Chapter 3 of 18 · 3992 words · ~20 min read

Part 3

Sans doute, il y avait bien une Mrs Flora Hudelson. Mais Mrs Flora Hudelson était une excellente femme, excellente mère, excellente ménagère, de nature très pacifique, incapable d'un propos malséant sur personne, ne déjeunant pas d'une médisance, pour dîner d'une calomnie, à l'exemple de tant de dames des plus considérées dans les diverses sociétés de l'Ancien et du Nouveau Monde.

Phénomène incroyable, ce modèle des conjointes s'appliquait à calmer son mari, lorsqu'il rentrait, la tête en feu, à la suite de quelque discussion avec son intime ami Forsyth. Autre fait singulier, Mrs Hudelson trouvait tout naturel que Mr Hudelson s'occupât d'astronomie et qu'il vécût dans les profondeurs du firmament, à la condition qu'il en descendît lorsqu'elle le priait d'en descendre. Loin d'imiter Mitz qui harcelait son maître, elle ne harcelait point son mari. Elle tolérait qu'il se fît attendre à l'heure des repas. Elle ne maugréait point quand il était en retard, et s'ingéniait à maintenir les plats à un juste degré de cuisson. Elle respectait sa préoccupation, quand il était préoccupé. Elle s'inquiétait même de ses travaux, et son bon cœur lui dictait d'encourageantes paroles lorsque l'astronome semblait s'égarer dans les espaces infinis au point de ne pas retrouver sa route.

Voilà une femme comme nous en souhaitons à tous les maris, surtout quand ils sont astronomes. Malheureusement il n'en existe guère ailleurs que dans les romans!

Jenny, sa fille aînée, promettait de suivre les traces de sa mère, de marcher du même pas sur le chemin de l'existence. Évidemment Francis Gordon, futur mari de Jenny Hudelson, était destiné à devenir le plus heureux des hommes. Sans vouloir humilier les misses américaines, il est permis de dire qu'on aurait peine à découvrir dans toute l'Amérique une jeune fille plus charmante, plus attrayante, plus douée de l'ensemble des perfections humaines. Jenny Hudelson était une aimable blonde, aux yeux bleus, à la carnation fraîche, avec de jolies mains, de jolis pieds et une jolie taille, autant de grâce que de modestie, autant de bonté que d'intelligence. Aussi Francis Gordon l'appréciait-il non moins qu'elle appréciait Francis Gordon. Le neveu de Mr Dean Forsyth possédant d'ailleurs l'estime de la famille Hudelson, cette sympathie réciproque n'avait pas tardé à se traduire sous la forme d'une demande en mariage, très favorablement accueillie. Ces jeunes gens se convenaient si bien! Ce serait le bonheur que Jenny apporterait au ménage avec ses qualités familiales. Quant à Francis Gordon, il serait doté par son oncle, dont la fortune lui reviendrait un jour. Mais laissons de côté ces perspectives d'héritages. Il ne s'agit pas de l'avenir, mais du présent, qui réunit toutes les conditions de la plus parfaite félicité.

Donc, Francis Gordon est fiancé à Jenny Hudelson, Jenny Hudelson est fiancée à Francis Gordon, et le mariage, dont on fixera la date prochainement, sera célébré par les soins du révérend O'Garth, à Saint-Andrew, la principale église de cette heureuse ville de Whaston.

Vous pouvez être sûrs qu'il y aura grande affluence à cette cérémonie nuptiale, car les deux familles jouissent d'une estime qui n'a d'égale que leur honorabilité, et non moins sûrs que la plus gaie, la plus vive, la plus envolée ce jour-là, sera cette mignonne Loo[1], qui servira de demoiselle d'honneur à sa sœur chérie. Elle n'a pas quinze ans, Loo, et elle a bien le droit d'être jeune. Elle profite de ce droit-là, je vous en réponds. C'est le mouvement perpétuel au physique, et, au moral, une espiègle qui ne se gêne pas pour plaisanter les «planètes à papa»! Mais on lui pardonne tout, on lui passe tout. Le docteur Hudelson est le premier à rire, et, pour unique punition, met un baiser sur ses fraîches joues de fillette.

