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Part 11

De retour à leurs domiciles respectifs, ils montèrent impatiemment, l'un à sa tour, l'autre à son donjon. Il ne leur fallut pas beaucoup de temps pour reconnaître que J. B. K. Lowenthal avait raison, puisqu'ils eurent beaucoup de peine à retrouver leur bolide vagabond et qu'ils ne l'aperçurent pas au rendez-vous que leurs calculs, décidément inexacts, lui assignaient.

Mr Dean Forsyth et le docteur Hudelson ne tardèrent pas à ressentir les effets de leur pénible erreur. Qu'étaient-ils devenus, ces cortèges qui les avaient triomphalement conduits à la gare? Visiblement la faveur publique s'était retirée d'eux. Qu'il leur fut douloureux, après avoir savouré à longs traits la popularité, d'être soudain privés de ce breuvage enivrant!

Mais un souci plus grave s'imposa bientôt à leur attention. Ainsi que le juge John Proth l'avait prédit à mots couverts, un troisième compétiteur se dressait en face d'eux. Ce fut d'abord un bruit sourd qui courut dans la foule, puis, en quelques heures, ce bruit sourd devint nouvelle officielle, annoncée à son de trompe _urbi et orbi_.

Difficile à combattre, ce troisième larron, qui réunissait en sa personne tout l'univers civilisé. Si Mr Dean Forsyth et le docteur Hudelson n'avaient pas été aveuglés à ce point par la passion, ils eussent dès l'origine prévu son intervention. Au lieu de s'intenter réciproquement un procès ridicule, ils se seraient dit que les divers gouvernements du monde s'occuperaient nécessairement de ces milliers de milliards, dont l'apport subit pouvait être cause de la plus terrible révolution financière. Ce raisonnement si naturel et si simple, Mr Dean Forsyth et le docteur Hudelson ne l'avaient cependant pas fait, et l'annonce de la réunion d'une Conférence Internationale les atteignit comme un coup de foudre.

Ils coururent aux informations. La nouvelle était exacte. Même on désignait déjà les membres de la future Conférence qui se réunirait à Washington, à une date que la longueur du voyage de certains délégués rendait malheureusement plus éloignée qu'il n'eût été désirable. Toutefois, pressés par les circonstances, les gouvernements avaient décidé que, sans attendre les délégués, il serait tenu à Washington des réunions préparatoires entre les divers diplomates accrédités auprès du gouvernement américain. Les délégués extraordinaires arriveraient pendant que se poursuivraient ces réunions préparatoires, au cours desquelles on déblayerait le terrain, si bien que la conférence définitivement constituée aurait, dès sa première séance, un programme bien défini.

On ne s'attend pas à trouver ici la liste des États susceptibles de faire partie de la Conférence. Ainsi qu'il a été dit, cette liste comprendrait la totalité de l'univers civilisé. Aucun empire, aucun royaume, aucune république, aucune principauté ne s'étaient désintéressés de la question en litige, et tous avaient désigné un délégué, depuis la Russie et la Chine, représentées respectivement par M. Ivan Saratoff, de Riga, et par Son Excellence Li-Mao-Tchi, de Canton, jusqu'aux Républiques de San-Marin et d'Andorre dont MM. Beveragi et Ramontcho défendraient fermement les intérêts.

Toutes les ambitions étaient permises, tous les espoirs étaient légitimes, puisque nul ne savait encore où le météore tomberait, en admettant qu'il dût effectivement tomber.

La première réunion préparatoire eut lieu le 25 mai, à Washington. Elle débuta par régler _ne varietur_ la question Forsyth-Hudelson, ce qui ne demanda pas plus de cinq minutes. Ces messieurs, qui avaient fait le voyage tout exprès, insistèrent vainement pour être entendus. Ils furent éconduits comme de misérables intrus. On juge de leur fureur quand ils revinrent à Whaston. Mais la vérité force à dire que leurs récriminations restèrent sans écho. Dans la Presse, qui, si longtemps, les avait couverts de fleurs, il ne se trouva pas un seul journal pour prendre leur défense. Ah! on leur avait donné à satiété de «l'honorable citoyen de Whaston», de «l'ingénieux astronome», du «mathématicien aussi éminent que modeste»! Le ton était changé maintenant.

