Chapter 17 of 18 · 3985 words · ~20 min read

Part 17

Pendant que ces événements s'accomplissaient à Paris, Zéphyrin Xirdal utilisait pour modifier sa machine les accessoires dont il avait eu soin de se munir au départ. A l'intérieur, il branchait des fils se croisant en circuits compliqués. A l'extérieur, il ajoutait des ampoules de formes singulières, au centre de deux nouveaux réflecteurs. A la date fixée, le 3 septembre, tout était terminé, et Zéphyrin Xirdal se déclara prêt à l'action.

La présence de son parrain lui assurait exceptionnellement un auditoire véritable. C'était une occasion unique d'exercer ses talents oratoires. Il ne la laissa pas passer.

«Ma machine, dit-il en fermant le circuit électrique, n'a rien de mystérieux ni de diabolique. Ce n'est pas autre chose qu'un organe de transformation. Elle reçoit de l'électricité sous sa forme ordinaire et la rend sous une forme supérieure découverte par moi. Cette ampoule que vous voyez là et qui commence à tourner comme une petite folle, est celle qui m'a servi à attirer le bolide. Avec l'aide du réflecteur au centre duquel elle est située, elle envoie dans l'espace un courant d'une nature particulière, décoré par moi du nom de courant neutre hélicoïdal. Ainsi que son nom l'indique, il se meut à la façon d'une hélice. D'autre part, il a la propriété de repousser avec violence tout corps matériel venu à son contact. L'ensemble de ses spires constitue un cylindre creux, d'où l'air, comme toute autre matière, est chassé, si bien que, dans l'intérieur de ce cylindre, il n'y a rien. Comprenez-vous bien, mon oncle, la valeur de ce mot: RIEN? Vous dites-vous que, partout dans l'infini de l'espace, il y a _quelque chose_, et que mon cylindre invisible qui se visse dans l'atmosphère est, pendant un instant, le seul point de l'univers où il n'y ait RIEN? Instant très court, plus court que la durée de l'éclair. Cet endroit unique où règne le _vide absolu_, c'est un exutoire par lequel s'échappe en vagues pressées l'indestructible énergie que le globe terrestre retient prisonnière et condensée dans les lourdes mailles de la substance. Mon rôle s'est donc borné à supprimer un obstacle.

M. Lecœur, très intéressé, concentrait toute son attention pour suivre ce curieux exposé.

--La seule chose un peu délicate, reprit Zéphyrin Xirdal, c'est de régler la longueur d'onde du courant neutre hélicoïdal. S'il atteint l'objet que l'on désire influencer, il le repousse, au lieu de l'attirer. Il faut donc qu'il expire à une certaine distance de cet objet, mais le plus près possible, de telle sorte que l'énergie libérée rayonne dans son voisinage immédiat.

--Mais, pour faire rouler le bolide à la mer, il faut le pousser et non l'attirer, objecta M. Lecœur.

--Oui et non, répondit Zéphyrin Xirdal. Suivez-moi bien, mon oncle. Je connais la distance précise qui nous sépare du bolide. Cette distance est exactement de cinq cent onze mètres quarante-huit centimètres. Je règle la portée de mon courant en conséquence.

Tout en parlant Xirdal manœuvrait un rhéostat intercalé dans le circuit entre la source électrique et la machine.

--Voilà qui est fait, reprit-il. Maintenant, le courant meurt à moins de trois centimètres du bolide, du côté de sa convexité nord-est. L'énergie libérée l'entoure donc sur cette face d'un intense rayonnement. Cela, toutefois, ne serait peut-être pas suffisant pour mouvoir une pareille masse si intimement adhérente au sol. Aussi, pour plus de prudence, vais-je employer deux autres moyens accessoires.

Xirdal plongea la main dans l'intérieur de la machine. Aussitôt l'une des deux nouvelles ampoules se mit à crépiter furieusement.

--Vous remarquerez, mon oncle, dit-il sous forme de commentaire, que cette ampoule ne tourne pas comme l'autre. C'est que son effet est d'une autre nature. Les effluves qu'elle émet sont particulières. Nous les appellerons, si vous le voulez bien, courants neutres rectilignes, pour les différencier des précédentes. La longueur de ces courants rectilignes n'a pas besoin d'être réglée. Ils s'en iraient, invisibles, dans l'infini, si je ne les projetais sur la convexité sud-ouest du météore qui les arrête. Je ne vous conseille pas de vous placer sur leur passage. Vous ramasseriez une fameuse pelle, comme disent les gens atteints de sportmanie, d'où l'on a fait évidemment sportman. Mais revenons à nos moutons. Que sont ces courants rectilignes? Pas autre chose, comme les hélicoïdaux, et d'ailleurs comme tout courant électrique, de quelque nature qu'il soit, comme le son, comme la chaleur, comme la lumière même, qu'un transport d'atomes matériels au dernier degré de simplification. Vous aurez une idée de la petitesse de ces atomes, quand je vous aurai dit qu'en ce moment ils frappent la surface du bloc d'or dans lequel ils s'incrustent au nombre de sept cent cinquante millions par seconde. C'est donc un véritable bombardement, où la légèreté des projectiles est compensée par l'infinité du nombre et de la vitesse. En joignant cette poussée à l'attraction exercée sur l'autre face, on peut obtenir un résultat satisfaisant.

