Chapter 13 of 25 · 4038 words · ~20 min read

CHAPITRE XIII

[Illustration : _Damentan Tenda et Gamon_]

Le pays de Damentan. — Limites. — Frontières. — Aspect général. — Hydrologie. — Orographie. — Constitution géologique du sol. — Flore, productions du sol, cultures. — Faune, animaux domestiques. — Populations, ethnographie. — Rapports de Damentan avec les pays voisins. — Rapports de Damentan avec les autorités françaises.

Le pays de Damentan est à peu près inconnu. Je crois être le premier Européen qui l’ait visité. Avant nous un mulâtre de Bathurst allant au Fouta-Djallon pour y commercer était passé par ce pays. Il ne s’y était reposé que peu de temps, et, sur l’ordre du chef, qui, cependant, l’avait fort bien reçu, avait dû continuer sa route vers Timbo. Je tiens cela du chef même de Damentan.

Ce pays est fort intéressant à bien des points de vue. Nous avons pu l’étudier en détail et consciencieusement pendant les quelques jours que nous y sommes restés. Nous l’avons parcouru de l’Ouest à l’Est et du Nord-Ouest au Sud-Est. Aussi, croyons-nous pouvoir en donner une description à peu près exacte.

_Limites. Frontières._ — D’après les renseignements que nous nous sommes procurés, le pays de Damentan serait compris dans les limites extrêmes suivantes. Il serait compris entre les 15° 53′ et 15° 14′ de longitude Ouest et entre les 13° 12′ et 12° 43′ de latitude Nord. C’est, comme on le voit, un pays assez étendu. Il est bien entendu que ces limites sont absolument approximatives.

Il a pour frontières : au Nord, la Gambie ; à l’Ouest, la rivière Grey ou Koulontou et une partie de la branche descendante du grand coude que forme la Gambie en face du Tenda. Au Sud-Ouest, les frontières sont mal définies. On pourrait toutefois lui assigner la corde du grand coude que forme en cette région la rivière Grey. Mais tout cela est bien fictif et incertain. Enfin, au Nord-Est, au Sud et à l’Est, le marigot de Nomandi lui forme une frontière à peu près naturelle.

Il confine au Nord, au Tenda et au Ouli dont le sépare la Gambie, à l’Ouest au Kantora et à ce territoire désert et inhabité qui le sépare du Fouladougou. Au Sud, son territoire touche à celui de Pajady et de Toumbin et enfin au Nord-Est et au Sud-Est il a pour voisin le pays de Coniaguié.

Par sa situation, le pays de Damentan est assez isolé ou du moins, il est assez éloigné de tout voisin. Malgré cela, Damentan est un lieu de passage pour les dioulas, assez fréquenté surtout par ceux qui viennent du pays de Bassaré et de Coniaguié ainsi que de Toumbin et de Pajady et qui se rendent à Yabouteguenda et à Mac-Carthy pour y faire leurs échanges.

_Aspect général._ — D’une façon générale, nous pouvons dire que le pays de Damentan est dans sa partie Ouest un pays de plaines et dans sa partie Sud et Sud-Est un pays de montagnes, ou plutôt il offre de nombreuses collines assez élevées, entrecoupées de vallées profondes dans lesquelles coulent des marigots. L’aspect de cette région plaît, et nous délasse des immenses plaines nues et arides du Kantora et du Tenda. La végétation sur les crêtes des collines et sur les plateaux rocheux est, bien entendu, pauvre et peu importante ; mais dans les vallées et sur les bords des marigots, elle acquiert une étonnante vigueur et rappelle celle des pays tropicaux du Sud. En résumé, l’aspect général du pays de Damentan diffère sensiblement de tout ce que nous avons vu jusqu’à ce jour, du moins dans certaines régions. Dans le courant de ce travail nous verrons à quoi tiennent ces différences capitales, et appréciables pour l’œil même le moins exercé.

Si nous prenons ses points extrêmes, sa plus grande longueur, mesurée de l’Ouest à l’Est, atteindrait environ 115 kilomètres, et sa plus grande largeur, mesurée du Sud au Nord, aurait à peine 80 kilomètres. Sa superficie serait environ de 9000 kilomètres carrés. Mais, nous le répétons, toutes ces mensurations sont absolument approximatives et n’ont rien de certain.

