CHAPITRE XII
Départ de Son-Counda. — Marche de nuit. — Frayeur des Malinkés. — Héméralopie. — Itinéraire de Son-Counda au marigot de Tabali. — Description de la route. — Géologie. — Botanique. — Le Dion-Mousso-Dion-Soulo. — Campement en plein air. — Un gourbi en paille. — De Tabali à la rivière Grey. — Itinéraire. — Passage de la rivière Grey. — Ingénieuse embarcation. — De la rivière Grey au marigot de Konkou-Oulou-Boulo. — Itinéraire. — Description de la route. — Géologie. — Botanique. — Les lianes _Delbi_ et _Bonghi_. — Le Barambara. — Du marigot de Konkou-Oulou-Boulou à Damentan. — Itinéraire. — Description de la route. — Géologie. — Botanique. — Le Karité. — Arrivée à Damentan. — Belle réception. — Le chef Alpha-Niabali. — Séjour à Damentan. — Palabres. — Influence du chef dans la région. — Fanatisme musulman. — Arrivée d’un Coniaguié. — Je l’envoie annoncer ma visite à son chef. — Environs de Damentan. — Belles cultures. — Le Ricin. — Préparatifs de départ pour le Coniaguié.
_17 décembre._ — Prévoyant que j’aurais une longue étape à faire par une route peu fréquentée et dans une région encore inexplorée, je réveillai tout mon monde à 2 h. 15 du matin. Malgré cela et malgré la grande fraîcheur, toute ma caravane est réunie à 2 h. 45, et à trois heures, par un beau clair de lune, nous pouvons nous mettre en route. La nuit a été très fraîche dans cette première marche et à quelques centaines de mètres du village nous commençons à avoir de la rosée. Nous marchons lentement dans un sentier où les porteurs n’avancent que péniblement. Les Malinkés de Son-Counda se tiennent groupés autour de moi. Ils ont peur, et bien qu’armés jusqu’aux dents, ils redoutent de voir paraître les terribles Peulhs à chaque détour du chemin. De plus, ils n’y voient que difficilement et arrivent péniblement à se guider dans la brousse. Grands chasseurs d’éléphants, ils couchent souvent à la belle étoile. Soumis dès leur enfance à une alimentation presque uniquement végétale, ils ne font que rarement usage d’aliments minéraux. Aussi sont-ils tous plus ou moins atteints d’héméralopie, et j’en ai vu qui, dès que le soleil était couché, avaient peine à retrouver leur demeure dans le village, si, par hasard, ils s’étaient attardés sous l’arbre à palabres. Mais quand le jour commence à poindre, notre marche s’accélère peu à peu et quand le soleil se lève nous prenons sans peine notre allure habituelle.
Ainsi que je l’ai dit plus haut, le frère du chef de Son-Counda, Mandia, m’accompagne. A 5 h. 30 nous traversons le marigot de Kokou. Il est si profond que je suis obligé de quitter bottes, pantalon et chaussettes. Peu après, à 5 h. 50, nous traversons le marigot de Médina moins profond que le premier. Nous laissons sur notre gauche la grande mare de Palama à 7 h. 10 et à 7 h. 45 nous faisons la halte. Nous repartons à huit heures. Il fait déjà une chaleur intolérable. A 8 h. 15 nous laissons à droite une grande mare, à 8 h. 40 une plus petite, et, à 8 h. 47, nous trouvons à notre droite l’immense mare de Demba-Sansan et le marigot du même nom. Nous les longeons pendant quinze cents mètres environ, et il est neuf heures quand nous traversons le marigot où coule une eau fraîche, limpide et claire. Nous nous y arrêtons pendant quelques minutes pour nous désaltérer et enfin à 10 h. 10 nous sommes au marigot de Tabali, que nous traversons et sur les bords duquel nous campons.
Au point de vue géologique, de Son-Counda au marigot de Tabali, ce sont toujours les mêmes terrains. On trouve d’abord quelques îlots de latérite qui alternent avec les argiles compactes pendant environ six kilomètres. A partir de là, rien que des argiles compactes parsemées surtout aux environs des mares de vases profondes. Les marigots sont tous à fond de vases, sauf celui de Tabali, où nous campons, et qui coule sur un lit de cailloux ferrugineux. Aussi l’eau en est-elle excellente. La grande mare de Demba-Sansan, qui s’étend jusqu’aux collines qui longent la Gambie, est à fond argileux. Elle est en partie à sec pendant la saison sèche et remplie d’eau pendant l’hivernage. Elle a environ huit kilomètres de longueur sur trois de largeur.
On comprend ce que doit être la flore dans de semblables terrains. Pas de futaies, rien que de hautes herbes de marais où cheval et cavalier disparaissent. Les bords de la Gambie sont couverts de magnifiques rôniers dont il existe, notamment dans la plaine où coule le marigot de Demba-Sansan, une superbe forêt.
Pendant la route mon interprète me fit remarquer plusieurs échantillons d’une plante dont les indigènes se servent couramment dans cette région contre la blennorrhagie. On la nomme dans toute la Gambie : « _Dion-Mousso-Dion-Soulo_ », ce qui signifie en Malinké du Sud : « _Herbe de la femme captive_ ». Elle est ainsi nommée parce que, dans les pays Mandingues, la captive est, en général, la seule qui se livre ouvertement à la prostitution. C’est surtout la racine qui est employée. Cette racine, charnue, ayant à peu près la consistance du manioc, est rougeâtre à l’extérieur. Si on la casse, on la trouve blanche à l’intérieur et très aqueuse. Elle n’a pas de goût particulier mais son odeur est légèrement vireuse. Je n’ai jamais pu avoir la plante à l’état frais et je n’ai jamais eu à son sujet que des renseignements si bizarres qu’il m’est absolument impossible d’en donner une description détaillée. Voici comment cette racine est employée. On en sectionne environ cent grammes par petits fragments, quand elle est fraîche, et on les fait bouillir dans un litre et demi d’eau environ. Quand le liquide est devenu d’un blanc laiteux, on le laisse refroidir et on boit après l’avoir légèrement salé au préalable. La dose est d’environ de deux à trois litres par vingt-quatre heures. Si, au contraire, on se sert de la racine sèche : on la pile et on prend pour une dose environ 60 à 80 grammes de la poudre ainsi obtenue. Elle est enveloppée dans un morceau d’étoffe et mise à bouillir dans deux litres environ d’eau. Quand la liqueur, comme plus haut, est devenue d’un blanc laiteux, on la sale légèrement et on la laisse refroidir. La dose est la même que dans le cas qui précède. Je crois que c’est un excellent diurétique qui agit en même temps sur l’élément douleur et cela d’une façon absolument efficace. J’ai pu en avoir la preuve à Nétéboulou. Pendant le séjour que nous y avons fait, un de mes hommes s’était laissé séduire par les charmes d’une captive de Sandia et une douloureuse blennorrhagie avait été la conséquence de cette douce amitié. Il se traita d’abord lui-même, sur les conseils du forgeron du village, avec des racines de Dion-Mousso-Dion-Soulo, en suivant le mode d’emploi que nous avons indiqué plus haut. En quatre jours la douleur avait complètement disparu, mais l’affection persista malgré le traitement et ce ne fut qu’à Mac-Carthy que je pus l’en débarrasser grâce à de bonnes injections astringentes. Cette plante, d’après les indigènes, se trouverait en grande quantité particulièrement dans le Sud de nos possessions Soudaniennes. On la rencontrerait aussi dans des régions plus septentrionales mais en bien moins grande quantité.
