Chapter 7 of 18 · 3981 words · ~20 min read

Part 7

Dès le 3 mai, le _Whaston Standard_ publia à ce sujet une note, qui, après une série de réflexions, se terminait ainsi:

«En admettant que le noyau du bolide Forsyth-Hudelson soit constitué par une sphère mesurant seulement dix mètres de diamètre, cette sphère pèserait, si elle était en fer, trois mille sept cent soixante-treize tonnes. Mais cette même sphère, formée uniquement d'or pur, pèserait dix mille quatre-vingt-trois tonnes, et vaudrait plus de trente et un milliards de francs.»

On le voit, le _Standard_, très lancé dans le courant moderne, prenait le système décimal pour base de ses calculs. Qu'il nous soit permis de l'en féliciter sincèrement!

Ainsi, même d'un volume si réduit, le bolide aurait une pareille valeur!..

«Est-ce possible, Monsieur? balbutia Omicron, après avoir lu la note en question.

--Ce n'est pas seulement possible: c'est certain, répondit doctoralement Mr Dean Forsyth. Il a suffi, pour trouver ce résultat, de multiplier la masse par la valeur moyenne de l'or, soit 3 100 francs le kilogramme, laquelle masse n'est autre que le produit du volume, on l'obtient de la manière la plus simple par la formule: V = πD3/6.

--En effet!.. approuva d'un air entendu Omicron, pour qui tout cela était de l'hébreu.

--Par exemple, reprit Mr Dean Forsyth, ce qui est odieux, c'est que le journal persiste à accoler mon nom à celui de cet individu!»

Très probablement, le docteur faisait, de son côté, la même réflexion.

Pour miss Loo, lorsqu'elle lut la note du _Standard_, une si dédaigneuse moue se dessina sur ses lèvres roses que les trente et un milliards en eussent été profondément humiliés.

On sait que le tempérament des journalistes les porte instinctivement à surenchérir. Quand l'un a dit deux, l'autre dit trois, sans y penser. Aussi ne sera-t-on pas surpris si, le soir même, le _Whaston Evening_ répondait en ces termes, qui trahissaient sa condamnable partialité en faveur du donjon:

«Nous ne comprenons pas pourquoi le _Standard_ s'est montré si modeste dans ses évaluations. En ce qui nous concerne, nous serons plus audacieux. Ne serait-ce que pour rester dans les hypothèses acceptables, c'est un diamètre de cent mètres que nous attribuerons au noyau du bolide Hudelson. En se basant sur cette dimension, on trouve que le poids d'une telle sphère d'or pur serait de dix millions quatre-vingt-trois mille quatre cent quatre-vingt-huit tonnes, et que sa valeur dépasserait trente et un trillions deux cent soixante milliards de francs,--soit un nombre de quatorze chiffres!»

«Et encore, on néglige les centimes,» fit remarquer plaisamment le _Punch_, en citant ces nombres prodigieux que l'imagination est incapable de concevoir.

Cependant, le temps continuant à se maintenir au beau fixe, Mr Dean Forsyth et le docteur Hudelson s'obstinaient plus que jamais à poursuivre leurs recherches, soutenus par l'espoir d'être du moins le premier à déterminer avec précision les dimensions du noyau astéroïdal. Malheureusement, il était très malaisé d'en relever les contours au milieu de son étincelante chevelure.

Une seule fois, dans la nuit du 5 au 6, Mr Dean Forsyth se crut sur le point d'y parvenir. L'irradiation s'était un instant affaiblie, laissant paraître aux regards un globe d'un intense éclat.

«Omicron! appela Mr Dean Forsyth d'une voix rendue sourde par l'émotion.

--Monsieur?

--Le noyau!

--Oui... Je le vois.

--Enfin! nous le tenons!

--Bon! s'écria Omicron, on ne le distingue déjà plus!

[Illustration: JAMAIS SOUVERAIN ET SOUVERAINE NE FURENT TANT ET SI PASSIONNÉMENT LORGNÉS. (Page 86.)]

--N'importe, je l'ai vu!.. J'aurai eu cette gloire!.. Dès demain, à la première heure, une dépêche à l'observatoire de Pittsburg... et ce misérable Hudelson ne pourra pas prétendre, cette fois...»

Mr Dean Forsyth s'illusionnait-il, ou bien le docteur Hudelson avait-il réellement laissé prendre sur lui un tel avantage? On ne sera jamais renseigné là-dessus, pas plus que ne fut jamais envoyée la lettre projetée à l'Observatoire de Pittsburg.

