CHAPITRE III
Le Ouli. — Situation. — Limites. — Aspect général du pays. — Hydrologie. — Orographie. — Constitution géologique du sol. — Flore. — Productions du sol. — Cultures. — Faune. — Animaux domestiques. — Populations. — Ethnologie. — Rapports du chef du pays avec les différents villages. — Rapports du Ouli avec les autorités françaises. — Conclusions.
_Le Ouli._ — _Situation._ — _Limites._ — Le Ouli, comme tous les États Noirs, n’a pas de limites bien déterminées et n’a, pour ainsi dire, pas de frontières naturelles. Il n’y a qu’au Sud et au Sud-Ouest qu’elles soient, depuis peu, du reste, définitivement fixées. Toutefois, nous pouvons dire qu’il est à peu près compris entre les 12° 25′ et 16° 27 minutes de longitude ouest et les 13° 16′ et 13° 46′ de latitude Nord. Au Nord, il confine au Kalonkadougou ; à l’Ouest, au Sandougou ; au Sud, il est borné par la Gambie qui le sépare du Kantora. Au Nord-Est, il confine au Ferlo-Bondou et au Diaka. Enfin, à l’Est, il touche au Tenda. Si nous prenons sa ligne frontière à la Gambie, au Sud de Toubacouta, nous verrons qu’elle se dirige d’abord, du Sud-Est au Nord-Ouest, jusqu’au marigot de Maka-Doua qui le sépare du Sandougou. De là, elle se dirige directement au Nord jusqu’aux environs de Paquira. Elle passe là entre ce dernier village, qui est du Ouli, et Diabaké, qui est du Kalonkadougou. De là, elle se dirige au Sud-Est jusqu’au marigot de Kokiara, qui sépare le Ouli du Ferlo-Bondou. Les ruines de l’ancien village de Kokiara appartiennent au Ouli. En quittant ce point, la ligne frontière se dirige au S.-S.-O. jusqu’aux environs des ruines de Moundoundou qui sont au Ferlo-Bondou. Des ruines de Moundoundou, sa direction est Sud-Est jusqu’au marigot de Touloufa près de la mare de Pireté. De ce point, sa direction est franchement S.-S.-E. jusqu’à la Gambie, où elle aboutit. De là, à l’embouchure du marigot de Maka-Doua, la Gambie forme la frontière Sud du Ouli. Les limites que nous venons de donner sont celles que avons pu obtenir par renseignements ; mais, nous le répétons, elles n’ont rien de certain et ne peuvent être qu’approximatives.
Le Ouli, comme on le voit, est un pays assez étendu. Il mesure dans ses plus grandes dimensions, de l’Est, à l’Ouest, 130 km. et du Nord au Sud, 70 km. Ces mensurations, bien entendu, sont faites à vol d’oiseau et d’après renseignements. Elles n’ont donc rien d’absolument exact. On comprendra aisément, d’après ce qui précède, qu’il soit impossible de lui assigner une forme quelconque.
_Description géographique._ — _Aspect général._ — Si l’on visite le Ouli, ou pourra reconnaître facilement que l’aspect du pays change presque brusquement du Nord au Sud. La partie Nord, environ jusqu’à Konjour, Sini, Nétéboulou, appartient à cette sorte de zone intermédiaire entre les pays arides, les steppes de la Sénégambie et les pays de forêts des régions tropicales qu’arrosent les rivières du Sud. La partie Sud qui s’étendrait depuis la ligne mentionnée plus haut jusqu’à la Gambie appartient absolument à la région tropicale du Sud. Du reste, ces différences apparaîtront plus frappantes encore, lorsque nous traiterons de la géologie et de la flore du pays. Quoiqu’il en soit, l’aspect général du Ouli diffère absolument de celui des autres pays du Soudan français. On s’aperçoit rapidement que l’on parcourt une région fertile, et l’on n’éprouve pas cette pénible sensation que nous donnent les solitudes arides et désolées des environs de Badumbé et du Fouladougou, par exemple. Nulle part, dans le Ouli, on ne trouve de ces collines nues et stériles, comme on en voit aux environs de Kita, Koundou et même Bammako. En tout temps, celles du Ouli, surtout dans le Sud, sont couvertes d’une puissante végétation qui plaît à l’œil du voyageur et le repose. Tout autre est l’aspect du pays compris entre le Kokiara, Tambacounda, Nétéboulou, Dialakoto et la Gambie. Cette partie du Ouli, absolument déserte et inhabitée, rappelle les environs du Tankisso et de Siguiri. C’est la brousse absolue, dans toute l’acception du mot, et sur les bords de la Gambie le marais infect et pestilentiel. C’est la région des grandes solitudes Soudaniennes, le pays qu’habitent de préférence les éléphants et le sanglier. Ce sont les territoires des grandes chasses des gens du Tenda.
[Illustration : Bords de la Gambie (entre Dialacoto et Nétéboulou).]
_Hydrologie._ — A ce point de vue, le Ouli tout entier appartient au bassin de la Gambie. Ce fleuve, qui forme la frontière sud, reçoit tous les marigots qui arrosent le Ouli. Presque tous ont de l’eau pendant l’année entière, plus ou moins croupissante, mais enfin, ils en ont. Pendant l’hivernage, le fleuve et les marigots débordent et l’inondation couvre de très grandes étendues de terrain. Les eaux, en se retirant, laissent déposer un limon très fertile où les indigènes, à la fin de la saison sèche, font leurs plus belles rizières. Quoiqu’il en soit, l’inondation n’atteint jamais une hauteur considérable, 20 à 30 centimètres au plus. Cela tient à ce que le fleuve et les marigots sont profondément encaissés.