A peine fûmes-nous arrivés à l’étape que mes hommes et ceux de Son-Counda installèrent immédiatement le campement. Les uns dépecèrent moutons et chèvres dont je m’étais muni pour la route afin de pourvoir à notre nourriture, les autres me construisirent en peu de temps avec des bambous et des tiges de hautes herbes sèches un confortable gourbi de deux mètres de haut sur trois de largeur, dans lequel je pouvais installer mon lit et mettre à l’abri des intempéries mes bagages les plus précieux. Bien couvert, il ne laissait filtrer aucun rayon de soleil et il avait été fait avec tant de soin que j’y aurais même été à l’abri d’une tornade. Ce mode de campement dans la brousse est assurément le plus pratique. Avec des bambous, de la paille sèche et quelques liens en écorce, il ne faut pas plus d’une heure pour le construire. Il a sur la tente ce grand avantage de ne pas emmagasiner la chaleur. Si, par hasard, la pluie survenait, il serait facile de s’en garantir en admettant toutefois que le gourbi fut insuffisant. Il n’y aurait qu’à jeter la tente sur son dôme et à l’y maintenir à l’aide simplement de quelques morceaux de bois assez lourds. Mes hommes se construisirent pour eux de petites huttes en paille et en branchages, et, une heure et demie environ après notre arrivée, le camp était installé.
La journée passa rapidement. Vers trois heures de l’après-midi, j’envoyai six hommes en avant afin de préparer tout ce qui nous serait nécessaire pour passer le lendemain la rivière Grey. Je rédigeai mes notes du jour, fis mes observations météorologiques, et, à la nuit tombante, après avoir dîné, tout le monde se coucha et s’endormit rapidement. La journée avait été rude et nous avions fait une étape de plus de trente-et-un kilomètres.
De Son-Counda au marigot de Tabali, la route que nous avons suivie est sensiblement orientée Sud-Est.
_18 décembre._ — La nuit s’est écoulée sans incidents. La première partie a été relativement chaude. Le ciel s’est subitement couvert, un vent violent de Sud-Ouest a soufflé pendant près de deux heures. Il est même tombé quelques gouttes de pluie et pendant un instant je m’attendis à voir éclater la tornade. Mais nous en fûmes heureusement quittes pour la peur. Vers une heure du matin, le vent se calma, la fraîcheur se fit sentir et nous pûmes jusqu’au jour dormir d’un bon sommeil. A quatre heures et demie je fis lever tout mon personnel et à cinq heures nous pûmes nous mettre en route. Nous longeons d’abord pendant quelques kilomètres la grande plaine du Demba-Sansan. Nous traversons ensuite un plateau de peu d’étendue et formé de quartz ferrugineux. De là, par une pente douce, nous arrivons dans une vaste plaine argileuse où nous traversons à 7 h. 5 le marigot de _Canafoulou_. A 8 h. 30 nous arrivons enfin sur le bord du Koulontou ou rivière Grey, qu’il va falloir franchir. C’est là une délicate opération, car à cette époque de l’année, elle a encore plus de cinquante mètres de largeur et est très profonde. De plus, son courant est excessivement rapide.
Je n’ai pas besoin de dire que les six hommes que j’ai expédiés hier de Tabali pour tout préparer en vue du passage, n’ont rien fait de ce qu’on leur avait dit de faire. Ils ont bien construit avec des tiges de palmier un petit radeau ; mais il est tout à fait insuffisant. Il faut tout recommencer. Tous nos hommes sont expédiés dans les environs pour couper des tiges de palmiers en quantité suffisante, et pendant ce temps-là, je déjeune au pied d’un arbre et prends quelques notes importantes. A midi tout est prêt et nous pouvons commencer le passage. Tout se fait sans aucun accident. Les bagages sont passés les premiers. Les chevaux passent à la nage tenus en bride par mon vieux palefrenier Samba qui est un nageur émérite. Je passe le dernier après avoir bien constaté que rien n’a été oublié.
Il est très ingénieux ce moyen qu’emploient les noirs pour traverser les gros marigots et même les fleuves. Le radeau, ou plutôt l’embarcation, car c’en est une véritable, dont ils se servent, est fabriquée avec des tiges de palmier d’eau. Ces tiges sont jointives et solidement attachées entre elles. Leur forme recourbée donne ainsi à l’embarcation un véritable fond et un bordage. Sa longueur est d’environ trois mètres et sa largeur un mètre cinquante centimètres. On y peut loger quatre personnes, dont une, assise à l’arrière, tient une pagaie pour diriger l’esquif en cas d’accident. Car voici comment elle est mue. A ses deux extrémités sont attachées des cordes faites de lianes ou de feuilles de palmiers tressées. Ces cordes sont tenues sur chaque rive par une équipe d’une dizaine d’hommes qui halent ou laissent filer suivant qu’on veut aller d’un bord ou de l’autre. On comprend alors que si une des cordes vient à se briser il soit nécessaire qu’il y ait dans l’embarcation quelqu’un qui, à l’aide de la pagaie, soit prêt à la diriger.
Cette pagaie est des plus primitives. Elle se compose simplement d’un bâton d’un mètre vingt de longueur environ, à l’une des extrémités duquel on a solidement attaché de petits morceaux de bois d’environ quinze centimètres de longueur destinés à former la pelle de l’instrument. Le pilote la manœuvre en tenant l’extrémité libre de la main droite ou de la main gauche, l’autre main saisissant la partie moyenne du manche, suivant qu’il veut aller à droite ou à gauche ou selon ses dispositions naturelles.