Dès le matin du 6 mai, en effet, la note suivante parut dans les journaux du monde entier:

«L'observatoire de Greenwich a l'honneur de porter à la connaissance du public qu'il résulte de ses calculs et d'un ensemble d'observations très satisfaisantes que le bolide signalé par deux honorables citoyens de la ville de Whaston, et que l'Observatoire de Paris a reconnu être exclusivement composé d'or pur, est constitué par une sphère de cent dix mètres de diamètre et d'un volume de six cent quatre-vingt-seize mille mètres cubes environ.

«Une telle sphère, en or, devrait peser plus de treize millions de tonnes. Le calcul montre qu'il n'en est rien. Le poids réel du bolide s'élève à peine au septième du nombre précédent et est sensiblement égal à un million huit cent soixante-sept mille tonnes, poids correspondant à un volume d'environ quatre-vingt-dix-sept mille mètres cubes et à un diamètre approximatif de cinquante-sept mètres.

«Des considérations qui précèdent, nous devons nécessairement conclure, la composition chimique du bolide étant hors de discussion, ou bien qu'il existe de vastes cavités dans le métal constituant le noyau, ou, plus vraisemblablement, que ce métal s'y trouve à l'état pulvérulent, le noyau étant, dans ce cas, d'une texture poreuse analogue à celle d'une éponge.

«Quoi qu'il en soit à cet égard, les calculs et les observations permettent de préciser plus exactement la valeur du bolide. Cette valeur, au cours actuel de l'or, n'est pas inférieure à cinq mille sept cent quatre-vingt-huit milliards de francs.»

Donc, si ce n'était pas cent mètres, comme l'avait supposé le _Whaston Evening_, ce n'était pas non plus dix mètres, comme l'avait admis le _Standard_. La vérité se trouvait entre les deux hypothèses. Telle quelle, d'ailleurs, elle eût été capable de satisfaire les plus ambitieuses convoitises, si le météore n'avait été destiné à tracer une éternelle trajectoire au-dessus du globe terrestre.

Lorsque Mr Dean Forsyth connut la valeur de son bolide:

«C'est moi qui l'ai découvert, s'écria-t-il, et non ce coquin du donjon. C'est à moi qu'il appartient, et, s'il venait à tomber sur terre, je serais riche de cinq mille huit cents milliards!»

De son côté, d'ailleurs, le docteur Hudelson se répétait en tendant un bras menaçant vers la tour:

«C'est mon bien, c'est ma chose.., c'est l'héritage de mes enfants, qui gravite à travers l'espace. S'il venait à choir sur notre globe, il m'appartiendrait en toute propriété et je serais cinq mille huit cents fois milliardaire!»

Il est certain que les Vanderbilt, les Astor, les Rockfeller, les Pierpont Morgan, les Mackay, les Gould et autres Crésus américains, sans parler des Rothschild, ne seraient plus, dans ce cas, que de petits rentiers auprès du docteur Hudelson ou de Mr Dean Forsyth!

Voilà où ils en étaient. S'ils n'en perdaient pas la tête, c'est que leur tête était solide!

Francis et Mrs Hudelson ne prévoyaient que trop aisément la manière dont finirait tout cela. Mais comment retenir les deux rivaux sur une pente si glissante? Impossible de causer posément avec eux. Ils semblaient avoir oublié le mariage projeté et ne songeaient qu'à leur rivalité si déplorablement entretenue par les journaux de la ville.

Les articles de ces feuilles, d'ordinaire assez paisibles, devenaient enragés, et les regrettables personnalités qui s'y mêlaient risquaient d'amener sur le terrain des gens habituellement plus sociables.

De son côté, le _Punch_, avec ses épigrammes et ses caricatures, ne cessait d'exciter les deux adversaires. Si ce n'était pas de l'huile que ce journal jetait sur le feu, c'était au moins du sel, le sel de ses plaisanteries quotidiennes, et le feu n'en crépitait que davantage!

On en arrivait à redouter que Mr Dean Forsyth et le docteur Hudelson ne voulussent se disputer le bolide les armes à la main et régler cette question dans un duel à l'américaine. Voilà qui ne serait pas fait pour arranger les affaires des deux fiancés!

Heureusement pour la paix du monde, tandis que les deux monomanes perdaient chaque jour un peu plus de leur bon sens, le public se calmait par degrés. Cette réflexion bien simple finissait par s'imposer à tout le monde, qu'il importait peu que le bolide fût en or et qu'il valût des milliers de milliards, du moment qu'on ne pouvait l'atteindre.

