Part 4
Cette flatteuse appréciation parut plus justifiée encore quand on fut parvenu au dernier étage de la maison. Là, bordée par une balustrade, régnait une vaste terrasse, d'où l'œil embrassait un panorama splendide. On pouvait remonter et descendre le cours du Potomac, et apercevoir, au delà, cette bourgade de Steel, d'où miss Arcadia Walker était partie pour rejoindre Seth Stanfort.
La ville entière apparaissait avec les clochers de ses églises, les hautes toitures des édifices publics, les verdoyants sommets de ses arbres.
«Voici la place de la Constitution, dit Jenny, en s'aidant d'une lorgnette dont, sur le conseil de Francis, on s'était muni... Voici Moriss street... Je vois notre maison, avec le donjon et le pavillon qui flotte au vent!.. Tiens! il y a quelqu'un sur le donjon.
--Papa! formula Loo sans hésitation.
--Ce ne peut être que lui, déclara Mrs Hudelson.
--C'est bien lui, affirma la fillette, qui, sans plus de façon, s'était emparée de la lorgnette. Je le reconnais... Il manœuvre sa lunette... Et vous verrez qu'il n'aura pas la pensée de la diriger de notre côté!.. Ah! si nous étions dans la lune!..
--Puisque vous apercevez votre maison, mademoiselle Loo, interrompit Francis, peut-être pourrez-vous voir celle de mon oncle?
--Oui, répondit la fillette, mais laissez-moi chercher... Je la reconnaîtrai facilement avec sa tour... Ce doit être de ce côté... Attendez... Bon!.. la voilà!.. Je la tiens.
Loo ne se trompait pas. C'était bien la maison de Mr Dean Forsyth.
[Illustration: LA RÉGNAIT UNE VASTE TERRASSE... (Page 48.)]
--Il y a quelqu'un sur la tour... reprit-elle après une minute d'attention.
--Mon oncle, assurément, répondit Francis.
--Il n'est pas seul.
--C'est Omicron qui est avec lui.
--Et il ne faut pas demander ce qu'ils font, ajouta Mrs Hudelson.
--Ils font ce que fait mon père,» dit, avec une nuance de tristesse, Jenny, à qui la rivalité latente de Mr Dean Forsyth et de Mr Hudelson causait toujours un peu d'inquiétude.
La visite achevée, et Loo ayant une dernière fois affirmé sa complète satisfaction, Mrs Hudelson, ses deux filles et Francis Gordon revinrent à la maison de Moriss street. Dès le lendemain, on passerait bail avec le propriétaire de la villa et l'on s'occuperait de l'ameublement, de manière à être prêt pour le 15 mai.
Pendant ce temps, Mr Dean Forsyth et le docteur Hudelson ne perdraient pas une heure de leur côté. Ce qu'allait leur coûter de fatigue physique et morale, d'observations prolongées par les jours clairs et les nuits sereines, la recherche de leur bolide qui s'obstinait à ne pas reparaître au-dessus de l'horizon!..
Jusqu'ici, en dépit de leur assiduité, les deux astronomes en étaient pour leurs peines. Ni pendant le jour, ni pendant la nuit, le météore n'avait pu être saisi à son passage en vue de Whaston.
«Y passera-t-il seulement? soupirait parfois Dean Forsyth après une longue pose à l'oculaire de son télescope.
--Il passera, répondait Omicron avec un imperturbable aplomb. Je dirai même: il passe.
--Alors, pourquoi ne le voyons-nous pas?
--Parce qu'il n'est pas visible.
--Désolant? soupirait derechef Dean Forsyth. Mais enfin, s'il est invisible pour nous, il doit l'être pour tout le monde... à Whaston, tout au moins.
--C'est absolument certain,» affirmait Omicron.
Ainsi raisonnaient le maître et le serviteur, et ces propos qu'ils échangeaient, on les prononçait sous forme de monologue chez le docteur Hudelson non moins désespéré de son insuccès.
Tous deux avaient reçu, des observatoires de Pittsburg et de Cincinnati, réponse à leur lettre. On avait pris bonne note de la communication relative à l'apparition d'un bolide à la date du 16 mars dans la partie septentrionale de l'horizon de Whaston. On ajoutait que, jusqu'ici, il avait été impossible de retrouver ce bolide, mais que, s'il était aperçu de nouveau, Mr Dean Forsyth et le docteur Sydney Hudelson en seraient aussitôt avisés.