«Que venaient faire à Washington ces deux fantoches?.. Ils avaient été les premiers à signaler le météore?.. Et puis après?.. Est-ce que cette circonstance fortuite leur donnait des droits quelconques?.. Étaient-ils pour quelque chose dans sa chute?.. En vérité, il n'y avait même pas lieu de discuter d'aussi ridicules prétentions!» Voilà comment s'exprimait la Presse à présent. _Sic transit gloria mundi!_

Cette question réglée, les travaux sérieux commencèrent.

[Illustration: L'établissement de cette liste n'alla pas tout seul... (Page 145.)]

Tout d'abord, plusieurs séances furent consacrées à dresser la liste des États souverains auxquels serait reconnu le droit de participer à la Conférence. Beaucoup d'entre eux n'avaient pas de représentant attitré à Washington. Il s'agissait de réserver le principe de leur collaboration pour le jour où la Conférence entamerait la discussion sur le fond. L'établissement de cette liste n'alla pas tout seul et les discussions atteignirent un degré de vivacité qui promettait pour l'avenir. La Hongrie et la Finlande, par exemple, émirent la prétention d'être directement représentées, prétention contre laquelle s'élevèrent vivement les cabinets de Vienne et de Saint-Pétersbourg. D'autre part, la France et la Turquie entamèrent, à propos de la Tunisie, une violente discussion que l'intervention personnelle du Bey vint encore compliquer. Le Japon, de son côté, éprouva de grands ennuis au sujet de la Corée. Bref, la plupart des nations se heurtant à des difficultés analogues, on n'avait encore abouti à aucune solution après sept séances consécutives, quand, le 1er juin, un incident inattendu vint jeter le trouble dans les esprits.

Ainsi qu'il l'avait promis, J. B. K. Lowenthal donnait régulièrement chaque jour des nouvelles du bolide, sous forme de courtes notes communiquées à la Presse. Ces notes n'avaient, jusqu'alors, rien offert de particulièrement spécial. Elles se contentaient d'informer l'Univers que la marche du météore continuait à subir des changements très petits, dont l'ensemble rendait la chute de plus en plus probable, sans qu'il fût toutefois possible de la considérer encore comme certaine.

Mais la note publiée le 1er juin fut notablement différente de celles qui l'avaient précédée. C'était à croire, vraiment, que le trouble du bolide avait quelque chose de contagieux, tant J. B. K. Lowenthal se montrait troublé à son tour.

«Ce n'est pas sans une réelle émotion, disait-il ce jour-là, que nous portons à la connaissance du public les phénomènes étranges dont nous avons été témoin, faits qui ne tendent à rien moins qu'à saper les bases sur lesquelles repose la Science astronomique, c'est-à-dire la Science elle-même, puisque les connaissances humaines forment un tout dont les parties sont solidaires. Toutefois, pour inexpliqués et inexplicables que soient ces phénomènes, nous n'en pouvons méconnaître le caractère d'irréfragable certitude.

«Nos communications antérieures ont informé le public que la marche du bolide de Whaston a éprouvé des perturbations successives et ininterrompues dont il a été impossible jusqu'ici de déterminer la cause ni la loi. Ce fait ne laissait pas d'être très anormal. L'astronome, en effet, lit dans le ciel comme dans un livre, et rien ne s'y passe, d'ordinaire, qu'il ne l'ait prévu ou qu'il ne puisse, à tout le moins, en prédire les résultats. C'est ainsi que des éclipses, annoncées des centaines d'années à l'avance, se produisent à la seconde fixée, comme obéissant à l'ordre de l'être périssable dont la prescience les a vues dans les brumes de l'avenir, et qui, à l'instant où sa prédiction se réalise, est endormi depuis des siècles dans le sommeil éternel.

«Cependant, si les perturbations observées étaient anormales, elles n'étaient pas contraires aux données de la Science, et si leur cause demeurait inconnue, nous pouvions en accuser l'imperfection de nos méthodes d'analyse.

«Aujourd'hui il n'en est plus de même. Depuis avant-hier, 30 mai, la marche du bolide a subi de nouveaux troubles, et ceux-ci sont en contradiction absolue avec nos connaissances théoriques les mieux assises. C'est dire que nous devons perdre l'espoir d'en trouver jamais une explication satisfaisante, les principes qui avaient force d'axiomes et sur lesquels reposent nos calculs n'étant pas applicables dans l'espèce.

«Le moins habile des observateurs a pu aisément remarquer que, lors de son second passage, dans l'après-midi du 30 mai, le bolide, au lieu de continuer à se rapprocher de la terre, comme il le faisait sans interruption depuis le 10 mai, s'en était éloigné sensiblement au contraire. D'autre part, l'inclinaison de son orbite, qui depuis vingt jours tendait à devenir de plus en plus Nord-Est-Sud-Ouest, avait tout à coup cessé de s'accentuer.