[Illustration: «Je le vois!» (Page 88.)]

Or, on ne pouvait l'atteindre, c'était bien certain. A chacune de ses révolutions, le météore reparaissait fidèlement au point du ciel indiqué par le calcul. Sa vitesse était donc uniforme et, comme l'avait fait observer dès le début le _Whaston Standard_, il n'y avait pas de raison pour qu'elle subît jamais une diminution quelconque. En conséquence, le bolide graviterait éternellement autour de la terre dans l'avenir, comme il avait gravité vraisemblablement de toute éternité dans le passé.

Ces considérations, reproduites à satiété par tous les journaux de l'Univers, contribuèrent à apaiser les esprits. De jour en jour on pensa un peu moins au bolide, et chacun reprit ses occupations, après un soupir de regret à l'adresse de l'insaisissable trésor.

Dans son numéro du 9 mai, le _Punch_ constata cette indifférence grandissante du public pour ce qui le passionnait quelques jours plus tôt, et, continuant la plaisanterie qu'il jugeait apparemment excellente, il y trouva de nouvelles raisons de tomber sur les deux inventeurs du météore.

«Jusques à quand, s'écriait sur le mode indigné le _Punch_ à la fin de son article, resteront-ils impunis, les deux malfaiteurs que nous avons déjà signalés au mépris public? Non contents d'avoir voulu anéantir d'un seul coup la cité qui les a vus naître, voilà maintenant qu'ils causent la ruine des plus respectables familles. La semaine dernière, un de nos amis, trompé par leurs allégations fallacieuses et mensongères, a dilapidé en quarante-huit heures un patrimoine considérable. Le malheureux comptait sur les milliards du bolide! Que vont devenir les pauvres petits enfants de notre ami, maintenant que les milliards nous passeront sous... non, sur le nez? Avons-nous besoin d'ajouter que cet ami est symbolique, ainsi que le veut l'usage, et qu'il s'appelle légion? Nous proposons que l'unanimité des habitants du globe intente un procès à MM. Dean Forsyth et Sydney Hudelson, à l'effet de les faire condamner à cinq mille sept cent quatre-vingt-huit milliards de dommages et intérêts. Et nous demandons qu'on les fasse impitoyablement payer!»

Les intéressés ignorèrent toujours qu'un tel procès, à coup sûr sans précédent, et d'ailleurs d'exécution difficile, les eût jamais menacés.

Alors que les autres humains rendaient leur attention aux choses de la terre, MM. Dean Forsyth et Sydney Hudelson continuaient à planer dans l'azur et persistaient à le fouiller de leurs télescopes obstinés.

X

DANS LEQUEL IL VIENT UNE IDÉE ET MÊME DEUX IDÉES A ZÉPHYRIN XIRDAL.

Dans le langage familier, on disait couramment: «Zéphyrin Xirdal?.. Quel type!» Tant au physique qu'au moral, Zéphyrin Xirdal était, en effet, un personnage peu ordinaire.

Long corps dégingandé, chemise souvent sans col et toujours sans manchettes, pantalon en tire-bouchon, gilet auquel manquaient deux boutons sur trois, veston immense aux poches gonflées de mille objets divers, le tout fort sale et pris au hasard dans un amoncellement de costumes disparates, telle était l'anatomie générale de Zéphyrin Xirdal, et telle était la manière dont il comprenait l'élégance. De ses épaules, voûtées comme le plafond d'une cave, pendaient des bras kilométriques terminés par d'énormes mains velues,--d'une prodigieuse adresse, d'ailleurs,--que leur propriétaire ne mettait en contact avec le savon qu'à des intervalles indéterminés.

Si la tête était, à la façon de tout le monde, le point culminant de son individu, c'est qu'il n'avait pu faire autrement. Mais cet original se rattrapait en offrant à l'admiration publique un visage dont la laideur atteignait au paradoxe. Rien cependant de plus «prenant» que ces traits heurtés et contradictoires: menton lourd et carré, grande bouche aux lèvres épaisses, bien meublée de dents superbes, nez largement épaté, oreilles mal ourlées qui semblaient fuir avec horreur le contact du crâne, tout cela n'évoquait que très indirectement le souvenir du bel Antinoüs. Par contre, le front, grandiosement modelé, d'une noblesse de lignes admirable, couronnait ce visage étrange, comme un temple couronne une colline, temple à la taille des plus sublimes pensées. Enfin, pour achever de dérouter son monde, Zéphyrin Xirdal, au-dessous de ce vaste front, ouvrait à la lumière du jour deux gros yeux saillants qui exprimaient, selon l'heure et la minute, la plus merveilleuse intelligence ou la plus épaisse stupidité.

