux, de façon à laisser librement circuler l’air. Les Protopterus ainsi expédiés sont arrivés en parfait état en France. M. le professeur Vaillant, au Muséum d’Histoire Naturelle, à Paris, et M. le Dr Heckel, professeur à la Faculté des Sciences de Marseille, ont pu réussir à les conserver. J’ai appris dernièrement que M. le Dr Burckhardt, de Berlin, était en train de faire également des essais d’élevage à l’aquarium de cette ville. Jusqu’à présent, je ne connais pas encore les résultats obtenus dans ce sens.
_Ethnographie_ ; _populations._ — Relativement à son étendue, Mac-Carthy est peu peuplée. Il n’y a pas plus de quinze cents habitants, soit environ vingt-cinq par kilomètre carré. On n’y trouve que deux centres de population : George-Town et Boraba.
_George-Town_ (1,200 habitants), est située vers la partie centrale de l’île, sur sa côte Nord. Sa population se compose d’éléments les plus divers ; un seul Européen, deux au plus, agents de la Compagnie française, des mulâtres anglais venus de Bathurst et de Sierra-Leone, des Ouolofs, des Malinkés, des Akous de Sierra-Leone et quelques Toucouleurs. De tous ces peuples, les Malinkés ou Mandingues sont indigènes ; les autres n’y sont qu’importés et n’y sont venus qu’à la suite des commerçants qui les emploient, ou pour y faire eux-mêmes du commerce à leurs risques et périls.
La ville par elle-même se compose de deux parties, l’une construite en pierres ; c’est la ville commerciale ; l’autre construite à la mode indigène, c’est la ville noire.
Les constructions sont peu nombreuses dans la ville commerciale. On n’y trouve guère que la factorerie française, la factorerie anglaise, l’église protestante, quelques magasins et enfin la demeure du gouverneur. De toutes ces constructions, la factorerie française est de beaucoup la mieux comprise et la plus confortable. C’est une vaste maison construite avec galeries et vérandahs, appropriée aux pays chauds et où l’on reçoit un accueil charmant et une large hospitalité. D’immenses magasins en dépendent, et l’on y trouve toutes les installations que nécessite le commerce tout particulier de ces régions. La factorerie anglaise est moins confortable. La résidence du gouverneur est un pavillon carré, construit en pierres avec rez-de-chaussée et étage. Il est à galeries et à arcades. Jusqu’à ce jour, il était assez mal entretenu. Le gouverneur actuel, M. Syrett, y faisait faire de grandes et utiles réparations pendant le séjour que nous avons fait à Mac-Carthy.
George-Town a dû être autrefois un centre de population et de commerce bien plus important qu’il ne l’est aujourd’hui. On peut s’en faire une idée par les ruines que l’on y rencontre à chaque pas : ruines de l’ancien palais de justice, de l’hôpital, de casernes, de maisons particulières, toutes constructions faites à grands frais avec la pierre ferrugineuse du pays, qu’il faut aller chercher au loin sur la terre ferme, et avec ciment et chaux, soit importés d’Europe, soit fabriqués avec des coquilles d’huîtres que les côtres apportent de Bathurst. C’est encore le mode de construction employé aujourd’hui.
Le ville indigène est bien tracée. Les rues sont larges et bien entretenues devant les habitations, mais le milieu est sale et les herbes y poussent à discrétion. Elle se compose de huttes indigènes construites à la mode du pays, en chaume et en bambous. Entre les cases, les habitants font de petits jardinets où ils cultivent du tabac, des courges, calebasses, etc. ; mais avec ce même manque de soin dont le noir fait toujours preuve partout.
Nous avons dit plus haut de quels éléments se composait la population de George-Town. Tout ce monde-là parle anglais, et dans les relations journalières ne se sert absolument que de cette langue. La plupart des habitants sont protestants, et le dimanche est observé comme dans la ville la plus puritaine d’Angleterre. Le pasteur est un noir qui fait partie de la Mission de Bathurst.
_Boraba_ (300 hab.). — A 3 kilomètres environ à l’Est de George-Town se trouve le petit village de Boraba. Il est habité par des Mandingues uniquement. Ils vivent là paisiblement et se livrent à la culture de leurs lougans de mil, patates, riz, arachides. Ils ne viennent guère à George-Town que pour y chercher ce dont ils peuvent avoir besoin.