De Dialacoto au marigot de Maka-Doua, la Gambie a un cours, excessivement sinueux. Elle se dirige d’abord d’une façon générale du Sud-Est au Nord-Ouest, jusqu’au marigot de Bira-Kô. Elle reçoit dans ce parcours deux marigots : le Niéri-Kô et le Bira-Kô.
Le Niéri-Kô est, après le Sandougou, le plus important de la région. C’est une véritable rivière. Dans le Ouli, il ne reçoit que le Touloufa-Kô non loin duquel se trouve le petit village de Dialacoto. A 25 kilomètres environ au Nord-Ouest du Niéri se jette le Bira-Kô, marigot de peu d’importance.
Du Bira-Kô, la Gambie se dirige au Sud-Ouest puis brusquement au Nord-Ouest jusqu’au Faraba-Kô, formant ainsi un vaste coude qui embrasse toute la partie Est du Ouli qui est inhabitée.
Durant ce parcours, elle reçoit, dans la partie ascendante du coude, deux petits marigots qui lui apportent les eaux d’un lac d’assez grande étendue qui se trouve non loin de là. Quelques kilomètres plus loin, elle reçoit le Niaoulé-Kô, enfin l’embouchure du Faraba-Kô se trouve dans la partie la plus septentrionale de la branche ascendante du coude. Cet important marigot reçoit dans le Ouli, le marigot de Faratatoto, qui passe a Tambacounda, le marigot de Kokiara et celui d’Idakoto. Ces deux derniers communiquent également avec le Sandougou ou Badiara-Kô. Le Faraba-Kô reçoit encore le Godjieil-Kô, dont un petit affluent, le marigot de Naoudé, passe à Naoudé dans le Ferlo-Bondou, et communique aussi avec le Sandougou.
Du Faraba-Kô au Maka-Doua, la direction générale de la Gambie, abstraction faite des nombreux méandres que présente son cours, est Est-Ouest. Depuis Dialacoto jusqu’au Faraba-Kô, aucun village ne s’élève ni sur l’une ni sur l’autre de ses rives. Après avoir reçu un petit marigot, le Coumba-Kondou-Kô, le fleuve est à quelques kilomètres en amont de Yabouteguenda absolument barré par un banc de roches d’environ une centaine de mètres de largeur. Ce banc s’étend presque d’une rive à l’autre, ne laissant le long de la rive gauche qu’un étroit chenal d’environ 15 mètres de largeur. L’eau coule avec fracas entre les roches. Pendant l’hivernage, il est recouvert par les eaux, et, pendant la saison sèche, les roches sont à nu, et, entre elles croissent des arbustes, comme il en croît dans les barrages du Sénégal. En tout temps, malgré la rapidité du courant, pirogues et chalands à fond plat peuvent le franchir ; mais la navigation y est de tout temps impossible pour les bateaux calant plus de 0 m. 50 c. Il se nomme le barrage de Kokonko-Taloto.
A environ un kilomètre du barrage de Kokonko-Taloto la Gambie reçoit le marigot de Nétéboulou, sur les bords duquel est construit le village de même nom. Ce marigot est navigable, en toute saison, jusqu’à Genoto, à 5 kilomètres de Nétéboulou, où se trouvait autrefois un petit village de traitants qui fut détruit pendant la guerre du marabout Mahmadou-Lamine. On en voit encore les ruines aujourd’hui. A 7 ou 8 kilomètres de là se jette le Bakanan-Kô dont une des branches passe à Sini et l’autre à Makadian-Counda.
A 15 kilomètres environ du barrage de Kokonko-Taloto, en aval, se trouve le petit village de traite de Yabouteguenda, non loin duquel s’élève celui de Fatoto. A 25 kilomètres en aval de ce dernier la Gambie reçoit le marigot de Bouboulalo, qui passe à Badia-Counda, et dont un des affluents, le Sinadiassa-Kô, passe à Bambako. Enfin, à la hauteur de Fatatenda, dans la direction de Toubacouta, se jette le marigot de Maka-Doua, qui sépare le Ouli du Sandougou et dont une des branches, le Douga-Kô, passe à Dalésilamé. Comme on le voit, la partie Sud du Ouli est abondamment arrosée, surtout à partir de Nétéboulou. Aussi est-elle excessivement fertile.
La partie Nord est bien moins arrosée. On n’y trouve que le Sandougou ou Badiara-Kô, qui est encore bien faible dans cette région. Sa branche principale passe à Koussanar et il reçoit un grand nombre de petits affluents insignifiants qui n’ont même pas reçu de noms particuliers.
Nous serions incomplets, si nous ne mentionnions pas les nombreuses mares qui se trouvent dans le Ouli et sur toutes les routes. Nous ne citerons que les plus, importantes : la mare de Sounkou et la mare de Diadala dans la partie Est, la mare de Bambi dans la partie Nord, les mares de Naumicoi et de Dalaba-Tiamoye dans la partie Sud. L’eau de ces mares peut être utilisée pendant la saison sèche, bien qu’elle ne soit pas d’une qualité supérieure.
Dans les villages situés sur les bords du fleuve, c’est son eau qui sert aux usages journaliers. Elle est absolument excellente. Il en est de même dans certains villages situés près des marigots, bien que souvent leur eau laisse beaucoup à désirer. Enfin, dans beaucoup de villages, et c’est la majorité, on se sert de l’eau de puits. Ces puits, excessivement profonds dans le Nord, le sont moins dans le Sud. L’eau en est très bonne. Nous traiterons plus longuement cette question dans le chapitre qui aura pour objet la constitution géologique du sol du Oubi.