Au moral, il ne tranchait pas avec moins de violence sur la banalité de ses contemporains.

Réfractaire à tout enseignement régulier, il avait, dès le plus jeune âge, décrété qu'il s'instruirait tout seul, et ses parents s'étaient vus contraints de s'incliner devant son indomptable volonté. Cela ne leur avait pas, en somme, trop mal réussi. A un âge où l'on se traîne encore sur les bancs des lycées, Zéphyrin Xirdal avait concouru--pour s'amuser, disait-il,--à toutes les grandes écoles l'une après l'autre, et, dans ces concours, il avait invariablement obtenu la première place.

Par exemple, ces succès étaient oubliés à peine conquis. Les grandes écoles avaient dû successivement rayer de leurs contrôles ce lauréat, qui négligeait de se présenter à la reprise des cours.

La mort de ses parents l'ayant rendu, à dix-huit ans, maître de ses actions et riche d'une quinzaine de mille francs de rente, Zéphyrin Xirdal s'empressa de donner toutes les signatures que lui demanda son tuteur et parrain, le banquier Robert Lecœur, qu'il appelait «son oncle» par une habitude d'enfance, puis libéré de tous soucis, s'installa dans deux pièces minuscules, au sixième étage, rue Cassette, à Paris.

Il y demeurait encore à trente et un ans.

Depuis qu'il y avait installé ses pénates, le local ne s'était pas agrandi, et pourtant prodigieuse était la quantité de choses qu'il y avait entassées. Pêle-mêle, on y distinguait des machines et des piles électriques, des dynamos, des instruments d'optique, des cornues, et cent autres appareils disparates. Des pyramides de brochures, de livres, de papiers, s'élevaient du plancher au plafond, s'amoncelant à la fois sur l'unique siège et sur la table, dont ils haussaient simultanément le niveau, si bien que notre original ne s'apercevait pas du changement, quand, assis sur l'un, il écrivait sur l'autre. Au surplus, lorsqu'il se trouvait par trop incommodé par les paperasses, il remédiait sans peine à cet inconvénient. D'un revers de main, il lançait quelques liasses à travers la pièce; puis, l'âme en paix, il se mettait au travail sur une table parfaitement en ordre, puisqu'il n'y restait rien du tout, et prête, par conséquent, pour de futurs envahissements.

Que faisait donc Zéphyrin Xirdal?

En général, on doit le reconnaître, il se contentait de suivre ses rêves dans l'odorante fumée d'une pipe inextinguible. Mais parfois, à des intervalles variables, il avait une idée. Ce jour-là, il rangeait sa table à sa manière, c'est-à-dire en la balayant d'un coup de poing, et s'y installait, pour la quitter seulement le travail terminé, que ce travail durât quarante minutes ou quarante heures. Puis, le point final apposé, il laissait le papier contenant le résultat de ses recherches sur la table, où ce papier amorçait une future pile, qui serait balayée comme la précédente, lors de la prochaine crise du travail.

Au cours de ces crises successives et irrégulièrement espacées, il avait touché un peu à tout. Mathématiques transcendantes, physique, chimie, physiologie, philosophie, sciences pures et appliquées avaient, à tour de rôle, sollicité son attention. Quel que fût le problème, il l'avait toujours abordé avec autant de violence, autant de frénésie, et ne l'avait jamais abandonné que résolu, à moins que....

A moins qu'une autre idée ne l'en détournât avec la même soudaineté. Il pouvait arriver alors que ce fantaisiste outrancier se lançât à corps perdu dans les plaines de la chimère à la poursuite du second papillon dont les brillantes couleurs l'hypnotisaient, et qu'il perdît jusqu'au souvenir de ses préoccupations antérieures dans l'enivrement de son nouveau rêve.

Mais ce n'était, dans ce cas, que partie remise. Un beau jour, retrouvant inopinément le travail ébauché, il s'y attelait avec une passion toute neuve et, fût-ce après deux ou trois interruptions successives, ne manquait pas de l'amener à sa conclusion.