«Ce brusque phénomène avait déjà quelque chose d'incompréhensible, lorsque, hier, 31 mai, au quatrième passage du météore après le lever du soleil, on fut obligé de constater que son orbite était redevenue presque exactement Nord-Sud, tandis que sa distance de la terre était, depuis la veille, demeurée sans changement.

«Telle est la situation actuelle. La Science est impuissante à expliquer des faits qui auraient tous les caractères de l'incohérence, si rien pouvait être incohérent dans la nature.

«Nous avions dit, lors de notre première note, que la chute, encore incertaine, devait du moins être considérée comme probable. Nous n'osons même plus maintenant être aussi affirmatif et nous préférons nous borner à confesser modestement notre ignorance.»

Un anarchiste eût jeté une bombe au milieu de la huitième réunion préparatoire qu'il n'eût pas obtenu un effet comparable à celui de cette note signée J. B. K. Lowenthal. On se disputait les journaux qui la reproduisaient en l'encadrant de commentaires bourrés de points d'exclamation. L'après-midi tout entière se passa en conversations et en échanges de vues assez nerveux, au grand dommage des laborieux travaux de la Conférence.

Les jours suivants, ce fut pis encore. Les notes de J. B. K. Lowenthal se succédaient, en effet, plus surprenantes les unes que les autres. Au milieu du ballet si merveilleusement réglé des astres, le bolide semblait danser un véritable cancan, un fantaisiste cavalier seul sans règle ni mesure. Tantôt son orbite s'inclinait de trois degrés dans l'Est et tantôt elle se redressait de quatre dans l'Ouest. Si, à un de ses passages, il paraissait s'être quelque peu rapproché de la terre, il s'en était éloigné de plusieurs kilomètres au passage suivant. C'était à devenir fou.

Cette folie gagnait peu à peu la Conférence Internationale. Incertains de l'utilité pratique de leur discussion, les diplomates travaillaient avec mollesse et sans ferme volonté d'aboutir.

Le temps s'écoulait pourtant. Des divers points du monde, les délégués de toutes les nations accouraient à toute vapeur vers l'Amérique et vers Washington. Beaucoup d'entre eux étaient déjà arrivés, et bientôt leur nombre serait suffisant pour qu'ils pussent se constituer régulièrement sans attendre leurs collègues plus éloignés. Allaient-ils donc trouver un problème intact, dont même le premier point n'aurait pas été élucidé?

Les membres de la réunion préparatoire se piquèrent d'honneur, et, au prix d'un travail acharné, ils parvinrent, en huit séances supplémentaires, à cataloguer les États dont les délégués seraient admis aux séances. Le nombre en fut fixé à cinquante-deux, soit vingt-cinq pour l'Europe, six pour l'Asie, quatre pour l'Afrique, et dix-sept pour l'Amérique. Ils comprenaient douze empires, douze royaumes héréditaires, vingt-deux républiques, et six principautés. Ces cinquante-deux empires, monarchies, républiques et principautés, soit par eux-mêmes, soit par leurs vassaux et colonies, étaient donc reconnus comme seuls propriétaires du globe.

Il était temps que les réunions préparatoires aboutissent à cette conclusion. Les délégués des cinquante-deux États admis à participer aux délibérations, étaient en grande majorité à Washington et il en arrivait tous les jours.

La Conférence Internationale se réunit pour la première fois le 10 juin, à deux heures de l'après-midi, sous la présidence du doyen d'âge, qui se trouva être M. Soliès, professeur d'océanographie et délégué de la Principauté de Monaco. On procéda immédiatement à la constitution du bureau définitif.

Au premier tour de scrutin, la présidence fut attribuée, par déférence pour le pays où l'on était reçu, à M. Harvey, jurisconsulte éminent qui représentait les États-Unis.

La vice-présidence fut plus disputée. Elle échut finalement à la Russie, en la personne de M. Saratoff.

Les délégués français, anglais et japonais furent ensuite désignés comme secrétaires.

Ces formalités accomplies, le Président prononça une allocution très courtoise et fort applaudie, puis il annonça que l'on allait procéder à la nomination de trois sous-commissions, qui auraient comme mandat de rechercher la meilleure méthode de travail au triple point de vue démographique, financier et juridique.

