Chapter 15 of 25 · 6865 words · ~34 min read

CHAPITRE XV

Séjour à Yffané. — Deuxième journée. — Tam-tam. — Chiens. — Chacals. — Cris bizarres dans le village. — Étrange coutume. — Nombreux visiteurs. — Visite de Tounkané. — Grand palabre. — Pas de vivres. — Cordiale et généreuse hospitalité des Malinkés. — Tounkané me demande en cachette une bouteille de gin. — Abondance du gibier dans les environs d’Yffané. — Troisième journée. — Nombreuses visites de dioulas Malinkés établis dans le pays. — Les pintades. — Tounkané me fait cadeau d’un bœuf. — Je puis enfin me procurer un peu de mil et de fonio. — Refus de Tounkané de me donner des porteurs pour retourner à Damentan. — Dans la soirée il me promet de m’en donner le lendemain matin. — Il enverra deux délégués à Nétéboulou pour s’aboucher avec le commandant de Bakel. — Heureux résultat de mon voyage. — Départ d’Yffané. — Tounkané me donne deux guides, mais pas de porteurs. — D’Yffané au marigot de Oudari. — Campement à Oudari. — Inquiétudes de Sandia. — Arrivée de quatre Coniaguiés qui font route avec nous. — Du marigot de Oudari à Damentan. — Les antilopes. — Les sangliers. — Arrivée à Damentan. — Joie d’Alpha-Niabali de me revoir. — Récit de Sandia et d’Almoudo. — Ils m’apprennent les dangers que nous avons courus au Coniaguié.

_24 décembre._ — Nous avons tous passé une excellente nuit. Nous en avions bien besoin : car après l’étape et la journée d’hier, nous étions absolument exténués. Pour moi, j’ai très bien reposé, malgré les chiens, les chacals et le tam-tam. Hier soir, à peine Tounkané m’eût-il quitté, que commença dans le village coniaguié, un vacarme épouvantable. On s’y enivra avec le gin que j’avais donné au chef, et la population entière se livra à un tam-tam effréné qui se prolongea fort avant dans la nuit. Les chiens se mirent de la partie et aboyèrent jusqu’au lever du jour, surexcités par la présence de nombreux chacals qui, chaque nuit, viennent rôder autour des cases en poussant des hurlements furieux et aigus. Les hyènes elles-mêmes nous firent visite et un de ces répugnants animaux s’aventura même jusque dans la cour de ma case. Pendant plusieurs heures, leurs glapissements lugubres se firent entendre et tinrent mon brave Almoudo éveillé durant la plus grande partie de la nuit. Pendant tout notre séjour au Coniaguié, ce brave serviteur ne dormit jamais que d’un œil, et nuit et jour, avec Sandia, il veilla à ma sécurité avec un soin jaloux.

Des cris bizarres au commencement de la nuit et assez espacés frappèrent plusieurs fois mon oreille avant que je m’endorme. Intrigué, j’en demandai la cause à Sandia et à Almoudo qui, l’ignorant, interrogèrent à ce sujet notre hôte. Je les vis revenir en riant aux éclats et quand je leur demandai le motif d’une si grande hilarité ils me répondirent : « Coniaguié y en a gueulé comme ça parce que y a bien content avec son femme ». Je n’eus pas de peine à comprendre ce qu’ils voulaient dire et ce détail de mœurs est un des plus curieux que j’aie jamais enregistrés. Je le recommande tout particulièrement aux méditations des ethnologistes.

Dès le point du jour, je suis littéralement assailli par une bande de curieux. Ils pénètrent de force dans ma case, et je suis obligé de mettre un de mes hommes en faction, à ma porte, pour être un peu chez moi. Mais il me faut la laisser ouverte. De temps en temps un curieux passe la tête par l’ouverture, me regarde d’un air ahuri et se retire pour faire place à un autre.

J’étais assis à ma table occupé à rédiger mes notes, lorsque tout-à-coup, j’entendis au dehors de grands cris accompagnés d’éclats de rire. Je sortis aussitôt et je devinai de suite les motifs de toute cette gaieté en voyant un grand gaillard de Coniaguié qui s’astiquait à tour de bras la poitrine et les cuisses à l’aide de ma brosse à souliers. Voici comment cela était arrivé. J’avais rapporté de Mac-Carthy quelques boîtes de cirage, et, arrivé à l’étape, mon petit domestique Gardigué avait pour fonction spéciale de nettoyer mes bottes. Assis devant ma porte, il se livrait à cet exercice en présence de nombreux curieux qui le regardaient, bouche béante, procéder à ces soins de propreté. Mais où leur stupéfaction fut au comble, ce fut lorsqu’ils virent Gardigué, après avoir étendu le cirage, le faire luire à l’aide de la brosse _ad hoc_. L’un d’eux, plus hardi que les autres, lui fit demander par Fodé de lui prêter un instant ce curieux instrument. Ce à quoi mon domestique consentit non sans difficultés. Notre Coniaguié prit la brosse avec précautions, l’examina attentivement et se mit à se frotter vigoureusement, espérant sans doute obtenir sur son cuir le brillant qui l’avait tant émerveillé. Ce fut à ce moment que j’arrivai. Le résultat se faisant attendre, j’entendis mon loustic de gamin lui dire que pour faire luire sa peau il faudrait au préalable l’enduire de cirage. Notre homme ne voulut pas se soumettre à l’expérience. Je l’ai beaucoup regretté.