Cette embarcation est très légère. Comme sa largeur est très grande relativement à la longueur, il est rare qu’elle chavire, et j’ai vu deux hommes s’appuyer sur le même bord sans pouvoir arriver à la renverser. Le passage dura environ une heure et demie. Plusieurs fois les cordes cassèrent et ces petits incidents nous firent perdre plus d’une demi-heure. Je suis intimement persuadé que, si nous avions pu nous procurer des liens plus solides, l’opération eut pu être facilement faite en une heure au plus. Tous mes bagages arrivèrent intacts sur la rive droite et rien ne fut mouillé. Almoudo, Sandia, mon palefrenier Samba et Mandia, le chef de Son-Counda, me rendirent en cette circonstance de grands services. Tout le monde, du reste, paya de sa personne, et chacun fit consciencieusement son devoir. Il était près de deux heures quand tout fut terminé. La chaleur était accablante, bien que le ciel fût couvert, aussi la fatigue était-elle grande pour tous. Malgré cela, personne ne murmura quand je donnai le signal du départ.
Le Koulontou, ou rivière Grey, peut être considéré comme le principal affluent de la Gambie, sinon comme sa branche d’origine Ouest. Elle coule du Sud-Est au Nord-Ouest, tandis que, dans la première partie de son cours la Gambie, de sa source à Tomborocoto, dans le Niocolo, coule du Sud au Nord légèrement Est, de telle sorte que ces deux branches forment un angle d’environ trente-cinq degrés dans lequel sont compris les massifs montagneux du Sabé, du Tamgué, du Niocolo, derniers contreforts au Nord du Fouta-Djallon. A partir de Tomborocoto, la Gambie s’infléchit vers l’Ouest et coule dans cette direction jusqu’à la mer. Elle forme un grand coude en face de la partie Est du Ouli et c’est à l’extrémité la plus éloignée de ce grand arc que se jette la rivière Grey. Elle suit le régime de tous les grands cours d’eau Soudaniens et Sénégalais. Pendant l’hivernage, c’est une belle rivière qui a environ trois à quatre cents mètres de largeur. Pendant la saison sèche, au contraire, elle n’a guère plus de quarante à cinquante mètres dans son cours moyen. Les berges sont absolument à pic, et d’une saison à l’autre son niveau ne varie pas moins de 12 à 15 mètres. Ses eaux sont pendant la saison sèche claires, limpides et délicieuses à boire. Vues de la berge, elles ont un aspect blanchâtre, terreux. Cela tient à ce qu’elle coule dans un lit formé d’argiles compactes qui lui donnent leur couleur. La rivière Grey a un débit considérable et apporte à la Gambie une masse d’eau relativement énorme. C’est elle qui reçoit la plus grande partie des pluies de la région Nord-Ouest du Fouta-Djallon, et tous les marigots qui descendent du flanc Ouest des massifs du Sabé, Tamgué et Niocolo. Tous les marigots du Coniaguié, du Bassaré, du Damentan, du pays de Pajady et de Toumbin sont ses tributaires, et elle reçoit toutes les eaux d’infiltration de la région Est du Fouladougou. Nous serions assez portés à croire que dans le Damentan et le Coniaguié, la rivière Grey communique avec la Gambie par les marigots de Niantafara, de Oupéré et de Oudari. Nous ne faisons là qu’émettre une simple supposition que peut autoriser la direction Sud-Ouest-Nord-Est du courant de ces marigots, direction que nous avons constatée pendant notre voyage. Quoiqu’il en soit, ces marigots ont de l’eau courante toute l’année, la rivière Grey dans cette partie de son cours coule à une cote plus élevée que la Gambie dans la partie correspondante, et, de ce fait, son courant est plus impétueux que celui de cette dernière. Les bords de la rivière Grey sont absolument déserts et inhabités. Du reste, dans la plus grande partie de son cours, elle coule au milieu de vastes plaines argileuses, stériles pendant la saison sèche et inondées pendant l’hivernage.
Nous quittons à deux heures la rive droite de la rivière Grey. Nous traversons tout d’abord une vaste plaine argileuse bordée au Sud par les collines qui la longent et au Nord-Est et au Nord par celles qui bordent la Gambie. A 2 h. 35 nous traversons les trois branches du marigot de _Sambaïa-Boulo_. Dans cette partie du cours de la Haute-Gambie, le mot Boulo signifie marigot et on l’ajoute à son nom propre comme ailleurs on ajoute le mot Kô. A 3 h. 45 nous franchissons celui de _Boufé-na-Kolon_ sur les bords duquel nous faisons la halte pour nous désaltérer et faire boire les animaux ; car ils ne pourront plus s’abreuver jusqu’à Damentan. Les rives de tous les cours d’eau que nous allons rencontrer jusque-là sont couvertes de télis et les noirs prétendent que leurs eaux empoisonnées par ce végétal sont fatales aux animaux mais non aux hommes. Quoiqu’il en puisse être, je ne tiens pas à expérimenter leur action sur mon propre cheval. Il m’est trop précieux pour que je me permette une semblable fantaisie. Enfin, à 5 heures, nous arrivons sur les bords du marigot de _Konkou-Oulou-Boulo_. Nous le franchissons et allons camper sur la rive opposée au milieu d’un beau bouquet de télis gigantesques. Les deux rives en sont couvertes et leurs feuilles en couvrent le sol. Aussi faut-il prendre de grandes précautions pour que les animaux n’en mangent pas. En moins d’une heure, mes hommes m’ont construit un gourbi fort confortable, et à huit heures, après avoir copieusement dîné, tout le monde se couche : terrassé par la fatigue, chacun s’endort rapidement.
Du campement de Tabali à celui de Koulou-Oulou-Boulo, la distance est de 29 k. m. 500 environ et la route suit une direction générale Sud-Sud-Est. Dans tout ce trajet, on ne trouve pour ainsi dire partout que des argiles compactes. En deux ou trois endroits, la roche ferrugineuse et les quartz émergent en plateaux peu étendus. Les marais et les marigots sont à fond de vase, sauf celui de Konkou-Oulou-Boulo, qui est à fond de sable, mais dont les bords sont couverts d’alluvions récentes qui en rendent le passage fort difficile. Les bords et le fond de la rivière Grey sont formés d’argiles compactes.
Au point de vue botanique, la flore est des plus pauvres. Les bords du Konkou-Oulou-Boulo sont couverts de télis. Dans les plaines c’est la brousse et le marais dans toute l’acception du mot. Cypéracées et joncées y abondent. Les deux rives de la rivière Grey sont excessivement boisées. On y trouve de superbes rôniers, de beaux ficus et de nombreux échantillons de deux lianes très communes dans toute cette région, le _Delbi_ et le _Bonghi_. Sur les plateaux ferrugineux nous ne trouvons à signaler que quelques maigres graminées et quelques rares végétaux nommés « _Barambara_ », par les indigènes, et dont ils utilisent les racines comme fébrifuge.
[Illustration : SABA (liane à caoutchouc).
A, feuilles. — B, feuilles et fruits.]
