Part 10
«A moi! s'était écrié avec une égale conviction le docteur Hudelson, puisque je suis l'auteur de sa découverte!»
Ces prétentions contradictoires et inconciliables, les deux insensés n'avaient pas manqué de les faire valoir par la voie de la Presse. Pendant deux jours, les journaux de Whaston avaient eu leurs colonnes encombrées par la prose furieuse des deux adversaires. Ceux-ci se jetèrent à la tête les épithètes les plus malsonnantes à propos du bolide inaccessible, qui semblait vraiment se moquer d'eux du haut de ses quatre cents kilomètres.
On conçoit qu'il ne pouvait, dans ces conditions, être question du mariage projeté. Aussi la date du 15 mai passa-t-elle sans que Francis et Jenny eussent cessé d'être fiancés.
Étaient-ils même fondés à se dire fiancés? A son neveu, qui faisait auprès de lui une dernière tentative, Mr Dean Forsyth avait textuellement répondu:
«Je tiens le docteur pour un misérable, et jamais je ne donnerai mon consentement à ton mariage avec la fille d'un Hudelson.»
Et, presque à la même heure, ledit docteur Hudelson coupait court aux lamentations de sa fille en s'écriant en propres termes:
«L'oncle de Francis est un malhonnête homme, et jamais ma fille n'épousera le neveu d'un Forsyth.»
C'était catégorique, et force fut de s'incliner.
L'ascension aérostatique de Walter Vragg avait fourni une nouvelle occasion de se manifester à la haine que les deux astronomes éprouvaient l'un pour l'autre. Dans les lettres que publia avec empressement une Presse avide de scandales, inouïe fut la violence des expressions employées de part et d'autre, ce qui n'était pas fait, on en conviendra, pour améliorer la situation.
Toutefois, s'injurier n'est pas une solution. Lorsqu'on est en désaccord, il n'y a qu'à agir comme tout le monde en pareil cas, et à s'en remettre à la Justice. C'est le meilleur, le seul moyen de terminer un différend.
Les deux antagonistes avaient fini par en convenir.
C'est pourquoi, le 17 mai, une assignation à comparaître dès le lendemain devant le tribunal de l'estimable Mr John Proth avait été adressée par Mr Dean Forsyth au docteur Hudelson; c'est pourquoi une assignation identique avait été immédiatement envoyée par le docteur Hudelson à Mr Dean Forsyth; c'est pourquoi, enfin, ce matin-là, 18 mai, une foule bruyante et trépidante avait envahi le prétoire.
Mr Dean Forsyth et Mr Sydney Hudelson étaient présents. Réciproquement cités devant le juge, les deux rivaux se trouvaient en face l'un de l'autre.
Plusieurs affaires venaient d'être expédiées au commencement de l'audience et les parties, arrivées en se menaçant du poing, avaient quitté la salle bras dessus, bras dessous, à l'entière satisfaction de Mr Proth. En serait-il ainsi des deux adversaires qui allaient se présenter devant lui?
«L'affaire suivante, ordonna-t-il.
--Forsyth contre Hudelson et Hudelson contre Forsyth, appela le greffier.
--Que ces messieurs s'approchent, dit le juge, en se redressant sur son fauteuil.
Mr Dean Forsyth et le docteur Sydney Hudelson s'avancèrent hors des groupes de partisans qui leur faisaient escorte. Ils étaient là, l'un près de l'autre, se toisant du regard, les yeux allumés, les mains crispées, tels deux canons chargés jusqu'à la gueule et dont une étincelle suffirait à provoquer la double détonation.
--De quoi s'agit-il, Messieurs? demanda le juge Proth, qui savait de reste ce dont il retournait.
Ce fut Mr Dean Forsyth qui prit le premier la parole.
--Je viens faire valoir mes droits...
--Et moi, les miens, interrompit aussitôt Mr Hudelson.