Bien entendu, les observatoires avaient répondu séparément, sans savoir que les deux astronomes amateurs s'attribuaient chacun l'honneur de cette découverte et en revendiquaient la priorité.
Depuis que cette réponse était arrivée, la tour d'Elisabeth street et le donjon de Moriss street eussent pu se dispenser de poursuivre leurs fatigantes recherches. Les observatoires possédaient des instruments à la fois plus puissants et plus précis, et, si le météore n'était pas une masse errante, s'il suivait une orbite fermée, s'il revenait enfin dans les conditions où il avait été déjà observé, les lunettes et les télescopes de Pittsburg et de Cincinnati sauraient bien le saisir au passage. Mr Dean Forsyth et Mr Sydney Hudelson auraient donc sagement fait de s'en remettre aux savants de ces deux établissements renommés.
Mais Mr Dean Forsyth et Mr Sydney Hudelson étaient des astronomes et non des sages. C'est pourquoi ils s'attachèrent à poursuivre leur œuvre. Ils apportèrent même à cette poursuite une ardeur toujours grandissante. Sans qu'ils se fussent rien dit de leurs préoccupations, ils avaient le pressentiment qu'ils chassaient tous les deux un unique gibier, et la crainte d'être devancé ne leur laissait pas un moment de répit. La jalousie les mordait au cœur, et les relations des deux familles se ressentaient de leur état d'esprit.
En vérité, il y avait lieu d'être inquiet. Leurs soupçons prenant chaque jour plus de corps, Mr Dean Forsyth et le docteur Hudelson, jadis si intimes, ne mettaient plus le pied l'un chez l'autre.
Quelle situation pénible pour les deux fiancés! Ceux-ci se voyaient pourtant chaque jour, car enfin la porte de la maison de Moriss street n'était point interdite à Francis Gordon. Mrs Hudelson lui témoignait toujours la même confiance et la même amitié; mais il sentait bien que le docteur ne supportait pas sa présence sans une gêne visible. C'était bien autre chose quand on parlait de Mr Dean Forsyth devant Sydney Hudelson. Le docteur devenait tout pâle, puis tout rouge, ses yeux lançaient des éclairs vite éteints par la retombée des paupières, et ces regrettables symptômes, révélateurs d'une réciproque antipathie, on les constatait identiques chez Mr Dean Forsyth.
Mrs Hudelson avait vainement essayé de connaître la cause de ce refroidissement, plus encore, de l'aversion que les deux anciens amis éprouvaient l'un pour l'autre. Son mari s'était borné à répondre:
«Inutile: tu ne comprendrais pas... mais je ne me serais pas attendu à un tel procédé de la part de Forsyth!»
Quel procédé? Impossible d'obtenir une explication. Loo elle-même, Loo l'enfant gâtée à qui tout était permis, ne savait rien.
Elle avait bien proposé d'aller relancer Mr Forsyth jusque dans sa tour, mais Francis l'en avait dissuadée.
«Non, je n'aurais jamais cru Hudelson capable d'une pareille conduite à mon égard!» telle est sans doute la seule réponse, qu'à l'instar du docteur, l'oncle de Francis aurait consenti à formuler.
La preuve en était faite par la manière dont Mr Dean Forsyth avait reçu Mitz, qui se risquait à l'interroger.
«Mêlez-vous de ce qui vous regarde!» lui avait-on signifié d'un ton sec.
Du moment que Mr Dean Forsyth osait parler ainsi à la redoutable Mitz, c'est que la situation était grave en effet.
Quant à Mitz, elle en était demeurée _estomaquée_, pour employer sa forte image, et elle assurait qu'elle avait dû, pour ne pas répondre à une telle insolence, se mordre la langue _jusqu'à l'os_. En ce qui concerne son maître, son opinion était nette, et elle n'en faisait pas mystère. Pour elle, Mr Forsyth était fou, ce qu'elle expliquait le plus naturellement du monde par les positions incommodes qu'il était forcé de prendre pour regarder dans ses instruments, spécialement lorsque certaines observations près du zénith l'obligeaient à renverser la tête. Mitz supposait que, dans cette posture, Mr Forsyth s'était rompu quelque chose dans la _colonne cérébrale_.
Il n'est pas, toutefois, de secret si bien caché qui ne transpire. On apprit enfin ce dont il s'agissait par une indiscrétion d'Omicron. Son maître avait découvert un bolide extraordinaire et redoutait que la même découverte n'eût été faite par le docteur Hudelson.