Le _Delbi_ est une liane de la famille des Apocynées dont le feuillage rappelle celui du Laré et du Saba dont nous avons parlé plus haut. Il croît de préférence sur les hauts plateaux et en moins grande quantité sur les bords des rivières, fleuves et marigots. On le trouve partout au Soudan. Ce sont les peuples de race Peulhe qui lui ont donné le seul nom sous lequel nous la connaissions. Elle n’acquiert que rarement de grandes dimensions et son pied a, tout au plus, 6 à 8 centimètres de diamètre. Ses fleurs blanches ont à peu de chose près les caractères macroscopiques de celles du Laré, et, comme elles, ressemblent à celles du jasmin dont elles rappellent un peu l’odeur. Le fruit est un follicule sec qui contient environ 25 à 30 graines comprimées. Il est mûr vers la fin de mars. Son aspect grêle et chétif ne permet pas de la confondre avec le Laré. Comme cette dernière, elle laisse découler à l’incision un suc blanc laiteux, très aqueux et qui poisse les doigts. Nous serions tentés de croire que ce n’est autre chose qu’un caoutchouc de mauvaise qualité. Pendant la saison sèche, ce suc fait absolument défaut. On n’en trouve que pendant l’hivernage et encore en très petite quantité. Les indigènes, du Niocolo notamment, se servent des feuilles pour panser certains ulcères de mauvaise nature. Nous ne voyons pas trop quelle pourrait être leur action thérapeutique. Cette plante doit être, d’après le professeur Heckel, le _Vahea Heudelotii_ A. D. C.
Le _Bonghi_, ainsi nommé par les peuples de race Peulhe, est appelé _Nombo_ par les Bambaras et les Malinkés. C’est encore une belle liane de la famille des Apocynées. Elle croît de préférence dans les bas-fonds humides, et est très rare. Nous ne l’avons trouvée en grande quantité qu’aux environs de Dalafine dans le Tiali. On la rencontre, il est vrai, un peu partout au Soudan. Mais elle est partout très clairsemée. Elle acquiert de grandes dimensions surtout dans les terrains très humides, et elle est facile à reconnaître à son port majestueux et au dôme de verdure qu’elle forme au-dessus des végétaux auxquels elle s’attache. Son feuillage rappelle celui du Laré et celui du Delbi, mais ses fleurs ne permettent pas de la confondre avec ces deux dernières lianes. Au lieu d’être blanches elles sont rosées, volumineuses et leur calice est hypocratérimorphe. Elle donne à l’incision un suc blanc laiteux, aqueux et qui poisse les doigts. Contrairement au Delbi, elle en laisse découler en toutes saisons, mais en bien plus grande quantité pendant l’hivernage que pendant la saison sèche. A cette époque de l’année, c’est à peine s’il vient sourdre, peu après l’incision, quelques rares gouttelettes qui se coagulent immédiatement et donnent un produit ayant l’aspect de celui que l’on obtient du Laré. Pendant l’hivernage, au contraire, le rendement est bien plus considérable, sans cependant égaler ce que l’on obtient du Laré. Les indigènes n’emploient le Delbi à aucun usage. Cette plante, d’après l’opinion du professeur Heckel, serait le _Vahea florida_ F. Mueller.
Le _Barambara_ est un petit arbuste qui croît, de préférence, sur les plateaux rocheux, dans les terrains pauvres et dans l’interstice des roches. Il nous a semblé être une _Combretacée_, mais nous ne saurions l’affirmer. Ses feuilles sont peltées, de petites dimensions. Leur face supérieure est d’un vert pâle et leur face inférieure blanchâtre est couverte de poils qui donnent au toucher la sensation du velours. Cette couleur caractéristique du feuillage permet de reconnaître la plante de loin. Son port est celui d’un petit arbuste d’un mètre soixante centimètres de hauteur au plus. Si on écrase les feuilles dans la main, elles dégagent une odeur vireuse très prononcée. Les fleurs sont jaunâtres, toujours peu nombreuses, et les fruits ont l’apparence d’une drupe très coriace. La tige est cylindrique, généralement courte, et les rameaux s’en détachent à trente centimètres au plus du sol. Il vient par touffes de huit à dix pieds au plus. Les jeunes rameaux sont polyédriques, à côtes très prononcées. Leur écorce est vert pâle, tandis que celle des rameaux principaux et de la tige est plutôt blanchâtre. Cet arbuste est très commun dans tout le Soudan. Ses rameaux servent partout aux indigènes pour se nettoyer les dents. Voici comment : on en coupe un fragment d’environ quinze centimètres de longueur. Son diamètre ne doit pas avoir guère plus d’un centimètre au grand maximum. On mâche une des extrémités de façon à en faire une véritable brosse avec laquelle on se frotte ensuite les dents. Ce procédé est excellent.
Je crois que c’est à son fréquent emploi que les noirs doivent de conserver si longtemps à leurs dents leur éclatante blancheur. De plus, le tannin qui s’y trouve en grande quantité contribue beaucoup à conserver aux gencives leur fermeté et leur tonicité. Beaucoup de végétaux servent à cet usage, mais au Soudan particulièrement, c’est le barambara qui jouit de la plus grande faveur. Sur tous les marchés on trouve ces petites tiges de bois. Elles se vendent couramment cinq centimes les cinq. Les Ouolofs leur donnent le nom de _Sottio_. Les Malinkés de la Haute-Gambie vantent les propriétés fébrifuges de ses racines. Ils les emploient fraîches ou sèches en décoction et en macération. Dans le premier cas, si on se sert de racines fraîches, on en prend environ deux cents grammes de petits fragments munis de leur écorce. On fait macérer pendant vingt-quatre heures dans environ un litre d’eau. D’autre part, on fabrique avec la même quantité que l’on fait bouillir dans deux litres et demi d’eau une légère tisane. La macération est administrée au début de l’accès de fièvre et la tisane entre les accès. Cette médication donnerait, paraît-il, de bons résultats. Nous n’avons jamais été à même de les constater. Si, au contraire, on emploie la racine sèche, on la réduit en petits fragments que l’on pile de façon à en faire une poudre assez grossière. On prend environ cent grammes de cette poudre que l’on met à macérer pendant vingt-quatre heures dans environ 750 gr. d’eau. Pour la tisane, on met à bouillir dans deux litres d’eau à peu près cinquante grammes de cette poudre que l’on a, au préalable, enveloppée dans un petit morceau d’étoffe. L’administration se fait comme ci-dessus. La racine fraîche serait, paraît-il, plus active que la racine sèche.