Ce fut, sans transition, un assourdissant duo, dans lequel on ne chantait ni à la tierce, ni à la sixte, mais, contre toutes les règles de l'harmonie, en perpétuelle dissonance.
Mr Proth frappa son bureau à coups précipités d'un couteau d'ivoire, comme fait de son archet un chef d'orchestre qui veut mettre fin à une cacophonie insupportable.
--De grâce, Messieurs, dit-il, expliquez-vous l'un après l'autre! Me conformant à l'ordre alphabétique, je donne la parole à Mr Forsyth; Mr Hudelson répondra ensuite à loisir.
Ce fut donc Mr Dean Forsyth qui exposa l'affaire, le premier, tandis que le docteur ne se contenait qu'au prix des plus grands efforts. Il raconta comment, le 16 mars, à sept heures trente-sept minutes vingt secondes du matin, étant en observation dans sa tour d'Elisabeth street, il avait aperçu un bolide traversant le ciel du Nord au Sud, comment il avait suivi ce météore tout le temps qu'il fut visible, et comment enfin, quelques jours plus tard, il avait envoyé une lettre à l'observatoire de Pittsburg pour signaler sa découverte et en établir la priorité.
Le docteur Hudelson, lorsque ce fut son tour de parler, donna forcément une explication identique, si bien que le tribunal, après ces deux plaidoiries, ne devait pas être mieux renseigné qu'auparavant.
Il paraissait l'être, toutefois, suffisamment, puisque Mr Proth ne demanda aucune explication complémentaire. D'un geste onctueux, il réclama simplement le silence et, quand il l'eut obtenu, donna lecture du jugement qu'il avait rédigé pendant que parlaient les deux adversaires.
«Considérant, d'une part, disait ce jugement, que Mr Dean Forsyth déclare avoir découvert un bolide qui traversait l'atmosphère au-dessus de Whaston, le 16 mars à sept heures trente-sept minutes et vingt secondes du matin;
«Considérant, d'autre part, que Mr Sydney Hudelson déclare avoir aperçu le même bolide à la même heure, à la même minute et à la même seconde....
--Oui! Oui! s'écrièrent les partisans du docteur en brandissant frénétiquement leurs poings vers le ciel.
--Non! non! ripostèrent les partisans de Mr Forsyth en frappant le parquet du pied.
«Mais, attendu que l'instance engagée repose sur une question de minutes et de secondes, et qu'elle est d'ordre exclusivement scientifique;
«Attendu qu'il n'existe pas d'article de loi applicable à la priorité d'une découverte astronomique,
«Par ces motifs nous déclarons incompétent et condamnons les deux parties solidairement aux dépens.»
Le magistrat ne pouvait évidemment répondre d'autre façon.
D'ailleurs,--et telle était peut-être l'intention du juge,--les plaideurs étant renvoyés dos à dos, il n'y avait du moins pas à craindre qu'ils se livrassent, dans cette position, à des actes de violence réciproque. C'était un avantage appréciable.
Mais ni les plaideurs, ni leurs partisans n'entendaient que l'affaire finît de la sorte. Si Mr Proth avait espéré s'en tirer par une déclaration d'incompétence, il lui fallut renoncer à cet espoir.
Deux voix dominèrent le murmure unanime qui avait accueilli le prononcé du jugement.
--Je demande la parole, criaient à la fois Mr Dean Forsyth et le docteur Hudelson.
--Bien que je n'aie point à revenir sur ma sentence, répondit le magistrat, de ce ton aimable qu'il n'abandonnait jamais, même dans les circonstances les plus graves, j'accorde volontiers la parole à Mr Dean Forsyth et au docteur Hudelson, à la condition qu'ils consentiront à ne la prendre que l'un après l'autre.
C'était trop demander aux deux rivaux. C'est ensemble qu'ils répondirent, avec la même volubilité, la même véhémence de langage, celui-ci ne voulant pas être en retard d'un mot, d'une syllabe sur celui-là.