Voilà donc quelle était la cause de cette brouille ridicule! Un météore! un bolide, un aréolithe, une étoile filante, une pierre, une grosse pierre si l'on veut, mais une pierre après tout, un simple caillou, contre lequel risquait de se briser le char nuptial de Francis et de Jenny!
Aussi, Loo ne se gênait-elle pas pour envoyer «au diable les météores et, avec eux, toute la mécanique céleste!»
Le temps s'écoulait cependant... Jour par jour, le mois de mars recula, céda la place au mois d'avril. On arriverait bientôt à la date fixée pour le mariage. Mais ne surviendrait-il rien auparavant? Jusqu'ici, cette déplorable rivalité ne reposait que sur des suppositions, sur des hypothèses. Que se passerait-il si quelque événement imprévu la rendait officielle et certaine, si un choc jetait les deux rivaux l'un contre l'autre?
Ces craintes trop raisonnables n'avaient pas interrompu les préparatifs du mariage. Tout serait prêt, même la belle robe de miss Loo.
La première quinzaine d'avril s'écoula dans des conditions atmosphériques abominables: de la pluie, du vent, un ciel empâté de gros nuages qui se succédaient sans discontinuer. Ne se montrèrent, ni le soleil qui décrivait alors une courbe assez élevée au-dessus de l'horizon, ni la lune presque pleine et qui aurait dû illuminer l'espace de ses rayons, ni, _a fortiori_, l'introuvable météore.
Mrs Hudelson, Jenny et Francis Gordon ne songeaient pas à se plaindre de l'impossibilité de faire aucune observation astronomique. Et jamais Loo, qui détestait le vent et la pluie, ne s'était autant réjouie d'un ciel bleu qu'elle ne l'était par la persistance du mauvais temps.
«Qu'il dure au moins jusqu'à la noce, répétait-elle, et que pendant trois semaines encore on ne voie ni le soleil, ni la lune, ni la plus minuscule étoile!»
En dépit des vœux de Loo, cette situation prit fin et les conditions atmosphériques se modifièrent dans la nuit du 15 au 16 avril. Une brise du Nord chassa toutes les vapeurs, et le ciel recouvra sa complète sérénité.
Mr Dean Forsyth de sa tour, le docteur Hudelson de son donjon, se remirent à fouiller le firmament au-dessus de Whaston, depuis l'horizon jusqu'au zénith.
Le météore repassa-t-il devant leurs lunettes?.. On serait fondé à n'en rien croire, si l'on en jugeait par leurs mines rébarbatives. Leur égale mauvaise humeur prouvait un double et pareil échec. Et, en vérité, cette opinion serait la bonne. Non, Mr Sydney Hudelson n'avait rien vu dans l'immensité du ciel, et Mr Dean Forsyth pas davantage. N'avaient-ils donc eu décidément affaire qu'à un météore errant échappé pour toujours à l'attraction terrestre?
Une note, parue dans les journaux du 19 avril, vint les fixer à cet égard.
Cette note, rédigée par l'Observatoire de Boston, était ainsi conçue:
«Avant-hier vendredi 17 avril, à neuf heures dix-neuf minutes et neuf secondes du soir, un bolide de merveilleuse grosseur a traversé les airs dans la partie ouest du ciel avec une rapidité vertigineuse.
«Circonstance des plus singulières et de nature à flatter l'amour-propre de la ville de Whaston, il semblerait que ce météore aurait été découvert le même jour et à la même heure par deux de ses plus éminents citoyens.
«D'après l'Observatoire de Pittsburg, ce bolide serait, en effet, celui que lui a signalé à la date du 24 mars Mr Dean Forsyth, et, d'après l'Observatoire de Cincinnati, celui que lui a signalé, à la même date, le docteur Sydney Hudelson. Or, MM. Dean Forsyth et Sydney Hudelson habitent tous deux Whaston, où ils sont très honorablement connus.»
VI
QUI CONTIENT QUELQUES VARIATIONS PLUS OU MOINS FANTAISISTES SUR LES MÉTÉORES EN GÉNÉRAL, ET EN PARTICULIER SUR LE BOLIDE DONT MM. FORSYTH ET HUDELSON SE DISPUTENT LA DÉCOUVERTE.
Si jamais continent peut être fier de l'une des régions qui le composent, comme un père le serait de l'un de ses enfants, c'est bien le Nord-Amérique. Si jamais République peut être fière de l'un des États dont le groupement la constitue, c'est bien celle des États-Unis. Si jamais l'un de ces cinquante et un États, dont les cinquante et une étoiles constellent l'angle du pavillon fédéral, peut être fier de l'une de ses métropoles, c'est bien la Virginie, capitale Richmond. Si enfin une ville de la Virginie peut être fière de ses fils, c'est bien la ville de Whaston, où venait d'être faite cette retentissante découverte qui devait prendre un rang considérable dans les annales astronomiques du siècle!