Le vote venait de commencer, quand un huissier monta au fauteuil présidentiel et remit un télégramme à M. Harvey.

M. Harvey lut ce télégramme et, à mesure qu'il le lisait, son visage exprimait un étonnement grandissant. Après un instant de réflexion, toutefois, il haussa dédaigneusement les épaules, ce qui ne l'empêcha pas, après un autre moment de réflexion, de faire résonner la cloche, afin d'attirer l'attention de ses collègues.

Quand le silence se fut rétabli:

«Messieurs, dit M. Harvey, je crois devoir porter à votre connaissance que je viens de recevoir ce télégramme. Je ne mets pas en doute qu'il ne soit l'œuvre d'un mauvais plaisant ou d'un fou. Il me paraît, cependant, plus régulier de vous en donner lecture. Le télégramme, d'ailleurs non signé, est ainsi conçu:

«Monsieur le Président,

«J'ai l'honneur d'informer la Conférence Internationale que le bolide, qui doit faire l'objet de ses discussions, n'est pas res nullius, attendu qu'il est ma propriété personnelle.

«La Conférence Internationale n'a donc aucune raison d'être, et, si elle persistait à siéger, ses travaux sont d'avance frappés de stérilité.

«C'est par ma volonté que le bolide se rapproche de la terre, c'est chez moi qu'il tombera: c'est donc à moi qu'il appartient.»

--Et ce télégramme n'est pas signé? demanda le délégué anglais.

--Il ne l'est pas.

--Dans ces conditions, il n'y a pas lieu d'en tenir compte, déclara le représentant de l'empire d'Allemagne.

--C'est mon opinion, approuva le Président, et je crois répondre au sentiment unanime de mes collègues en classant purement et simplement ce document dans les archives de la Conférence... C'est bien votre avis, Messieurs?.. Il n'y a pas d'opposition?.. Messieurs, la séance continue.»

XIV

DANS LEQUEL LA Vve THIBAUT, EN S'ATTAQUANT INCONSIDÉRÉMENT AUX PLUS HAUTS PROBLÈMES DE LA MÉCANIQUE CÉLESTE, CAUSE DE GRAVES SOUCIS AU BANQUIER ROBERT LECŒUR.

De bons esprits soutiennent que le progrès des mœurs amènera peu à peu la disparition des sinécures. Nous les croirons sur parole. En tous cas, on en comptait au moins une à l'époque des singuliers événements qui sont ici relatés.

Cette sinécure était la propriété de Mme Vve Thibaut, ancienne bouchère, préposée aux soins du ménage chez M. Zéphyrin Xirdal.

Le service de la Vve Thibaut consistait uniquement, en effet, à faire la chambre de ce savant déséquilibré. Or, le mobilier de cette chambre étant réduit à sa plus simple expression, son entretien ne pouvait être comparé à un treizième travail d'Hercule. Quant au surplus du logement, il échappait en grande partie à sa compétence. Dans la seconde pièce, notamment, défense absolue lui avait été notifiée de toucher, sous aucun prétexte, aux amas de papier qui en garnissaient le pourtour, et le va-et-vient de son balai devait, de convention expresse, se limiter à un petit carré central où le parquet apparaissait à nu.

La Vve Thibaut, qui avait un penchant naturel pour le bon ordre et pour la propreté, souffrait de voir le chaos dont ce carré de parquet était entouré, comme un îlot par la mer immense, et elle était dévorée du perpétuel désir de procéder à un rangement général. Une fois, se trouvant seule au logis, elle s'était enhardie à l'entreprendre. Mais Zéphyrin Xirdal, rentré à l'improviste, avait manifesté une telle fureur, sa figure si bonasse d'ordinaire avait exprimé une telle férocité, que la Vve Thibaut en était restée pendant huit jours agitée d'un tremblement nerveux. Depuis lors, elle ne s'était plus risquée à la moindre incursion sur le territoire soustrait à sa juridiction.

Des multiples entraves qui brisaient l'essor de ses talents professionnels, il résultait que la Vve Thibaut n'avait à peu près rien à faire. Cela ne l'empêchait pas, d'ailleurs, de passer chaque jour deux heures chez son bourgeois,--c'est ainsi qu'elle désignait Zéphyrin Xirdal, avec une politesse qu'elle estimait raffinée,--sur lesquelles sept quarts d'heure étaient consacrés à une conversation, ou plus exactement à un monologue de bon goût.

