Chapter 5 of 18 · 3991 words · ~20 min read

Part 5

Aux renseignements donnés par le _Daily Whaston_, le _Whaston News_ ajoutait les siens. Il évoquait le souvenir de ce globe de feu, d'un diamètre double de celui de la lune dans son plein, qui, en 1254, fut aperçu successivement à Hurworth, à Darlington, à Durham, à Dundee, et passa sans éclater d'un horizon à l'autre, en laissant derrière lui une longue traînée lumineuse, couleur d'or, large, compacte et tranchant vivement sur le bleu foncé du ciel. Il rappelait ensuite que, si le bolide de Hurworth n'a pas éclaté, il n'en a pas été ainsi de celui qui, le 14 mai 1864, s'est montré à un observateur de Castillon, en France. Bien que ce météore n'ait été visible que pendant cinq secondes, sa vitesse était telle que, dans ce court espace de temps, il a décrit un arc de six degrés. Sa teinte, d'abord bleu verdâtre, devint ensuite blanche et d'un extraordinaire éclat. Entre l'explosion et la perception du bruit, il s'écoula de trois à quatre minutes, ce qui implique un éloignement de soixante à quatre-vingts kilomètres. Il faut donc que la violence de l'éclatement ait été supérieure à celle des plus fortes explosions qui peuvent se produire à la surface du globe. Quant à la dimension de ce bolide, calculée d'après sa hauteur, on n'estimait pas son diamètre à moins de quinze cents pieds, et il devait parcourir plus de cent trente kilomètres à la seconde, vitesse infiniment supérieure à celle dont la terre est animée dans son mouvement de translation autour du soleil.

Puis ce fut le tour du _Whaston Morning_, puis le tour du _Whaston Evening_, ce dernier journal traitant plus spécialement la question des bolides, fort nombreux, d'ailleurs, presque entièrement composés de fer. Il rappela à ses lecteurs qu'une de ces masses météoriques, trouvée dans les plaines de la Sibérie, ne pesait pas moins de sept cents kilogrammes; qu'une autre, découverte au Brésil, pesait jusqu'à six mille kilogrammes; qu'une troisième, lourde de quatorze mille kilogrammes, avait été trouvée à Olympe, dans le Tucuman; qu'une dernière enfin, tombée aux environs de Duranzo, au Mexique, atteignait le poids énorme de dix-neuf mille kilogrammes!

En vérité, ce n'est pas trop s'avancer que d'affirmer qu'une partie de la population whastonienne ne laissa pas d'éprouver un certain effroi à la lecture de ces articles. Pour avoir été aperçu dans les conditions que l'on sait, à une distance qui devait être considérable, il fallait que le météore de MM. Forsyth et Hudelson eût des dimensions probablement très supérieures à celles des bolides du Tucuman et de Duranzo. Qui sait si sa grosseur n'égalait pas, ne dépassait pas celle de l'aérolithe de Castillon dont le diamètre avait été évalué à quinze cents pieds? Se figure-t-on le poids d'une telle masse? Or, si ledit météore avait déjà paru au zénith de Whaston, c'est que Whaston était située sous sa trajectoire. Il repasserait donc au-dessus de la ville, pour peu que cette trajectoire affectât la forme d'une orbite. Eh bien! que précisément à ce moment, il vînt, pour une raison quelconque, à s'arrêter dans sa course, ce serait Whaston qui serait touchée avec une violence dont on ne pouvait se faire une idée! C'était ou jamais l'occasion d'apprendre à ceux des habitants qui l'ignoraient, de rappeler à ceux qui la connaissaient, cette terrible loi de la force vive: la masse multipliée par le carré de la vitesse, vitesse qui, d'après la loi plus effrayante encore de la chute des corps, et pour un bolide tombant de quatre cents kilomètres de hauteur, serait voisine de trois mille mètres par seconde au moment où il s'écraserait sur la surface du sol!