_Hydrologie._ — Le pays de Damentan appartient tout entier au bassin de la Gambie. C’est, en effet, ce fleuve et son affluent, la rivière Grey, qui reçoivent tous les marigots qui l’arrosent, et sous ce rapport, il est très bien partagé. De plus, l’eau est courante dans la plupart des marigots. La plupart de ceux qui arrosent sa partie Ouest se jettent dans cette rivière et ceux que l’on trouve dans les parties Est et Sud-Est sont tributaires de la Gambie. L’eau de ces marigots est toujours claire et limpide, et, ce qui n’est point à dédaigner, pour ceux qui voyagent dans ces contrées, délicieuse à boire.

La Gambie, dans tout son parcours dans le pays de Damentan, est navigable pendant toute l’année pour les chalands à faible tirant d’eau ; mais elle ne l’est pour aucune sorte de bateau à vapeur. Elle fait de nombreux détours surtout à partir du Tenda jusqu’à l’embouchure de la rivière Grey.

A partir du gué, où on la traverse en face de Damentan, jusqu’au point où elle quitte ce territoire, son cours est beaucoup plus régulier.

Ses rives sont excessivement boisées et, pendant la saison sèche, ses bords sont absolument à pic et d’un accès fort difficile.

La rivière Grey, dans sa partie qui coule dans le pays de Damentan, offre le même régime. Elle pourrait être navigable pendant une centaine de kilomètres pour les chalands de faible tirant d’eau. En tout temps, l’eau y coule.

Les marigots qui arrosent la partie Ouest du pays de Damentan sont relativement nombreux. Ils sont tous tributaires de la rivière Grey. Nous citerons tout d’abord, en allant de l’Ouest à l’Est, le marigot de _Sambaïa_ que l’on rencontre à peu de distance de la rivière et qui se divise en trois branches. A 6 ou 8 kilomètres de là se trouve le marigot de _Boufé-na-Kolon_, qui coule dans une vaste plaine marécageuse, dont, pendant l’hivernage, il draine les eaux qu’il conduit à la rivière Grey. Nous en dirons autant du marigot de _Konkou-Oulou-Boulo_, dont les eaux sont toujours courantes, claires et limpides. Les marigots de _Samasindio_ et de _Bolidiaro_ que l’on trouve ensuite sont de peu d’importance. Il n’en est pas de même du marigot de Damentan que l’on trouve à environ douze kilomètres de ce village. Ce marigot, qui se jette dans la rivière Grey, se dirige du Sud-Est au Nord, à peu de distance de Damentan, il se divise en deux branches qui passent non loin du village et arrosent et fertilisent la vallée dans laquelle il est construit. Ces marigots sont pour nous plutôt de véritables collecteurs que des marigots à proprement parler.

Les marigots qui arrosent les régions Sud-Est et Sud-Ouest du pays de Damentan se jettent dans la Gambie. D’après les indigènes, le marigot de _Niantafara_ ferait communiquer directement la Gambie avec la rivière Grey. A six kilomètres de Damentan nous rencontrons d’abord le marigot de _Mahéré_ qui traverse la route de Damentan à Bady et qui reçoit celui de _Bamboulo_, puis vient celui de Niantafara, puis ceux de _Filandi_ et de _Nomandi_. Ce dernier forme la séparation entre le pays de Damentan et le pays des Coniaguiés. Il reçoit lui-même un autre marigot de peu d’importance, celui de _Talidian_.

Le pays de Damentan est, on le voit, supérieurement arrosé. Outre les marigots que nous venons de citer, il en existe un grand nombre d’autres, affluents de ces derniers, mais peu importants. Mentionnons encore de nombreux marécages, surtout aux environs de Damentan, et qui sont transformés en belles rizières.