Mr Proth comprit que le plus sage serait de les laisser aller et prêta l'oreille de son mieux. Il parvint ainsi à comprendre le sens de leur nouvelle argumentation. Il ne s'agissait plus d'une question astronomique, mais d'une question d'intérêts, d'une revendication de propriété. En un mot, puisque le bolide devait finir par tomber, à qui appartiendrait-il? Serait-ce à Mr Dean Forsyth? Serait-ce au docteur Hudelson?
--A Mr Forsyth! s'écrièrent les partisans de la tour.
--Au docteur Hudelson! s'écrièrent les partisans du donjon.
Mr Proth, dont la bonne figure s'éclairait d'un charmant sourire de philosophe, réclama le silence, et l'obtint sur-le-champ, tant l'intérêt de tous était vivement excité.
--Messieurs, dit-il, vous me permettrez, avant tout, de vous donner un conseil. Dans le cas où le bolide tomberait, en effet...
--Il tombera! répétèrent à l'envi les partisans de Mr Dean Forsyth et du docteur Hudelson.
--Soit! accorda le magistrat avec une condescendante politesse dont la magistrature ne donne pas toujours l'exemple, même en Amérique. Je n'y vois, pour ma part, aucun inconvénient et souhaite seulement qu'il ne tombe pas sur les fleurs de mon jardin.
Quelques sourires coururent dans l'assistance. Mr Proth profita de cette détente pour adresser un regard bienveillant à ses deux justiciables. Hélas! bienveillance inutile. Apprivoiser des tigres altérés de carnage eût été besogne plus facile que réconcilier ces irréconciliables plaideurs.
--Dans ce cas, reprit le paternel magistrat, comme il s'agirait d'un bolide ayant une valeur de cinq mille sept cent quatre-vingt-huit milliards, je vous engagerais à partager!
--Jamais!
Ce mot si nettement négatif éclata de toutes parts. Jamais Mr Forsyth ni Mr Hudelson ne consentiraient à un partage! Sans doute, cela leur eût fait près de trois trillions à chacun; mais il n'y a pas de trillions qui tiennent devant une question d'amour-propre.
Avec sa connaissance des faiblesses humaines, Mr Proth ne fut pas autrement surpris que son conseil, si sage qu'il fût, eût contre lui l'unanimité de l'assistance. Il ne se déconcerta pas, et attendit de nouveau que le tumulte fût apaisé.
--Puisque toute conciliation est impossible, dit-il, aussitôt qu'il lui fut possible de se faire entendre, le Tribunal va rendre son jugement.
A ces mots, un profond silence s'établit comme par enchantement, et nul ne se permit d'interrompre Mr Proth, qui dictait d'une voix paisible à son greffier:
«Le Tribunal,
«Ouï les parties en leurs conclusions et plaidoiries;
«Attendu que les allégations produites ont même valeur de part et d'autre et sont appuyées sur les mêmes commencements de preuve;
«Attendu que de la découverte d'un météore ne découle pas nécessairement sur ledit un droit de propriété, que la loi est muette à cet égard et que, à défaut de la loi, il n'existe rien d'analogue dans la jurisprudence;
«Que l'exercice de ce prétendu droit de propriété, fût-il fondé, pourrait, en raison des circonstances particulières de la cause, se heurter en fait à d'insurmontables difficultés, et qu'un jugement quelconque risquerait de rester lettre morte, ce qui, au grand dommage des principes sur lesquels repose toute société civilisée, serait de nature à diminuer dans l'esprit public la juste autorité de la chose jugée;
«Qu'il échet, dans une espèce aussi spéciale, d'agir avec prudence et circonspection;
«Attendu enfin que l'instance engagée roule, quelles que soient les affirmations des parties, sur un événement hypothétique qui peut fort bien ne pas se réaliser;
«Que le météore peut, d'ailleurs, tomber au sein des mers qui recouvrent les trois quarts du globe;
«Que, dans l'un et l'autre cas, l'affaire devrait être rayée du rôle, par suite de la disparition de toute matière litigieuse;
«Par ces motifs,
«Remet à statuer après la chute effective et dûment constatée du bolide contesté.