_Orographie._ — Le Ouli ne possède pas, à proprement parler, de système orographique véritable et bien défini. On y rencontre, par-ci par-là, des reliefs de terrain peu accentués, des collines de peu d’élévation, mais rien de bien caractérisé, surtout au Nord. Aux environs de Koussanar, notamment, se trouvent des collines de peu d’étendue, huit à dix kilomètres au plus, renfermant de belles vallées. Cependant, pour mettre un peu de méthode dans la description orographique de ce pays, on peut admettre, à la rigueur, l’existence de trois plateaux bien distincts dont se détachent les collines principales qui sillonnent le Ouli.
1o _Le plateau de Tamba-Counda_, peu élevé, 100 à 150 mètres au maximum au-dessus de la plaine, et d’où se détachent : 1o deux rangées parallèles de collines se dirigeant vers Licounda et Barocounda. Le Sandougou coule dans la vallée qui les sépare ; 2o une colline plus élevée se dirigeant vers le Sud, d’une longueur de huit kilomètres environ ; 3o une série de collines plus élevées entre lesquelles coule le Godjieil-Kô et se dirigeant vers l’Est. Entre ces deux séries de collines, on trouve le marigot de Tambacounda ou de Faratatoto. Toutes ces collines sont peu élevées. Ce sont à peine de petits reliefs de terrain.
2o _Le plateau de Nétéboulou_, d’où partent deux rangées de collines se dirigeant vers le Sud et entre lesquelles on trouve le marigot de Nétéboulou. Au Sud, l’horizon est borné par les collines qui longent à peu de distance la Gambie. La plaine marécageuse du Genoto sépare le plateau de Nétéboulou de celui de Sini.
3o _Le plateau de Sini_, le plus important des trois, pourrait, à la rigueur, être considéré comme la clef du système orographique du Ouli. Ce plateau a environ 10 kilomètres de long sur 8 de large. Sa plus grande dimension est de l’Est à l’Ouest et sa plus petite du Nord au Sud. Il commence, à l’Ouest, à environ trois kilomètres du village et se termine, à l’Est, à la plaine de Genoto. De ce plateau, partent deux séries de collines : la première, qui se dirige vers le Sud-Est, vient se terminer au Bouboulalo-Kô, la seconde, qui se dirige au Sud d’abord jusqu’aux environs de Passamassi, se dirige ensuite vers l’Ouest en suivant la Gambie jusqu’aux environs de Sameteguenda (rive gauche). De là, elle remonte vers le Nord pour se terminer aux environs de Soutouko.
Outre ces trois grandes divisions orographiques, on trouve encore dans le Ouli bon nombre de petites collines de huit à dix kilomètres de longueur et qui ne font partie d’aucun de ces systèmes. Nous citerons celles qui s’étendent entre le Sina-Diassa-Kô et le Bouboulalo-Kô, et celles qui sont situées aux environs de Goundiourou, Boukari-Counda et sur la route de Tambacounda à Nétéboulou, au Nord de ce dernier village.
L’orographie de la partie Est du Ouli est des plus simples. Quelques collines isolées entourent Dialacoto. Une chaîne peu importante longe la Gambie dans le grand coude qu’elle fait entre le Bira-Kô et Faraba-Kô.
En résumé, le Ouli est plutôt un pays plat, de plaines, qu’un pays montagneux. Il n’y a guère que sa partie Sud-Ouest, comme nous l’avons vu, qui présente des reliefs de terrain de quelque importance. A l’Est, à part la chaîne qui longe la Gambie, nous ne trouvons qu’une immense plaine de plus de soixante kilomètres de longueur sur trente environ de largeur et qui n’est coupée par aucune hauteur qui mérite d’être signalée.
Ces collines sont, en général, peu élevées. Leurs plus grandes hauteurs n’atteignent pas 175 mètres. Elles sont excessivement boisées mais non cultivées. Leurs flancs présentent généralement une pente assez raide d’où toute terre végétale est entraînée dans la plaine par les pluies torrentielles de l’hivernage. Aussi le sol en est-il profondément raviné, et la roche se montre-t-elle à nu presque partout.
_Constitution géologique du sol._ — La constitution géologique du sol du Ouli diffère sensiblement dans la partie Nord, la partie Sud et la partie Est. Toute la partie Est est formée d’un sous-sol de terrain ardoisier dont les quartz et les schistes sont les roches principales. La croûte terrestre est formée d’argiles compactes et d’alluvions anciennes que recouvre un sable fin et blanc en certains endroits, sable qui est le résultat de la désagrégation des roches. Les collines y sont formées surtout de grès, quartz et conglomérats ferrugineux.
Les parties Nord et Nord-ouest présentent une constitution mixte. Là, on trouve, en effet, les argiles compactes alternant avec la latérite. Cette dernière, qui n’est qu’une argile durcie et dense d’une couleur rouge brique, renferme des cristaux de quartz et donne une terre d’une merveilleuse fertilité. Le sous-sol est formé de terrain ardoisier en certains endroits. En d’autres, ce sont les quartz et les terrains ferrugineux qui dominent. C’est surtout aux environs de Tambacounda, Nétéboulou, Sini, Goundiourou, Koussanar, qu’apparaît la latérite. Le plateau de Sini en est presque uniquement formé.
Les parties Sud et Sud-Ouest présentent une toute autre constitution. Là, en effet, nous ne trouvons plus que de rares ilots d’argiles compactes. C’est la latérite qui domine presque partout. Aux environs des marigots nous trouvons quelques marais dont le sol est formé d’argiles compactes que recouvre une couche relativement épaisse d’alluvions anciennes et récentes. Ces marais sont tous excessivement fertiles.
Dans tout le Ouli, enfin, la roche se montre à nu en certains endroits et constitue des plateaux plus ou moins étendus absolument nus et stériles. Par places, ces plateaux, en général formés de grès, quartz et roches ferrugineuses, constituent de véritables cuvettes, qui, remplies d’eau par les pluies d’hivernage, se transforment en mares dont quelques-unes sont encore relativement profondes.