Vers neuf heures du matin, Tounkané vint me rendre visite. Je me plains de ce que mes hommes n’aient rien eu hier à manger et lui déclare que s’il ne veut pas me procurer le mil et le fonio qui m’est nécessaire pour les nourrir, je me verrai forcé de partir. Il me promet de s’en occuper, mais me déclare aussi qu’il n’y aurait rien d’étonnant s’il ne pouvait pas réussir, car il ne peut pas forcer les gens à me vendre leurs denrées s’ils ne voulaient pas. Or, je savais pertinemment que le village regorgeait absolument de tout ce dont j’avais besoin. Il est venu me saluer, dit-il, me demander comment j’avais passé la nuit et m’annoncer que tous les chefs du pays sont réunis sous l’arbre à palabre, en dehors du village Coniaguié, ce même tamarinier sous lequel je l’ai attendu hier, et qu’ils m’attendent. Je m’y rends aussitôt sans armes, selon mon habitude, et accompagné d’Almoudo, de Sandia, Fodé et Mandia, le frère du chef de Son-Counda. Les hommes de Sandia y étaient déjà arrivés et, munis de leurs vieux fusils à pierre, s’étaient répandus dans la foule. Mais leur présence eût été bien inutile et ils n’auraient rien pu faire au cas où nous eussions été attaqués par les deux ou trois cents guerriers qui nous entouraient.

Je m’asseois sur mon pliant que m’a apporté Gardigué au pied de l’arbre. Sandia et Mandia sont auprès de moi ainsi que Fodé et Almoudo. Tounkané est en face de moi, à cinq mètres environ, et les chefs et leurs guerriers forment le cercle autour de nous. Après les avoir tous salués, je leur expose ce que les Français font pour leurs amis et tout l’avantage qu’ils auraient à « être avec nous ». De ce fait, ils pourraient être certains que Moussa-Molo et le Fouta-Djallon les laisseraient tranquilles chez eux et ne viendraient plus les attaquer. Nous ne voulions point prendre leurs terres, car ils savaient bien que nous en avions assez partout, et la meilleure preuve que je n’étais pas venu dans leur pays avec l’intention de leur nuire, c’était qu’ils pouvaient s’assurer que je n’avais pas de fusil et pas un seul soldat. Or, ils n’ignoraient pas que nous en avions beaucoup. Nous ne demandions qu’une seule chose, en échange de la protection que nous leur donnerions, c’est qu’ils laissent nos dioulas faire chez eux leur commerce en toute liberté, qu’ils les défendent, contre les voleurs et que si les blancs venaient dans leur pays, ils y soient reçus en amis et puissent s’y établir.

Mon petit discours, qu’Almoudo traduisait en Mandingue et que Fodé répétait en langue Coniaguiée, produisit le meilleur effet. J’eus à peine terminé qu’un vieux chef se leva et cria à tue-tête que j’avais dit de bonnes paroles et que j’étais un bon homme. Tounkané me répondit qu’il savait bien que je n’étais pas venu pour leur faire du mal, qu’il avait appris que partout où j’étais passé je n’avais porté préjudice à personne. J’avais eu raison de ne pas emmener de soldats avec moi, car si j’en avais eu un seul avec son fusil, je ne serais jamais entré dans le Coniaguié, il m’aurait arrêté au marigot de Nomandi qui sépare, comme nous l’avons dit plus haut, son pays de celui de Damentan. Ils seront contents d’être nos amis, à condition que nous l’aidions à battre Tierno-Birahima, un chef de colonne du Fouta-Djallon, qui se trouvait à N’Dama, au Sud du Coniaguié, et qui était venu l’attaquer dernièrement sans motifs. Il l’avait bien repoussé et battu à plate couture, mais il avait été attaqué et il voulait se venger.

Je lui répondis que je ne pouvais lui accorder cela de suite, que cela ne me regardait pas, je n’étais venu chez eux que pour savoir s’ils voulaient être nos amis et que pour régler toutes ces conditions, il n’avait qu’à envoyer deux de ses notables à Nétéboulou ou à y aller lui-même. Là, ils trouveraient le commandant de Bakel qui avait tout pouvoir pour faire « un papier avec eux », et pour arranger leurs affaires.

Ces propositions furent acceptées et il fut entendu qu’il enverrait deux de ses notables pour régler à Nétéboulou toutes ces affaires avec le commandant de Bakel qui y devait venir incessamment. Tounkané ajouta même que ce seraient son propre fils et son frère qu’il chargerait de cette mission. Enfin, au moment de nous séparer, je lui promis que j’écrirais au commandant pour le mettre au courant de tout. Chose que je ne manquai pas de faire en arrivant à Damentan.

Quand tout fut bien convenu entre nous, je me retirai, non sans avoir serré la main à tous les chefs présents, et les laissai délibérer entre eux et causer avec Sandia. Ce palabre n’avait pas duré moins de trois heures et il était midi quand je regagnai mon logis, enchanté d’avoir obtenu si rapidement un tel résultat.