En résumé, l’hydrologie du pays de Damentan est caractérisée, d’après les renseignements que j’ai pu recueillir, par ce fait que la plupart des cours d’eau que l’on y rencontre communiquent entre eux. C’est un lacis inextricable dont il serait bien difficile de démêler les fils d’une façon méthodique. Quoiqu’il en soit, il ressort de cet examen ce fait indiscutable que la Gambie est le grand régulateur de ce réseau étrange. Marigots et rivières suivent absolument les fluctuations de son cours. Si elle baisse, ils baissent, si, au contraire, son niveau monte, de même montera celui des cours d’eau qui en sont tributaires. On comprendra alors aisément, d’après ce que nous venons de dire, que tous ces cours d’eau soient soumis à des crues très rapides et à des baisses considérables, le régime des eaux de la Gambie, étant, du reste, comme celui de tous les fleuves africains, excessivement capricieux.

_Orographie._ — L’orographie du pays de Damentan est des plus simples, et de ce que nous venons de dire de son hydrologie, il est facile de déduire ce que doivent être les reliefs du sol.

Dans toute la partie qui s’étend de la rivière Grey au marigot de Damentan, on ne rencontre guère que de petites collines sans importance, mais qui sont suffisantes pour bien déterminer et établir le cours des marigots. Ces collines sont généralement orientées S.-S.-O., N.-N.-E. et leur plus grande élévation n’atteint pas trente mètres. De même la vallée de la rivière Grey est limitée par deux rangées de collines qui la suivent dans tout son cours et vont se rattacher au plateau de Toumbin et de Pajady. La Gambie coule au pied d’une ligne de collines dont nous avons vu maints tronçons et que nous retrouvons dans tout son parcours.

Le marigot de Damentan coule entre deux rangées de collines assez élevées qui enserrent une vallée de la plus ravissante fertilité. Ces collines sont excessivement boisées et lorsque le marigot, dans cette verdoyante vallée, s’est divisé en deux branches, il coule au pied d’un petit monticule sur lequel s’élève le village de Damentan.

A partir de là, à mesure que l’on s’avance dans le Sud-Est, l’orographie devient, pour ainsi dire, d’une régularité mathématique. On traverse d’abord la vallée de Damentan du Nord-Ouest au Sud-Est. On gravit ensuite le flanc de la colline Sud-Est, le long de laquelle coule la branche Sud-Est du marigot. Son sommet s’étend en un vaste plateau ferrugineux au pied duquel, au Sud, coule le marigot de Bamboulo dans une étroite vallée peu favorisée sous le rapport de la végétation, et il en est de même à mesure que l’on s’avance dans le Sud. Aux collines dont le sommet s’étale en plateaux et dont les versants sont assez doux, succèdent d’étroites vallées dans lesquelles coulent les marigots. Ces collines absolument parallèles ont toutes la même orientation Nord-Nord-Est, Sud-Sud-Ouest, et sont situées à des distances à peu près égales les unes des autres. Cette disposition orographique est une des plus curieuses que nous ayons vues au Soudan. Elle découle, comme on le voit, d’un système orographique des plus simples et des plus rationnels.

D’après les renseignements que nous avons pu avoir, ces collines se continueraient ainsi jusqu’à la Gambie d’une part sur les bords de laquelle elles viendraient mourir, et d’autre part, elles rejoindraient là la ligne de collines qui longe la rive droite de la rivière Grey. Au fur et à mesure que l’on avance dans le Sud-Est, le terrain s’élève d’une façon sensible. Cette particularité est toute évidente ; car, s’il en était autrement, les marigots ne seraient plus au même niveau que la Gambie dont la cote augmente évidemment, à mesure que l’on remonte vers sa source, et ils seraient rapidement desséchés. Comme on le voit, l’orographie du pays de Damentan peut permettre d’éclaircir bien des points obscurs de son hydrologie, et, pour connaître l’une, il est indispensable de bien connaître l’autre.

_Constitution géologique du sol._ — La constitution géologique du sol du pays de Damentan diffère peu de celle des autres pays du Soudan. C’est toujours la même uniformité dans la composition du sous-sol et des terrains qui les recouvrent. De l’étude orographique et hydrologique qui précède, il est facile d’en déduire quelle doit être la distribution des différents terrains. De ce que nous avons dit de la partie Ouest de cette région, il est évident que c’est là surtout où nous trouverons les argiles compactes. En deux ou trois endroits jusqu’au marigot de Konkou-Oulou-Boulo à la rivière Grey, on voit émerger la roche ferrugineuse et les quartz en plateaux peu étendus. Les marais sont à fonds vaseux. Il en est de même des marigots, sauf pour celui de Konkou-Oulou-Boulo, qui est à fond de sable. Enfin à quelques kilomètres du village de Damentan, nous voyons apparaître la latérite. La colline sur laquelle est construit le village est uniquement formée de cette sorte de terrain.