La presse whastonienne ne faillit pas à ce devoir, et jamais, c'est justice de le reconnaître, journaux quotidiens ne firent une telle débauche de formules mathématiques.

Peu à peu, une certaine appréhension régna donc dans la ville. Le dangereux et menaçant bolide devint le sujet de toutes les conversations sur la place publique, dans les cercles comme au foyer familial. La partie féminine de la population, notamment, ne rêvait plus que d'églises écrasées et de maisons anéanties. Quant aux hommes, ils estimaient plus élégant de hausser les épaules, mais ils les haussaient sans véritable conviction. Nuit et jour, on peut le dire, sur la place de la Constitution comme dans les quartiers plus élevés de la ville, des groupes se tenaient en permanence. Que le temps fût couvert ou non, cela n'arrêtait point les observateurs. Jamais les opticiens n'avaient vendu tant de lunettes, lorgnettes et autres instruments d'optique! Jamais le ciel ne fut tant visé que par les yeux inquiets de la population whastonienne! Que le météore fût visible ou non, le danger était de toutes les heures, pour ne pas dire de toutes les minutes, de toutes les secondes.

Mais, dira-t-on, ce danger menaçait également les diverses régions, et avec elles, les cités, bourgades, villages et hameaux situés sous la trajectoire. Oui, évidemment. Si le bolide faisait, comme on le supposait, le tour de notre globe, tous les points situés au-dessous de son orbite étaient menacés par sa chute. Toutefois, c'est Whaston qui détenait le record de la peur, si l'on veut bien accepter cette expression ultra-moderne, et cela, pour cette unique raison que c'est de Whaston que le bolide avait été pour la première fois aperçu.

Il y eut pourtant un journal qui résista à la contagion et qui se refusa jusqu'au bout à prendre les choses au sérieux. Par contre, il ne fut pas tendre, ce journal, pour MM. Forsyth et Hudelson, qu'il rendait plaisamment responsables des maux dont la ville était menacée.

[Illustration: NUIT ET JOUR DES GROUPES SE TENAIENT EN PERMANENCE. (Page 63.)]

«De quoi se sont mêlés ces amateurs? disait le _Punch_. Avaient-ils besoin de chatouiller l'espace avec leurs lunettes et leurs télescopes? Ne pouvaient-ils laisser tranquille le firmament sans taquiner ses étoiles? N'y a-t-il pas assez, n'y a-t-il pas trop de véritables savants qui se mêlent de ce qui ne les regarde pas et se faufilent indiscrètement dans les zones intrastellaires? Les corps célestes sont très pudiques et n'aiment pas qu'on les regarde de si près. Oui, notre ville est menacée, personne n'y est plus en sûreté maintenant, et, à cette situation, il n'y a pas de remède. On s'assure contre l'incendie, la grêle, les cyclones... Allez donc vous assurer contre la chute d'un bolide, peut-être dix fois gros comme la citadelle de Whaston!.. Et pour peu qu'il éclate en tombant, ce qui arrive fréquemment aux engins de cette espèce, la ville entière sera bombardée, voire même incendiée, si les projectiles sont incandescents! C'est, dans tous les cas, la destruction certaine de notre chère cité, il ne faut pas se le dissimuler! Sauve qui peut, donc! Sauve qui peut!.. Mais aussi pourquoi MM. Forsyth et Hudelson ne sont-ils pas restés tranquillement au rez-de-chaussée de leur maison au lieu d'espionner les météores? Ce sont eux qui les ont provoqués par leur indiscrétion, attirés par leurs coupables intrigues. Si Whaston est détruite, si elle est écrasée ou brûlée par ce bolide, ce sera leur faute, et c'est à eux qu'il faudra s'en prendre!.. En vérité, nous le demandons à tout lecteur vraiment impartial, c'est-à-dire, à tous les abonnés du _Whaston Punch_, à quoi servent les astronomes, astrologues, météorologues et autres animaux en ogue? Quel bien est-il jamais résulté de leurs travaux?.. Poser la question, c'est y répondre, et en ce qui nous concerne, nous persistons plus que jamais dans nos convictions bien connues, si parfaitement exprimées par cette phrase sublime due au génie d'un Français, l'illustre Brillat-Savarin: «La découverte d'un plat nouveau fait plus pour le bonheur de l'humanité que la découverte d'une étoile!» En quelle piètre estime Brillat-Savarin n'aurait-il donc pas tenu les deux malfaiteurs qui n'ont pas craint d'attirer sur leur pays les pires cataclysmes pour le plaisir de découvrir un simple bolide?»