[1] Diminutif de Louisa.

[Illustration: LA MAISON DU DOCTEUR SYDNEY HUDELSON.]

Au fond, Mr Hudelson était un brave homme, mais très entêté et fort susceptible. Sauf Loo, dont il admettait les plaisanteries innocentes, chacun respectait ses manies et ses habitudes. Très acharné à ses études astronomico-météorologiques, très buté dans ses démonstrations, très jaloux des découvertes qu'il faisait ou prétendait faire, c'est tout juste si, malgré sa réelle affection pour Dean Forsyth, il demeurait l'ami d'un si redoutable rival. Deux chasseurs sur le même terrain de chasse, qui se disputent un rare gibier! Maintes fois il en était résulté du refroidissement, qui aurait pu dégénérer en brouille, n'eût été l'intervention lénifiante de cette bonne Mrs Hudelson, puissamment aidée, d'ailleurs, dans son œuvre de concorde par ses deux filles et par Francis Gordon. Ce pacifique quatuor fondait de grands espoirs sur l'union projetée pour raréfier les escarmouches. Lorsque le mariage de Francis et de Jenny aurait relié plus étroitement les deux familles, ces orages passagers seraient moins fréquents et moins redoutables. Qui sait même si les deux astronomes amateurs, unis dans une cordiale collaboration, ne poursuivraient pas de concert leurs recherches astronomiques? Ils se partageraient alors équitablement le gibier découvert, sinon abattu, sur ces vastes champs de l'espace.

La maison du docteur Hudelson était des plus confortables. Une mieux tenue, on l'aurait vainement cherchée dans tout Whaston. Ce joli hôtel entre cour et jardin, avec de beaux arbres et des pelouses verdoyantes, occupait le milieu de Moriss street. Il se composait d'un rez-de-chaussée et d'un premier étage avec sept fenêtres de façade. La toiture était dominée, à gauche, par une sorte de donjon carré, haut d'une trentaine de mètres, terminé par une terrasse à balustres. A l'un des angles, se dressait le mât auquel, le dimanche et les jours fériés, on hissait le pavillon aux cinquante et une étoiles des États-Unis d'Amérique.

La chambre supérieure de ce donjon avait été disposée pour les travaux spéciaux de son propriétaire. C'est là que fonctionnaient les instruments du docteur, lunettes et télescopes, à moins que, pendant les belles nuits, il ne les transportât sur la terrasse, d'où ses regards pouvaient librement parcourir le dôme céleste. C'est là que le docteur, en dépit des recommandations de Mrs Hudelson, attrapait ses coryzas les plus carabinés, ses grippes les mieux réussies:

«Au point, répétait volontiers miss Loo, que papa finira par enrhumer ses planètes!»

Mais le docteur n'écoutait rien, et bravait parfois les sept ou huit degrés centigrades au-dessous de zéro des grandes gelées d'hiver, alors que le firmament apparaît dans toute sa pureté.

De l'observatoire de la maison de Moriss street, on distinguait sans peine la tour de la maison d'Elisabeth street. Un demi-mille tout au plus les séparait, et, entre elles, aucun monument ne s'élevait, aucun arbre n'interposait ses ramures.

Sans même recourir au télescope à longue portée, on reconnaissait très aisément, avec une bonne jumelle, les personnes qui se tenaient sur la tour ou sur le donjon. Assurément, Dean Forsyth avait autre chose à faire que de regarder Sydney Hudelson, et Sydney Hudelson n'eût pas voulu perdre son temps à regarder Dean Forsyth. Leurs observations visaient plus haut, beaucoup plus haut. Mais il était naturel que Francis Gordon voulût voir si Jenny Hudelson ne se trouvait pas sur la terrasse, et souvent leurs yeux se parlaient à travers les lorgnettes. Il n'y avait pas de mal à cela, je pense.

