CHAPITRE IV
Départ de Toubacouta. — Beaux lougans de mil. — Le _Caïl-cédrat_. — Arrivée à Dalésilamé. — Village Sarracolé et village Malinké Musulman. — Rencontre d’un dioula. — De l’hospitalité chez les Indigènes. — Souma-Counda. — De Souma-Counda à Missira. — Cordiale réception. — Guimmé-Mahmady, chef du Sandougou. — Séjour à Missira. — Visite des chefs des villages du Sandougou. — Beurre, lait, kolas en abondance. — Violente tornade. — Départ de Missira. — Vastes champs d’arachides. — Pioche spéciale pour les arracher. — Le Diabéré. — Diakaba. — Nombreux papayers. — Sidigui-Counda. — Saré-fodé. — Saré-Demba-Ouali. — Son chef Demba. — Visite du frère de Maka-Cissé, chef du Sandougou occidental. — Cordiale réception des Peulhs. — Puces et punaises. — Départ de Saré-Demba-Ouali. — Le village Ouolof de Tabandi. — Arrivée au village Toucouleur Torodo de Oualia. — Ousman-Celli, son chef. — Belle réception. — Belle case. — Excursion au Sandougou. — Saré-Demboubé. — Le Sandougou frontière du Niani et du Sandougou. — Le gué de Oualia. — Description de la route de Toubacouta au Sandougou. — Le Baobab. — Le _Kinkélibah_. — Violent accès de fièvre.
A cinq heures quarante minutes du matin, nous quittons Toubacouta. La pluie qui est tombée à torrents pendant toute la nuit a détrempé le chemin. Aussi est-il devenu excessivement glissant et n’avançons-nous qu’avec mille précautions. De plus, la brousse est excessivement haute et nous fouette à chaque instant le visage. En peu de temps les gouttes d’eau dont elle est couverte nous ont complètement inondés. Heureusement les nuages se sont dissipés au lever du jour et le soleil qui va paraître ne tardera pas à nous sécher.
L’envoyé de Guimmé-Mahmady, le chef du Sandougou, chevauche en tête de la caravane et nous montre le chemin. Aussi marchons-nous sans hésitation aucune. La route ne présente, du reste, aucune difficulté. Elle se déroule au milieu de vastes et beaux lougans de mil, bien cultivés.
Cette région est certes une des plus fertiles que j’aie visitées au Soudan. Toutes les plantes qui servent à l’alimentation des indigènes y croissent d’une façon remarquable. Le mil, entre autres, y donne un rendement considérable et bien supérieur à celui des mils des autres régions. Les variétés qui sont cultivées là ne sont pourtant pas différentes de celles des pays voisins. Le sol est plus riche et les cultivateurs plus soigneux et plus travailleurs, et voilà tout.
Depuis mon départ de Kayes, je n’avais vu, par-ci par-là, que quelques rares échantillons de _Caïl-cédrat_, ce beau végétal, si commun et si précieux dans certaines régions du Soudan Français. C’est là que je commençai à le retrouver en notable quantité et que j’en vis des spécimens vraiment remarquables.
Le _Caïl-cédrat_ est un bel arbre qui atteint des proportions fort remarquables. Les indigènes du Soudan le désignent presque partout sous le nom de « Diala ». C’est le _Khaya Senegalensis_ G. et Per. de la famille des _Cédrélacées_. Sa tige, droite, prend parfois de telles dimensions qu’on y peut creuser des pirogues de toutes pièces. Je me souviens avoir franchi la Gambie à Sillacounda (Niocolo) dans une embarcation de ce genre, qui n’avait pas moins de quatre mètres de longueur sur cinquante centimètres de largeur et trente-cinq de profondeur. Elle avait été creusée dans une seule bille de Caïl-cédrat, ce qui permet de supposer que l’arbre qui l’avait fournie devait être énorme.
Son écorce est large, cintrée, fendillée légèrement, rougeâtre et couverte d’un épiderme presque lisse et d’un gris blanchâtre. Sa cassure est grenue en dehors, puis un peu lamelleuse et formée en dedans par une série simple de fibres ligneuses aplaties et agglutinées. Elle est dure, cassante, fort lourde, amère et légèrement odorante. Si on y pratique une incision intéressant toute son épaisseur, il s’écoule par la blessure un liquide rougeâtre qui se coagule à l’air libre en une petite masse résineuse de couleur brune très foncée. Si, enfin, on fait brûler des morceaux de ce bois, la fumée qu’ils donnent exhale une odeur douce et caractéristique. Aussi est-il impossible de s’en servir pour faire cuire des aliments grillés ou rôtis, car ils s’en imprègnent tellement qu’ils sont, de ce fait, absolument exécrables à manger. Les cendres que l’on obtient en faisant brûler le _Caïl-cédrat_ à l’air libre renferment une grande quantité de nitrate de potasse, et sont d’une blancheur immaculée. C’est, du reste, à la présence de ce sel, je crois, qu’il faut attribuer la propriété toute particulière que possède ce végétal de brûler rapidement, même lorsqu’il est vert. Je me souviens, étant à Koundou, avoir ainsi enflammé une planche de _Caïl-cédrat_, rien qu’en y posant mon cigare allumé. En quelques minutes, cinq centimètres carrés se consumèrent de ce fait.
Le bois est rouge foncé et rappelle celui de l’acajou par sa couleur et sa texture. C’est pourquoi ce végétal a été souvent appelé l’ « _Acajou du Sénégal_ ». Il est dur et très cassant, même lorsqu’il est vert. Malgré cela, on en fait à Saint-Louis et au Soudan de beaux meubles et, en France, il pourrait servir pour les travaux d’ébénisterie les plus délicats.
Les feuilles composées sont d’un beau vert foncé et persistent toute l’année. La floraison a lieu de la fin d’avril à la fin de mai ou au commencement de juin. Les fleurs sont d’un blanc légèrement jaunâtre. — Calice à préfloraison imbriquée. — Etamines définies, régulières. — Styles soudés. — Fruit rond adhérent fortement au pédoncule, ne tombant pas à maturité. — Loges pluriovulées. — Graines ailées. — Embryon inclus dans le périsperme qu’il égale presque.
Les indigènes utilisent le _Caïl-cédrat_ pour la construction de leurs cases et de leurs pirogues, et pour la fabrication de certains ustensiles de ménage, tabourets, pilons et mortiers à couscouss. Mais c’est surtout comme médicament qu’il est le plus souvent employé. On s’en sert surtout contre la fièvre intermittente, la blennorrhagie, les diarrhées rebelles, et comme topiques pour panser certaines plaies de mauvaise nature.
La même préparation plus ou moins concentrée sert contre les fièvres intermittentes, la blennorrhagie et les diarrhées rebelles. On prend environ trente à cinquante grammes d’écorce fraîche que l’on fait bouillir dans un litre d’eau jusqu’à ce que la liqueur soit réduite d’un tiers à peu près. On y ajoute environ dix ou 15 grammes de sel et on se l’administre en deux fois dans la journée. Cette liqueur est excessivement amère et nous l’avons vu réussir assez fréquemment, sur des noirs particulièrement. Dans les cas de blennorrhagie, on emploie de préférence la macération et je pourrais citer le nom d’un jeune métis de Saint-Louis qui s’en est très bien trouvé. L’action fébrifuge de l’écorce de _Caïl-cédrat_ serait due à une matière colorante rouge qui y est très abondante et à un principe neutre, amer, qui a été isolé par Caventou, et auquel il a donné le nom de _Caïl-cédrin_. Quoiqu’il en soit, l’action de ce principe comme fébrifuge est bien inférieure à celle du sulfate de quinine.