_19 décembre._ — La nuit se passe sans incidents, et, à 5 heures 15 du matin, nous levons le camp et nous nous mettons en route pour Damentan. Jusqu’au jour, la marche est relativement lente. Mais dès que la lumière se fait nous reprenons bientôt notre allure ordinaire. A 7 heures, pendant la halte, j’expédie deux hommes au village pour annoncer mon arrivée au chef. Nous traversons successivement et sans difficultés les marigots de _Samasindio_ et de _Boulodiaroto_. A 8 heures 40, nous sommes au marigot de Damentan où coule une eau limpide et claire. Les bords de ces marigots sont couverts de superbes télis. Aussi est-il impossible d’y faire boire nos chevaux. Il est 11 heures 40 quand nous arrivons enfin en vue du village. Au pied du petit monticule sur lequel est construit Damentan, nous traversons une seconde fois le marigot de ce nom sur un pont des plus primitifs. Ce pont est simplement formé d’une longue pièce de bois qui repose sur les deux rives. Des pieux plantés dans le fond du marigot la dépassent d’un mètre et demi environ. Ils sont attachés au pont lui-même à l’aide de cordes de baobab et à leur extrémité supérieure sont fixés par le même procédé de l’un à l’autre des bambous qui servent de parapet. Il n’y en a que du côté gauche du pont. Aussi faut-il faire pour le traverser des merveilles d’équilibre. Le passage se fait sans aucun accident. Mes hommes passent sans difficultés avec leurs charges sur la tête. Mais, il faut desseller les chevaux et les conduire à la nage sur l’autre rive. Nous y trouvons le fils du chef que son père a envoyé à notre avance. Il est en grande tenue de guerre et accompagné de plusieurs de ses hommes armés comme lui jusqu’aux dents. Il nous souhaite la bienvenue et nous conduit au village dont toute la population nous regarde avec des yeux étonnés. Je constate avec plaisir que c’est dans sa case même que je suis logé. La case de mes hommes et celle de Sandia et d’Almoudo sont voisines de la mienne.
La distance qui sépare le marigot de Konkou-Oulou-Boulo de Damentan est de 27 kilomètres 800 environ et la route suit une direction générale qui est à peu près S.-S.-E. Toujours des argiles compactes. Il n’y a qu’à quelques kilomètres avant d’arriver à Damentan que nous trouvons un peu de latérite. La flore a également peu varié. Nous ne signalerons seulement comme végétaux nouveaux que quelques rares échantillons de _Karités_ qui se trouvent entre le marigot de Boulodiaroto et celui de Damentan. Ce sont les premiers que nous ayons rencontrés depuis notre départ de Nétéboulou. Je crois devoir à ce propos donner ici un résumé succinct des observations que j’ai faites sur ce précieux végétal et, si possible, le faire connaître au lecteur dans tous ses détails.
Le _Karité_[19] est un bel arbre de la famille des Sapotacées. C’est le _Butyrospermum Parkii_ Don. Il est très facile à reconnaître dans la brousse à ses feuilles d’un vert sombre, poussant en touffes verticillées à l’extrémité des rameaux et à ses fruits qui sont connus et fort appréciés non seulement des indigènes, mais encore des Européens qui vivent au Soudan. Sa pulpe est très savoureuse et sa graine sert à confectionner un beurre végétal dont nous parlerons plus loin. Il en existe au Soudan deux variétés, le _Mana_ et _Shee_. C’est cette dernière qui est de beaucoup la plus commune. Elle est facile à distinguer de sa congénère. Voici, du reste, leurs caractères principaux : à première vue, on pourrait aisément les confondre, mais un examen attentif suffit pour dissiper rapidement cette erreur. L’écorce du Mana est _blanc grisâtre_. Ses feuilles sont _moins vertes_ que celles du Shee. Son bois est _moins rouge_, sa couleur se rapproche plutôt du _jaune_. Son fruit a bien la même forme que celui du Shee, mais sa graine, au lieu d’être ovale, _est ronde_, enfin, caractère distinctif capital, _à l’incision, il ne laisse dégoutter aucun suc_ en quelque saison et en quelque circonstance que ce soit.
[Illustration : Karité ou Shee (_Butyrospermum Parkii_). Feuilles d’après nature.
(Dessin de A. M. Marrot).]
L’écorce du Shee est au contraire noirâtre et profondément fendillée. Son bois est d’un rouge vif à la périphérie et le cœur en est rouge tendre veiné de blanc et de jaune. Son feuillage est relativement abondant. Ses fleurs sont blanches, portées à l’extrémité d’un long pédoncule, et leurs étamines sont très nombreuses. Le fruit est une drupe dont la pulpe est savoureuse. La graine est ovale et renferme une amande riche en matières grasses. La floraison a lieu du milieu de janvier à la fin de février et les fruits sont mûrs dans les premiers jours de juin ou juillet selon les régions. Ils tombent quand ils sont arrivés à maturité complète, et sous les arbres le sol est jonché de graines. Ces graines rancissent très vite, et pour les faire germer, il faut avoir le soin de les recueillir sur le végétal lui-même et de les mettre immédiatement en terre.
Le Shee, aussi bien que le Mana, du reste, se développe très lentement, et c’est à peine si au bout de vingt ans environ, son tronc acquiert un diamètre d’une vingtaine de centimètres.
On trouve le Karité, d’une façon générale, dans tout le Soudan français. Disons tout d’abord que le Shee est de beaucoup le plus commun. On ne trouve guère le Mana que dans les régions méridionales de la colonie et encore y est-il assez rare. Le Karité habite, de préférence, les terrains à latérite et les terrains à roches ferrugineuses. Il est rare d’en trouver dans les argiles compactes. Nous avons à ce point de vue remarqué que le Mana affectionnait surtout ces derniers terrains, tandis que les premiers étaient particulièrement aimés du Shee. On ne trouve que très rarement l’une et l’autre espèce sur les bords des marigots. Elles fuient les terrains vaseux et marécageux. Il n’est pas rare de voir de beaux échantillons se développer parfois vigoureusement entre des rochers où la terre végétale semble faire absolument défaut. En général, les Karités qui poussent dans de semblables conditions atteignent de faibles proportions et affectent des formes bizarres qui frappent par leur étrangeté et leur monstrueux aspect. Les Karités qui se développent, au contraire, dans les terrains riches en latérite, sont de beaux végétaux, à tiges absolument droites et à ramures et feuillages bien fournis. De ce qui précède, il est facile de conclure quelle peut être l’aire d’extension de ce végétal.
Quoi qu’on en ait pu dire et quoi qu’on en puisse dire encore, nous ne craignons pas d’affirmer que le Karité est très abondant au Soudan français. On ne le rencontre, il est vrai, nulle part, en forêts compactes, et, dans les régions où nous l’avons vu le plus abondant, le Niocolo, par exemple, les pieds sont toujours distants les uns des autres de 50 à 60 mètres environ. Ils n’en sont pas moins fort nombreux et nous estimons qu’il y en a partout une quantité suffisante, pour, qu’au cas d’exploitation, on en obtienne un rendement rémunérateur. Nous croyons, en outre, qu’il serait très facile d’arriver à développer considérablement ce végétal par les semis et la culture. Ce résultat pourrait même s’obtenir plus aisément, si l’on pouvait empêcher les indigènes d’incendier, chaque année, la brousse pour défricher les terrains qu’ils destinent à la culture. Ces incendies ont, en effet, pour résultat, au point de vue tout spécial qui nous intéresse, de détruire en grand nombre les jeunes pieds de Karité et même ceux qui n’offrent pas une résistance suffisante. Mais aussi, hâtons-nous de dire que, chez les peuples du Soudan, la routine a une telle puissance, qu’il sera, de longues années, impossible de leur faire comprendre tout l’intérêt qu’ils auraient à multiplier ce végétal et à le cultiver. On arrivera difficilement à persuader au noir qu’il n’y a pas que les cultures à rendement immédiat qui soient rémunératrices.