Tel était du moins l'avis unanime des Whastoniens.
On l'imaginera aisément, les journaux, les journaux de Whaston tout au moins, publièrent les plus enthousiastes articles sur Mr Dean Forsyth et le docteur Hudelson. La gloire de ces deux illustres citoyens ne rejaillissait-elle pas sur toute la cité? Quel est celui des habitants qui n'en avait pas sa part? Le nom de Whaston n'allait-il pas être indissolublement lié à cette découverte?
[Illustration: LA FOULE NE FAISAIT AUCUNE DIFFÉRENCE ENTRE LES DEUX ASTRONOMES. (Page 57.)]
Parmi cette population américaine, dans laquelle des courants d'opinion prennent naissance avec tant de facilité et tant de fureur, l'effet de ces articles dithyrambiques ne tarda pas à se faire sentir. Le lecteur ne sera donc pas surpris--et, d'ailleurs, le serait-il, qu'il aurait l'obligeance de nous croire sur parole--si nous lui affirmons que, dès ce jour, la population se dirigea en foule bruyante et passionnée vers les maisons de Moriss street et d'Elisabeth street. Personne n'était au courant de la rivalité qui existait entre Mr Forsyth et Mr Hudelson. L'enthousiasme public les unissait en cette circonstance, cela ne pouvait faire l'objet d'un doute. Pour tous, leurs deux noms étaient et resteraient inséparables jusqu'à la consommation des âges, inséparables à ce point, qu'après des milliers d'années, les futurs historiens affirmeraient peut-être qu'ils avaient été portés par un seul homme!
En attendant que le temps permît de vérifier le bien-fondé de telles hypothèses, Mr Dean Forsyth dut paraître sur la terrasse de la tour et Mr Sydney Hudelson sur la terrasse du donjon, pour répondre aux acclamations de la foule. Tandis que des hourras s'élevaient vers eux, ils s'inclinèrent tous deux en salutations reconnaissantes.
Cependant, un observateur eût constaté que leur attitude n'exprimait pas une joie sans mélange. Une ombre passait sur leur triomphe comme un nuage sur le soleil. Le regard oblique du premier se dirigeait vers le donjon, et le regard oblique du second vers la tour. Chacun d'eux voyait l'autre répondant aux applaudissements du public whastonien et trouvait moins harmonieux les applaudissements qui lui étaient adressés qu'il n'estimait discordants ceux qui résonnaient en l'honneur d'un rival.
En réalité, ces applaudissements étaient pareils. La foule ne faisait aucune différence entre les deux astronomes. Dean Forsyth ne fut pas moins acclamé que le docteur Hudelson, et réciproquement, par les mêmes citoyens, qui se succédèrent devant les deux maisons.
Durant ces ovations qui mettaient chaque quartier en rumeur, que se disaient Francis Gordon et la servante Mitz d'une part, Mrs Hudelson, Jenny et Loo, de l'autre? Redoutaient-ils que la note envoyée aux journaux par l'observatoire de Boston n'eût de fâcheuses conséquences? Ce qui avait été secret jusqu'alors était dévoilé maintenant. Mr Forsyth et Mr Hudelson connaissaient officiellement leur rivalité. N'y avait-il pas lieu de croire qu'ils revendiqueraient tous les deux, sinon le bénéfice, du moins l'honneur de leur découverte, et qu'il en résulterait peut-être un éclat très regrettable pour les deux familles?
Les sentiments que Mrs Hudelson et Jenny éprouvèrent pendant que la foule manifestait devant leur maison, il n'est que trop facile de les imaginer. Si le docteur était monté sur la terrasse du donjon, elles s'étaient bien gardées de paraître à leur balcon. Toutes deux, le cœur serré, elles avaient regardé, en se tenant derrière les rideaux, cette manifestation qui ne présageait rien de bon. Si Mr Forsyth et Mr Hudelson, poussés par un absurde sentiment de jalousie, se disputaient le météore, le public ne prendrait-il pas fait et cause pour l'un ou pour l'autre? Chacun d'eux aurait ses partisans, et, au milieu de l'effervescence qui règnerait alors dans la ville, quelle serait la situation des futurs époux, ce Roméo et cette Juliette, dans une querelle scientifique qui transformerait les deux familles en Capulets et en Montaigus?