En ce qui concerne le traitement des plaies de mauvaise nature, je crois devoir laisser ici la parole à mon excellent ami, le capitaine Binger, qui s’en est servi avec succès. Voici ce que dit, à ce sujet, le célèbre explorateur sur son mode d’emploi : « On fait cuire un morceau d’écorce du poids de un kilogramme environ dans deux litres d’eau et on laisse réduire à un litre. Cette préparation sert à laver et à nettoyer la plaie. Un autre morceau d’écorce fraîchement coupé est pilé dans un mortier à mil jusqu’à ce qu’on obtienne un morceau de pâte. Cette pâte est séchée au soleil, les gros résidus sont enlevés et la poudre qui reste est employée à saupoudrer la plaie après chaque lavage. La croûte qui ne tarde pas à se former est enlevée tous les jours jusqu’à ce que toute trace de suppuration ait disparu et que la plaie ait l’aspect sanguinolent. On cesse ensuite les lavages et l’on se contente de saupoudrer les parties non recouvertes de croûte. J’ai vu ce remède réussir sur un de nos mulets qui avait une plaie au côté. » Pour nous, nous l’avons vu également employer avec succès par un indigène de Koundou qui avait à la face externe de la jambe gauche une plaie qui suppurait depuis longtemps et qui lui était survenue à la suite de plusieurs furoncles mal soignés et de mauvaise nature. Nous ne saurions trop recommander ce remède à ceux qui se trouveraient dans le cas de l’expérimenter et d’en déterminer exactement les propriétés curatives.
Après une heure de marche nous arrivons à Dalésilamé, où nous faisons la halte sur la place principale du village, sous un magnifique ficus.
_Dalésilamé._ — Dalésilamé est un village d’environ 650 habitants. Sa population est formée à parties égales de Malinkés Musulmans et de Sarracolés. Il y a, à proprement parler, deux villages et deux chefs, un village et un chef Malinkés, un village et un chef Sarracolés. Les uns et les autres sont des Musulmans fanatiques. Les Sarracolés de Dalésilamé habitaient autrefois de l’autre côté de la Gambie, sur la rive gauche, dans le pays de Ghabou. Pillés et pressurés sans cesse par les Peulhs du Fouladougou, ils passèrent le fleuve et vinrent se fixer à Dalésilamé. On sera peut-être étonné de voir les Sarracolés si loin de leur pays d’origine ; mais on s’expliquera aisément ce fait, quand on saura qu’ils habitaient autrefois le Guidioumé près Nioro et qu’ils ont fui à l’approche d’El Hadj Oumar. Le Sarracolé est d’humeur très vagabonde, on comprendra dès lors qu’il ait pu venir jusqu’à la Gambie en fuyant devant l’envahisseur. Ceux de Dalésilamé appartiennent à la famille des Diawaras.
Les deux villages sont séparés par une large rue d’environ deux cents mètres de longueur sur six de largeur. Les Malinkés sont à l’Ouest et les Sarracolés à l’Est. Ni l’un ni l’autre ne sont fortifiés. Pas de tata, pas de sagné. Chaque habitation particulière est entourée d’une palissade (tapade) construite avec des tiges de mil et de bambous jointives et haute d’environ deux mètres à deux mètres cinquante centimètres. A cette époque de l’année, les toits des cases disparaissent complètement sous les cucurbitacées de toutes sortes. Ce qui donne au village un aspect vert sombre excessivement curieux. Il se confond absolument avec la campagne environnante, et, seule la fumée qui sort du toit en décèle au loin la présence. — A peine avions-nous mis pied à terre que les chefs vinrent me saluer et m’offrir un peu de lait pour me désaltérer. Sandia, qui y compte beaucoup d’amis, est l’objet d’une véritable ovation, car il leur a maintes fois rendu de réels services et son bon sens y est fort apprécié.
Je rencontrai dans ce village un dioula (marchand ambulant) qui y était arrivé depuis trois mois environ et qui y avait été surpris par l’hivernage. Ne pouvant continuer sa route vers le Sud, il y attendait le retour de la belle saison, et s’y était installé pour un long séjour. Une case lui avait été donnée et le village pourvoyait à sa nourriture de chaque jour et à celle de son petit âne. Ces exemples de généreuse hospitalité ne sont pas rares au Soudan. Dans chaque village, le voyageur est assuré, quelle que soit la race à laquelle il appartienne et celle de ses hôtes, de trouver une case pour s’abriter, une natte pour se reposer et du couscouss pour calmer sa faim. Pendant le long séjour que j’ai fait dans ces régions, il n’y a guère que chez les Coniaguiés que j’ai vu le voyageur négligé et que j’ai vu refuser quelques poignées de mil ou d’arachides. Cette peuplade, du reste, de même que sa congénère, les Bassarés, a, sous ce rapport, une triste réputation.
Nous quittons Dalésilamé après nous y être reposés pendant un quart d’heure environ et nous nous remettons en route après avoir remercié les chefs de leur bonne réception et leur avoir serré la main. C’est toujours au milieu des champs de mil que nous chevauchons et nous ne quittons ceux de Dalésilamé que pour entrer dans ceux de Souma-Counda, village distant du premier de trois kilomètres sept cents mètres, et auquel nous arrivons après quarante-cinq minutes de marche. Nous le traversons sans nous y arrêter.
_Souma-Counda._ — Souma-Counda est un village Peulh d’environ trois cents habitants. Il est littéralement enfoui au milieu de ses lougans qui sont immenses. Ses cases sont en paille. Quand nous y passons presque tous les habitants sont absents. Tout le monde est occupé aux travaux des champs.
A peine sommes-nous sortis des lougans du village que nous tombons en pleine brousse et que nous traversons une véritable forêt vierge de bambous, à travers lesquels nous avançons lentement et difficilement. Nous en sortons un instant pour traverser des champs de mil qui appartiennent à Missira et au milieu desquels s’élève un petit village de culture de deux ou trois cases. Enfin, une demi-heure après, nous entrons dans ceux de Missira. Ils sont immenses et ont plusieurs kilomètres d’étendue. Il est neuf heures et demie quand nous arrivons à Missira, que, de loin, nous ne voyons nullement, car les toits des cases disparaissent littéralement sous les cucurbitacées de toutes espèces.