Nous avons dit plus haut que les puits des villages du Ouli étaient très profonds dans la partie Nord et qu’ils l’étaient moins dans la partie Sud. Dans la partie Nord, à Koussanar et à Goundiourou notamment, nous en avons vu qui mesuraient jusqu’à quarante mètres de profondeur. Cela nous a permis de constater quels étaient les différents terrains qui formaient le sol de cette partie du Ouli. Nous avons pu ainsi constater la disposition suivante : 1o couche de sables très fins ; 2o couche de latérite (elle fait souvent défaut) ; 3o argiles compactes ; 4o terrain ardoisier (quartz, schistes, roches ferrugineuses) ; 5o couche de sables non constante et enfin la masse d’eau souterraine reposant sur la roche (rare) ou les argiles. L’eau de ces puits est d’excellente qualité. Cela tient à ce qu’elle a, en général, filtré entre les couches de sables profondes.
L’eau des puits de la région Sud et de la région Sud-Est est moins bonne. Disons tout d’abord qu’on la trouve à une profondeur moins grande, 12 à 15 mètres environ. Là, la disposition des couches varie un peu. Nous trouvons, en effet : 1o une première couche de latérite que recouvre parfois une couche assez épaisse d’humus ; 2o couche rocheuse formée de grès et de quartz, et, en quelques endroits très rares, de gneiss ; 3o couche d’argiles ; 4o couche de sables non constante et toujours peu épaisse ; 5o enfin une couche d’argiles limoneuses sur laquelle repose la masse d’eau souterraine. Il résulte de ces dispositions que l’eau de ces puits a souvent un aspect blanchâtre et un goût terreux très prononcé. Malgré cela, bouillie et filtrée, elle est encore potable. Comme on le voit par la description qui précède, le sol du Ouli appartient au système géologique du Ferlo et du Bondou dans le Nord. Au Sud, c’est le commencement des terrains que nous retrouverons dans le Sandougou et le Ouli.
_Sol._ — _Production du sol._ — _Cultures._ — La constitution géologique du sol nous apprend quelle doit être la flore du Ouli. En effet, au Nord, nous ne trouvons, ainsi qu’à l’Est, que des essences absolument rachitiques. Seuls, à l’Est, les bords de la Gambie sont couverts d’une belle végétation. Mais c’est à peine si elle s’étend à quelques centaines de mètres du fleuve. Pas de futaies, on dirait que le sol n’est pas assez fort pour nourrir ce qui vit à sa surface. Arbres tordus, aux formes bizarres, étranges, herbes maigres, minces, ténues, brûlées par le soleil avant d’être arrivées à leur complet développement, tel est l’aspect que présentent ces deux parties du Ouli. Au Nord, les Acacias, les Mimosées abondent. C’est avec quelques Ficus tout ce que nous trouvons de plus important à signaler. Nous retrouvons absolument la flore pauvre du Bondou.
A mesure que nous avançons dans le Sud, elle se modifie profondément, et, déjà, aux environs de Goundiourou et de Siouoro, nous voyons apparaître des végétaux d’une taille plus élevée. On rencontre quelques rares Caïl-Cédrats[10] et quelques belles Légumineuses ; mais il faut arriver jusqu’à Sini pour voir se développer la belle flore des tropiques. Déjà aux environs de ce village, nous trouvons quelques beaux Ficus, et à Sini même, dans la cour du chef, se dresse un superbe _N’taba_ (Sterculiacée). A partir de Sini, la végétation devient de plus en plus puissante, _Caïl-Cédrats_, _N’tabas_, _Ficus_, _Bambous_ gigantesques, Légumineuses énormes y viennent à merveille, et lorsque l’on arrive sur les bords de la Gambie, on est stupéfait en voyant les dimensions que prennent les végétaux qui y croissent. En résumé, la flore du Ouli tient à la fois de celle de la région des steppes Sénégambiennes et Soudaniennes et de celle des régions tropicales des rivières du Sud.
Les productions du sol, dans de semblables conditions, doivent varier considérablement. Dans les régions du Nord et de l’Est, à part Tambacounda, Licounda et Goundiourou, le reste du pays est peu cultivé. La région Est est absolument inhabitée, stérile et inculte. Les villages du Nord sont entourés de lougans de mil[11]. Les variétés qui ne demandent que des terres faibles y sont surtout cultivées. Outre le mil, nous y rencontrons encore le maïs, mais en petites quantités, enfin quelques rares lougans d’arachides, bordés par de nombreux pieds d’oseille indigène. Dans les petits jardins qui entourent les villages, se trouvent de belles plantations de tabac, de tomates indigènes. Mentionnons aussi quelques lougans de coton. — Autrement plus riches sont les cultures dans la région du Sud. Lougans immenses de mil, d’arachides[12] se rencontrent à chaque instant. Les variétés de mil les plus riches y sont cultivées surtout aux environs des villages Peulhs. Les arachides y abondent et sont très estimées dans le commerce. Le coton forme un des principaux produits du pays et on en récolte assez pour que les tisserands soient occupés, toute l’année, à fabriquer ces petites bandes d’étoffes qui, dans ces régions, servent de monnaie pour les transactions commerciales. Citons encore le maïs, en général peu cultivé, enfin le riz dont les plantations commencent à apparaître à Tambacounda et à Nétéboulou, mais qui n’a pas encore l’importance que nous lui verrons dans le Sandougou. Autour des villages, on cultive du tabac, tomates, gombos[13], oseille, et Cucurbitacées les plus variées, diabérés, oussos, indigo, etc., etc. Comme on le voit, les cultures sont assez variées dans le Sud du Ouli ; mais la production n’est pas encore ce qu’elle pourrait être. Cela tient à ce que là, comme partout ailleurs, au Soudan, le noir est esclave de la routine et des préjugés superstitieux de sa race. Aussi est-ce toujours, malgré tout ce que l’on peut dire, les mêmes procédés tout à fait primitifs et absolument insuffisants, qu’ils emploient.