A ses nombreuses qualités, la Vve Thibaut joignait, en effet, une étonnante facilité d'élocution. Certains soutenaient qu'elle était bavarde à un point phénoménal. Mais c'était là pure malveillance. Elle aimait parler, voilà tout.

Ce n'est pas qu'elle se mît en frais d'imagination. En général, la distinction de la famille qui la comptait parmi ses membres formait le thème de ses premiers discours. Entamant ensuite le chapitre de ses malheurs, elle expliquait par quel funeste concours de circonstances une bouchère peut être transformée en servante. Peu importait que l'on connût cette navrante histoire. La Vve Thibaut éprouvait toujours le même agrément à la raconter. Ce sujet épuisé, elle discourait sur les diverses personnes qu'elle servait ou qu'elle avait servies. Aux opinions, aux habitudes, aux façons d'être de ces personnes, elle comparait celles de Zéphyrin Xirdal, et distribuait avec impartialité le blâme et l'éloge.

Son maître, sans jamais répondre, faisait montre d'une patience inaltérable. Il est vrai que, perdu dans ses rêves, il n'entendait pas ce verbiage. Et cela, à tout prendre, diminue beaucoup son mérite. Quoi qu'il en soit, les choses allaient très bien ainsi depuis de longues années, celle-là parlant toujours, celui-ci n'écoutant jamais, tous deux, au demeurant, fort satisfaits l'un de l'autre.

Le 30 mai, la Vve Thibaut, ainsi qu'elle le faisait chaque jour, entra à neuf heures du matin chez Zéphyrin Xirdal. Ce savant étant parti la veille avec son ami Marcel Leroux, le logement était vide.

La Vve Thibaut ne s'en étonna pas outre mesure. Une longue série de fugues antérieures rendait normales pour elle ces disparitions soudaines. Ennuyée seulement d'être privée d'auditoire, elle fit le ménage comme de coutume. La chambre terminée, elle pénétra dans l'autre pièce, qu'elle intitulait pompeusement cabinet de travail. Là, par exemple, elle eut une émotion.

[Illustration: Là, par exemple, la Vve Thibaut eut une émotion. (Page 153.)]

Un objet insolite, une sorte de caisse noirâtre diminuait notablement la superficie légitime du carré de parquet réservé à son balai. Que signifiait cela? Résolue à ne pas tolérer une telle atteinte à ses droits, la Vve Thibaut déplaça l'objet d'une main ferme, puis vaqua paisiblement à sa besogne habituelle.

Un peu dure d'oreille, elle n'entendit pas le ronronnement qui s'échappait de la caisse, et, pareillement, si faible était la lueur bleuâtre du réflecteur métallique, qu'elle demeura inaperçue par son regard distrait. A un certain moment, cependant, un fait singulier attira nécessairement son attention. Comme elle passait devant le réflecteur métallique, une poussée irrésistible la fit choir sur le carreau. Le soir, en se déshabillant, elle eut la surprise de constater qu'une forte contusion, un superbe noir, illustrait sa hanche droite, ce qui lui parut fort étrange, puisqu'elle était tombée sur le côté gauche. Le hasard ne l'ayant plus amenée de nouveau dans l'axe du réflecteur, le phénomène ne se reproduisit plus, et c'est pourquoi elle ne songea pas à établir le moindre rapport entre son accident et la caisse déplacée par sa main téméraire. Elle supposa avoir fait un faux pas et n'y pensa plus.

La Vve Thibaut, fortement pénétrée du sentiment de ses devoirs, ne manqua pas, le balayage terminé, de remettre la caisse en place. Elle fit même de son mieux, c'est une justice à lui rendre, pour la disposer exactement comme elle l'avait trouvée. Si elle n'y réussit qu'à peu près, il convient de l'en excuser, et ce n'est nullement de propos délibéré qu'elle envoya le petit cylindre de poussières tourbillonnantes dans une direction quelque peu différente de sa direction antérieure.

Les jours suivants, la Vve Thibaut procéda de même, car pourquoi changerait-on ses habitudes, quand elles sont vertueuses et louables?

Toutefois, il faut reconnaître que, l'accoutumance aidant, la caisse noirâtre perdit progressivement beaucoup de son importance à ses yeux et qu'elle apporta un soin décroissant à la remettre dans sa position première, après le balayage quotidien. Sans doute, elle ne manqua jamais de traîner cette caisse devant la fenêtre, puisque c'est là que M. Xirdal avait jugé bon de la placer, mais le réflecteur métallique ouvrit son orifice dans des directions de plus en plus variées. Un jour, c'était un peu à gauche qu'il projetait le cylindre de poussières, un autre jour, c'était un peu à droite. La Vve Thibaut n'y entendait pas malice et ne se doutait guère des cruelles angoisses que sa collaboration fantaisiste infligeait à J. B. K. Lowenthal. Une fois même, ayant par inadvertance fait tourner le réflecteur sur son pivot, elle ne vit pas le plus petit inconvénient à ce qu'il bâillât directement vers le plafond.