Les aborigènes de Mac-Carthy sont, avons-nous dit plus haut, les Mandingues. D’où sont-ils venus ? Sans nul doute directement du Manding. La légende nous apprend, en effet, que Moussa-Mansa, fils de Soun-Djatta, le héros mandingue, à son retour du pèlerinage qu’il fit à La Mecque, s’avança jusqu’à Yan-Yan M’Bouré (c’est le nom que les indigènes donnent à Mac-Carthy), après avoir ravagé le Gamon, le Tenda, le Ouli et le Niani. Mais nous croyons aussi qu’à ces premiers colons, compagnons de Moussa-Mansa, vinrent dans la suite se joindre d’autres familles venues du Ghabou et du Ouli. Ce qui nous le ferait supposer avec juste raison, c’est qu’à Yan-Yan M’Bouré, on ne trouve pas seulement des Keitas, mais aussi des Camaras, des Niabalis et des Dabos. Or, toute famille dont un ancêtre a fait partie à un titre quelconque des colonnes de Soun-Djatta ou de ses descendants, ne manque pas d’ajouter à son nom celui de Keita et souvent même de substituer ce dernier au premier. On peut donc affirmer que les familles qui ont conservé leurs _Diamous_ primitifs (nom de famille) ne sont pas venues à la suite des conquérants Mandingues issus du sang de Soun-Djatta. Quoi qu’il en soit, les Mandingues de Mac-Carthy se sont conservés purs de tout mélange. Musulmans farouches, ils vivent renfermés dans leur petit village de Boraba et n’ont que de rares relations avec leurs voisins.
_Industrie, Commerce._ — Il n’y a à Mac-Carthy aucune industrie. Nous n’y avons trouvé que quelques forgerons indigènes et quelques charpentiers attachés aux maisons de commerce.
Par contre, les transactions commerciales qui s’y font ont une réelle importance, et tout permet d’espérer qu’elles ne feront que prendre chaque année une extension plus considérable. Nous avons été heureux de constater que la plus grande partie du commerce actuel était entre des mains françaises. Grâce à son influence dans ces régions et aux procédés qu’elle emploie, la Compagnie française de la côte occidentale d’Afrique a su monopoliser presque toutes les affaires qui s’y font. Nous avons pu nous procurer des chiffres exacts, que nous tenons à rapporter ici et qui ne permettront pas de douter un instant de l’extension du commerce français dans ces régions. Ce commerce se compose presque uniquement d’échanges de produits du pays contre des étoffes, du sel, tabac, poudre, verroterie, etc., etc. Les principaux produits achetés sont exportés en Europe. Ce sont des arachides, peaux, cire, caoutchouc, ivoire.
En 1890, les quantités traitées ont été environ :
Arachides : 3,000 tonnes, à 170 fr. la tonne environ.
Peaux : 10,000, à 2 fr. 50 ou 3 fr. la peau.
Caoutchouc : 4,500 kilog., à environ 1 fr. 25 le kilog.
Cire : 8,000 kilog., à environ 1 fr. le kilog.
Ivoire : Quelques défenses seulement, à des prix variables.
Si nous ajoutons à cela un certain chiffre d’affaires au comptant, consistant dans la vente de riz, mil, verroteries, alcools, sel, étoffes, etc., etc., chiffre qui peut s’élever environ à 3,500 ou 4,000 francs par mois, on verra que Mac-Carthy est un centre de commerce assez important. De ce fait, elle mériterait que l’administration anglaise s’en occupât un peu plus et donnât aux commerçants une protection plus efficace.
Ce n’est assurément pas dans l’île que le commerce peut trouver assez de produits pour s’alimenter. Mais de partout on y apporte des denrées en notable quantité, et, de plus, les maisons de commerce envoient dans tous les pays voisins des représentants qui y drainent tout ce qui peut être l’objet d’un trafic quelconque.
Par eau, les communications se font aisément, et, pendant toute l’année, les grands vapeurs y peuvent venir charger. Cela ne contribue pas peu au développement des affaires.
Outre les produits que nous venons de mentionner, les factoreries en achètent encore d’autres qu’elles revendent sur place. Parmi ceux-là, nous citerons particulièrement les Kolas, le beurre de Karité, les étoffes du pays, le mil et le maïs. Le chiffre d’affaires ainsi obtenu est relativement élevé et vient s’ajouter à ceux que nous avons cités plus haut.
_Organisation politique et administration._ — Les Anglais ont appliqué à Mac-Carthy le système politique qu’ils ont adopté dans la plupart de leurs colonies africaines. Ils ne se mêlent en rien des affaires des indigènes ; mais aussi, dès qu’un conflit éclate, ils savent bien prendre toutes leurs précautions pour que les intérêts de leurs nationaux, de quelque nature qu’ils soient, restent sauvegardés.
Les habitants de l’île de Mac-Carthy sont sujets anglais, de quelque couleur et de quelque nationalité qu’ils soient. Ceci ne s’applique, bien entendu, qu’aux indigènes. L’esclavage, sous quelque forme que ce soit et de quelque nom qu’on le désigne, y est totalement inconnu. Tout captif évadé qui se réfugie à Mac-Carthy est considéré comme un homme libre et est assuré de la protection efficace des autorités anglaises.