VII

DANS LEQUEL ON VERRA MRS HUDELSON TRÈS CHAGRINE DE L'ATTITUDE DU DOCTEUR, ET OÙ L'ON ENTENDRA LA BONNE MITZ RABROUER SON MAÎTRE D'UNE BELLE MANIÈRE.

A ces plaisanteries du _Whaston Punch_ que répondirent Mr Dean Forsyth et le docteur Hudelson? Rien du tout, et cela pour l'excellente raison qu'ils ignorèrent l'article de l'irrespectueux journal. Ignorer les choses désagréables que l'on peut dire de nous, c'est encore le plus sûr moyen de n'en pas souffrir, eût dit M. de la Palisse avec une incontestable sagesse. Toutefois, ces moqueries plus ou moins spirituelles sont peu agréables pour ceux qu'elles visent, et si, dans l'espèce, les personnes visées n'en eurent point connaissance, il n'en fut pas de même de leurs parents et de leurs amis. Mitz particulièrement était furieuse. Accuser son maître d'avoir attiré ce bolide qui menaçait la sécurité publique!.. A l'entendre, Mr Dean Forsyth devrait poursuivre l'auteur de l'article, et le juge John Proth saurait bien le condamner à de gros dommages et intérêts, sans parler de la prison qu'il méritait pour ses calomnieuses insinuations.

Quant à la petite Loo, elle prit la chose au sérieux, et, sans hésiter, donna raison au _Whaston Punch_.

«Oui, il a raison, disait-elle. Pourquoi Mr Forsyth et papa se sont-ils avisés de découvrir ce maudit caillou? Sans eux, il serait passé inaperçu, comme tant d'autres qui ne nous ont point fait de mal.»

Ce mal ou plutôt ce malheur auquel pensait la fillette, c'était l'inévitable rivalité qui allait exister entre l'oncle de Francis et le père de Jenny, avec toutes ses conséquences, à la veille d'une union qui devait resserrer plus étroitement encore les liens unissant les deux familles.

Les craintes de miss Loo étaient fondées, et ce qui devait arriver arriva. Tant que Mr Dean Forsyth et le docteur Hudelson n'avaient eu que des soupçons réciproques, aucun éclat ne s'était produit. Si leurs rapports s'étaient refroidis, s'ils avaient évité de se rencontrer, les choses, du moins, n'avaient pas été plus loin. Mais, à présent, depuis la note de l'observatoire de Boston, il était publiquement établi que la découverte du même météore appartenait aux deux astronomes de Whaston. Qu'allaient-ils faire? Chacun d'eux revendiquerait-il la priorité de cette découverte? Y aurait-il à ce sujet des discussions privées, ou même de retentissantes polémiques auxquelles la presse whastonienne donnerait certainement une hospitalité complaisante?

On ne savait, et l'avenir seul répondrait à ces questions. Le certain, en tous cas, c'est que, ni Mr Dean Forsyth, ni le docteur Hudelson ne faisaient plus la moindre allusion au mariage, dont la date approchait trop lentement au gré des deux fiancés. Lorsqu'on en parlait devant l'un ou devant l'autre, ils avaient toujours oublié quelque circonstance qui les rappelait à l'instant dans leur observatoire. C'était là, d'ailleurs, qu'ils passaient le plus clair de leur temps, chaque jour plus préoccupés et plus absorbés encore.