Tounkané n’a pas tenu sa promesse et mes hommes n’ont absolument rien à manger. Il nous faut encore avoir recours à l’obligeance des Malinkés. Mon hôte heureusement a tout prévu et il a fait fabriquer pour mon personnel un excellent couscouss. Je l’interrogeai longuement sur cette façon de procéder des Coniaguiés à mon égard, et il me déclare que cela ne l’étonne nullement, car ils ont l’habitude de ne jamais rien donner ni vendre aux voyageurs et que c’est toujours chez eux qu’on vient camper. Cette particularité m’a toujours frappé, car, en général, au Soudan, l’hospitalité la plus large et la plus généreuse est toujours donnée aux voyageurs. Cette peuplade fait, sous ce rapport, exception, et diffère absolument de toutes celles que nous avons visitées jusqu’à ce jour. Grâce aux Malinkés nous n’eûmes pas trop à souffrir des privations que nous auraient imposées l’avarice et la sauvagerie des Coniaguiés. Aussi en partant fis-je à notre diatigué (hôte) un superbe cadeau qui le dédommagea amplement de toutes les dépenses qu’il avait pu faire pour nous.

Je prenais sur mon lit de campagne un peu de repos quand vers deux heures de l’après-midi arriva Tounkané absolument ivre-mort. Almoudo eut toutes les peines du monde à l’empêcher d’entrer, et il ne se retira que lorsqu’il fut bien certain que je dormais. Il s’en assura lui-même et vint me regarder de si près que je sentis son haleine empestée de gin sur mon visage. Je ne bougeai pas et il s’éloigna en disant qu’il reviendrait plus tard, car il voulait absolument me voir puisque j’étais son ami.

A cinq heures du soir, je le vis arriver de nouveau, dégrisé, mais absolument abruti. Nous causâmes amicalement pendant quelques instants, et entre autres choses me promit de me donner tous les hommes dont j’aurais besoin pour m’accompagner et porter mes bagages à Damentan.

Pendant que nous devisions ainsi, un homme entra tout-à-coup dans ma case et vint lui dire qu’un énorme Koba (variété d’Antilope) paissait tranquillement non loin du village. Il dépêcha immédiatement plusieurs chasseurs à sa poursuite. Je lui demandai alors si ces animaux étaient communs dans les environs. Il me répondit qu’il y en avait tant que souvent ils s’aventuraient, surtout pendant l’hivernage, jusque dans l’espace restreint qui séparait le village Coniaguié du village Malinké et qu’ils y en avaient fréquemment tué. Il fit alors sortir tous ceux qui l’avaient accompagné, et, à voix basse, il me dit qu’il avait quelque chose à me demander. Intrigué, je lui dis de parler. Il me raconta alors que, hier soir, les hommes du village avaient bu toute la caisse de gin que je lui avais donnée et qu’il ne lui en était rien resté. Il me priait de lui en donner une bouteille pour lui. J’accédai immédiatement à son désir, et lui en fis remettre une par Almoudo. Il s’en empara vivement, la cacha sous la loque qui lui servait de boubou et s’enfuit aussitôt vers le village comme un voleur. Il dut lui faire de nombreuses caresses, car je ne le revis pas de la journée.

Dans la soirée, je sortis un peu pour me reposer et j’emportai mon appareil à photographier. J’avais l’intention, puisqu’il m’était interdit de visiter le village Coniaguié, d’en prendre un cliché. Je dus y renoncer, car j’avais à peine disposé mon instrument que je fus entouré par tous les guerriers qui m’avaient suivis et qui m’intimèrent l’ordre de remporter le tout dans ma case. Ils croyaient que c’était un canon, et, malgré tout ce que purent leur dire Sandia, Almoudo et même le marabout Malinké chez lequel j’étais logé, je dus me soumettre et rentrer au logis. J’étais absolument furieux.

Le reste de la journée se passa sans incidents, et je me couchai à la nuit tombante, fatigué et exaspéré par tous les visiteurs qui n’ont cessé de m’assaillir tout le jour de leurs indiscrétions.

_25 décembre._ — La nuit s’est très bien passée et, sans les chiens et les chacals, j’aurais très bien dormi. Fréquemment, j’entendis les cris étranges qui m’avaient tant intrigué hier et Almoudo ainsi que le vieux Samba, mon palefrenier, m’avouèrent au réveil qu’ils en avaient beaucoup « rigolé » pendant la nuit (_sic_). Dès le point du jour, ma cour est envahie par les visiteurs et les curieux. Je n’ai pas besoin de dire que, comme la nuit précédente, je fus gardé à vue par un poste de Coniaguiés en armes, et que je dus laisser ma porte grande ouverte. La même comédie qu’hier recommence et elle durera toute la journée. Je remarque que les hommes armés sont beaucoup plus nombreux. Il en est venu de tous les villages environnants, me dit mon hôte, mais rien dans leur attitude ne me fait craindre quoi que ce soit de leur part. Ce sont des curieux, voilà tout, qui veulent voir cet étrange animal qu’on appelle un blanc. Tounkané vient me voir plusieurs fois dans la matinée, mais il m’est impossible d’en rien tirer, il est absolument ivre-mort et incapable de parler.