_Faune._ — _Animaux domestiques._ — La faune est moins riche que dans bien d’autres parties du Soudan. A l’Est, dans cette partie du Ouli déserte qui confine au Tenda, on trouve l’éléphant assez fréquent. Seules les populations du Tenda se livrent à sa chasse, qui est assez fructueuse. Ils mangent sa chair et échangent les défenses d’un ivoire très fin et d’excellente qualité, contre le sel, les _kolas_, étoffes, etc., etc., qu’ils trouvent soit à Mac-Carthy, soit à Bathurst. Le sanglier y est très abondant, mais on ne le chasse pas. Les habitants, étant musulmans pour la plupart, ne mangent pas sa chair. Dans le fleuve et les marigots, les hippopotames vivent en grand nombre. Ils sont également l’objet d’une chasse suivie. Les habitants en mangent la chair et vendent les défenses. Dans les autres parties du Ouli, on rencontre parmi les carnassiers : le guépard, le lynx, le chat-tigre. Parmi les animaux, nous citerons la gazelle, la biche, le singe vert, le rat Daman et quelques rares Hyrax. L’antilope fait absolument défaut. — Mentionnons enfin une grande variété d’oiseaux de toutes sortes aux plumages les plus variés et les plus colorés. La perdrix grise, l’outarde, la tourterelle, le pigeon, la caille de Barbarie sont les principaux oiseaux que l’on y peut chasser pour leur chair : elle est assez bonne.
Les animaux domestiques y sont relativement nombreux et l’objet de soins particuliers. Les Ouolofs et les Peulhs élèvent une grande quantité de bœufs, petits mais de bonne qualité. Le Malinké, proprement dit, n’en élève que fort peu. Je n’ai jamais pu savoir pourquoi. « Ils ne savent pas faire », disent-ils. Par contre, on trouve dans leurs villages, en grande quantité, chèvres, moutons etc., etc. Les poulets abondent dans toutes les régions et il est même quelques villages qui élèvent quelques canards de Barbarie. Les chiens sont très nombreux. Dans tous les villages, ce sont les agents les plus actifs de la voirie. Les chats sont en bien plus petit nombre. Le noir, en général, n’aime pas cet animal.
_Populations._ — _Ethnologie._ — Le Ouli est loin d’être aussi peuplé que le voudrait son étendue. Cela tient à la fois aux guerres antérieures qu’il a eu à soutenir contre les Sissibes du Bondou, à sa mauvaise administration et à la passion qu’ont pour les captifs les Malinkés qui le gouvernent. Il est habité par des Malinkés proprement dits, des Malinkés Musulmans, des Ouolofs, des Peulhs et des Sarracolés. Le territoire appartient aux Malinkés. Sa population peut s’élever au grand maximum à dix mille habitants environ, soit deux habitants par kilomètre carré.
1o _Malinkés proprement dits._ — Si l’on en croit la légende, les premiers Malinkés qui habitèrent le Ouli y vinrent à la suite de Siré-Birama-Birété, l’un des lieutenants de Soun-Djatta, le grand héros du Manding. Cette première invasion se perd dans la nuit des temps, et il nous est impossible de lui assigner une date quelconque. Ils quittèrent les bords du Niger et vinrent se fixer dans cette partie du Soudan dont ils avaient entendu vanter la fertilité et la richesse en gibier. On ne trouve plus trace dans le pays de ces premiers colons et tout porte à croire qu’ils en ont été chassés par les Malinkés qui s’y trouvent maintenant et qu’ils franchirent la Gambie pour aller se fixer dans le Ghabou, aujourd’hui Fouladougou, d’où les chassèrent dans cette seconde partie du siècle les Peulhs de Moussa-Molo et de son père. La seconde migration Malinkée est de date plus récente. Elle eut lieu à la suite des guerres perpétuelles que leur faisaient les almamys du Bondou. Les Ouali ou Oualiabés, les chefs actuels du pays, habitaient autrefois le Bondou sur les deux rives de la Falémé aux environs des villages actuels de Tomboura et de Sansandig. Continuellement en butte aux attaques des Almamys, qui, sous prétexte de religion, les pillaient et les rançonnaient sans merci, ils émigrèrent en masse et un beau jour vinrent se fixer avec plusieurs autres familles dans le Ouli, d’où ils chassèrent les premiers habitants. Ils sont depuis restés les maîtres du pays. Autour d’eux, vinrent dans la suite se fixer d’autres familles qui émigrèrent du Bambouck. C’est ainsi que dans le Ouli, outre les Oualiabés, nous trouvons des Camaras, des Damfas, des Bamés, N’Dao, Nanki, Guilé, Néri, Diata. Ces derniers habitaient jadis les bords de la Falémé, au village de Kakoulou. Paté-gaye, fils de l’almamy Maka-Guiba du Bondou vint un beau jour sans aucun motif attaquer leur village et s’en empara. Ceux des habitants qui échappèrent au massacre ou ne furent pas faits captifs quittèrent le pays et vinrent fonder le village de Tambacounda. Quand ils arrivèrent dans le pays, ils ne trouvèrent là qu’une seule case, un seul captif qui y faisait ses lougans. Ils lui demandèrent l’hospitalité et ainsi s’éleva le village de Tambacounda du nom du captif qui les avait recueillis. Counda en Mandingue du sud signifie village : Donc, Tambacounda veut dire : « village de Tamba ». Ces Malinkés sont encore appelés Contoucobés ; mais leur nom véritable est Diata. La plupart des familles qui vinrent dans le Ouli, à la suite des Oualiabés, habitent actuellement les mêmes villages et se sont presque fondues entre elles. D’autres, au contraire, et c’est le petit nombre, ont formé des villages particuliers. Voici, du reste, les noms des villages Malinkés proprement dits du Ouli avec les noms des familles qui les habitent.