_Missira._ — Missira est un gros village de neuf cents habitants environ. Sa population est uniquement formée de Malinkés musulmans. C’est la capitale du Sandougou oriental et la résidence de Guimmé-Mahmady, son chef. Le village est relativement propre et bien entretenu. On n’y voit que peu de ruines et ses rues sont assez bien alignées. La place principale est très vaste et on n’y voit pas les tas d’ordures que l’on trouve généralement dans la plupart des villages Malinkés. Au milieu s’élève un superbe _N’taba_, le plus beau de tous ceux que j’aie jamais vus. Il y en a plusieurs dans le village, et je me souviens qu’il y en avait un fort beau également en face de la case où j’étais logé. — Les cases du village sont construites à la mode Malinkée et chaque habitation, séparée de ses voisines par une palissade en tiges de mil et de maïs, forme une propriété absolument bien délimitée. — Missira ne possède pas de tata ; un simple sagné peu important l’entoure, mais ne saurait constituer un moyen sérieux de défense. Les habitants, musulmans assez tièdes, sont de paisibles agriculteurs qui cultivent en paix leurs vastes lougans et élèvent leurs bœufs, chèvres et moutons. Ce village est très dévoué à la cause française. Situé à cinq kilomètres de la Gambie, il est compris dans la zone que, par le traité du 10 août 1889, nous avons cédée à l’Angleterre. J’ai appris depuis quelque temps que, ne voulant pas devenir Anglais, il avait émigré en masse sur le territoire français, abandonnant ainsi sans hésiter des terrains d’une fertilité remarquable, pour venir se fixer dans une région moins favorisée. Il en a, du reste, été de même pour beaucoup d’autres villages du Sandougou, qui suivirent l’exemple de Missira et vinrent s’établir en pays français pour ne pas avoir à recevoir le mot d’ordre de Mac-Carthy.
On comprendra aisément, d’après ce que je viens de dire, que la réception qui me fut faite à Missira ait été des plus cordiales. Guimmé-Mahmady, le chef, vint à cheval à ma rencontre et me conduisit lui-même à la case qui m’avait été préparée. Je fus logé d’une façon confortable pour le pays, et mes hommes eux-mêmes n’eurent qu’à se louer de l’accueil qui leur fut fait. Un bœuf fut immolé à notre intention et l’on comprendra toute l’importance de ce fait quand on saura combien l’indigène aime ses bestiaux et qu’il faut une circonstance grave (mariage, circoncision, visite d’un chef, etc., etc.) pour qu’il consente à ce sacrifice. Nos chevaux eux-mêmes eurent leur part du festin, et se régalèrent de paille d’arachides et de mil.
Dès que j’eus terminé mon installation et procédé à une toilette indispensable après une longue étape, je reçus la visite de Guimmé-Mahmady, de sa famille et de ses notables. Mon hôte (Diatigué) les accompagnait. C’était le griot favori du chef, brave homme dans toute l’acception du mot et qui, durant les deux jours que je passai chez lui, fit toujours preuve de la plus grande obligeance et me manifesta le plus grand respect et la plus sincère amabilité. Aussi fus-je heureux en le quittant de lui offrir un beau cadeau pour le dédommager de tout l’embarras que je lui avais causé, cadeau auquel il fut très sensible.
Après les salutations d’usage, Guimmé-Mahmady me présenta toutes les personnes qui l’accompagnaient et me demanda de rester un jour de plus, afin que je puisse voir les chefs de ses village auxquels il avait annoncé mon arrivée et qui devaient venir me saluer. Je ne pouvais faire autrement qu’accéder à son désir et lui promis de ne le quitter que le surlendemain matin. Ce chef du Sandougou est loin de ressembler aux autres chefs que j’avais vus depuis longtemps. Il est jeune, intelligent, actif et fort tolérant pour un musulman. Aussi, aucun de ses administrés ne vint-il jamais se plaindre à moi, ce qui m’était arrivé dans tous les autres pays que j’avais visités. Tout le monde vit chez lui sur le même pied d’égalité, et, chose rare au Soudan, il sait bien se faire obéir. Pendant la guerre du marabout il prit parti pour nous, et comme nous le verrons plus loin, c’est à nous qu’il dut de reconquérir son autorité. Je fus heureux de constater qu’il nous en avait gardé une profonde reconnaissance. Ce fait mérite d’être signalé, car ce sentiment est rare chez les noirs et ceux qui en font preuve sont loin d’être nombreux.
La journée se passa sans autre incident à noter que les nombreuses visites que je reçus dès que j’eus terminé mon travail de chaque jour, rédigé mes notes et mon journal de marche et dessiné l’itinéraire parcouru le matin.
La température, qui avait été supportable la journée, devint le soir insupportable. Le ciel se couvrit d’épais nuages, mais malgré cela, il ne tomba pas une seule goutte d’eau. Aussi la nuit fut-elle excessivement pénible. Dévoré par les moustiques, je dormis mal et ce ne fut qu’au jour que je pus enfin goûter quelques heures d’un sommeil réparateur.
Le défilé des chefs commença dès le matin et dura toute la journée. Je les reçus tous du mieux que je pus. Chacun m’apportait un petit cadeau, celui-ci du beurre, celui-là du lait, les autres des _kolas_, preuve de tout leur respect. Aussi, quand tous furent partis, me trouvai-je fort riche et l’heureux possesseur de nombreuses bouteilles de beurre et de plusieurs centaines de beaux _kolas_. Ces derniers surtout nous firent à nos hommes et à moi le plus grand plaisir, car depuis longtemps nous étions privés de cette précieuse graine et plus que jamais, vu l’extrême délabrement de ma santé, j’en avais besoin pour pouvoir supporter les fatigues qui m’attendaient.
Dans la soirée de ce second jour, au moment où allait commencer le tam-tam organisé en mon honneur, éclata une violente tornade. Vent violent, éclairs, tonnerre, pluie torrentielle, rien ne manqua. La température baissa rapidement et je pus jusqu’au lendemain matin dormir profondément. J’en avais bien besoin, car j’étais littéralement exténué.
_1er novembre 1891._ — Le premier novembre 1891, je me levai frais et dispos au point du jour, et les préparatifs de départ rapidement faits, je me mis en route pour Saré-Demba-Ouali, village Peulh distant de 16 kilomètres environ de Missira, et où j’avais décidé de faire étape, désirant voir de près ce que les Peulhs étaient chez eux. Guimmé-Mahmady ne voulut pas me laisser partir seul ainsi. Il avait bien avant l’heure du départ fait seller son cheval et chausser ses grandes guêtres en peau de panthère. Il me demanda de m’accompagner jusqu’au village de Saré-Fodé, où il avait affaire. Je fus, on n’en doute pas, enchanté de l’avoir pour compagnon, et après avoir de nouveau remercié mes hôtes, je quittai Missara, avec la satisfaction d’y avoir constaté combien était grande l’influence de la France dans ces régions et combien était sincère l’attachement que nous ont voué les populations qui les habitent.
Missira est entouré de vastes champs d’arachides. Le terrain, qui est presque uniquement formé de latérite, est des plus propres à la culture de cette plante. Aussi cette graine y est-elle très abondante et y constitue-t-elle une véritable richesse pour les habitants.
_L’arachide._ — L’arachide (arachis hypogæa) est une légumineuse cæsalpinée. Elle est cultivée dans toute notre colonie du Sénégal et au Soudan Français. Celles de Gambie sont particulièrement recherchées et jouissent dans le commerce d’une faveur bien méritée. C’est une plante herbacée, radicante, annuelle, à tige et rameaux cylindriques, pubescents : feuilles engaînantes, composées de deux paires de folioles, inflorescence axillaire, en cyme unipare, biflore : fleurs hermaphrodites, parfois polygames, subsessiles ; calice gamosépale à 5 divisions et à préfloraison quinconciale ; corolle gamopétale, papilionacée ; 10 étamines monadelphes, l’antérieure stérile ; ovaire supère, 3-4 sperme ; style long, pubescent à l’extrémité ; pas de stigmate ; ovules anatropes, ascendants, fruit sec indéhiscent, testacé, porté à l’extrémité d’un long pédoncule porté à l’aisselle des feuilles ; embryon homotrope, à radicule infère ; cotylédons huileux.