Quant à Loo, elle était furieuse. Elle voulait ouvrir la fenêtre, apostropher tout ce populaire, et elle exprimait le regret de ne pas avoir une pompe à sa disposition pour asperger la foule et noyer ses hourras sous des torrents d'eau froide. Sa mère et sa sœur eurent quelque peine à modérer l'indignation de la fougueuse fillette.
Dans la maison d'Elisabeth street, la situation était identique. Francis Gordon lui aussi eût volontiers envoyé à tous les diables ces enthousiastes qui risquaient d'aggraver une situation déjà tendue. Lui aussi, il s'était abstenu de paraître, tandis que Mr Forsyth et Omicron paradaient sur la tour, en faisant montre de la plus choquante vanité.
De même que Mrs Hudelson avait dû réprimer les impatiences de Loo, de même Francis Gordon dut réprimer les colères de la redoutable Mitz. Celle-ci ne parlait de rien moins que de balayer cette foule, et ce n'était pas, dans sa bouche, une menace dont il convenait de rire. Nul doute que l'instrument qu'elle maniait chaque jour avec tant de virtuosité n'eût terriblement fonctionné entre ses mains. Toutefois, recevoir à coups de balai des gens qui viennent vous acclamer, c'eût été peut-être un peu vif!
«Ah! mon fieu, s'écria la vieille servante, est-ce que ces braillards-là ne sont pas fous?
--Je serais tenté de le croire, répondit Francis Gordon.
--Tout cela à propos d'une espèce de grosse pierre qui se promène dans le ciel!
--Comme tu dis, Mitz.
--Un _met dehors!_
--Un météore, Mitz, rectifia Francis en réprimant avec peine une forte envie de rire.
--C'est ce que je dis: un _met dehors_, répéta Mitz avec conviction. S'il pouvait leur tomber sur la tête et en écraser une demi-douzaine!.. Enfin, je te le demande, à toi qui es un savant, à quoi ça sert-il un _met dehors?_
--A brouiller les familles,» déclara Francis Gordon, tandis que les hourras éclataient de plus belle.
Cependant, pourquoi les deux anciens amis n'accepteraient-ils pas de partager leur bolide? Il n'y avait aucun avantage matériel, aucun profit pécuniaire à en espérer. Il ne pouvait être question que d'un honneur purement platonique. Dès lors, pourquoi ne pas laisser indivise une découverte à laquelle leurs deux noms seraient restés attachés jusqu'à la consommation des siècles? Pourquoi? Tout simplement parce qu'il s'agissait d'amour-propre et de vanité. Or, lorsque l'amour-propre est en jeu, lorsque la vanité s'en mêle, qui pourrait se flatter de faire entendre raison aux humains?
Mais enfin était-il donc si glorieux d'avoir aperçu ce météore? Cela n'était-il pas dû uniquement au hasard? Si le bolide n'avait pas aussi complaisamment traversé le champ des instruments de Mr Dean Forsyth et de Mr Sydney Hudelson juste au moment où ceux-ci avaient l'œil à l'oculaire, aurait-il été vu par ces deux astronomes qui vraiment s'en faisaient trop accroire?
D'ailleurs, est-ce qu'il n'en passe pas, jour et nuit, par centaines, par milliers, de ces bolides, de ces astéroïdes, de ces étoiles filantes? Est-il même possible de les compter, ces globes de feu, qui tracent par essaims leurs capricieuses trajectoires sur le fond obscur du firmament? Six cents millions, tel est, d'après les savants, le nombre des météores qui traversent l'atmosphère terrestre en une seule nuit, soit douze cents millions en vingt-quatre heures. Ils passent donc par myriades, ces corps lumineux, dont, au dire de Newton, dix à quinze millions seraient visibles à l'œil nu.
«Dès lors, faisait observer le _Punch_, le seul journal de Whaston qui prît la chose par son côté plaisant, trouver un bolide dans le ciel, c'est un peu moins difficile que de trouver un grain de froment dans un champ de blé, et l'on est fondé à dire qu'ils abusent un peu du battage, nos deux astronomes, à propos d'une découverte devant laquelle il n'y a pas lieu de se découvrir.»
Mais, si le _Punch_, journal satirique, ne négligeait pas cette occasion d'exercer sa verve comique, ses confrères plus sérieux, bien loin de l'imiter, saisirent ce prétexte pour faire étalage d'une science aussi fraîchement acquise que capable de rendre jaloux les professionnels les mieux cotés.