Il eût été facile d'établir une communication télégraphique ou téléphonique entre les deux maisons. Un fil tendu du donjon à la tour eût transmis de bien agréables propos de Francis Gordon à Jenny et de Jenny à Francis Gordon. Mais Dean Forsyth et le docteur Hudelson, n'ayant point de telles douceurs à échanger, n'avaient jamais projeté l'installation de ce fil. Peut-être, lorsque les deux fiancés seraient époux, cette lacune serait comblée. Après le lien matrimonial, le lien électrique, pour unir plus étroitement encore les deux familles.

Dans l'après-midi de ce même jour, où l'excellente mais acariâtre Mitz a donné au lecteur un échantillon de son éloquence savoureuse, Francis Gordon vint faire sa visite habituelle à Mrs Hudelson et à ses filles--et à sa fille, rectifiait Loo en affectant des airs d'offensée. On le reçut, il est permis de le dire, comme s'il eût été le dieu de la maison. Qu'il ne fût pas encore le mari de Jenny, soit! Mais Loo voulait qu'il fût déjà son frère à elle, et ce qui se logeait dans la cervelle de cette fillette y était bien logé.

Quant au docteur Hudelson, il était claquemuré dans le donjon depuis quatre heures du matin. Après avoir paru en retard au déjeuner, tout comme Dean Forsyth, on l'avait vu regagner précipitamment la terrasse, toujours comme Dean Forsyth, au moment où le soleil se dégageait des nuages. Non moins préoccupé que son rival, il ne semblait pas qu'il fût disposé à redescendre.

Et cependant, impossible de décider sans lui la grande question qui allait être discutée en assemblée générale.

«Tiens! s'écria Loo, dès que le jeune homme eut franchi la porte du salon, voilà Mr Francis, l'éternel Mr Francis!.. Ma parole, on ne voit que lui ici!»

Francis Gordon se contenta de menacer du doigt la fillette, et, lorsqu'on fut assis, la conversation s'établit, pleine de simple et naturelle bonhomie. Il semblait qu'on ne se fût pas quitté depuis la veille, et, de fait, en pensée tout au moins, les deux fiancés ne se séparaient jamais l'un de l'autre. Miss Loo prétendait même que «l'éternel Francis» était toujours dans la maison, que, s'il feignait de sortir par la porte de la rue, c'était pour rentrer par celle du jardin.

[Illustration: Souvent leurs yeux se parlaient à travers les lorgnettes. (Page 35.)]

On causa, ce jour-là, de ce dont on causait tous les jours. Jenny écoutait ce que disait Francis, avec un sérieux qui ne lui enlevait rien de son charme. Ils se regardaient, ils formaient des projets d'avenir dont la réalisation ne pouvait être éloignée. Pourquoi, en effet, aurait-on prévu un retard? Déjà, Francis Gordon avait trouvé dans Lambeth street une jolie maison qui conviendrait parfaitement au jeune ménage. C'était dans le quartier de l'Ouest, avec vue sur le cours du Potomac, et pas très loin de Moriss street. Mrs Hudelson promit d'aller visiter cette maison, et, pour peu qu'elle plût à sa future locataire, elle serait louée sous huitaine. Bien entendu, Loo accompagnerait sa mère et sa sœur. Elle n'aurait pas admis que l'on se fût passé de son avis.

[Illustration: «C'est quelque planète de valeur qu'ils auront égarée.» (Page 39.)]

«A propos! s'écria-t-elle tout à coup, et Mr Forsyth?.. Est-ce qu'il ne doit pas venir aujourd'hui?

--Mon oncle arrivera vers quatre heures, répondit Francis Gordon.

--C'est que sa présence est indispensable pour résoudre la question, fit observer Mrs Hudelson.

--Il le sait, et ne manquera pas au rendez-vous.