Après la fécondation, le pédoncule floral s’allonge vers le sol et y fait pénétrer l’ovaire qui s’enfonce jusqu’à une profondeur de 5 à 8 centimètres, grossit et se transforme en une gousse un peu étranglée en son milieu ; cette gousse est longue de 25 à 30 millimètres, épaisse de 9 à 14 millimètres : Elle est composée d’une coque blanche, mince, réticulée, contenant 1-4 semences rouge vineux au dehors, blanches au dedans et d’un goût rappelant assez celui de la noisette.
Ces graines donnent une huile d’excellente qualité qui peut remplacer dans tous ses usages et sans inconvénient l’huile d’olives.
Depuis que le commerce des arachides a pris une extension considérable et telle que l’on peut dire qu’il est le plus important de la côte d’Afrique, les indigènes cultivent cette plante avec beaucoup plus de soin et sur une plus grande échelle. La production en augmente chaque année et elle serait bien plus considérable encore si les procédés de culture n’étaient pas aussi primitifs.
L’arachide est une plante excessivement épuisante. Pour la cultiver, les indigènes fertilisent le sol en brûlant simplement les mauvaises herbes qu’ils ont d’abord coupées et laissées sécher sur place ; les femmes et les enfants bêchent alors légèrement le terrain, sèment les graines et les recouvrent de terre. Les semis se font de la fin de juin au commencement d’août, et la récolte a lieu trois ou quatre mois après. Quand les gousses sont mûres, on arrache les pieds d’arachides qu’on laisse sécher au soleil, puis on sépare les gousses des feuilles et des tiges.
Dans la plupart des régions du Sénégal, où est cultivée l’arachide, on l’arrache à la main. Ce procédé a le grand désavantage d’occasionner une perte de graines considérable. Elles se détachent, en effet, à la traction, et restent dans la terre. J’ai vu employer dans le Sandougou, à Missira, pour la première fois, un moyen qui remédie à cet inconvénient et que je tiens à signaler ici. Les habitants de ce pays se servent pour cela d’une pioche spéciale et qui ne sert qu’à cet usage. La figure A en représente la coupe verticale et la figure B la représente en entier. Les indigènes la nomment comme les autres pioches dont ils se servent : « Daba ». Elle se compose essentiéllement : d’un manche en bois résistant _a_, et d’une pioche proprement dite, _b_. Ces deux parties sont unies entre elles par des liens solides comme le représente la partie _c_ de la figure B, de telle façon que le manche forme avec la pioche un angle de 35 degrés au plus. La pioche est également en bois très dur et son extrémité _d_ est garnie d’une armature de fer pour lui permettre de s’engager plus facilement dans le sol. Le travailleur saisit à deux mains le manche _a_ et de gauche à droite ou de droite à gauche, selon ses dispositions, engage profondément la pioche _b_ sous le pied d’arachide qu’il veut enlever. Comme cette pioche est très large, 0,15 centimètres environ, il lui suffit de la faire basculer pour arracher la plante entière. Cet instrument qui, au premier abord, ne semble pas très pratique, est cependant manœuvré avec grande adresse et rapidité par les indigènes. J’ai pu, grâce à la générosité de Guimmé-Mahmady, en rapporter un en France. Il est actuellement au musée colonial, à Marseille. Le prix de cette pioche est d’environ six francs dans le pays et il n’y a guère que les forgerons du Sandougou qui la sachent confectionner.
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Les Noirs utilisent l’arachide en maintes circonstances et de toutes façons. La graine constitue pour eux un aliment de premier ordre, soit fraîche, soit sèche, soit crue, soit torréfiée. Ils en extraient l’huile qui sert à leur cuisine. Nous avons eu souvent recours à leur industrie pour en avoir et nous n’avons pas eu à nous en plaindre. Cette huile leur sert également à fabriquer avec les cendres de certains végétaux un savon dont nous nous sommes souvent servi et qui nous a été souvent très utile. L’arachide pilée ou écrasée entre deux pierres leur sert de condiment pour la plupart des sauces avec lesquelles ils assaisonnent leur couscouss. Ils font également des cataplasmes d’arachides en certaines circonstances et se frictionnent avec son huile dans les cas de douleurs rhumatismales. Enfin la poudre qu’ils obtiennent en les écrasant après les avoir fait brûler leur sert pour se tatouer les gencives et la lèvre inférieure. — Les feuilles vertes sont employées pour les sauces et en cataplasmes ; après la récolte, ils les font sécher avec leurs tiges et cela constitue une paille qui est à juste titre considérée comme le meilleur fourrage du Soudan. Les animaux qui en font usage engraissent rapidement et le lait des vaches qui en mangent est plus savoureux et plus riche en principes nutritifs que celui de celles qui n’en consomment pas.
Le commerce des arachides commence à prendre dans le Sandougou une réelle importance. La Compagnie française de la côte occidentale d’Afrique y en achète, chaque année, de notables quantités qu’elle transporte à Mac-Carthy, où elle les charge sur ses vapeurs. Il ne fera que croître, surtout si on peut arriver à améliorer les moyens de transport et à lui créer des débouchés sur le fleuve.
Peu après avoir quitté Missira, nous apercevons sur notre gauche un beau champ de diabérés. Cette plante, très commune dans ces régions, le Tenda, le sud du Bambouck, le Niani, etc., etc., et en général, dans les contrées les plus méridionales de notre colonie Soudanienne, mérite que nous en fassions une description détaillée.
_Le Diabéré._ — Les Bambaras et les Sarracolés la nomment _Diabéré_, les Malinkés _Diabéro_ et les Peulhs _Oussoudié_. C’est une superbe Aroïdée du genre Arum. Elle croît, de préférence, dans les endroits humides et à l’abri des rayons du soleil. Elle aime une terre riche en humus. C’est pourquoi les lougans de Diabérés sont toujours situés à l’ombre des grands arbres, où la terre est plus fraîche, à l’abri du soleil, et plus riche en humus, du fait même du terreau que forment les feuilles en y pourrissant. C’est une plante vivace dont la tige souterraine est constituée par un tubercule. Feuilles longuement pétiolées et pouvant atteindre jusqu’à deux mètres de hauteur, fortement engaînantes à la base, peltées et dont le limbe atteint parfois des dimensions énormes. Elles présentent une échancrure assez profonde à leur partie inférieure, échancrure qui s’avance jusqu’à quelques centimètres de l’épanouissement du pétiole. Celui-ci s’épanouit en trois nervures principales plus volumineuses que les autres et facilement reconnaissables, car elles sont très apparentes. De ces trois nervures partent les nervures secondaires fortement accentuées aussi.
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La figure ci-contre peut donner une idée de cette disposition toute particulière. Ces feuilles sont très épaisses. Les trois nervures principales ne font jamais défaut. Les nervures secondaires sont en nombre variable suivant l’âge du végétal et surtout les dimensions des feuilles. Les nervures secondaires émettent elles-mêmes un grand nombre de filaments fort apparents et qui sillonnent le parenchyme de la feuille en venant aboutir presque en droite ligne aux bords. La face supérieure a une couleur verte foncée très prononcée. Elle est légèrement veloutée. La couleur de la face inférieure est verte très pâle. Elle est aussi légèrement veloutée. Enfin le pétiole d’un brun verdâtre à la base est d’un vert tendre à son sommet.