_Sini_ (Oualiabés), résidence actuelle du chef du pays, est aussi appelé par les habitants Sansanto.
_Siouoro_ (Oualiabés).
_Makadian-Counda_ (Oualiabés).
_Bokari-Counda_ (village de captifs appartenant au chef du Ouli, Massa-Ouli).
_Licounda_ (Oualiabès).
_Colondine_ (Oualiabès).
_Tambacounda_ (Diata ou Contoucobès).
_Kotiaré_ (N’Dao).
_Coumbidian_ (Camara).
_Koussanar_ (Camara).
_Sané_ (Camara).
Plusieurs villages de Malinkés, proprement dits, sont actuellement en ruines et inhabités. Les habitants sont allés se fixer dans les autres villages. Ce sont :
_Fafidgi_, _Bambako_, _Kankadi_, _Niani_, _Medina_.
Les Malinkés du Ouli sont ce que nous les avons toujours vus partout : sales, puants, dégoûtants, fainéants et ivrognes. Ils n’ont qu’une pensée, qu’un but, ne rien faire et s’enivrer. Aussi, pour atteindre ce but, ne cherchent-ils qu’une chose, avoir, par tous les moyens possibles, assez de captifs pour faire cultiver leurs lougans. Je ne crois pas exagérer en disant, qu’à part les grandes familles, les autres sont plus ou moins captifs les unes les autres. Avant qu’ils soient soumis à notre autorité c’étaient des pillards de première classe. Tambacounda avait, sous ce rapport, une célèbre réputation. Le malheureux dioula qui s’y aventurait y était toujours dévalisé et souvent roué de coups. Depuis qu’ils nous obéissent, la sécurité règne dans le pays.
Les villages sont mal entretenus et tombent en ruines. Toujours, par paresse, les tatas ne sont plus que des décombres. Ils sont, du reste, devenus inutiles depuis notre occupation. Les rues des villages sont absolument dégoûtantes, et, si les chiens ne se chargeaient pas de les nettoyer, ce serait partout une véritable infection. Il y a sous ce rapport beaucoup à faire. En résumé, le Malinké est fort peu intéressant quand on l’étudie chez lui.
2o _Malinkés musulmans._ — Outre les Malinkés dont nous venons de parler, il en est d’autres que l’on désigne sous le nom de « Marabouts » parce qu’ils pratiquent la religion de l’Islam. Sont-ce bien des Malinkés convertis simplement à la religion du prophète ? nous en doutons ? Ils n’ont absolument rien du Malinké, ni les mœurs, ni les habitudes, ni même la saleté. Leurs traits sont fins et rappellent ceux du Peulh ou du Toucouleur. Ils n’ont rien du visage simiesque du Malinké. En outre, leurs villages sont plus propres, mieux entretenus et diffèrent absolument de ceux des Malinkés proprement dits. Sont-ce des Mandingues, des représentants de la race mère. Nous ne le croyons pas davantage. Nous serions plutôt portés à admettre que ce sont des métis Toucouleurs et Malinkés. Tout semblerait le prouver. Ce sont des musulmans fanatiques, comme le Toucouleur dont ils portent le costume. Ils sont fins et rusés et affectent dans leurs vêtements une grande propreté.
Nous ne faisons là, du reste, qu’une simple supposition. Ils ont des origines si diverses qu’il est bien difficile de préciser leur histoire. Ils forment, en effet, une population fort hétérogène, venue de différents pays du Soudan. D’après les renseignements que nous avons pu recueillir ce seraient des dioulas venus du Manding, du Bambouck ou d’ailleurs et qui, ayant fait fortune, se seraient fixés dans le pays, attirés par sa fertilité, et y auraient ainsi fondé les villages qu’ils habitent aujourd’hui. Voici les noms de ces villages avec indication des familles et pays d’origine :
_Nétéboulou._ (Sinatés-Niagatés) Guidioumé.
_Passamassi_ (Baio) Bambouck.
_Soutouko_ (Diabaio) Bambouck.
_Badia-Counda_ (Badia) Manding.
_Dalésilamé_ (Cammagatés) Manding.
_Limbanboulou_ (Diakankés) Diaka.
_Baro-Counda_ (Baro) Bambouck.
_Medina-Couta_ (Camara) Bambouck.
_Piraï_ (Camara) Bambouck.
_Samé_ (Camara) Bambouck.
_Kérouané_ (Baio) Bambouck.
_Soutouko-Niacoué_ (Badia) Manding.
_Biroufou_ (Dabo) Bambouck.
_Fodé-Counda_ (Sinatés-Niagatés) Guidioumé.
_Dassalam_ (Cammagatés) Manding.
Pendant la guerre contre le marabout Mahmadou-Lamine, beaucoup d’entre eux prirent parti pour lui, et, après sa défaite, ne revinrent pas dans le pays. D’autres, au contraire, s’enfuirent à son approche, et disparurent également. Il en est résulté que l’on rencontre surtout dans le Sud du Ouli quantité de villages en ruines qui même ne tarderont pas à disparaître complètement. Voici les noms des principaux de ces villages.
