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Part 15

Des murmures, grossissant de minute en minute, se firent entendre en queue de la colonne et se propagèrent en peu d'instants jusqu'à la tête. Les derniers rangs, ignorants de la cause qui les motivait, protestaient de toute la force de leur impatience contre cet arrêt. Mis au courant de l'incident, ils ne se tinrent pas pour satisfaits, et, leur mécontentement gagnant de proche en proche, ce fut bientôt un infernal vacarme au milieu duquel tout le monde parlait à la fois.

Allait-on s'éterniser devant cette clôture? Après avoir fait des milliers de milles pour arriver jusque-là, allait-on se laisser bêtement arrêter par un méchant bout de fil de fer? Le propriétaire du terrain ne pouvait avoir la folle prétention d'être aussi celui du météore. Il n'avait donc aucune raison de refuser le passage. Et, d'ailleurs, s'il le refusait, c'était bien simple, il n'y avait qu'à le prendre.

M. de Schnack fut-il ébranlé par ce flot d'arguments violents? Toujours est-il que ses principes fléchirent. Précisément en face de lui, retenue par une simple ficelle, une petite porte existait dans la clôture. A l'aide d'un canif, M. de Schnack coupa cette ficelle, et, sans réfléchir que cette véritable effraction le transformait en un vulgaire cambrioleur, il pénétra sur le territoire interdit.

Les uns par la porte, les autres enjambant les fils de fer, le reste de la foule s'y engouffra à sa suite. En quelques instants plus de trois mille personnes eurent envahi la «propriété privée». Foule agitée, bruyante, qui commentait vivement cet incident inattendu.

Mais le silence s'établit tout à coup comme par enchantement.

A cent mètres de la clôture, une petite cabane en planches, cachée jusque-là par un repli du terrain, s'était révélée brusquement, et la porte de cette misérable masure venait de s'ouvrir, encadrant un personnage du plus étrange aspect. Ce personnage interpellait les envahisseurs.

«Eh, là-bas! criait-il en français d'une voix rocailleuse, ne vous gênez pas. Faites comme chez vous!»

M. de Schnack comprenait le français. C'est pourquoi M. de Schnack s'arrêta sur place, et, derrière lui, s'arrêtèrent pareillement les touristes, qui, d'un même mouvement, tournèrent à la fois vers l'insolite interpellateur leurs trois mille visages intrigués.

XIX

DANS LEQUEL ZÉPHYRIN XIRDAL ÉPROUVE POUR LE BOLIDE UNE AVERSION CROISSANTE, ET CE QUI S'ENSUIT.

Si Zéphyrin Xirdal avait été seul, serait-il parvenu sans anicroche à destination? C'est possible, car tout arrive. On eût cependant fait montre de prudence en pariant pour la négative.

Quoi qu'il en soit, l'occasion avait manqué d'engager des paris à ce sujet, puisque sa bonne étoile l'avait mis sous la sauvegarde d'un Mentor, dont l'esprit pratique neutralisait la fantaisie outrancière de cet original. Zéphyrin Xirdal ignora donc les difficultés d'un voyage, à tout prendre assez compliqué, mais que M. Robert Lecœur avait réussi à rendre plus simple qu'une promenade dans les environs.

Au Havre, où l'express les avait amenés en quelques heures, les deux voyageurs furent accueillis avec empressement à bord d'un superbe steamer, qui largua aussitôt ses amarres et gagna la haute mer sans attendre d'autres passagers.

_L'Atlantic_, en effet, n'était pas un paquebot, mais bien un yacht de cinq à six cents tonneaux affrété par M. Robert Lecœur et à leur disposition exclusive. En raison de l'importance des intérêts engagés, le banquier avait jugé utile de posséder un moyen de communiquer à son gré avec l'univers civilisé. Les énormes bénéfices déjà encaissés par lui dans sa spéculation sur les mines d'or lui permettant, d'autre part, les plus princières audaces, il s'était assuré la jouissance de ce navire, choisi entre cent autres en Angleterre.

_L'Atlantic_, fantaisie d'un lord multimillionnaire, avait été construit en vue des plus grandes vitesses. De formes fines et allongées, il pouvait, sous l'impulsion des quatre mille chevaux de ses machines, atteindre et même dépasser vingt nœuds. Le choix de M. Lecœur avait été dicté par cette particularité, qui, le cas échéant, serait d'un précieux avantage.