Les fleurs sont unisexuées, réunies sur un même spadice, les femelles à la base, les mâles au-dessus, non périanthées. Elles sont enveloppées dans une spathe peu ouverte, roulée en cornet et de couleur blanche légèrement jaunâtre. Le fruit est une baie globuleuse uniloculaire renfermant de deux à huit graines. Je dédie cette plante nouvelle à M. le professeur Heckel en la nommant _Arum Heckeli_.
[Illustration : _Arum Heckeli_ Rançon.
Diabéré : Aroïdée comestible du genre Arum (feuille d’après nature).
(Dessin de A. M. Marrot).]
La racine est un tubercule de la grosseur du poing environ, d’un brun noirâtre et ayant un peu la forme d’un oignon légèrement allongé. Sur ce tubercule viennent, quand la plante arrive à maturité, douze ou quinze turions environ dont les plus volumineux atteignent tout au plus la grosseur d’un œuf. C’est la partie comestible, et qui sert à la reproduction. Leur forme est celle du tubercule auquel ils adhèrent fortement. Leur couleur est aussi la même. La chair de ces turions est blanche, fortement aqueuse et compacte, elle rappelle celle de la pomme de terre ou plutôt de la patate. Leur odeur est légèrement vireuse.
Les semis de _diabéré_ se font en juin et en juillet. Il suffit pour cela de placer les turions dans un trou creusé dans la terre à une profondeur d’environ dix à quinze centimètres. La récolte se fait en décembre. Vers la fin d’octobre ou au commencement de novembre, les habitants du Sandougou ont l’habitude de couper les feuilles à une hauteur de dix centimètres du sol environ pour faire grossir davantage les turions.
Le _diabéré_ est un légume qui n’est pas à dédaigner même pour le palais délicat des Européens. Bouilli ou frit à la poële, il constitue un aliment d’un goût agréable. Je me souviens en avoir mangé avec plaisir en ragoût avec du mouton. Les indigènes le préfèrent bouilli et dans certaines régions, le Diaka, le Sandougou, le Tenda par exemple, ils en font une grande consommation. Dans ces derniers pays surtout on en consomme beaucoup, et les indigènes des pays voisins attribuent à l’abus qu’ils en font la maladie de peau et les nombreux goîtres dont sont atteints les habitants du Tenda. Nous y reviendrons plus longuement plus loin quand nous parlerons de ce pays.
A sept heures quinze minutes, nous traversons sans nous y arrêter le village de Diakaba. Le soleil commence à devenir brûlant, et la température chaude et humide est absolument intolérable.
_Diakaba._ — Diakaba est un village d’environ 600 habitants. Sa population est uniquement formée de Malinkés musulmans. Il est littéralement couvert de verdure et à part une grande quantité de papayers[14] il ne présente rien de particulier à signaler. Ce végétal croît là en pleine terre et n’a pas besoin de soins spéciaux. On le rencontre dans presque tous les villages du Sandougou. Son fruit, que tout le monde connaît, est savoureux et délicat et l’un des meilleurs desserts que l’on puisse rencontrer dans les pays chauds.
A un kilomètre et demi environ de Diakaba, nous traversons un assez gros village Peulh, Sidigui-Counda, qui disparaît littéralement dans une épaisse forêt de mil et de maïs.
_Sidigui-Counda._ — Sidigui-Counda est un village de 400 habitants environ. Il est habité par des Peulhs récemment émigrés du Fouladougou. Ils se livrent là paisiblement à l’élevage et à la culture de leurs champs. Il est construit en paille et argile comme tous les villages Peulhs, du reste. Chaque chef de case a ses cases séparées de celles des autres et les intervalles sont semés de mil, arachides, tabac, oseille, etc., etc.
A quatre kilomètres de Sidigui-Counda nous arrivons au village de Saré-Fodé, où Guimmé-Mahmady me quitte en me souhaitant un bon voyage.
_Saré-Fodé._ — C’est un petit village Peulh de 350 habitants environ. Nous y faisons la halte et y prenons quelques minutes de repos sous un petit appentis que recouvrent de belles Cucurbitacées. La population en est uniquement formée de Peulhs. A peine avions-nous mis pied à terre que le chef vint me saluer et m’apporta pour me rafraîchir plusieurs calebasses d’un bon lait fraîchement tiré dont nous nous régalâmes mes hommes et moi. Nous nous remîmes en route par une chaleur torride.
A peu de distance nous traversons le petit village Peulh de _Saré-Bourandio_, le dernier du Sandougou oriental et, six kilomètres plus loin, nous trouvons enfin _Saré-Demba-Ouali_, le premier village du Sandougou oriental, où j’avais décidé de faire étape ce jour-là.
_Saré-Demba-Ouali._ — C’est un village Peulh d’environ 550 habitants. Il a absolument l’aspect des autres villages que nous venons de traverser et la route qui y conduit depuis Saré-Bourandio, traverse une forêt de bambous de trois à quatre kilomètres de largeur, et, de ce fait, est difficile à pratiquer.
Je fus bien reçu dans ce village de simples cultivateurs. Pas de tapage, pas d’ostentation, mais simplement une bonne hospitalité franche et généreuse. Par exemple, le logement laissait un peu à désirer et je pus là me convaincre que les cases Peulhs étaient bien loin d’être confortables. Rien cependant ne me manqua et mes animaux, mes hommes et moi, nous eûmes à foison de tout ce que l’on peut trouver dans un village noir. Le chef, Demba, est un homme jeune, actif et sachant faire respecter son autorité, chose rare chez les peuples Soudaniens. Je me souviens encore avec quel ton il intima à l’un de ses notables l’ordre de se taire parce qu’il s’était permis de l’interrompre pendant qu’il parlait. Almoudo, mon interprète, qui est cependant un autoritaire, en était absolument étonné.
Vers quatre heures de l’après-midi, je reçus la visite du frère de Maka-Cissé, le chef du Sandougou occidental, qui venait me faire part du chagrin que je lui avais fait en n’allant pas camper dans son village distant de quelques kilomètres seulement de Saré-Demba-Ouali, dans le Sud. Il craignait de m’avoir mécontenté. Je le rassurai complètement et achevai de calmer ses alarmes en lui faisant cadeau d’une douzaine de _kolas blancs_, pour lui bien prouver que j’étais son ami. On sait qu’au Soudan Français, pour prouver à quelqu’un toute l’estime que l’on a pour lui, il suffit de lui faire cadeau de quelques kolas blancs. Il comprit d’autant mieux que je ne pouvais aller chez lui, quand je lui eus dit que j’étais très pressé et que je ne pouvais ainsi m’écarter de ma route. Il partit tranquille et satisfait et, le lendemain, à Oualia, il vint de nouveau me voir et m’apporter un bœuf pour mon déjeuner et celui de mes hommes.