En effet, si le météore avait été revu par des astronomes officiels, c'est en vain que Mr Dean Forsyth et le docteur Hudelson cherchaient à le retrouver. S'était-il donc éloigné à une distance trop considérable pour la portée de leurs instruments? Hypothèse après tout plausible, que rien toutefois ne permettait de vérifier. Aussi, ils ne se départissaient pas d'une surveillance incessante, de jour, de nuit, profitant de toutes les éclaircies du ciel. Si cela continuait, ils finiraient par tomber malades.

Tous deux s'épuisaient en vains efforts pour calculer les éléments de l'astéroïde, dont ils s'entêtaient respectivement à s'estimer l'unique et exclusif inventeur. Il y avait là une chance sérieuse de solutionner leur différend. Des deux astronomes ex æquo, le plus actif mathématicien pouvait encore obtenir la palme.

Mais leur unique observation avait été de trop courte durée pour donner à leurs formules une base suffisante. Une autre observation, plusieurs peut-être seraient nécessaires, avant qu'il fût possible de déterminer avec certitude l'orbite du bolide. C'est pourquoi Mr Dean Forsyth et le docteur Hudelson, chacun redoutant d'être distancé par son rival, surveillaient le ciel avec un zèle pareil et pareillement stérile. Le capricieux météore ne reparaissait pas sur l'horizon de Whaston, ou, s'il y reparaissait, c'était dans le plus rigoureux incognito.

L'humeur des deux astronomes se ressentait de la vanité de leurs efforts. On ne pouvait les approcher. Vingt fois par jour, Mr Dean Forsyth se mettait en colère contre Omicron, qui lui répondait sur le même ton. Quant au docteur, s'il en était réduit à passer sa colère sur lui-même, il ne s'en faisait pas faute.

Dans ces conditions, qui se fût avisé de parler de contrat de mariage et de cérémonie nuptiale?

Cependant trois jours s'étaient écoulés depuis la publication de la note envoyée aux journaux par l'observatoire de Boston. L'horloge céleste, dont le soleil est l'aiguille, eût sonné le 22 avril, si le Grand Horloger avait pensé à la munir d'un timbre. Encore une vingtaine de jours, et la grande date naîtrait à son tour, bien que Loo prétendît, dans son impatience, qu'elle n'existait pas dans le calendrier.

Convenait-il de rappeler à l'oncle de Francis Gordon et au père de Jenny Hudelson ce mariage dont ils ne parlaient pas plus que s'il n'eût jamais dû se faire? Mrs Hudelson fut d'avis qu'il valait mieux garder le silence à l'égard de son mari. Il n'avait point à s'occuper des préparatifs de la noce... pas plus qu'il ne s'occupait de son propre ménage. Au jour venu, Mrs Hudelson lui dirait tout bonnement:

«Voilà ton habit, ton chapeau, et tes gants. Il est l'heure de se rendre à Saint-Andrew. Offre-moi ton bras et partons.»

Il irait, assurément, sans même s'en rendre compte, à la seule condition que le météore ne vînt pas à passer juste à ce moment-là devant l'objectif de son télescope!

Mais si l'avis de Mrs Hudelson prévalut dans la maison de Moriss street, si le docteur ne fut point mis en demeure de s'expliquer sur son attitude vis-à-vis de Mr Dean Forsyth, celui-ci fut rudement attaqué. Mitz ne voulut rien écouter. Furieuse contre son maître, elle entendait, disait-elle, lui parler _entre quatre-z-yeux_ et tirer au clair cette situation tellement tendue que le moindre incident risquait de provoquer une rupture entre les deux familles. Quelles n'en seraient pas les conséquences? Mariage retardé, rompu peut-être, désespoir des deux fiancés, et spécialement de son cher Francis, son «fieu», comme elle avait coutume de l'appeler, selon une vieille coutume familière et tendre. Que pourrait faire le pauvre jeune homme, après un éclat public qui aurait rendu toute réconciliation impossible?