Zéphyrin Xirdal ne manifesta aucune surprise d'avoir ainsi un navire à ses ordres. Peut-être, il est vrai, ne s'aperçut-il pas de ce détail. En tout cas, il franchit la coupée et s'installa dans sa cabine sans formuler la plus petite observation.

La distance entre le Havre et Upernivik est d'environ huit cents lieues marines, que _l'Atlantic_, en marchant à pleine puissance, eût été capable de franchir en six jours. Mais M. Lecœur, n'étant nullement pressé, consacra une douzaine de jours à cette traversée, et l'on arriva seulement dans la soirée du 18 juillet devant la station d'Upernivik.

Pendant ces douze jours, c'est à peine si Zéphyrin Xirdal desserra les dents. Au cours des repas qui les réunissaient nécessairement, M. Lecœur s'efforça à vingt reprises de mettre la conversation sur le but de leur voyage; il ne put jamais obtenir de réponse. Il avait beau lui parler du météore, son filleul paraissait ne plus s'en souvenir, et aucune lueur d'intelligence ne s'allumait dans son regard atone.

Xirdal, pour l'instant, regardait «en dedans» et poursuivait la solution d'autres problèmes. Lesquels? Il n'en a pas fait confidence. Mais ils devaient, en quelque manière, avoir la mer pour objet, car, soit à l'avant, soit à l'arrière du bâtiment, Xirdal passait ses journées à regarder les flots. Peut-être n'est-il pas trop audacieux de supposer qu'il poursuivait mentalement ses recherches sur le phénomène de la tension superficielle, dont il avait précédemment touché un mot à une série de passants, en croyant parler à son ami Marcel Leroux. Peut-être même les déductions qu'il fit alors ne furent-elles pas étrangères à quelques-unes de ces merveilleuses inventions dont il devait plus tard étonner le monde.

Le lendemain de l'arrivée à Upernivik, M. Lecœur, qui commençait à désespérer, voulut essayer de réveiller l'attention de son filleul, en lui mettant sous les yeux sa machine dépouillée de son enveloppe protectrice. Il avait calculé juste, et le moyen fut radical. En apercevant sa machine, Zéphyrin Xirdal se secoua comme au sortir d'un rêve et promena autour de lui un regard où se lisaient la fermeté et la lucidité des grands jours.

«Où sommes-nous? demanda-t-il.

--A Upernivik, répondit M. Lecœur.

--Et mon terrain?

--Nous y allons de ce pas.»

Ce n'était pas tout à fait exact. Auparavant, il fallut passer chez M. Biarn Haldorsen, chef de l'Inspectorat du Nord, dont on trouva facilement la demeure reconnaissable au drapeau qui la surmontait. Les formules de politesse échangées, on entama les affaires sérieuses par le canal d'un interprète, dont M. Lecœur s'était prudemment assuré le concours.

Une première difficulté se présenta tout de suite. Non pas que M. Biarn Haldorsen eût la velléité de contester les titres de propriété qui lui étaient soumis; mais leur interprétation n'était pas évidente. Aux termes de ces titres très réguliers et revêtus de toutes les signatures et de tous les sceaux officiels désirables, le gouvernement groënlandais, représenté par son agent diplomatique à Copenhague, cédait à M. Zéphyrin Xirdal une surface de neuf kilomètres carrés délimitée par quatre côtés égaux de trois kilomètres chacun, orientés selon les points cardinaux et se coupant à angles droits à semblable distance d'un point central situé par 72° 53' 30" de latitude nord et 55° 35' 18" de longitude ouest, le tout au prix de cinq cents kroners le kilomètre carré, soit un peu plus de six mille francs au total.

M. Biarn Haldorsen ne demandait qu'à s'incliner, mais encore fallait-il connaître l'emplacement du point central. Certes, il n'était pas sans avoir entendu parler de latitude et de longitude, et il n'ignorait pas que de telles choses existassent. Par exemple, à cela se bornait le savoir de M. Biarn Haldorsen. Que la latitude fût un animal ou un végétal, la longitude un minéral ou un objet d'ameublement, cela lui paraissait également plausible et il se gardait de toute préférence.

Zéphyrin Xirdal compléta en quelques mots les connaissances cosmographiques du chef de l'Inspectorat du Nord et rectifia ce qu'elles avaient d'erroné. Il offrit ensuite de procéder lui-même, à l'aide des instruments de _l'Atlantic_, aux observations et aux calculs nécessaires. Le capitaine d'un navire danois actuellement en rade pourrait d'ailleurs en contrôler les résultats, afin de rassurer pleinement Son Excellence M. Biarn Haldorsen.