--S'il y manquait, déclara Loo, qui tendit une petite main menaçante, il aurait affaire à moi, et n'en serait pas quitte à bon marché.

--Et Mr Hudelson?.. demanda Francis. Nous n'avons pas moins besoin de lui que de mon oncle.

--Père est dans son donjon, dit Jenny. Il descendra aussitôt qu'il sera prévenu.

--Je m'en charge, répondit Loo. J'aurai vite grimpé ses six étages.

Il importait, en effet, que Mr Forsyth et Mr Hudelson fussent là. Ne s'agissait-il pas de fixer la date de la cérémonie? En principe, le mariage devait être célébré dans le plus court délai, mais à la condition, cependant, que la demoiselle d'honneur eût le temps de se faire confectionner sa jolie robe--une robe longue de demoiselle, s'il vous plaît, qu'elle comptait étrenner dans ce jour mémorable.

De là, cette observation que se permit Francis en plaisantant:

--Mais si elle n'était pas prête, la fameuse robe?

--Dans ce cas, on remettrait la noce! décréta l'impérieuse personne.

Et cette réponse fut accompagnée d'un tel éclat de rire, que Mr Hudelson dut certainement l'entendre des hauteurs de son donjon.

Cependant l'aiguille de la pendule franchissait successivement toutes les minutes du cadran, et Mr Dean Forsyth ne paraissait pas. Loo avait beau se pencher hors de la fenêtre d'où elle apercevait la porte d'entrée, pas de Mr Forsyth!.. Il fallut donc s'armer de patience--une arme dont Loo ne connaissait guère le maniement.

--Mon oncle m'a pourtant bien promis... répétait Francis Gordon; mais, depuis quelques jours, je ne sais trop ce qu'il a.

--Mr Forsyth n'est point souffrant, j'espère? demanda Jenny.

--Non, soucieux... préoccupé... On ne peut pas en tirer dix paroles. Je ne sais ce qu'il peut avoir dans la tête.

--Quelque éclat d'étoile! s'écria la fillette.

--Il en est de même de mon mari, dit Mrs Hudelson. Cette semaine, il m'a paru plus absorbé que jamais. Impossible de l'arracher de son observatoire. Il faut qu'il se passe quelque chose d'extraordinaire dans le ciel.

--Ma foi! répondit Francis, je serais tenté de le croire, à la façon dont se comporte mon oncle. Il ne sort plus; il ne dort plus; il mange à peine; il oublie l'heure des repas...

--Ce que Mitz doit être contente! s'écria Loo.

--Elle enrage, déclara Francis, mais cela n'y fait rien. Mon oncle, qui jusqu'ici redoutait les semonces de sa vieille servante, n'y prête plus la moindre attention.

--C'est tout à fait comme ici, dit Jenny en souriant. Ma sœur paraît avoir perdu son influence sur papa... et l'on sait si elle était grande!

--Est-ce possible, mademoiselle Loo? demanda Francis sur le même ton.

--Ce n'est que trop vrai! répliqua la fillette; mais, patience... patience! Il faudra bien que Mitz et moi nous finissions par avoir raison du père et de l'oncle.

--Enfin, reprit Jenny, que peut-il leur être arrivé à tous les deux?

--C'est quelque planète de valeur qu'ils auront égarée, s'écria Loo. Pourvu, mon Dieu, qu'ils l'aient retrouvée avant la noce!

--Nous plaisantons, interrompit Mrs Hudelson, et, en attendant, Mr Forsyth ne vient pas.

--Et voilà que quatre heures et demie vont sonner! ajouta Jenny.

--Si mon oncle n'est pas ici dans cinq minutes, décida Francis Gordon, je cours le chercher.

En cet instant, la sonnette de la porte d'entrée se fit entendre.

--C'est Mr Forsyth, affirma Loo. Là!.. il continue à sonner!.. Quel carillon!.. Je parie qu'il écoute voler une comète et qu'il ne s'aperçoit même pas qu'il sonne!