C'est ainsi braquée vers le zénith que Zéphyrin Xirdal retrouva sa machine, en rentrant chez lui le 10 juin, au début de l'après-midi.

Son séjour à la mer s'était passé de la manière la plus agréable, et peut-être l'aurait-il prolongé davantage, si, une douzaine de jours après son arrivée, il n'avait eu la singulière fantaisie de changer de linge. Ce caprice l'ayant mis dans la nécessité de recourir à son paquet, il y trouva, à son extrême surprise, vingt-sept bocaux au goulot évasé. Zéphyrin Xirdal ouvrit de grands yeux. Que venaient faire là ces vingt-sept bocaux? Mais bientôt la chaîne des souvenirs se renoua, et il se rappela son projet de pile électrique, projet si passionnant et si parfaitement oublié.

Après s'être administré, à titre de châtiment, quelques solides coups de poing, il s'empressa d'empaqueter à nouveau ses vingt-sept bocaux, et, plantant là l'ami Marcel Leroux, de sauter dans un train, qui le ramena directement à Paris.

Il aurait pu arriver que Zéphyrin Xirdal perdît de vue, en cours de route, le motif urgent qu'il avait de rentrer. Cela n'aurait rien eu de bien extraordinaire. Un incident lui rafraîchit la mémoire, comme il mettait le pied sur le quai de la gare Saint-Lazare.

Il avait apporté tant de soin à refaire le paquet des vingt-sept bocaux, que celui-ci creva tout à coup à cet instant précis et vida sur l'asphalte son contenu, qui se brisa en produisant un terrible vacarme. Deux cents personnes se retournèrent, croyant à un attentat anarchiste. Elles n'aperçurent que Zéphyrin Xirdal contemplant le désastre d'un air ahuri.

Ce désastre avait, du moins, l'avantage de rappeler au propriétaire des bocaux défunts dans quel but il était céans à Paris. Celui-ci, avant de regagner son domicile, passa donc chez le marchand de produits chimiques, où il acquit vingt-sept autres bocaux tout neufs, et chez le menuisier, où l'armature commandée l'attendait vainement depuis dix jours.

C'est chargé de ces divers colis que, tout vibrant du désir de commencer ses expériences, il ouvrit sa porte en grande hâte. Mais il demeura cloué sur le seuil, en apercevant sa machine, dont le réflecteur bâillait vers le zénith.

Zéphyrin Xirdal fut aussitôt assailli par un flot de souvenirs, et tel fut l'excès de son trouble, que ses mains sans force laissèrent échapper leurs fardeaux. Ceux-ci, obéissant sur-le-champ aux lois de la pesanteur, n'hésitèrent pas à se diriger en droite ligne vers le centre de la terre. Nul doute qu'ils ne fussent arrivés à destination, s'ils n'avaient été malencontreusement arrêtés par le carreau, sur lequel le chevalet se cassa en deux morceaux, tandis que les vingt-sept bocaux se fracassaient à grand bruit. Cela faisait cinquante-quatre bocaux en moins d'une heure. De ce train-là, Zéphyrin Xirdal ne serait pas long à solder son compte de banque si scandaleusement créditeur.

Ce remarquable casseur de verre ne s'était même pas aperçu de l'hécatombe. Immobile sur le pas de sa porte, il considérait sa machine d'un air songeur.

«Ça, c'est de la Vve Thibaut, crachée,» dit-il, en se décidant à entrer, ce qui, à tout le moins, prouvait l'excellence de son flair.

En relevant les yeux, il découvrit dans le plafond, et, au-dessus du plafond, dans le toit, un petit trou situé exactement dans l'axe du réflecteur métallique, au foyer duquel l'ampoule continuait à valser éperdument. Ce trou, gros comme un crayon, avait des bords aussi nets que s'il eût été découpé à l'emporte-pièce.

Un large sourire fendit la bouche de Zéphyrin Xirdal, qui commençait décidément à s'amuser.

«Ah bien!.. Ah bien!.. murmura-t-il.