«Un point,» dicta Mr Proth, qui se leva en même temps de son fauteuil.
L'audience était terminée.
L'auditoire était resté sous l'impression des sages «attendus» de Mr Proth. Rien d'impossible, en effet, à ce que le bolide tombât au fond des mers où il faudrait renoncer à le repêcher. D'autre part, à quelles «difficultés insurmontables» le juge avait-il fait allusion? Que signifiaient ces paroles mystérieuses?
Tout cela portait à réfléchir, et la réflexion rend d'ordinaire le calme aux esprits surexcités.
Il est à supposer que Mr Dean Forsyth et le docteur Hudelson ne réfléchissaient pas, car eux, du moins, ne se calmaient pas, loin de là. Des deux extrémités de la salle, ils se montraient réciproquement le poing en haranguant leurs partisans.
«Je ne qualifierai pas ce jugement, clamait Mr Dean Forsyth, d'une voix de stentor, il est proprement insensé!
--Ce jugement est absurde, criait en même temps à tue-tête Mr Sydney Hudelson.
--Dire que mon bolide ne tombera pas!..
--Douter de la chute de mon bolide!..
--Il tombera où je l'ai annoncé!..
--J'ai fixé le lieu de sa chute!..
--Et puisque je ne puis me faire rendre justice...
--Et puisqu'on m'oppose un déni de justice...
--J'irai défendre mes droits jusqu'au bout, et je pars ce soir même...
--Je soutiendrai mon droit jusqu'à la dernière extrémité, et je me mets en route aujourd'hui même...
--Pour le Japon! hurla Mr Dean Forsyth.
--Pour la Patagonie! hurla pareillement le docteur Hudelson.
--Hurrah!» répondirent d'une seule voix les deux camps adverses.
Lorsque tout le monde fut dehors, la foule se divisa en deux groupes, auxquels se joignirent les curieux qui n'avaient pu trouver place dans la salle d'audience. Ce fut un beau tumulte; cris, provocations, menaces de ces enragés. Et sans doute les voies de fait n'étaient pas loin, car, visiblement, les partisans de Mr Dean Forsyth ne demandaient qu'à lyncher Mr Hudelson, et les partisans de Mr Hudelson étaient friands de lyncher Mr Forsyth, ce qui eût été une façon ultra-américaine de terminer l'affaire...
Heureusement, les autorités avaient pris leurs précautions. De nombreux policemen intervinrent, avec autant de résolution que d'opportunité, et séparèrent les combattants.
Les adversaires furent à peine écartés les uns des autres, que leur colère un peu superficielle tomba. Comme il leur fallait bien, cependant, conserver un prétexte pour faire le plus de vacarme possible, s'ils cessèrent leurs cris contre le chef du parti qui n'avait pas leur préférence, ils continuèrent à en pousser en l'honneur de celui dont ils avaient adopté le drapeau.
«Hurrah pour Dean Forsyth!»
«Hurrah pour Hudelson!»
Ces exclamations se croisaient avec un bruit de tonnerre. Bientôt, elles se fondirent en un seul rugissement:
«A la gare!» hurlaient les deux partis enfin d'accord.
La foule, aussitôt, s'organisa d'elle-même en deux cortèges qui traversèrent obliquement la place de la Constitution enfin débarrassée du ballon de Walter Vragg. A la tête de l'un des cortèges paradait Mr Dean Forsyth, et le docteur Sydney Hudelson à la tête de l'autre.