Une petite querelle de ménage entre le vieux Samba et sa femme vint à propos à ce moment-là me permettre de me débarrasser de cet insupportable ivrogne. Je m’empressai de le congédier. Voici ce qui était arrivé. Depuis notre départ de Kayes, le vieux Samba, sa femme et le cuisinier s’étaient liés de la plus étroite amitié. Tout cela faillit bien se terminer à Yffané. Je ne sais trop pour quel motif une discussion s’éleva entre la femme et le cuisinier. On en vint vite aux gros mots et madame Samba se permit des expressions et vomit des insultes telles à l’égard des parents de notre homme qu’il avertit immédiatement le mari de la façon dont sa femme venait de traiter « son famille ». Elle avait insulté son père, elle avait insulté sa mère. Ce sont des choses qu’un noir ne pardonne pas. Mis au courant de l’affaire, le palefrenier l’eut vite réglée. Une bonne volée de coups de corde apprit bien vite à la mégère ce qu’il en coûte de se livrer à l’égard des ancêtres d’un ami à de semblables intempérances de langage. Je ferai remarquer que notre cuisinier était autant, sinon plus, le mari de la belle que le palefrenier. C’est là ce qui fait le piquant de l’affaire. Dès que j’entendis leurs cris, je priai Tounkané de se retirer pour me permettre d’aller voir ce qui se passait. Il s’en alla de bonne grâce, en me promettant qu’il allait m’apporter un bœuf. Il m’avait fait tant de promesses depuis mon arrivée que je ne m’attendais pas plus à lui voir tenir celle-ci que les autres. Aussi mon étonnement fut-il grand quand on vint m’annoncer que le bœuf était là. Je vais le voir comme c’est l’usage, et je donne l’ordre de l’abattre immédiatement. On dut le tuer à coups de fusil, car ces bœufs vivent absolument à l’état sauvage et il serait dangereux de s’en approcher de trop près. Le partage en est immédiatement fait. J’envoie à Tounkané un quartier de devant, selon la coutume au Soudan, j’en donne aux chefs, à mes hôtes, etc., etc. Bref, on fit bombance ce jour-là. Il était temps, car depuis notre arrivée dans le Coniaguié, nous avions été absolument réduit à la portion congrue. Tounkané poussa même l’amabilité jusqu’à m’envoyer un peu de fonio pour mes hommes et du mil pour nos chevaux qui ne vivaient depuis trois jours que de brousse et d’un peu de paille d’arachides. Quant à la peau de l’animal je la distribuai entre les hommes de ma caravane pour qu’ils puissent se faire des sandales.

J’eus encore, dans cette matinée, la visite des quatre chasseurs qui m’avaient accompagné du marigot de Talidian à Yffané. Ils allaient repartir pour la chasse et avant de s’en aller ils venaient me saluer et me souhaiter bon voyage. Je les remerciai et leur fis quelques petits cadeaux auxquels ils furent très sensibles. Almoudo leur fit alors raconter par Fodé comment Tounkané nous avait reçus et leur demanda de nous procurer du mil et du riz ou fonio pour la route d’Yffané à Damentan. Ils sortirent aussitôt en me promettant qu’ils allaient s’en occuper. En effet, quelques instants après, je les vis revenir avec plusieurs femmes qui consentirent à me vendre pour de la verroterie, du gin et du tabac, la quantité de mil et de fonio qui m’était nécessaire pour nourrir mes hommes et mes chevaux pendant trois jours. Je fis demander à ces femmes pourquoi elles n’étaient pas venues plus tôt m’offrir leurs marchandises. Elles me répondirent que ce n’était pas l’habitude du pays et que, de plus, on le leur avait défendu. Leurs paroles m’intriguèrent beaucoup et je me demande encore aujourd’hui qui avait bien pu leur faire semblable défense et dans quel but.

Dans la journée, vers deux heures de l’après-midi, Almoudo vint m’annoncer que des dioulas Malinkés voulaient me saluer. Je les fis immédiatement entrer, et, après les salutations d’usage, celui qui paraissait être le chef prit la parole et me dit qu’ils étaient venus de Yokounkou, leur village, distant de 15 kilomètres environ d’Yffané, pour me remercier d’être venu dans le pays et pour me donner l’assurance qu’ils seraient très heureux de voir les Français diriger les affaires de Coniaguié parce qu’ils savaient que le commerce se ferait alors librement et qu’ils pourraient circuler en toute sécurité dans le pays. Ils avaient appris comment Tounkané m’avait traité. Cela ne les avait pas étonnés, car les Coniaguiés étaient réputés partout comme une peuplade très inhospitalière. Aussi ils m’apportaient des œufs, des poulets et du mil pour mes hommes et pour mes animaux. Il termina en me disant que si je voulais aller dans leur village j’y serais le bienvenu et que je n’y manquerais de rien tant que je voudrais y rester. Je les remerciai sincèrement de leur invitation et leur dis que je ne pouvais aller chez eux, car j’étais très pressé de rentrer à Kayes et que je comptais partir le lendemain matin. Je leur fis alors quelques cadeaux et entre autres choses je leur donnai quelques mains de papier qui leur firent le plus grand plaisir. Ils se retirèrent en me renouvelant de nouveau l’assurance de tout leur dévouement aux Français et en me promettant qu’ils feraient tout ce qui dépendrait d’eux afin que Tounkané envoyât au plus tôt ses mandataires à Nétéboulou pour signer avec le commandant de Bakel un traité d’amitié. Ils ajoutèrent que je ferais bien de me méfier des Coniaguiés.