Aussi, dans l'après-midi du 22 avril, se trouvant seule avec Mr Dean Forsyth dans la salle à manger, _entre quatre-z-yeux_ conformément à ses désirs, elle arrêta son maître au moment où celui-ci se dirigeait vers l'escalier de la tour.

On sait que Mr Forsyth redoutait de s'expliquer avec Mitz. Généralement, il ne l'ignorait pas, ces explications ne tournaient point à son avantage; il jugeait donc plus sage de ne pas s'y exposer.

En cette occasion, après avoir regardé en dessous le visage de Mitz, lequel lui fit l'effet d'une bombe dont la mèche brûle et qui ne tardera pas à éclater, Mr Dean Forsyth, désireux de se mettre à l'abri des effets de l'explosion, battit en retraite vers la porte. Mais, avant qu'il en eût tourné le bouton, la vieille servante s'était mise en travers, et, ses yeux dardés sur ceux de son maître dont le regard fuyait peureusement:

«Monsieur, dit-elle, j'ai à vous parler.

--A me parler, Mitz? C'est que je n'ai guère le temps en ce moment.

--_Ma fine!_ moi non plus, Monsieur, vu que j'ai à faire toute la vaisselle du déjeuner. Vos _tuyaux_ peuvent pardi bien attendre comme mes assiettes.

--Et Omicron?.. Il m'appelle, je crois.

--Votre _ami Krone?_.. Encore un _joli coco_, celui-là!.. Il aura de mes nouvelles un de ces quatre matins, votre _ami Krone_. Vous pouvez l'en prévenir. Comme dit l'autre, _la bonne entend l'heure et te salue!_ Répétez-lui cela, mot pour mot, Monsieur.

--Je n'y manquerai pas, Mitz. Mais mon bolide?

--_Beau lide?_.. répéta Mitz. Je ne sais pas ce que c'est, mais, quoi que vous en disiez, Monsieur, ça ne doit pas être _beau_, si c'est cette affaire-là qui depuis quelque temps vous a mis un caillou à la place du cœur.

--Un bolide, Mitz, expliqua patiemment Mr Dean Forsyth, c'est un météore, et...

--Ah! s'écria Mitz, c'est le fameux _met dehors!_.. Eh bien, il fera comme _l'ami Krone_, il attendra, le _met dehors!_

--Par exemple! s'écria Mr Forsyth, touché au point sensible.

--D'ailleurs, reprit Mitz, le temps est couvert, il va tomber de l'eau, et ce n'est pas le moment de vous amuser à regarder la lune.

C'était vrai, et, dans cette persistance du mauvais temps, il y avait de quoi rendre enragés Mr Forsyth et le docteur Hudelson. Depuis quarante-huit heures, le ciel était envahi par d'épais nuages. Le jour, pas un rayon de soleil, la nuit pas un rayonnement d'étoiles. De blanches vapeurs se tordaient d'un horizon à l'autre, comme un voile de crêpe que la flèche du clocher de Saint-Andrew crevait parfois de sa pointe. Dans ces conditions, impossible d'observer l'espace, de revoir le bolide si vivement disputé. On devait même tenir pour probable que les circonstances atmosphériques ne favorisaient pas davantage les astronomes de l'État de l'Ohio ou de l'État de Pennsylvanie, non plus que ceux des autres observatoires de l'Ancien et du Nouveau Continent. En effet, aucune nouvelle note concernant l'apparition du météore n'avait paru dans les journaux. Il est vrai que ce météore ne présentait pas un intérêt tel que le monde scientifique dût s'en émouvoir. Il s'agissait là d'un fait cosmique assez banal en somme, et il fallait être un Dean Forsyth ou un Hudelson pour en guetter le retour avec cette impatience, qui, chez eux, tournait à la rage.