_Mamacoto_ _Mountogou_ _Makadian-Counda._
_Canapé_ _Boutoundi_ _Dougoutabassi._
_Morecounda_ _Soumacounda_ _Dembaboulou._
_Sabouciré_ _Kouakan_ _Fadiga-Counda._
Ces musulmans jouissent dans le Ouli d’une liberté absolue. Ils obéissent au chef Malinké, dont ils reconnaissent l’autorité qui ne se fait jamais beaucoup sentir, du reste. Ils cultivent en paix, et, entre temps, font du commerce.
Il existe aussi dans le Ouli deux villages de Diakankés. Ce sont : _Dialacoto_, le seul village de la partie Est, et _Limbanboulou_. Dialacoto, à vrai dire, vu son éloignement, ne fait partie que nominativement du Ouli. Ses affaires sont dans le Tenda, plutôt. Une partie de sa population se compose de Malinkés, proprement dits. Les Diakankés sont de fougueux musulmans. Ils vivent tranquilles dans leur village et un peu à l’écart de leurs voisins.
3o _Ouolofs._ — Ils sont désignés par les Malinkés sous le nom de Sourouaou. Venus du Saloum et du Bondou, ils ont fondé dans le Ouli plusieurs villages remarquables par les belles cultures qui les entourent. Ils sont musulmans, mais, en général, peu pratiquants. Chassés du Saloum par la guerre et du Bondou par les exactions des Almamys, ils vivent en paix dans le Ouli, nullement tracassés par les maîtres du pays. Ce sont avec les Peulhs, les grands agriculteurs de cette région. Ils n’ont que fort peu de captifs et font tout par eux-mêmes. Aussi leurs lougans sont-ils les plus beaux que nous ayons vus. Ils élèvent aussi beaucoup de bœufs, moutons et chèvres.
Leurs villages, comme ceux des Ouolofs des autres pays, sont construits en paille, tiges de mil ou bambous jointifs. Ils sont aussi sales et aussi mal entretenus que ceux des Malinkés. Je fais toutefois une exception pour Goundiourou, qui m’a paru propre et en bon état. Voici les noms des villages Ouolofs du Ouli.
_Tatoto_ _Goundiourou_ _Ahmady-Faali-Counda_
_N’Dokkar_ _Passi_ _Diaecounda_ _Diabaké._
Nous ne saurions trop les favoriser, car ce sont des gens paisibles et travailleurs, ce qui est rare dans ce pays, où la fainéantise est à l’ordre du jour.
4o _Sarracolés._ — Trois villages de Sarracolés venus du Bondou pour les mêmes motifs qui en ont fait partir les Ouolofs, s’élèvent non loin d’autres villages. Ce sont : _Goundiourou_, près des Ouolofs ; _Dalésilamé_, près d’un village Malinké musulman du même nom ; _Badiaga-Counda_, près du village Malinké qui se nomme ainsi. Musulmans, comme leurs voisins, les Sarracolés vivent en bonne intelligence avec eux et cultivent paisiblement leurs champs de mil et d’arachides. Ils ne font pas parler d’eux, ce qui est une bonne note pour un village noir ; car lorsqu’il fait parler de lui, ce ne peut être qu’en mal.
5o _Peulhs._ — Les Peulhs du Ouli sont relativement très nombreux. Ils y vivent depuis que les Malinkés s’y sont établis, et sous leur protection, qu’ils paient peut-être un peu cher, comme nous le verrons plus loin. Ils n’ont aucune religion et s’enivrent comme de véritables Malinkés. D’où sont-ils venus ? on n’en sait trop rien. Cependant voici une version qui m’a été donnée et qui pourrait bien être la bonne surtout en ce qui concerne les dernières migrations Peulhes dans le Ouli.
Lorsque le père de Moussa-Molo, le chef actuel du Fouladougou, Alpha-Molo, vint dans le pays pour en faire la conquête, son armée était presque uniquement composée de Peulhs venus de partout se joindre à lui. C’est avec eux qu’il conquit le Ghabou et en chassa les Malinkés qui se réfugièrent dans le Sandougou, le Niani, le Damentan, le Bassaré et le Coniaguié. A leur place, il installa ses Peulhs et donna au pays le nom de Fouladougou (Pays Peulh) qu’il a conservé depuis. Mais, peu après, n’ayant plus les Malinkés à piller, il pressura ses propres sujets. Alors commença vers le Niani, le Ouli et le Sandougou, cette émigration Peulhe qui n’a fait que continuer depuis que Moussa-Molo a succédé à son père et s’est livré aux mêmes rapines et aux mêmes exactions. Ce serait alors que les Peulhs de Fouladougou vinrent se fixer dans le Ouli, il y a une soixantaine d’années environ. Les Malinkés leur donnèrent l’hospitalité ; mais ils la leur font payer en les pressurant encore plus que Moussa-Molo.
Ils ont fondé dans le Ouli un grand nombre de villages de culture entourés de beaux lougans. Le Peulh est comme le Ouolof, il n’a pas ou peu de captifs et fait ses travaux lui-même. Leurs villages sont en paille, provisoires, car il aime le changement et ne construit jamais d’une façon définitive. Ils élèvent quantité de bœufs et sont une véritable richesse pour le pays. Le Peulh est aussi sale et aussi puant que le Malinké, mais il est excessivement travailleur, dans le Ouli, du moins, qualité qui manque absolument à ce dernier. Voici les noms des villages Peulhs du Ouli.
_Canapé_ _Saré n’dougo_ _Tiamoye._
_Passamassi_ _Marosouto_ _Saré-Dialloubé._
_Suo-counda_ _Koursacoto_ _Sara-Dadoa._
_Ilo-counda_ _Demou-counda_ _Collinkan._
_Gelaio-counda_ _Codiara-counda_ _Farato._
_Tabandi_ _Coumbali_ _Boro._
_Candé-counda_ _Ouro-Sara-dado_
_Situation et organisation politiques._ — La famille des Oualiabés est, avons-nous dit, la famille régnante du Ouli. Le chef porte le titre de _Massa_ et ses fils prennent le nom de _Massara_ (fils du Massa). Le sol du pays est sa propriété et les habitants ne sont, pour ainsi dire, que des usufruitiers. Avant notre arrivée, il pouvait disposer de leurs biens à sa guise, et même les chasser, s’il le voulait.