Que d'aperçus ingénieux ou profonds, que de notes définitives sur les difficultés les plus ardues des sciences exactes ou expérimentales, que d'inventions pratiques dormaient dans l'amoncellement de paperasses que foulait Zéphyrin Xirdal d'un pied dédaigneux! Jamais celui-ci n'avait songé à tirer parti de ce trésor, si ce n'est, toutefois, lorsqu'un de ses rares amis se plaignait devant lui de l'inutilité d'une recherche dans un sens quelconque.

«Attendez donc, disait alors Xirdal. Je dois avoir quelque chose là-dessus.»

En même temps, il allongeait la main, avisait du premier coup, avec un flair merveilleux, sous mille feuillets plus ou moins froissés, celle de ses études relative à la question soulevée, et remettait l'opuscule à son ami, avec la permission d'en user sans la moindre restriction. Pas une seule fois la pensée ne lui était venue qu'il fît, en agissant ainsi, quelque chose de contraire à ses intérêts.

De l'argent? Pour quoi faire? Quand il avait besoin d'argent, il passait chez son parrain, M. Robert Lecœur. S'il avait cessé d'être son tuteur, M. Lecœur était demeuré son banquier, et Xirdal était sûr d'être nanti, en revenant de sa visite, d'une somme sur laquelle il tirait jusqu'à complet épuisement. Depuis qu'il était rue Cassette, il avait toujours procédé ainsi à sa complète satisfaction. Avoir des désirs sans cesse renaissants et être capable de les réaliser, c'est évidemment une des formes du bonheur. Ce n'est pas la seule. Sans l'ombre du plus petit désir, Zéphyrin Xirdal était parfaitement heureux.

Ce matin-là, le 10 mai, cet homme heureux, confortablement assis sur son unique siège, les pieds reposant quelques centimètres plus haut que la tête sur la barre d'appui de la fenêtre, fumait une pipe particulièrement agréable, en s'amusant à déchiffrer des rébus et des mots carrés imprimés sur un papier en forme de sac, dont son épicier l'avait gratifié, en lui délivrant quelque denrée alimentaire. Quand cette occupation importante fut terminée et la solution déchiffrée, il jeta le papier parmi les autres, puis étendit nonchalamment sa main gauche du côté de la table, dans le but obscur d'y récolter quelque chose, n'importe quoi.

Ce que rencontra cette main gauche, ce fut un paquet de gazettes non dépliées. Zéphyrin Xirdal prit au petit bonheur une de ces gazettes, qui se trouva être un numéro du _Journal_, déjà vieux d'une huitaine de jours. Cette antiquité n'était pas pour effrayer un lecteur qui vivait hors de l'espace et du temps.

Il jeta donc les yeux sur la première page, mais naturellement il ne la lut pas. Il parcourut de la même manière la seconde et toutes les autres, jusqu'à la dernière. Là, il s'intéressa beaucoup aux annonces; puis, croyant passer à la page suivante, il revint innocemment à la première.

Sans qu'il y pensât, ses yeux tombèrent sur le début de l'article de tête, et une lueur d'intelligence s'alluma dans les grosses prunelles qui n'avaient exprimé jusque-là que la plus parfaite imbécilité.

La lueur s'accentua, devint flamme, à mesure que la lecture se poursuivait, s'achevait.

«Tiens!.. Tiens!.. Tiens!.. murmura, sur trois notes différentes, Zéphyrin Xirdal, qui se mit en devoir de procéder à une seconde lecture.

C'était assez son habitude de parler tout haut dans la solitude de sa chambre. Volontiers même, il parlait au pluriel, afin, sans doute, de se donner la flatteuse illusion d'un auditoire suspendu à ses lèvres, auditoire imaginaire qui ne pouvait manquer d'être fort nombreux, puisqu'il comptait tous les élèves, tous les admirateurs, tous les amis que Zéphyrin Xirdal n'avait jamais eus et qu'il n'aurait jamais.

Cette fois, il fut moins disert et se borna à sa triple exclamation. Puissamment intéressé par la prose du _Journal_, il en poursuivit la lecture en silence.

Que lisait-il donc de si passionnant?

Le dernier de tout l'univers, il découvrait tout simplement le bolide de Whaston et en apprenait en même temps l'insolite composition, le hasard l'ayant fait tomber sur un article consacré à cette fabuleuse boule d'or.

--Voilà qui est farce!.. déclara-t-il pour lui-même, quand il fut au bout de sa seconde lecture.

Il demeura quelques instants songeur, puis ses pieds quittèrent la barre de la fenêtre, et il se rapprocha de la table. La crise de travail était imminente.