On reconnaîtra que cette ligne de conduite, que les Anglais ont adoptée en Gambie à l’égard des indigènes, est bien faite pour leur attirer toutes les sympathies des noirs. Aussi, il faut voir comme les habitants de George-Town se sont, pour ainsi dire identifiés avec leurs gouvernants. Ils ne leur ont pas pris seulement leur langue, mais aussi leurs mœurs, leurs coutumes, et je dirai presque aussi leurs sympathies et leurs antipathies. Rien d’intéressant et d’instructif comme de voir, le dimanche, cette population de Noirs, de races diverses, se rendre en costume Européen au temple protestant. Enfin la meilleure preuve que nous pourrions apporter à l’appui de ce que nous venons de dire, est le respect qu’ils ont su leur inculquer pour la reine Victoria. Le jour de sa fête est jour férié et l’hymne national y est chanté par toute la population indistinctement.
Au point de vue administratif comme au point de vue politique, Mac-Carthy dépend entièrement de Bathurst. L’autorité anglaise y est représentée par un gouverneur qui relève de celui de Bathurst. Il est nommé par le pouvoir métropolitain sur la proposition de ce dernier. Lorsqu’il s’absente, il est remplacé dans ses fonctions par un intérimaire nommé par le gouverneur de Bathurst. Cet intérimaire est généralement un habitant notable anglais de la ville.
Le gouverneur est un fonctionnaire absolument civil, qui tient entre ses mains tous les rouages administratifs et tous les pouvoirs. C’est la seule autorité de l’île. Il est assisté, pour la justice, par une sorte de greffier-secrétaire. Sa juridiction est fort peu étendue et ses pouvoirs très restreints. Au criminel, il ne peut condamner qu’à de légères amendes et n’infliger que quelques jours de prison. Au civil, il remplit à peu près les fonctions de juge de paix. Les affaires graves et importantes sont jugées par les tribunaux de Bathurst, auxquels on peut toujours, du reste, faire appel des jugements rendus par le gouverneur.
Il n’y a pas de garnison à Mac-Carthy. Une dizaine de police-men, commandés par un sergent, sont chargés, sous l’autorité du gouverneur, de maintenir l’ordre. A part ces modestes fonctionnaires, il n’y a dans l’île aucune force militaire constituée, et pour la défense, en cas d’attaque, l’autorité ne dispose que de quelques canons d’un ancien modèle et des quelques fusils dont est armée la police.
[Illustration : Balangar. — Factorerie de la Compagnie française de l’Afrique occidentale.]
Les revenus du gouvernement y sont peu importants. Il n’y a pas de douanes. Les droits d’entrée sont acquittés à Bathurst. Pas d’octroi non plus. Les amendes, les frais de justice, quelques taxes de nature municipale, pourrions-nous dire, constituent les recettes de l’île.
L’instruction y est donnée aux enfants par le ministre protestant, qui est en même temps chargé de l’école.
Mac-Carthy ne possède ni service postal, ni service télégraphique, bien qu’elle soit peu éloignée de Bathurst. Aussi les communications avec le chef-lieu sont-elles des plus rares et des plus difficiles, surtout pendant l’hivernage. Il faut avoir recours à la complaisance des maisons de commerce, et encore pendant la saison des pluies ne faut-il pas compter sur plus d’un bateau par mois. La métropole et la colonie ne font rien pour y favoriser le développement des relations commerciales. Tout est laissé à l’initiative privée. Il faut dire aussi que, sous ce rapport, les négociants jouissent de la plus grande latitude. Ce système, certes, peut avoir du bon. Les résultats semblent le prouver. Malgré cela, nous ne pouvons nous empêcher de reconnaître que le pouvoir central est bien avare pour Mac-Carthy.
_Conclusions._ — Notre but, dans ce chapitre, a été de faire connaître autant que possible Mac-Carthy. Nous nous sommes efforcé de l’étudier sous tous ses aspects et de faire ressortir son importance commerciale. Là encore, bien que nous nous trouvions en pays absolument étranger, nous avons été heureux de constater combien était puissant le commerce français. Nous y sommes au premier rang, et pourtant nous avions à lutter contre un terrible et puissant adversaire. Qu’on ne vienne donc pas nous dire que le commerce français est réduit à néant dans les pays d’outre-mer et que l’Anglais nous a partout supplantés et évincés ! Les chiffres que nous avons cités sont plus éloquents que tout ce que nous pourrions dire. Ils ne feront que croître, nous en sommes persuadé, et nous ne saurions mieux conclure qu’en formant le souhait que nos commerçants comprennent toute la grande importance qu’il y a, à l’heure présente, à ne pas laisser péricliter notre influence en Gambie.