C'était bien Mr Dean Forsyth. Il entra presque aussitôt dans le salon, où Loo l'accueillit avec de vifs reproches.

--En retard!.. en retard!.. Vous voulez donc qu'on vous gronde?

--Bonjour, Mrs Hudelson! bonjour, ma chère Jenny! dit Mr Forsyth en embrassant la jeune fille; bonjour! répéta-t-il en tapotant les joues de la fillette.

[Illustration: DEAN FORSYTH.]

Toutes ces politesses étaient faites d'un air distrait. Ainsi que l'avait présumé Loo, Mr Dean Forsyth avait, comme on dit, «la tête ailleurs».

--Mon oncle, reprit Francis Gordon, en ne vous voyant point arriver à l'heure convenue, j'ai cru que vous aviez oublié notre rendez-vous.

[Illustration: LE Dr SYDNEY HUDELSON.]

--Un peu, je l'avoue, et je m'en excuse, Mrs Hudelson. Heureusement, Mitz me l'a rappelé de la bonne manière.

--Elle a bien fait, déclara Loo.

--Ne m'accablez pas, petite Miss!.. Des préoccupations graves... Je suis peut-être à la veille d'une découverte des plus intéressantes.

--C'est comme papa... commença Loo.

--Quoi! s'écria Mr Dean Forsyth en se relevant d'un bond, à faire croire qu'un ressort venait de se détendre dans le fond de son fauteuil, vous dites que le docteur...

--Nous ne disons rien, mon bon Mr Forsyth, se hâta de répondre Mrs Hudelson, craignant toujours, et non sans raison, qu'il ne surgît une nouvelle cause de rivalité entre son mari et l'oncle de Francis Gordon.

Puis elle ajouta, pour couper court à l'incident:

--Loo, va chercher ton père.»

Légère comme un oiseau, la fillette s'élança vers le donjon. A n'en pas douter, si elle prit l'escalier, au lieu de s'envoler par la fenêtre, c'est qu'elle ne voulut pas se servir de ses ailes.

Une minute plus tard, Mr Sydney Hudelson faisait son entrée dans le salon. Physionomie grave, œil fatigué, tête congestionnée à faire craindre un coup de sang.

Mr Dean Forsyth et lui échangèrent une poignée de main sans conviction, tout en se sondant réciproquement d'un regard oblique. Ils s'observaient à la dérobée, comme s'ils éprouvaient une certaine défiance l'un de l'autre.

Mais, après tout, les deux familles s'étaient réunies dans le but de fixer la date du mariage,--ou, pour employer le langage de Loo, de la conjonction des astres Francis et Jenny.--Il n'y avait donc qu'à fixer cette date. Tout le monde étant d'avis que la cérémonie devait avoir lieu dans le plus court délai possible, la conversation ne fut pas longue.

Mr Dean Forsyth et Mr Hudelson y accordèrent-ils même grande attention? Il est permis de croire, plutôt, qu'ils étaient partis à la poursuite de quelque astéroïde perdu à travers l'espace, chacun d'eux se demandant si l'autre n'était pas sur le point de le retrouver.

En tous cas, ils ne firent aucune objection à ce que le mariage fût fixé à quelques semaines de là. On était au 21 mars. On prit pour date le 15 mai.

De cette manière, on aurait, en se pressant un peu, le temps d'aménager le nouvel appartement.

«Et de finir ma robe,» ajouta Loo de l'air le plus sérieux du monde.

IV

COMMENT DEUX LETTRES ENVOYÉES, L'UNE A L'OBSERVATOIRE DE PITTSBURG, L'AUTRE A L'OBSERVATOIRE DE CINCINNATI, FURENT CLASSÉES DANS LE DOSSIER DES BOLIDES.

_A Monsieur le Directeur de l'Observatoire de Pittsburg, Pennsylvanie._

«Whaston, 24 mars.....