Il fut ainsi décidé.

En deux jours, Zéphyrin Xirdal eut terminé son travail, dont le capitaine danois ne put que confirmer la méticuleuse exactitude, et c'est alors que se présenta la seconde difficulté.

Le point de la surface terrestre ayant comme coordonnée 72° 51' 30" de latitude nord et 55° 35' 18" de longitude ouest, était situé en pleine mer, à deux cent cinquante mètres environ dans le nord de l'île d'Upernivik!

M. Lecœur, atterré par cette découverte, s'emporta en véhémentes récriminations. Qu'allait-on faire? Ainsi donc, on serait venu jusque dans ces contrées perdues pour voir bêtement le bolide se payer une pleine eau! Avait-on idée d'une pareille légèreté! Comment Zéphyrin Xirdal--un savant!--avait-il pu commettre une erreur aussi grossière?

L'explication de cette erreur était des plus simples. Que le mot «Upernivik» désignât, non seulement une agglomération, mais aussi une île, Zéphyrin Xirdal ne le savait pas, voilà tout. Après avoir déterminé, au point de vue mathématique, le lieu de chute du bolide, il s'en était fié à une méchante carte extraite d'un petit atlas scolaire, carte qu'il tira de l'une de ses nombreuses poches et qu'il mit sous les yeux du banquier irrité. Cette carte indiquait bien que le point du globe situé par 73° 51' 30" de latitude nord et par 55° 35' 18" de longitude ouest était proche de la bourgade d'Upernivik, mais elle négligeait d'indiquer que cette bourgade, audacieusement figurée assez avant dans les terres, était au contraire située sur l'île du même nom, en bordure immédiate de la mer. Zéphyrin Xirdal, sans chercher plus loin, avait cru sur parole cette carte un peu trop approximative.

Puisse ceci servir de leçon! Puissent les lecteurs de ce récit s'adonner à l'étude de la géographie, et ne pas oublier qu'Upernivik est une île! Cela pourra leur être utile, le jour où ils auront à recueillir un bolide de cinq mille sept cent quatre-vingt-huit milliards!

Par contre, cela n'arrangera pas les choses en ce qui concerne celui de Whaston.

Si du moins le terrain avait pu être tracé plus au Sud, cette tricherie aurait été encore favorable, dans le cas d'une déviation du météore. Mais, Zéphyrin Xirdal ayant commis l'imprudence de compléter l'éducation de Son Excellence M. Biarn Haldorsen et d'accepter un contrôle devenu bien gênant, ce modeste truquage n'était même plus possible. Il fallait, coûte que coûte, accepter la situation telle quelle et prendre livraison du terrain acheté partie en surface aquatique et partie en surface terrestre.

La limite sud de cette seconde fraction, la plus intéressante des deux, se trouva, en dernière analyse, portée à douze cent cinquante et un mètres du rivage septentrional d'Upernivik, et sa longueur de trois kilomètres excédant la largeur de l'île en cet endroit, il en résulta que les limites est et ouest auraient dû être tracées en plein Océan. Zéphyrin Xirdal reçut donc effectivement un peu plus de deux cent soixante-douze hectares, au lieu de neuf kilomètres carrés achetés et payés, ce qui rendait infiniment moins avantageuse cette opération immobilière. C'était une mauvaise affaire.

Au point de vue spécial de la chute du bolide, elle devenait même exécrable. Le point visé avec trop d'adresse par Zéphyrin Xirdal était en mer! Certes, il avait admis la possibilité d'une déviation, puisqu'il s'était «donné de l'air» sur quinze cents mètres dans tous les sens autour de ce point. Mais de quel côté se produirait-elle? Voilà ce qu'il ignorait. S'il pouvait évidemment se faire que le météore tombât dans la portion restreinte qui demeurait en sa possession, le contraire n'aurait rien de surprenant. De là, grande perplexité de M. Lecœur.

«Que vas-tu faire maintenant? demanda-t-il à son filleul.

Celui-ci leva les bras au ciel en signe d'ignorance.

--Il faut agir pourtant, reprit son parrain d'un ton courroucé. Il faut que tu nous sortes de cette impasse.

Zéphyrin Xirdal réfléchit un instant.

--La première chose à faire, dit-il enfin, c'est de clore le terrain et d'y construire une baraque suffisante pour nous loger. J'aviserai ensuite.»