La nuit, malgré la chaleur étouffante, se serait bien passée, si je n’avais eu à repousser sans cesse les attaques multiples d’une véritable nuée de puces et de punaises qui vinrent m’assaillir et m’empêchèrent littéralement de fermer l’œil. Ces insectes pullulent littéralement dans tous les villages Peulhs, et leurs habitants, vrais nids à parasites de toutes sortes, n’en semblent nullement incommodés. Il n’en a pas été de même pour nous. Nous en avons fait, mes hommes et moi, la pénible expérience. Aussi, dès le point du jour, tout mon monde était-il debout et les préparatifs du départ rapidement faits.
_2 novembre 1891._ — A cinq heures cinquante minutes du matin, nous quittons Saré-Demba-Ouali. Une rosée abondante et fraîche inonde la brousse qui est fort haute dès que nous sommes sortis du village. Heureusement que le chef a eu la précaution de faire marcher devant nous quatre de ses hommes qui, armés de grands bambous, frappent à tour de bras sur les herbes et font ainsi tomber les gouttes d’eau. Sans cette prévenance nous n’aurions pas fait deux cents mètres sans être trempés jusqu’aux os. Quarante minutes après avoir quitté Saré-Demba-Ouali, nous arrivons au petit village Ouolof de Tabandi.
_Tabandi._ — C’est un village d’environ 500 habitants. La population en est entièrement Ouolove. Elle a émigré du Bondou pour fuir les exactions des Almamys Sissibés et de leur famille. Tabandi ne le cède en rien en malpropreté aux villages Peulhs et Malinkés. Il est tout aussi mal entretenu et ne possède aucun moyen de défense, ni tata, ni sagné. Il est entouré de lougans bien cultivés et jusque dans les cours des habitations on trouve de jolis jardins de diabérés, tomates, oseille et oignons. Les Ouolofs, du reste, cultivent beaucoup plus et mieux que les autres peuples du Soudan. Cela tient sans nul doute à ce qu’ils font tout par eux-mêmes et qu’ils n’ont pour ainsi dire que quelques rares captifs. Nous faisons la halte sous un superbe _N’taba_ et les notables et le chef viennent me saluer. Ils me demandent de passer la journée dans leur village, et, à mon grand regret, je suis forcé de refuser leur invitation, étant attendu à Oualia et ne pouvant m’attarder ainsi dans chaque village. Ces braves gens voudraient après la récolte retourner dans le Bondou, leur pays natal, mais ils redoutent encore les exactions des Sissibés. Je les rassure du mieux que je puis, à ce sujet, et m’efforce de leur faire comprendre que, grâce à nous, leur situation dans le Bondou ne sera plus ce qu’elle était autrefois. Je leur serre la main et remonte à cheval. A sept heures quarante minutes nous arrivons enfin à Oualia, où nous allons passer la journée.
_Oualia._ — Oualia est un gros village d’environ 1200 habitants. Il est relativement propre et bien construit. Il est entouré d’un fort sagné de quatre mètres de hauteur environ qui l’enveloppe de toutes parts. Cinq portes qui y ont été ménagées permettent de pénétrer dans l’intérieur. Sa population est uniquement composée de Toucouleurs venus du Fouta-Toro, sous la conduite de leur chef. Ces Toucouleurs s’adonnent là à la culture de leurs vastes lougans et élèvent avec soin de nombreux bestiaux. Nous verrons dans le chapitre suivant quelle a été jusqu’à ce jour leur histoire et quel avenir leur est réservé dans le Sandougou. Oualia est situé à environ quatre kilomètres du Sandougou, sur une petite éminence qui domine une vaste plaine bien cultivée.
Je fus d’autant mieux reçu à Oualia que son chef Ousman-Celli avait fait avec nous la campagne de Toubacouta contre le marabout Mahmadou-Lamine et qu’il nous est absolument dévoué. C’est un homme fort intelligent, rusé comme un Toucouleur et en ayant, du reste, le type et tout l’aspect extérieur.
Il avait fait préparer, à mon intention, une belle case, la plus belle du village. Mais je fus obligé de renoncer à y loger, car elle était tellement obscure que je n’y aurais pas vu assez clair pour y travailler, et, de plus, elle était divisée en compartiments si petits que j’aurais pu à peine m’y retourner. Je me contentai, en conséquence, d’une habitation moins élégante, mais où je ne manquais ni d’air ni de lumière. Là, encore, je reçus de nombreuses visites, et c’est à peine si je pus trouver le temps nécessaire pour faire mon travail journalier. Vers quatre heures du soir, me sentant un peu indisposé, je montai à cheval et, pour me distraire un peu de l’énervement que j’avais éprouvé dans la journée, je fis une courte promenade jusqu’au Sandougou et revins à Oualia au soleil couchant. A deux kilomètres de Oualia, je traversai le petit village de _Saré-Demboubé_, dont la population, d’environ 250 habitants, est d’origine Toucouleure et a pour chef le frère lui-même d’Ousman-Celli. — A environ quinze cents mètres de ce village coule le Sandougou qui forme la séparation entre le Niani et le Sandougou. C’est le marigot le plus important de la région. Ses eaux coulent en toute saison. Sa largeur est là d’environ cinquante à soixante mètres, et Ousman-Celli y a toujours deux pirogues pour en faciliter le passage aux voyageurs. A six kilomètres en amont de cet endroit on le peut traverser à gué. Ce gué porte le nom de _Gué de Oualia_. Il n’est guère praticable que du mois de février au mois de juin. Je pus m’assurer que nous pourrions le franchir en face de Saré-Demboubé sans trop de difficultés.
A peine fus-je rentré à Oualia que l’accès de fièvre, qui me menaçait depuis quelques heures, se déclara violemment. Je fus obligé de me coucher sans souper. Frissons, chaleur, sueurs se succédèrent rapidement et au point du jour je me sentis assez vigoureux pour me remettre en route.
De Toubacouta à Saré-Demba-Ouali et au Sandougou la route change peu d’aspect. Nous pourrions répéter à ce sujet ce que nous avons dit pour la route de Sini à Toubacouta, mais en accentuant encore, si cela est possible. On suit une véritable vallée de latérite entrecoupée par deux endroits différents par deux plateaux assez élevés formés de quartz et de roches ferrugineuses. La latérite domine partout, mais si on s’écarte à droite ou à gauche de la vallée on retrouve immédiatement les argiles compactes et sur les bords de la Gambie des marais et des alluvions. — Le terrain compris dans le grand coude que forme au Sud la Gambie en cette région est uniquement formé d’argiles compactes et d’alluvions. Les collines qui viennent y mourir sont formées de quartz et de roches ferrugineuses. Elles sont excessivement boisées. — La végétation dans ces régions est absolument luxuriante et les cultures magnifiques. La flore varie peu. Toujours les mêmes essences : _Nétés_, _N’tabas_, _Fromagers_, _Caïl-cédrats_, _Légumineuses_ les plus variées, quelques beaux Baobabs et quelques échantillons de belles Combrétacées ! Les mil, maïs, arachides, riz, etc., etc., y poussent à merveille et n’y ont besoin que de peu de soins pour donner une récolte abondante.