A partir de Damentan, nous trouvons des argiles dans les vallées où coulent les marigots, quelques rares ilots de latérite sur les plateaux qui couronnent les collines. Beaucoup de marécages, par exemple, où l’eau croupit sur un sous-sol de vase et d’argile.

Les roches que l’on y rencontre ne peuvent guère, du reste, laisser de doutes sur la nature des terrains. Ce ne sont que des quartz, roches et conglomérats ferrugineux à gangues argileuses, et, en quelques rares endroits, dans les vallées, on peut trouver quelques schistes qui émergent au niveau de la croûte argileuse.

En résumé, nous pouvons dire que le sol du pays de Damentan peut, au point de vue géologique, être divisé en quatre sortes de terrains :

1o Argiles compactes dans les plaines qui s’étendent le long de la rivière Grey et de la Gambie, dans la partie Ouest et dans la partie Nord du pays ;

2o Latérite aux environs de Damentan et dans quelques endroits de la région Sud-Est ;

3o Marécages aux environs des marigots ;

4o Plateaux rocheux couronnant les sommets des collines.

Les sables font absolument défaut.

Le sous-sol est presque partout le même, du terrain ardoisier dans les régions Ouest et Nord, des quartz, grès et argiles compactes dans les autres parties.

La vallée de Damentan présente, en outre, une couche d’humus assez épaisse produite vraisemblablement par les détritus des végétaux qui la couvrent. Ce point est à signaler, car c’est la première fois que nous rencontrons l’humus en une aussi grande étendue.

_Flore. Productions du sol. Cultures._ — La flore varie profondément suivant qu’on la considère dans les plaines, sur les plateaux ou dans les vallées. Dans les plaines, où nous n’avons que des terrains argileux et marécageux, nous ne trouvons que les espèces propres aux marais, et encore sont-elles peu nombreuses. Peu ou point de Joncées, mais énormément de Cypéracées. Par ci, par là, quelques arbres rabougris et quelques palmiers rôniers gigantesques.

Sur les plateaux, végétation excessivement pauvre, la terre faisant presque absolument défaut. Quelques maigres graminées, quelques mimosées et de rares fromagers et baobabs sont les espèces botaniques principales que l’on rencontre.

Il en est tout autrement dans les vallées, où nous sommes en présence d’une végétation riche et puissante. Là nous trouvons les grandes espèces végétales. Dans la vallée de Damentan, rôniers, palmiers, caïl-cédrats, sterculiacées, légumineuses de toutes sortes abondent et y atteignent des proportions énormes. Les Karités (espèce Mana) y foisonnent et nous en avons vu beaucoup dont le tronc atteignait aisément la grosseur du corps d’un homme vigoureux. Ces végétaux se rencontrent encore en assez grande quantité dans les vallées des marigots de Samasindio et de Bolidiaro. Les rives des marigots sont couvertes d’une verdoyante et riche végétation. Parmi les espèces végétales que nous y avons remarquées, nous citerons particulièrement la liane à caoutchouc (Saba) qu’on y rencontre en quantités vraiment surprenantes.

Comme il n’y a dans tout le pays qu’un seul village, Damentan, c’est autour de lui que se trouvent toutes les cultures. Ainsi donc, la vallée, dans une minime partie et le monticule sur lequel s’élève le village sont seuls cultivés. Mais aussi, quelles cultures ! Dans la vallée et sur les bords du marigot, aussi loin que la vue peut s’étendre, ce ne sont que d’immenses rizières. Le riz y vient à merveille et il y est d’une très bonne qualité. Il en a la renommée. Sur le plateau où est construit le village, ce ne sont que lougans de toutes sortes. Toutes les plantes cultivées au Soudan y prospèrent d’une façon remarquable. Mil, coton, arachides, etc., tout y est cultivé. Nous avons remarqué que les lougans y étaient bien mieux entretenus que dans les autres pays.