«Monsieur le Directeur,

«J'ai l'honneur de porter à votre connaissance le fait suivant, qui est de nature à intéresser la science astronomique. Dans la matinée du 16 mars courant, j'ai découvert un bolide qui traversait la zone septentrionale du ciel avec une vitesse considérable. Sa trajectoire, sensiblement Nord-Sud, faisait avec le méridien un angle de 3° 31', que j'ai pu mesurer avec exactitude. Il était sept heures trente-sept minutes vingt secondes, lorsqu'il est apparu dans l'objectif de ma lunette, et sept heures trente-sept minutes vingt-neuf secondes lorsqu'il a disparu. Depuis, il m'a été impossible de le revoir, malgré les plus minutieuses recherches. C'est pourquoi je vous prie de bien vouloir prendre note de cette observation et me donner acte de la présente lettre, laquelle, dans le cas où ledit météore serait visible de nouveau, m'assurerait la priorité de cette précieuse découverte.

«Veuillez agréer, monsieur le Directeur, l'assurance de ma très haute considération et me croire votre très humble serviteur.

«Dean FORSYTH,

«Elisabeth street.»

_A Monsieur le Directeur de l'Observatoire de Cincinnati, Ohio._

«Whaston, le 24 mars.....

«Monsieur le Directeur,

«Dans la matinée du 16 mars, entre sept heures trente-sept minutes vingt secondes et sept heures trente-sept minutes vingt-neuf secondes, j'ai eu l'heureuse chance de découvrir un nouveau bolide qui se déplaçait du Nord au Sud, dans la zone septentrionale du ciel, sa direction apparente ne faisant avec le méridien qu'un angle de 3° 31'. Depuis, je n'ai pu ressaisir la trajectoire de ce météore. Mais, s'il reparaît sur notre horizon, ce dont je ne doute pas, il me semble juste d'être considéré comme l'auteur de cette découverte qui mérite d'être classée dans les annales astronomiques de notre temps. C'est dans ce but que je prends la liberté de vous adresser la présente lettre, dont je vous serais obligé de bien vouloir m'accuser réception.

«Veuillez agréer, monsieur le Directeur, avec mes très humbles salutations, l'assurance de mes respectueux sentiments.

«Docteur Sydney HUDELSON,

«17, Moriss street.»

[Illustration: Il n'y avait pas une heure à perdre. (Page 46.)]

V

DANS LEQUEL, MALGRÉ LEUR ACHARNEMENT, MR DEAN FORSYTH ET LE Dr HUDELSON N'ONT QUE PAR LES JOURNAUX DES NOUVELLES DE LEUR MÉTÉORE.

Aux deux lettres ci-dessus, envoyées avec recommandation et sous triple cachet à l'adresse des directeurs de l'Observatoire de Pittsburg et de l'Observatoire de Cincinnati, la réponse consisterait en un simple accusé de réception avec avis du classement desdites lettres. Les intéressés n'en demandaient pas davantage. Tous deux comptaient bien retrouver le bolide à brève échéance. Que l'astéroïde eût été se perdre dans les profondeurs du ciel assez loin pour échapper à l'attraction terrestre, et, par conséquent, qu'il ne dût jamais réapparaître en vue du monde sublunaire, ils se refusaient à l'admettre. Non, soumis à des lois formelles, il reviendrait sur l'horizon de Whaston; on pourrait le saisir au passage, le signaler de nouveau, déterminer ses coordonnées, et il figurerait sur les cartes célestes, baptisé du glorieux nom de son inventeur.

Mais quel était cet inventeur? Point éminemment délicat, qui n'eût pas laissé d'embarrasser la justice même de Salomon. Au jour de la réapparition du bolide, ils seraient deux à revendiquer cette conquête. Si Francis Gordon et Jenny Hudelson avaient connu les dangers de la situation, ils eussent bien certainement supplié le ciel de faire en sorte que leur mariage fût conclu avant le retour de ce malencontreux météore. Et, non moins certainement, Mrs Hudelson, Loo, Mitz et tous les amis des deux familles se seraient joints de tout cœur à leur prière.