On ne trouve le Karité ni dans le Baol, ni dans le Saloum, le Sine, le Fouta, le Ouli, le Sandougou, le Niani, le Bondou, etc., etc., c’est-à-dire dans aucun des pays dont le sol est formé de sables ou d’argiles. Par contre on le trouve dans tout le Soudan, le Fouta-Djallon et à l’Est, Schweinfurth l’a trouvé en grande quantité dans le pays des Dinkas, des Bongos et des Niams-Niams. A l’Ouest il commence à apparaître vers le 15° 10′ de longitude Ouest et au Nord vers le 16° 22′ de latitude. Au Sud, on ne trouve plus les espèces Shee et Mana au-dessous de la latitude de la Mellacorée.
La Karité peut servir à plusieurs usages. Son bois très fin et très résistant peut être employé avec succès pour la menuiserie et le charpentage. La plupart des charpentes de nos postes du Soudan sont construites avec ce bois, et, de ce fait, à Kita, Koundou, Niagassola et Bammako on a été forcé d’en abattre des quantités considérables. Il a également servi à fabriquer bon nombre des meubles qu’on y trouve. Les indigènes l’emploient principalement pour la fabrication des mortiers et pilons à couscouss et pour la confection de ces petits sièges sur lesquels les femmes s’assoient dans la cour intérieure des cases.
Mais c’est surtout la graine qui leur est particulièrement précieuse. Ils en tirent un beurre végétal qui leur sert à assaisonner leur couscouss, à fabriquer du savon, et à panser les plaies. Voici comment ils extraient cette précieuse substance. La récolte faite, on verse les graines dans de grands trous creusés généralement dans les cours du village. On les laisse là pendant plusieurs mois. Elles y perdent la pulpe qui les entoure et qui y pourrit. Les noix retirées sont ensuite placées dans une sorte de four en argile où on les fait sécher et griller assez de façon que leurs enveloppes puissent facilement se détacher. L’amande est alors écrasée de façon à former une pâte bien homogène. Cette pâte est plongée dans l’eau froide où on la laisse pendant vingt-quatre heures, puis battue, pétrie et tassée en forme de pains, enveloppée de feuilles sèches et bien ficelée. Ces pains sont suspendus dans l’intérieur des cases et peuvent ainsi se conserver pendant longtemps. Le prix du beurre de Karité est d’environ deux francs le kilogramme dans les pays de production. Il pourrait servir avantageusement en Europe pour la fabrication du savon et des bougies, car il est très riche en acides gras solides ; mais son prix de revient est trop élevé pour qu’on puisse songer à l’utiliser sur une grande échelle. Son goût est, au premier abord, assez répugnant. Cela tient à ce qu’il n’est jamais pur. Pour la cuisine, on le fait fondre dans une grande marmite, et, quand il est bouillant, on y projette avec la main quelques gouttes d’eau froide qui, en se volatilisant, entraînent avec elles les acides gras volatils. Ceux-ci lui donnent sa saveur désagréable et nauséabonde. Ainsi préparé, le beurre peut être utilisé même pour la cuisine européenne. Nous nous en sommes fréquemment servi pour notre usage personnel et nous nous y sommes très vite habitué.
Le beurre de Karité sert également à panser les plaies. C’est un excellent cérat et nous en avons obtenu de bons résultats dans le traitement d’ulcères anciens et pour panser les crevasses de nos chevaux. Il est également précieux quand on a à soigner des plaies résultant de brûlures profondes.
Si l’on incise l’écorce du Karité dans toute son épaisseur, la blessure laisse couler un suc blanc laiteux qui, par évaporation, donne de la gutta-percha. Nous avons fait, sur place, à ce sujet, les études les plus complètes, nous nous contenterons de les résumer ici, notre intention étant de publier prochainement sur cette importante question un mémoire des plus détaillés. Un Karité, arrivé à complet développement, ne donne pas plus de 500 grammes de suc, et encore en pratiquant sur toutes les parties de l’arbre et aux époques les plus favorables une dizaine d’incisions.
Le rendement diffère suivant les saisons, les heures du jour où on pratique les incisions, l’âge, l’état des végétaux et les régions qu’ils habitent.
C’est pendant l’hivernage et à l’époque de la floraison que le rendement est le plus considérable, c’est-à-dire de la fin de juin au commencement de février. Pendant la saison sèche, de mars à juin, il ne faut pas compter sur une récolte abondante.
La quantité de suc obtenue est bien plus faible pendant la journée que le soir, le matin et la nuit.
L’âge des végétaux influe aussi sensiblement sur le rendement. Il ne faut pas s’attaquer aux arbres trop jeunes ; car leur suc contient une proportion d’eau considérable, à tel point qu’il se coagule difficilement. De plus le produit obtenu n’est pas aussi bon que lorsque le végétal est plus âgé. Il ne convient pas non plus d’inciser des Karités trop âgés, car on n’obtient que des quantités de suc absolument insignifiantes. Il est préférable de n’opérer que sur des végétaux d’âge moyen et arrivés à complet développement. C’est là que l’on aura les meilleurs résultats ; de plus l’arbre ne souffre nullement de ces incisions, si nombreuses qu’elles puissent être.
Les végétaux sains doivent être préférés à ceux qui sont en mauvais état, et ceux qui vivent sur les plateaux et les versants des collines donnent un rendement plus considérable que ceux qui croissent dans les vallées.
Le suc ainsi obtenu est d’un blanc laiteux, sirupeux. Il poisse les doigts et les rend collants. On ne peut guère s’en débarrasser que par le râclage. Il se coagule rapidement sous l’action de la chaleur solaire et par évaporation. Ce coagulum n’est autre chose que de la gutta-percha. Si on l’obtient sur l’arbre même, il est d’un brun rougeâtre et, sous une masse assez épaisse, il prend la couleur noire chocolat très foncée. Cette coloration est due, croyons-nous, aux substances colorantes que renferme en plus l’écorce du végétal. Obtenu dans un vase à l’air libre, il se présente, au contraire, sous l’aspect d’une masse de couleur blanchâtre, légèrement teintée en rose ; vu sous une faible épaisseur, il est absolument opaque. Réduit en boule et pétri, ce coagulum donne au palper la sensation d’un corps gras. Nous croyons, en effet, que la gutta du Karité n’est pas absolument pure et doit contenir des matières grasses en quantité relativement considérable.