Les marigots renferment en quantités considérables, surtout ceux du Sud-Est, des pieds de _Belancoumfo_, sorte de purgatif et en même temps de vermifuge fort en honneur chez les indigènes. Nous y reviendrons plus loin.

Ce que nous venons de dire pour la vallée du marigot de Damentan nous pourrions le répéter pour les vallées des autres marigots. Aussi que de terres fertiles qui sont ainsi inutilisées, faute de population ! Et, la cause d’une semblable désolation, il ne faut pas la chercher ailleurs que dans les guerres perpétuelles que se font les indigènes, dans le seul but de faire des captifs et de piller.

_Faune, animaux domestiques._ — La faune du pays de Damentan est des plus riches. On y trouve en grande quantité dans les vallées et les montagnes, lions, panthères, lynx, singes, etc., etc. Le gros gibier y est excessivement nombreux, et les biches, sangliers, gazelles, antilopes s’y rencontrent un peu partout. L’éléphant et l’hippopotame se trouvent dans les vastes plaines qui bordent la Gambie et la rivière Grey. Les nombreuses traces que l’on y trouve de ces deux grands fauves attestent qu’ils y vivent en grand nombre.

Les animaux domestiques y sont les mêmes que partout ailleurs. Damentan possède un superbe troupeau de bœufs d’une centaine de têtes de bétail. Grands et petits bœufs y sont mélangés ; les moutons, les chèvres y sont également nombreux, et les poulets se rencontrent à chaque pas dans le village. Nous citerons pour mémoire les chats et les chiens. Ces derniers sont très nombreux et quelques chasseurs les dressent pour poursuivre la biche. Ceci est cependant assez rare.

_Populations. Ethnographie._ — Ainsi que nous l’avons dit plus haut, il n’y a qu’un seul village dans ce pays relativement étendu, Damentan. Il a été fondé par le chef actuel, Alpha-Niabali. Cette histoire est curieuse à plus d’un titre. Alpha-Niabali est un Malinké musulman, originaire du pays de Ghabou (aujourd’hui Fouladougou), du village de Mana. Lorsque son village fut pris par Alpha-Molo, père de Moussa-Molo, il fut assez heureux pour échapper avec quelques-uns des siens au massacre et à la captivité. Il parvint donc avec peine et à travers mille périls à gagner avec les quelques amis qui l’accompagnaient le pays de Bassaré. Il y resta douze ans. Mais se sentant mal à l’aise chez des gens qui n’avaient ni ses mœurs, ni ses coutumes, ni sa religion, il profita de ce qu’il avait avec eux quelques contestations au sujet de terrains pour s’en aller et venir avec sa famille et ses amis fonder dans la vallée de Damentan le village de ce nom. Ils y avaient été attirés par la beauté du site et surtout par l’excellente qualité de la terre. Pendant quelques années, ce petit village ne se composa que des cases du chef et de celles de quelques familles qui s’étaient jointes à la sienne. Mais peu à peu la renommée d’Alpha-Niabali, qui passe pour être un grand marabout, attira à lui beaucoup de ses compatriotes chassés par la guerre du Ghabou. Des Sarracolés et quelques Toucouleurs, chassés du Bondou par les exactions des Sissibés et par la guerre du marabout, vinrent se joindre à eux et finirent par faire de Damentan un gros et fort village.

Damentan est aujourd’hui un village d’environ mille habitants. Il est très solidement fortifié. Il est entouré d’un double sagné fait d’énormes pièces de bois jointives de quatre mètres de hauteur environ. Entre les deux sagnés se trouve un fossé relativement profond. A l’intérieur du village et à peu près au centre se trouve une sorte de réduit excessivement fort qui entoure les cases du chef. Il est formé d’un tata en terre d’environ 0m60 centimètres d’épaisseur et de quatre mètres de hauteur dont la moitié supérieure est doublée d’une rangée de grosses pièces de bois jointives. Une porte y est ménagée. Damentan est situé sur une petite élévation de terrain qu’entourent des collines relativement élevées. Il est environné, de plus, dans les parties Nord, Sud et Ouest, par le marigot du même nom qui en rend les abords très difficiles et constitue une défense peu commode à emporter pour des noirs. Ce marigot traverse un vaste marais dans la partie ouest qui occupe toute la plaine comprise entre ces deux montagnes. C’est une rizière d’un grand rapport.