L’un d’eux revint quelques minutes après leur sortie pour me proposer de lui acheter deux pintades. Almoudo lui demanda alors combien il voulait les vendre. Deux sacs de sel, dit-il ; ce qui faisait environ 25 francs. Je ne pouvais décemment pas me permettre une semblable prodigalité. Enfin, après bien des pourparlers, il finit par rabattre son prix et j’eus ces deux gallinacés pour quatre moules de sel et quelques feuilles de papier. Ce n’était pas payer trop cher l’espoir de deux bons rôtis.

Tounkané revint me voir vers quatre heures du soir avec ses femmes et son dernier-né ; il me fallut leur faire à chacune un petit cadeau ; à l’une je donnai de la verroterie, à l’autre du tabac, à celle-ci du laiton pour se faire un bracelet, à celle-là de la laine rouge, à cette autre un morceau d’étoffe écarlate, etc., etc., à Tounkané son inévitable bouteille de gin. Tout le monde me remercia, mais quand je demandai si j’aurais le lendemain les hommes qui m’étaient nécessaires pour retourner à Damentan, il me répondit qu’il ne pouvait pas me les donner parce que ce n’était pas l’habitude du pays.

Dans la soirée, il me fit encore demander du gin : je lui en envoyai quelques bouteilles et peu après je le vis arriver. Il venait me remercier, me dire que tout était réglé entre nous, qu’il enverrait son fils et son frère à Nétéboulou pour s’entendre avec le commandant de Bakel et que je pourrais partir le lendemain matin à l’heure que je voudrais, qu’il s’était arrangé pour réunir les quelques hommes qui devaient m’accompagner, mais que je ne devais pas trop y compter car il craignait bien qu’au moment du départ, ils refusent de venir ; il ajoutait qu’il ne pouvait pas les forcer et que dans le Coniaguié, chacun était libre de faire ce qu’il voulait.

Je me couchai à la nuit tombante, enchanté du résultat auquel j’étais arrivé et que j’étais loin d’espérer à mon arrivée dans le Coniaguié. Il y avait bien un point noir, la question des porteurs. Mais bah ! nous nous étions bien débrouillés en d’autres circonstances, nous saurons bien nous débrouiller encore, comme le disait le brave Almoudo.

_26 décembre._ — Je passai une très-bonne nuit et dès le point du jour, je réveillai tout mon monde. Je dépêche immédiatement Almoudo et le chef de la case où je suis logé vers Tounkané pour le saluer en mon nom et pour lui dire que nous n’attendons plus pour partir que les hommes qu’il m’a promis hier. Il me fait répondre que personne ne veut porter et qu’il ne peut pas, à son grand regret, tenir la promesse qu’il m’a faite. Il fallut donc nous débrouiller nous-mêmes et organiser notre convoi avec nos propres ressources. Les hommes de Sandia et les miens prennent alors les bagages et nous nous disposions à nous mettre en route, lorsque Tounkané arriva. Il vient me saluer, me dit-il, et me souhaiter un bon voyage. Nous nous serrons la main comme de vieux amis et il me donne deux guides auxquels il recommande à plusieurs reprises de me mettre dans la bonne route. Il est six heures du matin quand nous quittons Yffané. Nous passons en vue du village dont les habitants nous regardent défiler avec indifférence. Il fait une température très fraîche. Tout le monde grelotte et les enfants, pour se réchauffer, tiennent dans les mains un tison enflammé sur lequel ils soufflent fréquemment pour en activer la combustion. Nos guides nous font prendre un tout autre chemin que celui que nous avions suivi à notre arrivée dans le pays. Nous ne trouvons sur notre passage que le village d’Ouraké et deux petits villages Malinkés. Cela nous fait gagner environ trois kilomètres. Dans ce trajet, nous rencontrons plusieurs troupeaux de beaux bœufs qui se précipitent sur nous au galop et nous chargent. Heureusement que les guides sont là et les écartent. Il paraît que la vue de gens habillés a le don d’exaspérer tout particulièrement ces animaux qui sont habitués à ne voir que des hommes absolument nus. Nous traversons, sans encombre, le marigot de Bankounkou et celui de Mitchi, où je suis obligé de me mettre à l’eau. Là, nos guides nous demandent à retourner à Yffané. N’ayant plus besoin de leurs services, car la route nous était maintenant bien connue, je les congédie et leur donne quelques kolas qu’ils acceptent avec le plus grand plaisir, car ce fruit est très rare dans le pays et ils en sont particulièrement friands.

La traversée du marigot de Oupéré, de celui de Bôboulo et de celui de Oudari se fait sans accidents, et à une heure de l’après-midi nous sommes arrivés sur la rive droite de ce dernier où je trouve avec plaisir la bonne case que mes hommes m’y avaient construite quelques jours avant.

Pendant cette longue étape, je n’ai rien à signaler d’intéressant que la rencontre que nous fîmes à quelques centaines de mètres du marigot de Oupéré d’une colonie nombreuse de _fourmis magnians_ qui émigrait sur le sentier, sur une longueur d’environ deux cents mètres. Nous fûmes obligés, de ce fait, d’opérer un détour dans la brousse pour les éviter, car leurs douloureuses morsures sont excessivement redoutées des indigènes et les chevaux eux-mêmes sont affolés par l’intolérable cuisson qu’elles déterminent.