M. Lecœur se mit à l'œuvre. En huit jours, les marins de _l'Atlantic_, aidés de quelques Groënlandais attirés par la haute paye offerte, eurent élevé une clôture en fils de fer dont les deux extrémités allaient plonger dans la mer, et construit une cabane en planches qui fut sommairement meublée des objets les plus indispensables.

Le 26 juillet, trois semaines avant le jour où devait s'effectuer la chute du bolide, Zéphyrin Xirdal se mit au travail. Après avoir pris quelques observations du météore dans les hautes zones de l'atmosphère, il s'envola dans les hautes zones des mathématiques. Ses nouveaux calculs ne purent que prouver la perfection de ses calculs antérieurs. Aucune erreur n'avait été commise. Aucune déviation ne s'était produite. Le bolide tomberait exactement à l'endroit prévu, soit par 72° 51' 30" de latitude nord et 55° 35' 18" de longitude ouest.

«Dans la mer, par conséquent, conclut M. Lecœur, en dissimulant mal sa fureur.

--Dans la mer, évidemment, dit avec sérénité Xirdal, qui, en vrai mathématicien, n'éprouvait d'autre sentiment qu'une grande satisfaction, en constatant la précision supérieure de ses calculs.

Mais presque aussitôt l'autre face de la question lui apparut.

--Diable!.. fit-il en changeant de ton et en regardant son parrain d'un air indécis.

Celui-ci se contraignit au calme.

--Voyons, Zéphyrin, reprit-il en adoptant le ton bonhomme qui convient avec les enfants, nous n'allons pas rester les bras croisés, je présume. Une gaffe a été commise; il faut la réparer. Puisque tu as été capable d'aller chercher le bolide en plein ciel, c'est un jeu pour toi de lui faire subir une déviation de quelques centaines de mètres.

--Vous croyez ça, vous! répondit Zéphyrin Xirdal en secouant la tête. Quand j'agissais sur le météore, il était à quatre cents kilomètres. A cette distance, l'attraction terrestre s'exerçait dans une mesure telle que la quantité d'énergie que je projetais sur une de ses faces était capable de provoquer une rupture d'équilibre appréciable. Il n'en est plus ainsi, à présent. Le bolide est plus près, et l'attraction terrestre le sollicite avec tant de force qu'un peu plus un peu moins n'y changera pas grand'chose. D'autre part, si la vitesse absolue du bolide a diminué, sa vitesse angulaire a beaucoup augmenté. Il passe maintenant comme l'éclair dans la position la plus favorable et l'on n'a guère le temps d'agir sur lui.

--Alors, tu ne peux rien? insista M. Lecœur en se mordant les lèvres pour ne pas éclater.

--Je n'ai pas dit ça, rectifia Zéphyrin Xirdal. Mais la chose est difficile. On peut essayer, cependant, bien entendu.»

Il l'essaya, en effet, et avec tant d'obstination que, le 17 août, il considéra comme certain le succès de sa tentative. Le bolide définitivement dévié tomberait en plein sur la terre ferme, à une cinquantaine de mètres du rivage, distance suffisante pour écarter tout danger.

Malheureusement, pendant les jours qui suivirent, cette violente tempête qui secoua si fort les navires en rade d'Upernivik balaya toute la surface de la terre, et Xirdal redouta à bon droit que la trajectoire du bolide ne fût modifiée par un aussi furieux déplacement de l'air.

Cette tempête, on le sait, se calma dans la nuit du 18 au 19, mais les habitants de la cabane ne profitèrent pas de ce répit que leur laissaient les éléments déchaînés. L'attente de l'événement ne leur permit pas de prendre une minute de repos. Après avoir assisté au coucher du soleil, un peu après dix heures et demie du soir, ils virent l'astre du jour se lever moins de trois heures plus tard, dans un ciel presque entièrement dégagé de nuages.

La chute se produisit juste à l'heure annoncée par Zéphyrin Xirdal. A six heures cinquante-sept minutes trente-cinq secondes, une lueur fulgurante déchira l'espace dans la région du Nord, aveuglant à demi M. Lecœur et son filleul, qui, depuis une heure, surveillaient l'horizon du pas de leur porte. Presque en même temps, on entendit un bruit sourd, et la terre trembla sous un choc formidable. Le météore était tombé.

Quand Zéphyrin Xirdal et M. Lecœur eurent retrouvé l'usage de la vue, ce qu'ils aperçurent tout d'abord, ce fut le bloc d'or à cinq cents mètres de distance.

«Il brûle, balbutia M. Lecœur en proie à une forte émotion.