Les indigènes n’extraient pas la gutta du Karité et le suc qu’il donne ne leur sert à rien. Ils n’en connaissent pas les propriétés.
Je reçus à Damentan un accueil auquel j’étais loin de m’attendre ; car il m’avait été dit et répété maintes fois que les habitants de ce gros village, musulmans fanatiques, n’étaient que des pillards et des voleurs de grand chemin qui ne voudraient jamais entrer en relations avec nous. Ma surprise et ma satisfaction furent donc grandes lorsque j’entendis le chef me dire qu’ils seraient tous heureux d’être nos amis et qu’il me priait de parler aux gens du village pour les décider à « venir avec nous » (_sic_).
Dès que je fus installé dans la belle case qui avait été préparée à mon intention, il me fit demander s’il pouvait venir me voir sans me déranger. Almoudo le fit immédiatement entrer ainsi que ses principaux notables. Je vis un beau vieillard d’environ 65 ans, portant toute sa barbe en pointe et commençant à grisonner un peu. Figure très intelligente, œil vif, type parfait du métis Toucouleur et Malinké, et pourtant il se dit Mandingue de pure race. Alpha-Niabali, tel est son nom, est un fervent musulman. Il est connu dans tous les environs, Tenda, Coniaguié, Ouli, Niocolo, etc., etc., comme un marabout fameux, à telles enseignes, qu’on ne l’appelle guère que Damentan-Moro ou Alpha-Moro (Moro en Mandingue du Sud signifie Marabout). Par son intelligence, son énergie et son initiative, il a su se créer là un sort des plus heureux pour un noir.
A peine fut-il assis, et à peine eûmes-nous échangé les politesses d’usage et les serrements de main habituels en pareille circonstance, qu’il me déclara qu’il était très heureux de me voir. Il avait appris que j’étais resté longtemps à Nétéboulou, que j’y avais été très malade et qu’il se disposait à m’envoyer son fils pour me saluer lorsqu’on lui avait annoncé ma prochaine arrivée. Il désirait beaucoup voir un officier français dans son village : car il n’ignorait pas tous les mauvais bruits qu’on faisait courir sur son compte dans tout le pays. Il voulait être notre ami et faire « un papier avec nous ». Jamais il n’avait reçu de blancs dans son village, j’étais le premier et je n’aurais qu’à me louer d’avoir eu confiance en lui et de ne pas avoir écouté ceux qui avaient voulu m’empêcher de venir le voir. « Tu peux rester ici tant que tu voudras, tu es chez toi, Bissimilahi, et je ne vous laisserai manquer de rien ». C’était la meilleure des réceptions, car, en général, un chef noir se gardera bien de mal traiter l’hôte auquel il aurait dit : « Bissimilahi ». C’est dans tout le Soudan le souhait de bienvenue qui vous assure d’une cordiale hospitalité. Aussi le voyageur se gardera bien de séjourner longtemps chez celui qui ne le lui aura pas donné. Sur ces paroles, il me quitta, car il voyait bien que je n’étais pas encore « fort » et que j’avais besoin de me « reposer ». « Nous causerons mieux plus tard ». Nous nous serrâmes de nouveau la main et il sortit de ma case suivi de tous ceux qui l’avaient accompagné. Il était à peine rentré chez lui qu’il m’envoya par son fils un superbe bœuf « pour mon déjeuner » et du couscouss de mil et de riz pour mes hommes, en si grande quantité que Samba, mon cuisinier, l’estomac le plus complaisant de ma caravane, déclara qu’on serait « plein » avant d’avoir tout mangé. Un des hommes de Sandia fit l’office de boucher et coupa le cou au bœuf. En quelques minutes, il fut dépouillé et dépecé. Je pus en manger un bon bifteck et je ne manquai pas d’envoyer à Alpha un quartier de devant. C’est le morceau qui est toujours donné aux chefs. Le reste fut distribué entre mes hommes, les gens du Kantora et les habitants du village. Ce jour-là ce fut à Damentan une bombance générale.
Dans la journée, les Malinkés de Son-Counda me demandèrent à retourner chez eux, car il pourrait bien se faire, disaient-ils, que me sachant parti, Moussa-Molo vienne les attaquer. Bien que je fusse intimement persuadé qu’il n’en serait rien, je leur fis dire par Sandia qu’ils étaient libres de me quitter quand ils voudraient et je les congédiai en leur faisant un petit cadeau. Mandia, le frère du chef du Kantora, resta cependant et m’accompagna au Coniaguié et jusque dans le Tenda.
Heureux de l’accueil qui m’avait été fait, je décidai de rester deux jours à Damentan dans le but de décider le village à conclure une entente avec nous et de prendre tous les renseignements possibles sur le pays et sur ses voisins.
La journée se passa sans incidents, et le soir, vers 5 heures, j’allai rendre au chef sa visite. Notre conversation fut des plus cordiales. Je lui fis part du projet que j’avais formé d’aller au Coniaguié. Il en fut stupéfait et me déclara net que je n’en reviendrais pas ; car, me dit-il, « les gens de ce pays sont de mauvais hommes qui ne donnent jamais un grain de mil au voyageur. Ce sont de véritables bœufs (missio) ». Je ne crus pas devoir lui cacher que j’étais absolument décidé à faire le voyage et que rien ne pourrait modifier ma résolution. Il me promit alors de me donner tout ce dont j’aurais besoin pour mener à bien mon entreprise et qu’il ordonnerait à cent de ses guerriers de m’accompagner, car sans cela on me « couperait sûrement le cou ». Je le remerciai de ses bonnes intentions et lui déclarai que mon intention était de n’emmener aucun homme armé et que, du reste, il pouvait constater que moi-même je n’avais ni sabre, ni fusil, ni revolver. Je ne lui demanderais simplement que quelques hommes pour seconder les miens et pour porter mes bagages. Ce à quoi il me répondit que je pouvais emmener tout son village si cela me plaisait, que j’étais le maître de faire comme bon me semblerait, mais que je me repentirais peut-être de ne pas avoir suivi ses conseils. Je le rassurai du mieux que je pus et nous nous quittâmes à la nuit tombante après avoir décidé que, le lendemain matin, dans un grand palabre, j’exposerais aux notables tous les avantages qu’ils auraient à se lier d’amitié avec nous.