«Kepler, disait le _Whaston Standard_, croyait que les bolides provenaient des exhalaisons terrestres. Il paraît plus vraisemblable que ces phénomènes ne sont que des aérolithes, chez lesquels on a toujours constaté des traces d'une violente combustion. Du temps de Plutarque, on les considérait déjà comme des masses minérales, qui se précipitent sur le sol de notre globe, lorsqu'ils sont happés au passage par l'attraction terrestre. L'étude des bolides montre que leur substance n'est aucunement différente des minéraux connus de nous et que, dans leur ensemble, ils comprennent à peu près le tiers des corps simples. Mais quelle diversité présente l'agrégation de ces éléments! Les parcelles constitutives y sont tantôt menues comme de la limaille, tantôt grosses comme des pois ou des noisettes, d'une dureté remarquable et montrant à la cassure des traces de cristallisation. Il en est même qui sont uniquement formés de fer à l'état natif, parfois mélangé de nickel, et que l'oxydation n'a jamais altéré.»
Très juste, en vérité, ce que le _Whaston Standard_ portait à la connaissance de ses lecteurs. Pendant ce temps, le _Daily Whaston_ insistait sur l'attention que les savants anciens ou modernes ont toujours accordée à l'étude de ces pierres météoriques. Il disait:
«Diogène d'Apollonie ne cite-t-il pas une pierre incandescente, grande comme une meule de moulin, dont la chute près de l'Ægos-Potamos épouvanta les habitants de la Thrace? Qu'un pareil bolide vienne à tomber sur le clocher de Saint-Andrew, et il le démolira de son faîte à sa base. Qu'on nous permette, à ce propos, de citer quelques-unes de ces pierres, qui, venues des profondeurs de l'espace, et entrées dans le cercle d'attraction de la terre, furent recueillies sur son sol: avant l'ère chrétienne, la pierre de foudre, que l'on adorait comme le symbole de Cybèle en Galatie et qui fut transportée à Rome, ainsi qu'une autre trouvée en Syrie et consacrée au culte du soleil; le bouclier sacré recueilli sous le règne de Numa; la pierre noire que l'on garde précieusement à la Mecque; la pierre de tonnerre qui servit à fabriquer la fameuse épée d'Antar. Depuis le commencement de l'ère chrétienne, que d'aérolithes décrits avec les circonstances qui accompagnèrent leur chute: une pierre de deux cent soixante livres tombée à Ensisheim, en Alsace; une pierre d'un noir métallique, ayant la forme et la grosseur d'une tête humaine, tombée sur le mont Vaison, en Provence; une pierre de soixante-douze livres, dégageant une odeur sulfureuse, qu'on eût dit faite d'écume de mer, tombée à Larini, en Macédoine; une pierre tombée à Lucé, près de Chartres, en 1763, et brûlante à ce point qu'il fut impossible de la toucher. N'y aurait-il pas lieu de citer également ce bolide qui, en 1203, atteignit la ville normande de Laigle et dont Humboldt parle en ces termes: «A une heure de l'après-midi, par un ciel très pur, on vit un grand bolide se mouvant du Sud-Est au Nord-Ouest. Quelques minutes après, on entendit, durant cinq ou six minutes, une explosion partant d'un petit nuage noir presque immobile, explosion qui fut suivie de trois ou quatre autres détonations et d'un bruit que l'on aurait pu comparer à des décharges de mousqueterie, auxquelles se serait mêlé le roulement d'un grand nombre de tambours. Chaque détonation détachait du nuage noir une partie des vapeurs qui le formaient. On ne remarqua en cet endroit aucun phénomène lumineux. Plus de mille pierres météoriques tombèrent sur une surface elliptique dont le grand axe, dirigé du Sud-Est au Nord-Ouest, mesurait onze kilomètres de longueur. Ces pierres fumaient et elles étaient brûlantes sans être enflammées, et l'on constata qu'elles étaient plus faciles à briser quelques jours après leur chute que plus tard.»
Le _Daily Whaston_ continuait sur ce ton pendant plusieurs colonnes, et se montrait prodigue de détails qui prouvaient à tout le moins la conscience de ses rédacteurs.
Les autres journaux, d'ailleurs, ne demeuraient pas en arrière. Puisque l'astronomie était d'actualité, tous parlaient d'astronomie, et si, après cela, un seul Whastonien n'était pas ferré sur la question des bolides, c'est qu'il y aurait mis de la mauvaise volonté.