Mitz, lorsque son maître eut bien constaté l'impossibilité absolue de lui échapper, reprit en ces termes, après s'être croisé les bras:

--Mr Forsyth, auriez-vous par hasard oublié que vous avez un neveu qui s'appelle Francis Gordon?

--Ah! ce cher Francis, répondit Mr Forsyth en hochant la tête d'un air bonhomme. Mais non, je ne l'oublie pas... Et comment va-t-il, ce brave Francis?

--Très bien, merci, Monsieur.

--Il me semble que je ne l'ai pas vu depuis un certain temps?

--En effet, depuis le déjeuner.

--Vraiment!..

--Vous avez donc vos yeux dans la lune, Monsieur? demanda Mitz, en obligeant son maître à se retourner vers elle.

--Que non! ma bonne Mitz!.. Mais que veux-tu? Je suis un peu préoccupé...

--Préoccupé au point que vous paraissez avoir oublié une chose importante...

--Oublié une chose importante?.. Et laquelle?

--C'est que votre neveu va se marier.

--Se marier!.. Se marier!..

--N'allez-vous pas me demander de quel mariage il s'agit?

--Non, Mitz!.. Mais à quoi tendent ces questions?

--Belle malice!.. Il ne faut pas être sorcier pour savoir qu'on fait une question pour avoir une réponse.

--Une réponse à quel sujet, Mitz?

--Au sujet de votre conduite, Monsieur, envers la famille Hudelson!.. Car vous n'ignorez pas qu'il y a une famille Hudelson, un docteur Hudelson, qui demeure Moriss street, une Mrs Hudelson, mère de miss Loo Hudelson et de miss Jenny Hudelson fiancée de votre neveu?

A mesure que ce nom de Hudelson s'échappait, en prenant chaque fois plus de force, de la bouche de Mitz, Mr Dean Forsyth portait la main à sa poitrine, à son côté, à sa tête, comme si ce nom, faisant balle, l'avait frappé à bout portant. Il souffrait, il suffoquait, le sang lui montait à la tête. Voyant qu'il ne répondait pas:

--Eh bien! avez-vous entendu? insista Mitz.

--Si j'ai entendu! s'écria son maître.

--Eh bien?.. répéta la vieille servante en forçant sa voix.

--Francis pense donc toujours à ce mariage? dit enfin Mr Forsyth.

--S'il y pense! affirma Mitz, mais comme il pense à respirer, le cher petit! Comme nous y pensons tous, comme vous y pensez vous-même, j'aime à le croire!

--Quoi! mon neveu est toujours décidé à épouser la fille de ce docteur Hudelson?

--Miss Jenny, s'il vous plaît, Monsieur! _Je vous en donne mon billet_, Monsieur, qu'il l'est, décidé! _Pardine_, il faudrait qu'il ait _perdu la boussole_ pour ne pas l'être, décidé! Comment trouverait-il une fiancée plus gentille, une _jeunesse_ plus charmante?..

--En admettant, interrompit Mr Forsyth, que la fille de l'homme qui... de l'homme que... de l'homme, enfin, dont je ne puis prononcer le nom sans qu'il m'étouffe, puisse être charmante.

--C'est trop fort! s'écria Mitz, qui dénoua son tablier comme si elle allait le rendre.

--Voyons... Mitz... voyons, murmura son maître quelque peu inquiet d'une attitude si menaçante.

La vieille servante brandit son tablier, dont le cordon pendait jusqu'à terre.

--C'est tout vu, déclara-t-elle. Après cinquante années de service, je m'en irai plutôt pourrir dans mon coin comme un chien galeux, mais je ne resterai pas chez un homme qui _déchire son propre sang_. Je ne suis qu'une pauvre servante, mais j'ai du cœur, Monsieur... moi!