Nous avons constaté l’existence au Soudan français de cinq espèces différentes de fourmis : 1o la fourmi ordinaire que les Malinkés désignent sous le nom de « _Méné-méné_ » ; 2o une petite fourmi noire qui habite généralement les cases et dont la morsure est excessivement douloureuse et que l’on désigne sous le nom de « _Dougou-méné_ » (_dougou_ village et _méné_ fourmi) ; 3o la fourmi rouge « _Méné-oulé_ », qui mord cruellement et qui peut même provoquer des ampoules semblables à des brûlures ; 4o la fourmi-cadavre qui habite surtout dans les lougans et qui est ainsi nommée parce qu’elle exhale une odeur fétide qui rappelle celle d’un cadavre en putréfaction. Une seule de ces fourmis suffit pour empester une case toute entière ; 5o la _fourmi-magnian_, la plus terrible de toutes. Elle est très volumineuse et sa longueur peut atteindre parfois un centimètre et demi à deux centimètres. Sa couleur est noirâtre. Elle est excessivement vorace. Ses morsures sont excessivement douloureuses et provoquent parfois l’engourdissement du membre qui a été blessé. Elles vivent en colonies nombreuses et émigrent fréquemment. Lorsqu’elles s’attaquent à une charogne elles l’ont rapidement dévorée et n’en laissent absolument que les os. Si l’on est menacé d’une invasion de ces terribles insectes, il suffit pour s’en débarrasser de tracer un sillon en avant d’elles et la colonne obliquera toujours soit à droite soit à gauche. Je me suis très bien trouvé, toutes les fois que j’ai été mordu, de laver la blessure avec de l’alcool à 90° ou bien avec une solution concentrée de bichlorure de mercure. La douleur cesse presque immédiatement. En pareil cas, les indigènes se servent de beurre de karité dont ils étendent une épaisse couche sur la morsure et par-dessus laquelle ils appliquent deux ou trois feuilles de téli (Erythrophlæum guineense) qu’ils maintiennent à l’aide d’un chiffon pendant plusieurs heures. Ce procédé nous a également bien réussi.

Peu après notre arrivée au campement de Oudari éclata, dans la brousse, sur la rive opposée du marigot, un immense incendie. Nous entendîmes toute la journée le crépitement des flammes et je craignais tellement de lui voir gagner notre campement que je fis débroussailler au loin autour de nous et placer mes bagages en dehors de ma case. Le vent était heureusement pour nous. Il soufflait du Nord-Est et poussait les flammes du côté de la rive opposée à celle sur laquelle nous étions campés. Malgré cette circonstance, je ne fus pas sans inquiétudes et recommandai à mes hommes de veiller avec soin. Tout se passa bien et je n’eus aucun désastre à déplorer.

Vers trois heures de l’après-midi, arrivèrent quatre hommes d’Yffané. Ils me demandèrent à camper avec nous et à nous accompagner à Damentan d’où ils voulaient aller à Yabouteguenda chercher du sel en échange de beurre de karité dont ils avaient de fortes charges. Je leur accordai l’autorisation qu’ils sollicitaient et ne les revis plus qu’à notre arrivée à Damentan, où ils vinrent me saluer et me souhaiter un bon voyage.

Sandia, malgré tout ce que je pus lui dire, n’était pas tranquille. Il faut se méfier des Coniaguiés, me répéta-t-il plusieurs fois dans la journée, car ce ne sont pas de bons hommes et ils peuvent bien venir nous attaquer cette nuit. J’étais bien rassuré à ce sujet et j’étais bien persuadé que je n’avais rien à redouter de semblable. Je ne voulus cependant pas empêcher Sandia de faire une ronde minutieuse autour du camp, à la nuit tombante. Il en fouilla avec soin tous les environs et ne se coucha que lorsqu’il fut convaincu qu’il n’y avait rien de suspect : mais je suis bien certain qu’il ne dormit pas beaucoup cette nuit-là.