Les policemen laissaient faire avec indifférence, toute crainte de troubles étant écartée. Nul danger, en effet, qu'il survînt une collision entre les deux cortèges, dont l'un conduisait triomphalement Mr Dean Forsyth à la gare de l'Ouest, première étape, pour lui, de San Francisco et du Japon, et dont l'autre escortait non moins triomphalement le docteur Sydney Hudelson à la gare de l'Est, terminus de la ligne de New-York où il s'embarquerait pour la Patagonie.
Peu à peu les vociférations décrurent, puis s'éteignirent dans l'éloignement.
Mr John Proth, qui, sur le pas de sa porte, s'était diverti à regarder la foule tumultueuse, songea alors qu'il était l'heure de déjeuner et fit un mouvement pour rentrer chez lui.
A ce moment, il fut abordé par un gentleman et par une dame qui s'étaient avancés jusqu'à lui en suivant le pourtour de la place.
«Un mot, s'il vous plaît, monsieur le juge, dit le gentleman.
--Tout à votre service, Mr et Mrs Stanfort, répondit Mr Proth avec amabilité.
--Monsieur le juge, reprit Mr Stanfort, lorsque nous avons comparu devant vous, il y a deux mois, c'était pour contracter mariage...
--Et je me félicite, déclara Mr Proth, d'avoir pu faire votre connaissance à cette occasion.
--Aujourd'hui, monsieur le juge, ajouta Mr Stanfort, nous nous présentons devant vous pour divorcer.
Le juge Proth, en homme d'expérience, comprit que ce n'était pas le moment de tenter une conciliation.
--Je ne me félicite pas moins de cette occasion de renouveler connaissance, dit-il sans se démonter.
Les deux comparants s'inclinèrent.
--Veuillez prendre la peine d'entrer, proposa le magistrat.
--Est-ce bien nécessaire? demanda Mr Seth Stanfort, comme il l'avait fait deux mois auparavant.
Et, comme deux mois auparavant, Mr Proth répondit avec flegme:
--Aucunement.
Impossible d'être plus accommodant. D'ailleurs, bien qu'ils ne soient pas prononcés, en général, dans des conditions aussi anormales, les divorces n'en sont pas pour cela plus difficiles à obtenir dans la grande république de l'Union.
Il semble que rien ne soit aussi aisé, et l'on se délie plus facilement qu'on ne s'est lié dans cet étonnant pays d'Amérique. En de certains États, il suffit d'établir un domicile fictif, et il n'est pas indispensable de se présenter en personne pour divorcer. Des agences spéciales se chargent de réunir les témoins et de procurer des prête-noms. Elles ont des recruteurs à cet effet et il en existe de célèbres.
Mr et Mrs Stanfort n'avaient pas eu besoin de recourir à de tels subterfuges. C'est au lieu de leur domicile réel, à Richmond, en pleine Virginie, qu'ils avaient fait les démarches et accompli les formalités nécessaires. Et s'ils étaient maintenant à Whaston, c'était par simple fantaisie de rompre leur mariage à l'endroit même où il avait été contracté.
[Illustration: HEUREUSEMENT, LES AUTORITÉS AVAIENT PRIS LEURS PRÉCAUTIONS. (Page 135.)]
--Vous avez des actes en règle? demanda le magistrat.
--Voici les miens, dit Mrs Stanfort.
--Voici les miens, dit Mr Stanfort.
Mr Proth prit les papiers, les examina, s'assura qu'ils étaient en bonne et due forme. Après quoi, il se contenta de répondre:
--Et voici l'acte de divorce tout imprimé. Il n'y a plus qu'à y inscrire les noms et à signer. Mais je ne sais si nous pourrons ici...
--Permettez-moi de vous proposer ce stylographe perfectionné, intervint Mr Stanfort en tendant l'instrument à Mr Proth.
--Et ce carton qui fera parfaitement office de sous-main, ajouta Mrs Stanfort en enlevant des mains de sa femme de chambre une grande boîte plate qu'elle offrit au magistrat.
--Vous avez réponse à tout, approuva celui-ci, qui commença à remplir les blancs de l'acte imprimé.