_Le Baobab._ — Dans presque toutes nos possessions Sénégambiennes et Soudaniennes, on trouve cet arbre, fantastique, étrange, aux formes bizarres, véritable Titan végétal, auquel on a donné le nom curieux de _Baobab_, comme si on voulait attirer sur lui l’attention rien qu’en le prononçant. C’est l’_Adansonia digitata_ L.[15] de la famille des Malvoïdées. Il peut atteindre jusqu’à 12 mètres de diamètre. Cette plante est si diversement employée par les indigènes et peut rendre de tels services à l’Européen lui-même que nous aurions été incomplets si nous n’en avions pas fait l’histoire de façon à bien faire connaître ses propriétés et ses usages.
Le Baobab est facile à reconnaître. Quiconque l’a vu une fois n’oubliera jamais sa forme bizarre, ses dimensions gigantesques, l’aspect tout particulier de ce géant des solitudes Africaines qui le fait ressembler à quelque animal légendaire et préhistorique. On dirait une pieuvre de taille démesurée, dont le corps serait représenté par la tige courte et énorme et les tentacules par les rameaux tordus et noueux.
L’écorce est très épaisse. L’épiderme est assez mince et de couleur gris ardoisé. La couleur de celui du tronc est légèrement terne, celle de celui des rameaux est au contraire très brillante. Cette écorce est très épaisse, environ trois à quatre centimètres chez les adultes. Elle peut s’enlever aisément, et en larges plaques. Sa face interne est blanchâtre, luisante, gluante. Si, à l’époque de la floraison, on y pratique une incision intéressant toute son épaisseur, on voit s’écouler par la blessure un liquide mucilagineux, d’un gris sale qui, à l’air libre, ne tarde pas à prendre la consistance de la gélatine. D’après Heckel, de Marseille, ce mucilage serait donné par des lacunes mucilagineuses, dans un point très limité de l’écorce seulement. Ces lacunes proviendraient de la gélification non d’une cellule, mais d’un groupe de cellules. Dans la composition de l’écorce, entrent encore des fibres très résistantes, et en grande quantité, dont les indigènes se servent journellement pour fabriquer des cordes excessivement fortes qu’ils emploient à maints usages et avec lesquelles ils fabriquent des hamacs d’une remarquable solidité. Aussi, dans ce but, ils dépouillent l’arbre de son écorce sur une hauteur d’environ 1m50 ou 2 mètres à partir du sol. Ces blessures, même réparées, contribuent à donner à ce végétal un aspect encore plus saisissant.
Le bois de Baobab est peu utilisé par les indigènes. Difficile à travailler, ils ne l’emploient qu’à défaut d’autres dans la construction de leurs pirogues. Je n’ai point appris qu’ils s’en servent à aucun titre que ce soit dans leur thérapeutique.
Les feuilles sont d’un beau vert et très tendre, elles ressemblent à celles du marronnier d’Inde. Elles sont alternes et accompagnées de deux stipules à la base, le limbe en est lisse sans dentelures sur leur contour quand elles sont vieilles, dentelées au contraire quand elles sont jeunes, surtout vers leur sommet. Ces feuilles sont en général peu nombreuses. Il n’y a que les jeunes rameaux qui en soient pourvues. Elles poussent au commencement de la saison des pluies et tombent dès qu’elle cesse et dès que la température de la nuit se rafraîchit. On sait combien est funeste à l’Européen appelé à vivre sous les climats où croît le baobab la saison des pluies. De même la saison sèche, à cause du refroidissement nocturne, est fatale à l’indigène. Aussi existe-t-il au Sénégal et au Soudan un dicton fort connu de ceux qui habitent ces régions. Les indigènes disent, en effet, « que la pousse des feuilles de baobab est le signal de la mort du blanc et que leur chute est l’annonce de celle du noir ».
Les fleurs sont énormes, suspendues à l’extrémité des jeunes rameaux par un pédoncule de vingt-cinq à trente centimètres de longueur. Le calice en est coriace, caduc, gamophylle, pentamère, chargé en dehors de poils cotonneux. La corolle est blanche à cinq pétales très épais et très résistants. Étamines biloculaires, indéfinies, monadelphes ; ovaire à cinq carpelles, multiovulés. Cette fleur exhale une odeur assez douce qui rappelle assez celle de l’Althæa.
Le fruit a la forme d’un jeune melon vert, velu et allongé. Il est porté sur un long pédoncule et il pend à l’extrémité des jeunes rameaux au bout desquels il s’insère. C’est une capsule indéhiscente et il faut un choc assez violent pour la briser. Ce fruit renferme trente à quarante graines entières, réniformes, pourvues d’un épisperme dur et noirâtre, d’un embryon huileux, et de cotylédons plissés. Ces graines sont noyées dans une pulpe blanc-rougeâtre abondante et d’un goût légèrement acide. De nombreux filaments d’un rose tendre la traversent. La face interne de la capsule en est également absolument tapissée. Ce fruit, dont les singes sont très friands, est connu en France sous le nom de _pain de singe_.
Nous savons que le baobab est très employé non seulement par les indigènes, mais aussi par les Européens. Nous avons vu que les fibres que renferme son écorce servaient aux noirs pour fabriquer leurs cordes et qu’ils utilisaient parfois son bois pour la construction de leurs pirogues. Je me rappelle avoir lu, dans je ne sais trop quel livre, qu’ils l’employaient aussi pour fabriquer des cercueils. Jamais, de mémoire d’homme, dans n’importe quel village indigène du Sénégal ou du Soudan, le cadavre d’un noir n’a été enfermé dans un cercueil quelconque pour être inhumé. L’auteur faisait sans doute allusion à ce fait que, dans certaines régions, le Djolof, par exemple, on avait l’habitude de creuser dans le tronc des baobabs la sépulture des griots. Cette caste si méprisée y est, de ce fait, exclue des cimetières communs. On jugera par là combien sont grandes les dimensions que peut atteindre ce végétal.
C’est surtout dans l’alimentation et dans la thérapeutique que certaines parties du baobab, les feuilles et les fruits particulièrement, sont employées.
Les jeunes feuilles vertes et fraîches sont utilisées pour fabriquer les sauces destinées à assaisonner le couscouss. Desséchées et pulvérisées, elles donnent une poudre qui, sous le nom de _Lalo_, est mêlée aux aliments et sert de condiment. Cette poudre, légèrement astringente au goût, a, de plus, une odeur absolument nauséabonde. Bouillies, ces feuilles servent à confectionner des cataplasmes excessivement émollients. Les bains de feuilles de lalo jouissent également, à un haut degré, de cette propriété. Elle est évidemment due à la grande quantité de mucilage qu’elles contiennent ; je me suis très bien trouvé, en maintes circonstances, de m’en être servi.
Le fruit est de beaucoup le plus employé, et c’est la pulpe qui entoure ses graines qui est principalement active. En temps de disette, les indigènes en font une grande consommation, et il est pour eux une précieuse ressource. Le _pain de singe_ est très commun dans tous les villages et on le trouve en abondance sur tous les marchés. Il est considéré par les indigènes comme le médicament antidysentérique par excellence. Il est mélangé aux aliments mêmes. Ainsi le noir se nourrit souvent de farine de mil et de lait caillé. On désigne ce mélange sous le nom de _Sanglé_. Lorsqu’il est atteint par la dysenterie, il mélange le pain de singe à cette bouillie. La pulpe, desséchée et réduite à l’état de farine, s’expédiait autrefois en Europe sous le nom de _terre sigillée de Lemnos_ ou _terra Lemnia_. D’après Heckel et Schlagdenhauffen (de Nancy), l’action de cette pulpe serait due, dans la dysenterie, à l’abondance des corps gras, qui, suspendus par les matières gommeuses, peuvent constituer un léger laxatif et émollient. L’écorce pilée et les graines torréfiées sont aussi usitées contre cette affection, mais dans les cas graves. Elles sont également préconisées contre les hémorrhagies, les fièvres intermittentes et la lientérie. Leur action est alors due, vraisemblablement, au tannin spécial qu’elles renferment. Constatons en terminant que tous les médecins qui se sont servis du baobab sont unanimes à en reconnaître les bons effets et ne lui ont trouvé aucun inconvénient.