_27 décembre._ — Excepté Sandia, tout mon monde a bien dormi et j’eus quelque peine à réveiller mes hommes à trois heures du matin. Malgré l’heure matinale, les préparatifs du départ se font très rapidement. Il fait encore nuit noire quand nous nous mettons en route, et cependant, la marche est bonne. C’est qu’il fait un froid des plus vifs et je constate huit degrés seulement au thermomètre centigrade. C’est une des plus basses températures que j’aie observées dans ces régions. De plus, une rosée abondante et froide couvre absolument la brousse et, peu après le départ, nous sommes littéralement trempés jusqu’aux os. Aussi, à chaque halte, nous faut-il faire de grands feux pour nous réchauffer et nous sécher. A peu de distance du marigot de Nomandi, dans une vaste plaine que venait de dévaster un immense incendie, nous vîmes défiler devant nous un superbe troupeau de 25 à 30 antilopes de la variété que les indigènes désignent sous le nom de « _Koba_ ». Cet animal est excessivement commun au Soudan et il en existe plusieurs espèces dont les principales sont : _le Koba_, _le Dumsa_ et _le Diguidianka_. On les reconnaît à la forme de leurs cornes, à leur stature, et à leur pelage. Ainsi le Dumsa est généralement de petite taille. Son poil est alezan foncé et ses cornes sont droites, de taille moyenne à l’âge adulte, et fortement acérées. Le Koba est, au contraire, de forte taille, son pelage grisâtre et sa bouche est blanche. Ses cornes sont en général annelées, rejetées en arrière et ont une courbe à concavité postérieure. Le Diguidianka est le plus volumineux de tous, il est généralement aussi le plus farouche. Son pelage est alezan et sa taille peut atteindre celle d’un cheval de cavalerie légère. Ses cornes très fortes atteignent parfois un mètre à un mètre cinquante de longueur. Elles sont fortement annelées. Très lourdes, elles sont fortement implantées dans l’os frontal et comme elles pourraient gêner l’animal quand il est poursuivi, il lève fortement la tête de façon à ce qu’elles viennent reposer sur son dos. Tous ces animaux sont très vigoureux et détalent avec une effrayante rapidité. Aussi ne peut-on les chasser qu’à l’affût ou bien les tirer avec des armes à longue portée. Leur chair est excessivement savoureuse.

Nous revoyons, en passant, notre campement du marigot de Bamboulo, et à peine étions-nous dans la vallée de Damentan que nous faisons fuir devant nous une belle troupe de sangliers. Je remarque dans leurs rangs plusieurs vieux solitaires énormes et un grand nombre de jeunes marcassins. Ils défilent tranquillement à deux portées de fusil de nous environ. Cet animal, que les indigènes nomment _Diéfali_, est très commun dans toute cette région. Les musulmans ne le chassent pas car il est défendu par le Koran de manger sa chair. Aussi, il se multiplie considérablement et cause de grands ravages dans les lougans de mil et de patates dont il est très friand.

A midi nous arrivons enfin à Damentan. Tout le monde fait la sieste ou bien est occupé dans les lougans. Mais la nouvelle de notre arrivée s’est bientôt répandue et tout le village ne tarde pas à venir me saluer et à venir prendre de nos nouvelles. On ne comptait plus nous revoir, car, avec leur exagération habituelle, les noirs qui y étaient venus du Coniaguié, n’avaient pas manqué de dire que Tounkané ne voulait pas nous laisser revenir à Damentan. Ce fut avec un grand plaisir que je repris possession de ma bonne case et que je pus enfin me reposer un peu. Je crois bien que mes hommes revirent cet hospitalier village avec encore plus de satisfaction que moi si cela était possible.

Alpha-Niabali était absent lorsque nous arrivâmes. Il était allé dans ses lougans surveiller la récolte de son mil. Il fut aussitôt prévenu et ne tarda pas à venir me rejoindre. Grande fut sa joie de nous voir sains et saufs et il ne me cacha pas que pendant les quelques jours qu’avait duré notre voyage, il avait été fort inquiet de notre sort. Il avait appris la façon peu cordiale avec laquelle Tounkané nous avait reçus et il n’en avait été nullement surpris. Mais ce qui le scandalisa le plus ce fut le peu d’empressement que ce sauvage avait mis à nous procurer notre nourriture. « Je te l’avais bien dit, me dit-il, ce sont de véritables bœufs (missio) ». Il fallut lui raconter en détail notre voyage sans rien omettre. On peut bien penser que la conversation ne languit pas. Sandia nous raconta alors tout ce qui s’est passé dans le village Coniaguié pendant notre séjour à Yffané. Il a été tenu chaque jour au courant des faits et des gestes des habitants par notre hôte qui y avait ses grandes et ses petites entrées, et s’il ne m’a prévenu de tout ce qui se tramait contre nous, c’est uniquement pour ne pas m’effrayer. Je compris alors pourquoi il insistait tant pour que je parte et pourquoi il était si inquiet pendant tout le voyage de retour. Il m’avoue alors n’avoir été réellement tranquille que lorsque nous eûmes traversé le marigot de Nomandi qui forme la limite entre le Coniaguié et le Damentan. Je ne crois point que ma vie ait été aussi sérieusement menacée à Yffané que ce brave homme de chef veut bien le dire. Malgré cela, je tiens à relater ici tous les détails qu’il m’a donnés au retour quand tout péril fut éloigné. Je commence dès le début, dès mon entrée sur le territoire Coniaguié, et voici à peu près ce que nous raconta Sandia et que me traduisit fidèlement Almoudo.

Les quatre hommes que nous avions rencontrés au marigot de Talidian avaient été apostés là pour nous suivre dans la brousse et épier nos faits et gestes. L’œil perçant de Sandia les découvrit et force leur a été dès lors de faire route avec nous. A Ouraké, le chef ne nous fit attendre si longtemps pour nous autoriser à aller à Yffané qu’afin de permettre aux guerriers du village de se rassembler pour nous escorter. A partir de là, en effet, le nombre des guerriers Coniaguiés ne fit qu’augmenter et c’est entourés de cent ou cent cinquante fusils que nous arrivâmes à Yffané. Dès que je fus installé dans le village Malinké, et après l’entretien que j’y eus avec Tounkané dans ma case, on discuta ferme dans la soirée, dans le village Coniaguié pour savoir si on nous laisserait retourner à Damentan. Mais on ajourna toute décision au lendemain, quand on aurait entendu ce que j’avais à dire.