Ce travail terminé, il présenta la plume à Mrs Stanfort.
Sans une observation, sans qu'une hésitation fît trembler sa main, Mrs Stanfort signa de son nom: Arcadia Walker.
Avec le même sang-froid, Mr Seth Stanfort signa après elle.
Puis chacun d'eux présentant, comme deux mois plus tôt, un billet de cinq cents dollars:
--Pour honoraires, dit de nouveau Mr Seth Stanfort.
--Pour les pauvres,» répéta Mrs Arcadia Walker.
Sans plus tarder, ils s'inclinèrent devant le magistrat, se saluèrent réciproquement et s'éloignèrent sans retourner la tête, l'un montant vers le faubourg de Wilcox, l'autre dans une direction opposée.
Lorsqu'ils eurent disparu, Mr Proth rentra définitivement chez lui, où le déjeuner l'attendait depuis trop longtemps.
«Savez-vous, Kate, ce que je devrais mettre sur mon enseigne? dit-il à sa vieille servante, tout en fixant sa serviette sous le menton.
--Non, Monsieur.
--Je devrais mettre ceci: «Ici, on se marie à cheval et l'on divorce à pied!»
XIII
DANS LEQUEL ON VOIT, COMME L'A PRÉVU LE JUGE JOHN PROTH, SURGIR LE TROISIÈME LARRON, BIENTÔT SUIVI D'UN QUATRIÈME.
Mieux vaut renoncer à peindre la profonde douleur de la famille Hudelson et le désespoir de Francis Gordon. Assurément celui-ci n'aurait pas hésité à rompre avec son oncle, à se passer de son agrément, à braver sa colère et ses inévitables conséquences. Mais ce qu'il pouvait contre Mr Dean Forsyth, il ne le pouvait pas contre Mr Hudelson. En vain Mrs Hudelson avait-elle essayé d'obtenir le consentement de son mari et de le faire revenir sur sa décision: ni ses supplications, ni ses reproches ne firent fléchir l'entêté docteur. Loo, la petite Loo elle-même, s'était vue impitoyablement repoussée malgré ses prières, ses cajoleries et ses larmes impuissantes.
Désormais, on ne pourrait même plus recommencer ces tentatives, puisque l'oncle et le père, définitivement frappés de folie, étaient partis pour de lointains pays.
Combien pourtant ce double départ était inutile! Combien inutile le divorce dont les affirmations des deux astronomes avaient été la cause déterminante pour Mr Seth Stanfort et pour Mrs Arcadia Walker! Si ces quatre personnages s'étaient imposé seulement vingt-quatre heures de réflexion supplémentaire, leur conduite eût été certainement toute différente.
Dès le lendemain matin, en effet, les journaux de Whaston et d'ailleurs publièrent, sous la signature de J. B. K. Lowenthal, directeur de l'Observatoire de Boston, une note qui modifiait grandement la situation. Pas tendre pour les deux gloires whastoniennes, cette note, que l'on trouvera ci-dessous reproduite _in extenso_.
«Une communication, faite, ces jours derniers, par deux amateurs de la ville de Whaston, a fortement ému le public. Il nous appartient de remettre les choses au point.
«On nous permettra auparavant de déplorer que des communications de cette gravité soient faites à la légère, sans avoir été au préalable soumises au contrôle de savants véritables. Ces savants ne manquent pas. Leur science, garantie par brevets et diplômes, s'exerce dans un grand nombre d'observatoires officiels.
«Il est très glorieux, sans doute, d'apercevoir le premier un corps céleste qui a la complaisance de traverser le champ d'une lunette braquée vers le ciel. Mais ce hasard favorable n'a pas la vertu de transformer du coup de simples amateurs en mathématiciens de profession. Si, méconnaissant cette vérité de bon sens, on aborde inconsidérément des problèmes qui exigent une spéciale compétence, on s'expose à commettre des erreurs dans le genre de celle qu'il est de notre devoir de redresser.