--Ah ça, Mitz, répliqua Mr Dean Forsyth piqué au vif, tu ignores donc ce qu'il m'a fait, cet Hudelson?

--Qu'est-ce qu'il vous a donc tant fait?

--Il m'a volé!

--Volé?

--Oui volé, abominablement volé!..

--Et que vous a-t-il volé?.. votre montre?.. votre bourse?.. votre mouchoir?..

--Mon bolide!

--Ah! encore votre _beau lide!_ s'écria la vieille servante, en ricanant de la façon la plus ironique et la plus désagréable pour Mr Forsyth. Il y a longtemps qu'on n'en avait parlé, de votre fameux _met dehors!_ _C'est-y Dieu possible_ de se mettre dans des états pareils pour une _machine qui se promène!_.. Votre _beau lide_, est-ce qu'il était à vous plus qu'à Mr Hudelson? Avez-vous mis votre nom dessus? Est-ce qu'il n'appartient pas à tout le monde, à n'importe qui, à moi, à mon chien, si j'en avais un... mais, grâce au ciel, je n'en ai pas!.. Est-ce que vous l'auriez acheté de votre poche, ou bien est-ce qu'il vous serait venu par héritage?..

--Mitz!.. cria Mr Forsyth qui ne se possédait plus.

--Il n'y a pas de Mitz! affirma la vieille servante dont l'exaspération débordait. Pardine, il faut être _bête comme Saturne_ pour se brouiller avec un vieil ami à propos d'un sale caillou qu'on ne reverra jamais plus.

--Tais-toi! tais-toi! protesta l'astronome touché au cœur.

--Non, Monsieur, non je ne me tairai pas, et vous pouvez appeler votre bêta _d'ami Krone_ à votre aide...

[Illustration: «Eh bien, il attendra.» (Page 69.)]

--Bêta d'Omicron!

--Oui bêta, et il ne me fera pas taire... pas plus que notre Président lui-même ne pourrait imposer silence à l'archange qui viendrait de la part du Tout-Puissant annoncer la fin du monde!»

Mr Dean Forsyth fut-il absolument interloqué en entendant cette terrible phrase, son larynx s'était-il rétréci au point de ne plus donner passage à la parole, sa glotte paralysée ne pouvait-elle plus émettre un son? Ce qui est certain, c'est qu'il ne parvint pas à répondre. Eût-il même voulu, au paroxysme de la colère, flanquer à la porte sa fidèle mais acariâtre Mitz, qu'il lui aurait été impossible de prononcer le traditionnel: «Sortez!.. sortez à l'instant, et que je ne vous revoie plus!»

Mitz, d'ailleurs, ne lui eût point obéi. Ce n'est pas après cinquante ans de service qu'une servante se sépare, à propos d'un malencontreux météore, du maître qu'elle a vu venir au monde.

Cependant il était temps que cette scène prît fin. Mr Dean Forsyth, comprenant qu'il n'aurait pas le dessus, cherchait à battre en retraite sans que ce mouvement ressemblât trop à une fuite.

Ce fut le soleil qui lui vint en aide. Le temps s'éclaircit soudain, un vif rayon pénétra à travers les vitres de la fenêtre qui s'ouvrait sur le jardin.

A ce moment, sans nul doute, le docteur Hudelson était sur son donjon, telle est la pensée qui vint aussitôt à Mr Dean Forsyth. Il voyait son rival, profitant de cette éclaircie, l'œil à l'oculaire de son télescope et parcourant les hautes zones de l'espace!..

Il n'y put tenir. Ce rayon de soleil faisait sur lui le même effet que sur un ballon rempli de gaz. Il le gonflait, il accroissait sa force ascensionnelle, l'obligeait à s'élever dans l'atmosphère.

Mr Dean Forsyth, jetant, comme du lest,--ceci pour achever la comparaison--toute la colère amassée en lui, se dirigea vers la porte.