Comme on le voit, c’était l’absolutisme dans toute l’acception du mot. Aujourd’hui, il n’en est pas ainsi. Malgré cette apparence de pouvoir, disons de suite que l’autorité du Massa est absolument nulle et que l’on ne trouverait pas dans tout le Ouli un seul captif qui lui obéisse.
L’ordre de succession se fait par ligne collatérale. Aussi les Massas sont-ils des vieillards abrutis, ivrognes et sans énergie. On comprend ce que doit être l’autorité entre pareilles mains. Les fils, les frères, les cousins, etc., etc., du chef en profitent pour commettre mille et mille exactions qu’ils savent parfaitement devoir rester impunies. En réalité, l’autorité du Massa se borne simplement à juger les affaires entre particuliers et entre villages. C’est un juge plutôt qu’un chef véritable. Mais il ne juge pas en dernier ressort, au dessus de lui se trouve le commandant du cercle et le gouverneur.
Chaque village s’administre lui-même et comme bon lui semble. Le chef est maître dans son village. Il n’existe aucun impôt et le Massa n’en peut exiger aucun. Il n’y a que les Peulhs qui soient absolument surchargés de redevances, non par le chef, mais par les membres de sa famille. Bœufs, mil, arachides, chaque jour on leur demande quelque chose, et de telle façon qu’on leur fait comprendre qu’on le prendra, s’ils ne le donnent pas. Je me suis toujours demandé pourquoi les habitants des pays Malinkés regardaient les Peulhs qui habitaient leur territoire comme de véritables serfs taillables et corvéables à merci. Ce sont pourtant des hommes libres. Je n’ai jamais mieux compris la situation faite aux Peulhs dans les pays où ils viennent demander l’hospitalité, qu’un jour, où Sandia, l’intelligent chef de Nétéboulou, me faisant ses doléances sur sa pauvreté (notez qu’il possède environ 150 captifs, ce qui est dans le pays une fortune énorme), me dit, entre autres choses qu’il n’avait pas : « Je n’ai pas ceci, je n’ai pas cela, _je n’ai pas de Peulhs_ ». Il paraîtrait, d’après les renseignements que j’ai pris, que c’est un fait acquis. Le Peulh est l’homme du chef sur le territoire duquel il habite, et, comme tel, il peut être pressuré à gogo. Actuellement, les choses en étaient arrivés à un tel point dans le Ouli que les Peulhs étaient décidés à émigrer dans le Fouladougou, si nous n’améliorions pas leur situation. Il fallut que Monsieur le commandant du cercle de Bakel s’y rendit pour arranger sur les lieux les affaires. Il réussit à leur donner une organisation qui fut acceptée par les intéressés des deux partis.
Il n’en est pas de même pour les Ouolofs, les Marabouts Malinkés et des Sarracolés. Ils marchent absolument sur le même pied que les Malinkés du pays et y jouissent des mêmes droits et des mêmes privilèges.
_Rapports du Ouli avec les autorités Françaises._ — Ce n’est que depuis 1886, après la colonne de Dianna, que le Ouli s’est placé sous notre protectorat, et a conclu avec le colonel Galliéni, alors commandant supérieur du Soudan Français, le traité par lequel il reconnaît notre autorité : jusqu’à l’année dernière, il relevait du commandant du cercle de Bakel aux points de vue administratif, politique et judiciaire. Actuellement, depuis les nouvelles dispositions qui ont distrait du Soudan Français tous les pays situés à l’Ouest de la Falémé, sauf Bakel et son territoire, pour les placer sous l’autorité du Gouverneur du Sénégal, le Ouli fait partie de cette colonie, et j’ai appris depuis peu qu’un administrateur colonial devait être placé dans cette région afin d’y faire sentir plus efficacement l’action du pouvoir central. Cette mesure aura surtout pour effet d’augmenter considérablement notre influence dans ce pays qui, vu son éloignement, y échappait un peu. Jusqu’à ce jour, notre intervention dans ses affaires a eu un réel résultat. Cela a été d’en faire disparaître le brigandage et la chasse aux captifs qui y étaient fort en honneur. Mais notre rôle ne doit pas se borner là seulement et nous avons plus encore à y faire.
_Conclusions._ — Nous avons vu que le Ouli était un pays pauvre dans certaines de ses parties, mais riche et fertile dans d’autres, notamment dans le Sud. Il suffirait de peu d’efforts pour en faire un pays bien plus productif qu’il n’est. Pour cela il faudrait rendre aux Massas leur autorité et, pour cela, établir un impôt régulier qui leur serait payé par tout le pays, le dixième de la récolte, comme cela existe dans bien d’autres pays Noirs, leur faire comprendre en même temps qu’ils dépendent de nous entièrement et qu’ils ne sont rien que par nous. En second lieu, faire aux Peulhs une situation plus sortable, les y attirer le plus possible. Il faudrait y créer un courant commercial, soit vers Bakel, soit vers la Gambie, en favorisant la création d’escales sur les bords de ce fleuve. Enfin, il serait bon que chaque année, le commandant du cercle ou tout autre fonctionnaire délégué du gouverneur et muni des pouvoirs nécessaires, le visite en détail afin d’y régler les affaires en suspens. Nous sommes persuadés que ces quelques mesures sagement et prudemment mises en pratique auraient des résultats immédiats et donneraient au pays une prospérité inconnue jusqu’à ce jour.
* * * * *