«Il est bien exact que le bolide dont toute la terre s'occupe en ce moment a éprouvé une perturbation. MM. Forsyth et Hudelson ont eu le grand tort de se contenter d'une seule observation et de baser sur cette donnée incomplète des calculs qui, d'ailleurs, sont faux. En tenant compte seulement du trouble qu'ils ont pu constater le soir du 11 ou le matin du 12 mai, on arriverait, en effet, à des résultats entièrement différents des leurs. Mais il y a plus. Le trouble dans la marche du bolide n'a ni commencé ni fini le 11 ni le 12 mai. La première perturbation remonte au 10 mai, et il s'en produit encore à l'heure actuelle.
«Cette perturbation ou plutôt ces perturbations successives ont eu comme résultat, d'une part, de rapprocher le bolide de la surface de la terre et, d'autre part, de faire dévier sa trajectoire. A la date du 17 mai, la distance du bolide avait décru de 78 kilomètres environ, et la déviation de sa trajectoire atteignait près de 55 minutes d'arc.
«Cette double modification de l'état de choses antérieur n'a pas été réalisée en une seule fois. Elle est au contraire le total de changements très petits qui n'ont cessé de s'ajouter les uns aux autres depuis le 10 de ce mois.
«Il a été jusqu'ici impossible de découvrir la raison du trouble que le bolide a éprouvé. Rien dans le ciel ne paraît être de nature à l'expliquer. Les recherches continuent sur ce point, et il n'y a pas lieu de mettre en doute qu'elles n'aboutissent à bref délai.
«Quoi qu'il en soit à cet égard, il est au moins prématuré d'annoncer la chute de cet astéroïde, et a _fortiori_ de fixer l'endroit et la date de cette chute. Évidemment, si la cause inconnue qui influence le bolide continue à agir dans le même sens, il finira par tomber, mais rien n'autorise jusqu'ici à affirmer qu'il en sera ainsi. Actuellement, sa vitesse relative a nécessairement augmenté, puisqu'il décrit une orbite plus petite. Il n'aurait donc aucune tendance à tomber, dans le cas où la force qui le sollicite cesserait de lui être appliquée.
«Dans l'hypothèse contraire, les perturbations constatées à chaque passage du météore ayant été jusqu'à ce jour inégales, et leurs variations d'intensité semblant n'obéir à aucune loi, on ne saurait, tout en pronostiquant la chute, en préciser le lieu ni la date.
«En résumé, nous conclurons ainsi qu'il suit: La chute du bolide paraît probable; elle n'est pas certaine. Dans tous les cas, elle n'est pas imminente.
«Nous conseillons donc le calme, en présence d'une éventualité qui demeure hypothétique et dont la réalisation peut au surplus ne conduire à aucun résultat pratique. Nous aurons soin, d'ailleurs, à l'avenir, de tenir le public au courant par des notes quotidiennes qui relateront au jour le jour la marche des événements.»
Mr Seth Stanfort et Mrs Arcadia Walker eurent-ils connaissance des conclusions de J. B. K. Lowenthal? Ce point est demeuré obscur. En ce qui concerne Mr Dean Forsyth et le docteur Sydney Hudelson, c'est à Saint-Louis, dans l'État de Missouri, pour le premier, et à New-York, pour le second, qu'ils reçurent le camouflet à eux adressé par le directeur de l'Observatoire de Boston. Ils en rougirent comme d'un véritable soufflet.
Quelque cruelle que fût leur humiliation, il n'y avait qu'à s'incliner. On ne discute pas avec un savant comme J. B. K. Lowenthal. Mr Forsyth et Mr Hudelson revinrent donc l'oreille basse à Whaston, celui-là faisant le sacrifice de son billet payé jusqu'à San Francisco, celui-ci abandonnant à une compagnie rapace le prix de sa cabine déjà retenue jusqu'à Buenos-Ayres.