--Oui,» répondit Zéphyrin Xirdal, incapable d'articuler autre chose que ce bref monosyllabe.

Peu à peu, cependant, ils retrouvèrent le calme et se rendirent un compte plus exact de ce qu'ils voyaient.

Le bolide était bien, en effet, à l'état incandescent. Sa température devait dépasser mille degrés et être voisine du point de fusion. Sa composition de nature poreuse se révélait nettement, et c'est justement que l'observatoire de Greenwich l'avait comparé à une éponge. Traversant la surface, dont le refroidissement dû au rayonnement assombrissait la teinte, une infinité de canaux permettaient au regard de pénétrer dans l'intérieur, où le métal était porté au rouge vif. Divisés, croisés, recourbés en mille méandres, ces canaux formaient un nombre immense d'alvéoles, d'où l'air surchauffé s'échappait en sifflant.

Bien que le bolide eût été fortement aplati dans sa chute vertigineuse, sa forme sphérique se discernait encore. La partie supérieure demeurait assez régulièrement arrondie, tandis que la base disloquée, écrasée, épousait intimement les irrégularités du sol.

«Mais... il va glisser dans la mer! s'écria M. Lecœur au bout de quelques instants.

Son filleul garda le silence.

--Tu avais annoncé qu'il tomberait à cinquante mètres du bord!

Il en est à dix, car il faut tenir compte de son demi-diamètre.

--Dix ne sont pas cinquante.

--Il aura été dévié par la tempête.»

Les deux interlocuteurs n'échangèrent pas d'autres paroles et contemplèrent la sphère d'or en silence.

En vérité, M. Lecœur n'avait pas tort d'éprouver une certaine inquiétude. Le bolide était tombé à dix mètres de l'extrême arête de la falaise, sur le sol déclive qui réunissait cette arête au reste de l'île. Son rayon étant de cinquante-cinq mètres, ainsi que l'Observatoire de Greenwich avait eu raison de l'affirmer, il se trouvait en surplomb de quarante-cinq mètres au-dessus du vide. L'énorme masse de métal, déjà amollie par la chaleur, et ainsi projetée en porte-à-faux, avait pour ainsi dire coulé le long de la falaise verticale et pendait lamentablement jusqu'à peu de distance de la surface de la mer. Mais l'autre partie, littéralement imprimée dans le roc, retenait l'ensemble au-dessus de l'océan.

Assurément, puisqu'il ne tombait pas, c'est qu'il était en équilibre. Toutefois cet équilibre paraissait bien instable et on comprenait que la moindre impulsion aurait suffi à précipiter dans l'abîme le fabuleux trésor. Une fois lancé sur la pente, rien au monde ne serait capable de l'arrêter, et il glisserait alors invinciblement dans la mer qui se refermerait sur lui.

Raison de plus de se hâter, pensa soudain M. Lecœur, en reprenant conscience de lui-même. C'était folie de gâcher ainsi son temps dans une sotte contemplation, au grand dommage de ses intérêts.

Passant, sans perdre une minute de plus, derrière la maisonnette, il hissa le drapeau français au sommet d'un mât assez élevé pour être aperçu des vaisseaux mouillés devant Upernivik. On sait déjà que ce signal devait être vu et compris. _L'Atlantic_ avait aussitôt pris la mer, en route pour le poste télégraphique le plus proche, d'où s'élancerait, à l'adresse de la Banque Robert Lecœur, rue Drouot, à Paris, une dépêche rédigée en langage clair: «Bolide tombé. Vendez.»

A Paris, on s'empresserait d'exécuter cet ordre, et cela vaudrait encore un immense bénéfice à M. Lecœur, qui jouait à coup sûr. Quand la chute serait connue, nul doute que les mines ne subissent un dernier effondrement. M. Lecœur se rachèterait alors dans d'excellentes conditions. Allons! l'affaire avait du bon, quoi qu'il pût arriver, et M. Lecœur ne pouvait manquer d'encaisser un nombre respectable de millions.

Zéphyrin Xirdal insensible à ces intérêts vulgaires, était resté plongé dans sa contemplation, quand un grand bruit de voix vint frapper son oreille. En se retournant, il aperçut la foule des touristes, qui, M. de Schnack à leur tête, s'étaient enhardis à pénétrer sur son domaine. Voilà qui était intolérable, par exemple! Xirdal, qui avait acquis un terrain pour être maître chez lui, fut outré d'un tel sans-gêne.

D'un pas rapide, il se porta au-devant des indiscrets envahisseurs.