Je rentrai fort satisfait dans ma case et quelques minutes après, j’entendis dans la mosquée qui était proche de mon habitation psalmodier le « Lahilahi Allah ». Je n’avais, du reste, entendu pendant toute la journée que ces paroles monotones et je m’étais bien gardé de suivre le conseil d’Almoudo qui voulait aller dire aux fidèles que le bruit de leurs voix m’importunait. Dans les conditions où je me trouvais, une semblable démarche n’aurait pas manqué de m’être préjudiciable.
_20 décembre._ — La nuit a été excellente. La température était un peu chaude, par exemple. Toute la nuit le vent de Nord-Est a soufflé. Malgré cela, j’ai très bien dormi, et au réveil, le chef m’envoie pour mon déjeuner deux beaux poulets. Ils viennent du Coniaguié, me dit Sandia, et ressemblent en tout à nos plus belles volailles d’Europe. A 9 heures, je me rends au palabre qui avait été décidé la veille. Sandia, Mandia et Almoudo m’accompagnent. Ils ont pour la circonstance revêtu leurs plus beaux vêtements. Almoudo et Mandia ont pris leurs longs boubous blancs et Sandia un beau boubou en soie verte, présent de M. l’agent de la Compagnie Française de Mac-Carthy, par-dessus lequel il a jeté son manteau de chef. Tous ont coiffé le petit bonnet blanc Toucouleur. C’est dans la case d’entrée du tata d’Alpha que doit avoir lieu le palabre. Quand nous y arrivons tous les notables y sont réunis déjà. Des nattes ont été étendues sur le sol à notre intention et en face de celle sur laquelle je dois m’asseoir une peau de bœuf attend le chef du village. Il entre en même temps que moi par la porte opposée à celle par laquelle nous sommes venus. Chacun s’asseoit à sa place marquée d’avance suivant l’étiquette observée en pareille circonstance. A ma droite Sandia et Mandia, à ma gauche Almoudo et mon vieux palefrenier Samba, qui, par sa race et sa naissance, avait accès dans toutes les cérémonies noires. En face de moi, Alpha-Niabali, derrière lui et en cercle ses notables. A la porte qui donne accès dans le village se tiennent bon nombre des habitants qui, par leur rang, ne peuvent pas prendre part au palabre. A la porte qui permet d’entrer dans l’habitation d’Alpha sont ses femmes, ses enfants et ses captifs. Après les avoir tous salués, j’expose en peu de phrases tout l’avantage qu’ils auront à se placer sous notre protectorat. Je leur montre ce que nous faisons pour nos amis et comment nous traitons nos ennemis. Almoudo traduit textuellement nos paroles, Sandia et Mandia font leur petit discours et je me retire pour les laisser délibérer. Leur réponse ne se fit pas attendre, et j’étais à peine revenu dans ma case qu’Alpha vint m’y trouver, m’annonça que tout le monde avait trouvé que j’avais dit de « bonnes paroles », et qu’on serait enchanté d’être avec les Français. Comme je n’avais aucune qualité pour signer avec lui un traité provisoire, il fut décidé d’un commun accord qu’à mon retour du Coniaguié, son fils et un notable auxquels il déléguerait tous ses pouvoirs m’accompagnerait jusque dans le Tenda et de là irait avec Sandia à Nétéboulou à la rencontre du commandant de Bakel, le capitaine Roux, qui devait s’y trouver dans les premiers jours de janvier et qui était l’agent politique tout désigné pour terminer cette affaire. Tout s’arrangeait donc au gré de mes désirs et par cette combinaison notre autorité s’établissait sans conteste, sur toute cette partie de la rive gauche de la Gambie qui s’étend du confluent de la rivière Grey au Niocolo. Avec le Tenda et le Badon déjà en notre possession, tout le haut-cours de la Gambie allait être ainsi placé sous notre protectorat.
Vers onze heures du matin arriva à Damentan un Coniaguié qui venait directement d’_Yffané_, la résidence du chef du pays. Il fut littéralement passé en revue par mes hommes et son costume plus que primitif que nous décrirons plus loin les stupéfia tous. Je le fis manger et après qu’il eut pris quelques heures de repos, je l’expédiai vers quatre heures du soir à son chef pour lui annoncer ma visite prochaine.
Je fis alors mes préparatifs de départ, car je comptais quitter Damentan, le lendemain, dans l’après-midi. A cet effet, je confiai à Alpha-Niabali tous les bagages qui m’étaient inutiles. Je ne gardai que ceux dont j’avais besoin pour ma route, et, après avoir bien choisi, j’arrêtai à neuf le nombre des porteurs qui me seraient nécessaires. Le chef me déclara, à ce sujet, qu’ils seraient à ma disposition quand je voudrais. Tranquille alors à ce point de vue, j’allai dans la soirée visiter les environs du village avec Almoudo et Sandia. Partout, je ne trouvrai que de belles rizières, de grands lougans de mil, maïs, arachides, et autour du village de nombreux jardins d’oignons, tomates, oseille, gombos, etc., etc. Mais ce qui attira le plus mon attention, ce furent de beaux échantillons de ricin plantés en bordure autour d’un lougan d’arachides.
_Le Ricin_ (_Ricinus communis_ L.) croît à merveille au Sénégal et au Soudan, mais il n’est guère cultivé qu’au Sénégal, dans le Cayor, et encore depuis quelques années seulement, grâce à l’intelligente initiative de M. le Docteur Castaing, pharmacien principal de la marine. Les indigènes n’aiment généralement pas à en ensemencer leurs lougans, car ils prétendent que ce végétal nuit à leurs autres cultures. Le fait est qu’il prolifère avec une grande rapidité et finit par couvrir de ses rejetons, en peu de temps, de grandes étendues de terrain, et sa destruction demande beaucoup de travail, ce qui, on le sait, n’est guère l’affaire du noir. La graine du ricin du Sénégal et du Soudan est plus petite que celle des ricins d’Amérique, mais elle jouit des mêmes propriétés purgatives et l’huile qu’elle donne peut être employée, avec avantages, aux mêmes usages. Cette graine est ovoïde, convexe du côté externe, aplatie avec un angle longitudinal peu saillant du côté interne. Sa surface est généralement lisse et luisante, grise avec des taches brunes. Sa largeur est d’environ huit millimètres.
[Illustration : N’TABA (_Sterculia cordifolia_).
A, feuille. — B, feuilles et fruits.]
Le ricin donne au Sénégal et au Soudan un rendement considérable. Il pourrait, de ce fait, faire l’objet de transactions commerciales importantes. Déjà, les résultats obtenus dans la banlieue de Saint-Louis sont des plus satisfaisants et la compagnie française le paye couramment dans le Cayor vingt et vingt-cinq francs la barrique. Il serait facile de le cultiver en grand au Soudan. Cette plante ne demandant que peu de soins et croissant, pour ainsi dire spontanément, les indigènes en feraient de belles plantations, si, surtout, on s’efforçait de leur faire comprendre tout le bénéfice qu’ils en pourraient retirer.
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