[Illustration : Kinkélibah (_Combretum Raimbaulti_ Heckel : rameau floral).]
_Kinkélibah._ — Un autre végétal non moins précieux, dont nous avons été à même de constater sur nous-mêmes la bienfaisante action, se trouve en grande quantité notamment sur les plateaux élevés du Sandougou. C’est le Kinkélibah (_Combretum Raimbaulti_ Heckel), famille des Combrétacées. Très commun dans les Rivières du Sud, on le trouve encore dans le Cayor, où les Ouolofs lui donnent les noms de _Sekhaou_ et _Khassaou_. Avec ses rameaux ils construisent des greniers dans lesquels ils conservent leur mil et leurs haricots. Ces greniers sont appelés _Lakhass_, nom que, dans cette région, on donne encore parfois au Kinkélibah, qui est son nom en langue Soussou. Il croît dans les terrains sablonneux et pierreux. On ne le trouve jamais au bord de la mer. Il fleurit de mai à juin. Voici la description qu’en donne le professeur Heckel, de Marseille : « Cet arbuste, plus ou moins touffu suivant l’âge, et dont la tige peut atteindre un décimètre de diamètre, devient alors tout blanc et tranche beaucoup sur les arbres et arbustes qui l’environnent ; aussi, est-ce à cette époque qu’il est le plus facile de le reconnaître. Son fruit caractéristique se dessèche en même temps que les feuilles et tombe avec elles pendant la saison sèche. Son ombrage agréable est très recherché. Il donne souvent abri pendant la nuit aux caravanes de l’intérieur. Ce végétal est muni d’une racine pivotante, dont les ramifications se terminent par des nœuds à radicelles, d’où naissent de nouveaux rejets. Une des tiges s’élève au-dessus des autres pour former un arbrisseau (jamais un arbre) avec branches étendues dans tous les sens, mais plutôt horizontales que verticales. La tige du Kinkélibah est lisse et blanchâtre, elle porte des rameaux opposés. Son bois est blanc, dur et serré. »
Les feuilles fraîches ou sèches sont particulièrement utilisées. Les indigènes des Rivières du Sud les emploient avec succès dans les cas de fièvres bilieuses simples ou inflammatoires, de rémittentes bilieuses et de bilieuses hématuriques. C’est au révérend père Raimbault, missionnaire apostolique à la côte occidentale d’Afrique, que l’on doit d’avoir attiré l’attention du monde scientifique sur ce précieux végétal, et ce sont les savants professeurs Heckel et Schlagdenhauffen qui l’ont les premiers étudié et analysé. Voici comment, d’après le père Raimbault qui l’a fréquemment utilisé et toujours avec succès, on le doit employer. « Le Kinkélibah est administré sous forme de tisane. Les feuilles sont employées en décoction. On les fait bouillir pendant un quart d’heure environ soit fraîches, soit desséchées. Sous ce dernier état, les feuilles pilées peuvent se conserver pendant plusieurs années avec les mêmes propriétés.
Pour se servir de la poudre de Kinkélibah, on met dans une bouilloire autant de cuillerées à café de cette poudre qu’il y a de verres d’eau (4 grammes pour 250 gr. d’eau, 16 gr. pour un litre). On couvre bien et on laisse bouillir 15 minutes, on décante, on filtre, ou bien on boit le liquide tel quel au choix du malade.
La tisane doit être amère et jaunâtre. Si elle prenait une couleur brune, c’est qu’elle serait trop forte et il faudrait ajouter de l’eau, si elle devient jaune clair, c’est qu’elle est trop faible, alors il faut faire bouillir plus longtemps et ajouter au besoin de la poudre.
On prend un verre (250 grammes) de Kinkélibah dans les cas de fièvre bilieuse hématurique, le plus tôt possible ; puis, après 10 minutes de repos, un demi-verre (125 grammes), ensuite repos de dix minutes et enfin un autre demi-verre. Les vomissements se produisent alors, mais ils ne tardent pas à s’arrêter et à cesser pour toujours. On doit, du reste, faire boire du Kinkélibah à la soif du malade, durant tout le cours de la maladie, et pendant quatre jours au moins, en ne dépassant guère, toutefois, un litre et demi par jour.
Aucune nourriture ne doit être prise pendant toute la durée de la teinte ictérique, c’est-à-dire pendant les trois premiers jours. Le 4e jour, nourriture très légère et peu à la fois. Le mieux même le 4e jour est de ne prendre que du Kinkélibah comme boisson. Le R. P. Raimbault nourrit ses malades avec des œufs crus battus dans du rhum et du cognac. Il donne avec succès un purgatif, dès le commencement de l’accès ; c’est nécessaire en tout cas, quand la constipation intervient.
Le 4e jour au matin, en même temps que le Kinkélibah, il donne 0 gr. 80 de sulfate de quinine ; il continue ce fébrifuge autant que dure la fièvre, en diminuant chaque jour la dose, tout en continuant le Kinkélibah.
Il conseille de prendre un verre de Kinkélibah chaque fois qu’il y a embarras gastrique de nature biliaire, et considère comme un moyen sûr d’acclimatement, pour l’Européen, de prendre, chaque matin à jeûn, un verre de cette décoction. » (De l’emploi des feuilles du _Combretum Raimbaulti_ Heckel, contre la fièvre bilieuse hématurique des pays chauds, par le Dr Edouard Heckel, professeur à la Faculté des Sciences et à l’Ecole de Médecine de Marseille. — Extrait du _Répertoire de Pharmacie_, juin 1891).
Nous avons expérimenté le Kinkélibah deux fois sur nous-mêmes à Nétéboulou, alors que j’étais atteint de rémittente bilieuse, et à Oualia contre l’accès bilieux dont nous avons parlé plus haut. Je m’en suis également servi à Mac-Carthy pour soigner plusieurs de mes hommes qui y furent atteints de fièvres intermittentes compliquées d’embarras gastriques prononcés. Je m’en suis toujours très bien trouvé et n’ai eu à enregistrer que des succès. Je me suis toujours attaché à suivre à la lettre les indications formulées par le R. P. Raimbault et j’ai toujours vu le médicament agir comme il vient d’être dit. D’après ce que nous avons observé, nous croyons donc que les feuilles de Kinkélibah jouissent de précieuses propriétés. Il est à n’en pas douter, tonique, diurétique et légèrement cholagogue. Il est de plus émétique au début, et, par l’emploi répété, empêche le retour des vomissements. D’après Heckel, ses propriétés toniques et diurétiques seraient justifiées par la présence du tannin et du nitrate de potasse. Quant aux autres actions, la composition chimique n’en donne aucune explication plausible.
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