Le délégué du Groënland lui épargna la moitié du chemin.

«Comment se fait-il, Monsieur, dit Xirdal en l'abordant, que vous soyez entré chez moi? N'avez-vous pas vu les écriteaux?

--Pardonnez-moi, Monsieur, répondit poliment M. de Schnack, nous les avons parfaitement vus, mais nous avons pensé qu'on était excusable d'enfreindre, en raison de circonstances si exceptionnelles, les règles généralement admises.

--Circonstances exceptionnelles?.. demanda Xirdal avec candeur. Quelles circonstances exceptionnelles?

L'attitude de M. de Schnack exprima à bon droit quelque surprise.

--Quelles circonstances exceptionnelles?.. répéta-t-il. Sera-ce donc à moi de vous apprendre, Monsieur, que le bolide de Whaston vient de tomber sur cette île?

--Je le sais parfaitement, déclara Xirdal. Mais il n'y a rien d'exceptionnel là-dedans. C'est un fait très banal que la chute d'un bolide.

--Pas quand il est en or.

--En or ou en autre chose, un bolide, c'est un bolide.

--Ce n'est pas l'avis de ces messieurs ni de ces dames, répliqua M. de Schnack, en montrant la foule des touristes dont la grande majorité ne comprenait pas un mot à ce dialogue. Tout ce monde n'est ici que pour assister à la chute du bolide de Whaston. Avouez qu'il aurait été dur, après un pareil voyage, d'être arrêté par une barrière de fils de fer.

--Il est vrai, reconnut Xirdal disposé à la conciliation.

Les choses étaient ainsi en bonne voie, quand M. de Schnack commit l'imprudence d'ajouter:

--En ce qui me concerne, je pouvais d'autant moins me laisser arrêter par votre barrière, qu'elle s'opposait à l'accomplissement de la mission officielle dont je suis investi.

--Mission qui consiste?

--A prendre possession du bolide au nom du Groënland, dont je suis ici le représentant.

Xirdal avait sursauté.

--Prendre possession du bolide!.. s'écria-t-il. Mais vous êtes fou, mon bon Monsieur!

--Je ne vois pas pourquoi, répliqua M. de Schnack d'un ton pincé. Le bolide est tombé en territoire groënlandais. Il appartient donc à l'État groënlandais, puisqu'il n'appartient à personne.

--Autant de mots, autant d'erreurs, protesta Zéphyrin Xirdal avec une violence naissante. D'abord, le bolide n'est pas tombé sur le territoire du Groënland mais sur mon territoire à moi, attendu que le Groënland me l'a bel et bien vendu contre espèces. En outre, le bolide appartient à quelqu'un, et ce quelqu'un, c'est moi.

--Vous?..

--Parfaitement moi.

--A quel titre?

--Mais à tous les titres possibles, mon cher Monsieur. Sans moi, le bolide graviterait encore dans l'espace, où, tout représentant que vous êtes, vous seriez bien en peine d'aller le chercher. Comment ne serait-il pas à moi, puisqu'il est chez moi et que c'est moi qui l'y ai fait tomber?

--Vous dites?.. insista M. de Schnack.

--Je dis que c'est moi qui l'ai fait tomber. J'ai d'ailleurs eu soin d'en informer la Conférence Internationale qui s'est réunie, paraît-il, à Washington. Je présume que ma dépêche a interrompu ses travaux.

M. de Schnack considérait son interlocuteur avec incertitude. Avait-il affaire à un farceur ou à un fou?

--Monsieur, répondit-il, je faisais partie de la Conférence Internationale, et je peux vous affirmer qu'elle siégeait toujours quand j'ai quitté Washington. D'autre part, je peux également vous affirmer que je n'ai eu aucune connaissance de la dépêche dont vous parlez.

M. de Schnack était sincère. Un peu dur d'oreille, il n'avait pas entendu un seul mot de cette dépêche, lue, comme il est d'usage dans tout parlement qui se respecte, au milieu de l'infernal vacarme des conversations particulières.

--Je ne l'en ai pas moins envoyée, affirma Zéphyrin Xirdal qui commençait à s'échauffer. Qu'elle soit ou non arrivée à destination, cela ne change rien à mes droits.

--Vos droits?.. riposta M. de Schnack que cette discussion inattendue irritait également. Osez-vous bien élever sérieusement des prétentions quelconques sur le bolide?

--Non, mais, je me gênerai peut-être! s'exclama Xirdal gouailleur.

--Un bolide de six trillions de francs!