Sans hésiter, il trouva, au milieu des autres, la revue scientifique qu'il désirait et dont il fit sauter la bande. La revue s'ouvrit d'elle-même à la page qu'il fallait.

Une revue scientifique a le droit d'être plus technique qu'un grand quotidien. Celle-ci ne s'en faisait pas faute. Les éléments du bolide--trajectoire, vitesse, volume, masse, nature--n'y étaient donnés en quelques mots, qu'après des pages de courbes savantes et d'équations algébriques.

Zéphyrin Xirdal s'assimila sans effort cette nourriture intellectuelle de nature pourtant assez indigeste, après quoi il jeta un coup d'œil sur le ciel et put ainsi constater qu'aucun nuage n'en tachait l'azur.

--Nous allons bien voir!.. murmura-t-il, tout en effectuant d'une main impatiente quelques rapides calculs.

Cela fait, il insinua son bras sous un tas de papiers amoncelés dans l'un des coins, et, d'un geste auquel une longue pratique pouvait seule donner une si grande précision, il envoya le tas dans un autre coin.

--C'est étonnant comme j'ai de l'ordre! dit-il avec une évidente satisfaction, en constatant que ce «rangement», conformément à ses prévisions, mettait à découvert une lunette astronomique aussi emmaillotée de poussière qu'une bouteille centenaire.

Amener la lunette devant la fenêtre, la diriger vers le point du ciel qu'il venait de déterminer par le calcul, appliquer son œil à l'oculaire, cela ne demanda qu'un moment.

--Parfaitement exact,» dit-il, après quelques minutes d'observation.

Quelques autres minutes de réflexion, puis il prenait délibérément son chapeau et commençait à descendre ses six étages, en route pour la rue Drouot et pour la banque Lecœur, dont cette rue s'enorgueillissait à juste titre.

Zéphyrin Xirdal ne connaissait qu'une façon de faire ses courses. Jamais d'omnibus, de tramways ni de voitures. Quel que fût l'éloignement du but, il s'y rendait invariablement à pied.

Mais, jusque dans cet exercice, le plus naturel et le plus pratique de tous les sports, il ne pouvait faire autrement que de se montrer original. Les yeux baissés, roulant ses larges épaules de droite et de gauche, il allait à travers la ville comme s'il eût été dans un désert. Véhicules et piétons, il les ignorait avec une égale sérénité. Aussi, que de «butor!», que de «mal appris!», que de «grossier personnage!» proférés par des passants bousculés ou dont il avait, avec un peu trop de sans-gêne, écrasé les orteils! Que d'injures plus énergiques vociférées à son adresse par l'organe enchanteur de cochers contraints d'arrêter court leur attelage, sous peine de donner matière à un fait divers, dans lequel Zéphyrin Xirdal aurait joué le rôle de victime!

Il n'avait cure de tout cela. Sans rien entendre du concert de malédictions qui s'élevait derrière lui, comme le sillage se forme derrière un navire en marche, il continuait imperturbablement son chemin à grandes enjambées égales et solides.

Vingt minutes lui suffirent pour atteindre la rue Drouot et la banque Lecœur.

«Mon oncle est là? demanda-t-il au garçon de bureau qui se levait à son approche.

--Oui, monsieur Xirdal.

--Seul?

--Seul.»

Zéphyrin Xirdal poussa la porte matelassée et pénétra dans le cabinet du banquier.

«Tiens!.. c'est toi? demanda machinalement M. Lecœur, en voyant apparaître son pseudo-neveu.

--Puisque me voilà en chair et en os, répondit Zéphyrin Xirdal, j'oserai prétendre que la question est oiseuse et qu'une réponse serait superfétatoire.

M. Lecœur, habitué aux singularités de son filleul, qu'il considérait avec raison comme un être déséquilibré, mais, par certains côtés, génial, se mit à rire de bon cœur.

--En effet! reconnut-il, mais répondre tout bonnement: oui aurait été plus court. Et le but de ta visite, ai-je le droit de le demander?

--Vous l'avez, car...

--Inutile! interrompit M. Lecœur. Ma seconde question est aussi superflue que la première, l'expérience m'ayant prouvé que je te vois seulement lorsque tu as besoin d'argent.

--Eh! objecta Zéphyrin Xirdal, n'êtes-vous pas mon banquier?

--Il est vrai, accorda M. Lecœur, mais toi, tu es un bien singulier client! Me permettras-tu, à ce propos, de te donner un conseil?

--Si ça peut vous être agréable!