Les habitants de Damentan sont des musulmans fanatiques et leur village est le centre d’un prosélytisme ardent. Le chef, Alpha-Niabali a une grande réputation de maraboutisme dans tous les pays voisins. Durant tout le jour et à certaines heures de la nuit, on y entend psalmodier l’invocation des croyants et aux heures du salam la mosquée est souvent trop petite pour contenir tous les fidèles. Je n’ai pas besoin de dire qu’on y trouve l’inévitable marabout Maure que l’on est certain de rencontrer dans la plupart des villages musulmans du Soudan.

La mosquée est située à quelques mètres du tata du chef et à l’Est de ce dernier.

C’est une vaste case ronde dont le toit est beaucoup plus bas que celui des cases ordinaires et qui déborde d’environ trente centimètres la partie supérieure de la construction en terre de la case. La porte, unique et qui fait face à l’Ouest, est très basse et il faut se baisser pour y passer. En avant de la porte se trouve une sorte de perron en terre battue haut d’environ vingt centimètres. C’est là où les fidèles déposent leurs sandales avant de pénétrer dans le temple. Cette case est la mieux entretenue du village et son chapeau est refait tous les ans.

Par sa situation, Damentan est donc un village important. C’est là que passent bon nombre de routes commerciales venant du Tenda, du Coniaguié, de Pajady, de Yabouteguenda et du Fouladougou. Aussi, le chef en profita-t-il pendant longtemps pour se livrer à un pillage en règle des caravanes. Aujourd’hui, son ardeur au vol semble s’être un peu apaisée, et les dioulas peuvent passer par Damentan, en payant un fort impôt ; mais ils ne sont plus que très rarement pillés.

_Rapports de Damentan avec les pays voisins._ — On comprend que par sa situation isolée, la richesse de son sol, ce village soit exposé aux attaques de ses voisins. Damentan est sans cesse en butte aux vols et aux rapines des gens du Coniaguié. Mais il sait leur rendre coup pour coup. Il a été souvent attaqué par des colonnes venues du Fouta-Djallon, mais sa forte position a défié tous les assauts, et il est sorti vainqueur de la lutte. De leur côté, les gens de Damentan ne se gênent guère avec leurs voisins du Tenda et du Kantora. Ils ont été longtemps en lutte ouverte avec eux, et ce n’étaient que vols et pillages. Aujourd’hui, tout semble un peu plus tranquille, et ce monde-là vit à peu près en bonne intelligence.

Je n’ai pas besoin de dire que Damentan et Moussa-Molo sont loin de s’entendre. Le vaincu ne s’est jamais entendu avec le vainqueur. Ils ne sont cependant pas en état d’hostilité ouverte, et même tout semble indiquer qu’ils finiront par s’entendre pour tomber sur les gens du Coniaguié. Il en est de même avec le Fouta-Djallon.

_Rapports de Damentan avec les autorités françaises._ — Jusqu’à ce jour Damentan est resté complètement en dehors de l’influence française. En leur qualité de musulmans, ses guerriers prirent tous part à la guerre du marabout Lamine contre nous. Aujourd’hui, ils ne demandent qu’à se placer sous notre protectorat. Nous avons dit plus haut ce que nous avons fait dans ce but pendant le court séjour que nous y sommes restés. Nos efforts n’ont pas été vains et les promesses qui m’avaient été faites ont été tenues. En effet, le fils du chef et un des principaux notables m’accompagnèrent jusqu’à Bady (Tenda) à mon retour du Coniaguié. De là ils se rendirent avec Sandia à Nétéboulou où ils eurent une entrevue avec M. le Commandant du cercle de Bakel. J’ignore quel a été le résultat de tous ces pourparlers ; mais je ne doute pas qu’ils aboutissent et qu’une convention en soit la conséquence.

* * * * *