Mais personne ne savait rien, et, malgré la préoccupation croissante des deux rivaux, préoccupation que l'on constatait sans pouvoir l'expliquer, aucun habitant de la maison de Moriss street, sauf le docteur Hudelson, ne s'inquiétait de ce qui se passait dans les profondeurs du firmament. Des préoccupations, nul n'en avait; des occupations, oui, et de nombreuses. Visites et compliments à recevoir et à rendre, faire part et invitations à envoyer, préparatifs du mariage et choix des cadeaux de noce, tout cela, d'après la petite Loo, était comparable aux douze travaux d'Hercule, et il n'y avait pas une heure à perdre.

«Quand on marie sa première fille, c'est une grosse affaire, disait-elle. On n'a pas l'habitude. Pour la seconde fille, c'est plus simple: l'habitude est prise, et il n'y a aucun oubli à craindre. Ainsi, pour moi, cela ira tout seul.

--Eh quoi! répondait Francis Gordon, mademoiselle Loo songerait déjà au mariage? Pourrait-on savoir quel est le fortuné mortel...

--Occupez-vous d'épouser ma sœur, ripostait la fillette. C'est une occupation qui réclame tout votre temps. Et ne vous mêlez pas de ce qui me regarde!»

Comme elle l'avait promis, Mrs Hudelson se rendit à la maison de Lambeth street. Quant au docteur, c'eût été folie de compter sur lui.

«Ce que vous ferez sera bien fait, Mrs Hudelson, et je m'en rapporte à vous, avait-il répondu à la proposition d'aller visiter la future demeure du jeune ménage. D'ailleurs, cela regarde surtout Francis et Jenny.

--Voyons, papa, dit Loo, est-ce que vous ne comptez pas descendre de votre donjon le jour de la noce?

--Mais si, Loo, si.

--Et vous montrer à Saint-Andrew, votre fille au bras?

--Mais si, Loo, si.

--Avec votre habit noir et votre gilet blanc, votre pantalon noir et votre cravate blanche?

--Mais si, Loo, si.

--Et ne consentirez-vous pas à oublier vos planètes pour écouter le discours que le révérend O'Garth prononcera avec beaucoup d'émotion?

--Si, Loo, si. Mais nous n'en sommes pas encore là! Et, puisque le ciel est pur aujourd'hui, ce qui est assez rare, partez sans moi.»

Mrs Hudelson, Jenny, Loo et Francis Gordon laissèrent donc le docteur manœuvrer sa lunette et son télescope, tandis que Mr Dean Forsyth, il n'en faut pas douter, manœuvrait pareillement ses instruments dans la tour d'Elisabeth street. Cette double obstination aurait-elle sa récompense, et le météore une première fois aperçu passerait-il une seconde fois devant l'objectif des appareils?

Pour aller à la maison de Lambeth street, les quatre promeneurs descendirent Moriss street et traversèrent la place de la Constitution, où ils reçurent au passage le salut de l'aimable juge John Proth. Puis ils remontèrent Exeter street, tout comme l'avait fait, quelques jours avant, Seth Stanfort attendant Arcadia Walker, et arrivèrent dans Lambeth street.

La maison était des plus agréables, bien disposée suivant les règles du confort moderne. Par derrière, un cabinet de travail et une salle à manger donnaient sur le jardin, de quelques acres seulement, mais ombragé de beaux hêtres et égayé par des corbeilles où commençaient à s'épanouir les premières fleurs du printemps. Offices et cuisines dans le sous-sol à la mode anglo-saxonne.

Le premier étage valait le rez-de-chaussée, et Jenny ne put que féliciter son fiancé d'avoir découvert cette jolie résidence, une sorte de villa d'un si charmant aspect.

Mrs Hudelson partageait l'avis de sa fille et assurait qu'on n'aurait pu trouver mieux dans n'importe quel autre quartier de Whaston.