Après le palabre, on discuta longuement dans le village où tous les chefs Coniaguiés étaient réunis. Il paraîtrait que beaucoup opinaient pour qu’on nous mît tous à mort ; mais le chef Tounkané déclara qu’il ne fallait pas agir ainsi, car, étant venu chez eux sans armes et sans escorte, il était évident que je ne voulais pas leur faire de mal ; mais il fallait, sous tous les prétextes, nous empêcher de retourner chez nous, d’où nous n’aurions pas manqué de revenir bientôt après avec une colonne pour nous emparer du pays. Ce fut cette opinion qui prévalut. Aussi, comme première mise à exécution me demanda-t-il de rester un jour de plus pour lui faire plaisir. Ce que j’accordai, malgré Sandia et Almoudo qui, étant au courant de la situation, voulaient me faire partir de suite. Je me souviens encore qu’à ce moment-là quand je déclarai à Tounkané que je resterais un jour de plus, selon sa demande, Almoudo me répéta à plusieurs reprises : « Y a pas bon quand noir y a dire, tu partiras demain, tu partiras demain, si toi y a resté, Coniaguié y a faire captif ».

Dans la troisième journée, nouveau conciliabule entre les chefs Coniaguiés. Il est alors décidé que pour m’empêcher de partir, on s’emparera de mes hommes ; et pour mieux atteindre ce but, on ne me donnera personne pour porter mes bagages ; mais on n’agira que lorsque tous les guerriers du pays seront réunis. Je m’étonnais aussi d’en voir depuis la veille arriver de tous côtés. Le soir, Tounkané vint me voir et entre autres choses me demanda de ne pas partir le lendemain matin et de ne me mettre en route que le soir, parce que, disait-il, des chefs de villages éloignés devaient venir me saluer et les Malinkés devaient m’apporter un bœuf. Je le lui refusai et ce fut alors que me voyant absolument décidé à partir, il me promit qu’au point du jour j’aurais les hommes qui m’étaient nécessaires. Prévenus par notre hôte de ce qui s’était passé la veille, Sandia et Almoudo me déclarent qu’il faut absolument partir le lendemain matin, puisque j’ai déclaré que je partirais ce jour-là, et que si Tounkané ne donne pas des hommes, on se débrouillera avec les nôtres et que, s’il le faut, ils porteront eux-mêmes les bagages. Comme je l’ai dit plus haut, le lendemain matin, en effet, nous ne pûmes pas avoir les quelques porteurs qui me manquaient. Nous nous sommes débrouillés et Tounkané fut, je crois, bien heureux de nous voir partir.

Je ne donne bien entendu, ce récit que, sous toutes réserves, et uniquement d’après ce que m’ont rapporté mes hommes. Pour moi, je tiens à affirmer que je n’ai rien eu à reprocher aux Coniaguiés, que leur indiscrétion, la garde active qu’ils ont montée autour de ma case et aussi la façon peu hospitalière dont ils nous ont traités. Du reste, d’après les renseignements que j’ai pu recueillir sur ces gens-là, j’ai acquis la certitude qu’ils n’avaient pas fait une exception pour moi et qu’ils recevaient ainsi tous les étrangers qui s’aventuraient dans leur pays.

Quand nous eûmes terminé le récit de nos aventures au Coniaguié, Alpha-Niabali me demanda aussitôt la permission de se retirer pour donner des ordres afin qu’on nous préparât tout ce qu’il fallait pour notre dîner, car, disait-il, vous devez avoir faim. Il fit immédiatement envoyer du mil en quantité considérable pour les chevaux. Ces pauvres bêtes, absolument affamées, et qui n’avaient, pour ainsi dire, vécu depuis huit jours que de brousse sèche et d’un peu de paille d’arachides, firent bombance ce jour-là et mangèrent double ration de mil. A la nuit tombante, les femmes du village apportèrent à mes hommes, de bons couscouss de mil, de riz, de fonio avec de la viande et du lait. Ils rattrapèrent le temps perdu et ce fut avec joie qu’ils m’entendirent déclarer à Alpha que je resterais encore un jour à Damentan. J’avais grand besoin de repos, et je voulais mettre un peu d’ordre dans mes notes.

Ce soir-là tout le monde se coucha et s’endormit de bonne heure et j’avoue que je ne fus pas de ceux qui dormirent le moins profondément. Le lendemain s’écoula sans incidents, ce fut encore pour toute ma caravane une journée de repas pantagruéliques et de festins copieux. Pour moi, j’ai pu mettre à jour la plus grande partie de mes notes et faire mes préparatifs de départ pour le lendemain matin. Je n’ai pas besoin de dire que j’ai retrouvé absolument intacts tous les bagages que j’avais confiés à Alpha-Niaboli. Je le remercie de sa généreuse hospitalité, et lui fais un beau cadeau avant de nous séparer. Il est enchanté et m’assure une fois de plus de tout son dévouement pour les Français. « Demain matin, me dit-il, je viendrai te saluer avant ton départ et mon fils partira avec toi pour aller trouver à Nétéboulou le commandant de Bakel et l’assurer que je veux absolument être ami avec vous. »

* * * * *