--Le bolide ne bouge pas, cependant, objecta M. Lecœur.

--Il bougera, affirma tranquillement Zéphyrin Xirdal. Un peu de patience. Au surplus, voici qui hâtera les choses. De ce troisième réflecteur, j'expédie d'autres obus atomiques dirigés, ceux-là, non sur le bolide lui-même, mais sur le terrain qui le supporte du côté de la mer. Vous allez voir ce terrain se désagréger peu à peu, et, la pesanteur aidant, le bolide commencer à glisser sur la pente.

Zéphyrin Xirdal enfonça de nouveau son bras dans sa machine. La troisième ampoule crépita à son tour.

--Regardez bien, mon oncle, dit-il. Je crois que nous allons rire.»

XX

QU'ON LIRA PEUT-ÊTRE AVEC REGRET, MAIS QUE SON RESPECT DE LA VÉRITÉ HISTORIQUE A OBLIGÉ L'AUTEUR A ÉCRIRE, TEL QUE L'ENREGISTRERONT UN JOUR LES ANNALES ASTRONOMIQUES.

Les cris individuels se fondirent en un seul cri, et ce fut comme un rugissement formidable qui jaillit de la foule, au premier frémissement de la masse d'or.

Tous les regards se tendirent du même côté. Que se passait-il? Avait-on été les jouets d'une hallucination? ou bien le météore avait-il réellement fait un mouvement? Dans ce cas, quelle en était la cause? Le sol ne fléchissait-il pas peu à peu, ce qui pouvait amener la chute finale du trésor dans l'abîme?

«Ce serait un singulier dénouement à cette affaire qui a remué le monde, fit observer Mrs Arcadia Walker.

--Un dénouement qui ne serait peut-être pas le plus mauvais, répondit Mr Seth Stanfort.

--Qui serait le meilleur,» renchérit Francis Gordon.

Non, on ne s'était pas trompé. Le bolide continuait à glisser graduellement du côté de la mer. Point de doute que le terrain ne cédât peu à peu. Si ce mouvement ne s'enrayait pas, la sphère d'or finirait par rouler jusqu'au bord du plateau et s'engloutirait dans les profondeurs de la mer.

Ce fut une stupeur générale, mélangée d'un peu de mépris pour ce sol indigne d'un si merveilleux fardeau. Quel regret que la chute se fût produite sur cette île et non sur l'inébranlable falaise basaltique du littoral groënlandais, où ces milliers de milliards n'auraient pas risqué d'être à jamais perdus pour l'avide humanité!

Oui, il glissait, le météore. Peut-être ne serait-ce qu'une question d'heures, moins encore, une question de minutes, si le plateau venait à s'effondrer brusquement sous son énorme poids.

Au milieu de tous les cris provoqués par l'imminence d'un tel malheur, quelle exclamation d'épouvante avait poussée M. de Schnack! Adieu, cette unique occasion d'emmillarder son pays! Adieu, cette perspective d'enrichir tous les citoyens du Groënland!

Quant à Mr Dean Forsyth et au docteur Hudelson, on pouvait craindre pour leur raison. Ils tendaient les bras désespérément. Ils appelaient au secours, comme s'il eût été possible de répondre à cet appel.

Un mouvement plus prononcé du bolide acheva de leur faire perdre la tête. Sans réfléchir au danger qu'il courait, le docteur Hudelson, rompant la ligne des gardiens, s'élança vers la sphère d'or.

Il ne put aller loin. Étouffé par cette atmosphère embrasée, il vacilla tout à coup au bout de cent pas et s'écroula comme une masse sur le sol.

Mr Dean Forsyth aurait dû être content, la suppression de son compétiteur supprimant radicalement toute compétition! Mais, avant d'être un astronome passionné, Mr Dean Forsyth était un brave homme, et l'intensité de son émotion le rendit à sa vraie nature. Sa haine factice disparut, tel un mauvais rêve qui disparaît au réveil, et il ne subsista dans son cœur que le souvenir des anciens jours. C'est ainsi que, sans même y penser, comme on fait un geste réflexe, Mr Dean Forsyth--que ceci soit à sa gloire!--au lieu de se réjouir de la mort d'un adversaire, vola bravement au secours d'un vieil ami en péril.

Ses forces ne devaient pas être à la hauteur de son courage. A peine avait-il atteint le docteur Hudelson, à peine avait-il réussi à le traîner en arrière de quelques mètres, qu'il tombait près de lui inanimé, suffoqué à son tour par cette haleine de fournaise.

Heureusement, Francis Gordon s'était précipité derrière lui, et Mr Seth Stanfort n'avait pas hésité à le suivre. Il est à croire que cela ne laissa pas Mrs Arcadia Walker indifférente.

«Seth!.. Seth!..» cria-t-elle instinctivement, comme épouvantée du danger auquel s'exposait son ancien mari.

Francis Gordon et Seth Stanfort, suivis de quelques courageux spectateurs, durent se traîner sur le sol, ramper en se mettant un mouchoir sur la bouche, tant l'air était irrespirable. Enfin ils arrivèrent près de Mr Forsyth et du docteur Hudelson. Ils les relevèrent et les rapportèrent en deçà de la limite qu'il n'était pas permis de franchir, sous peine d'être brûlé jusque dans les entrailles.

[Illustration: Mr Dean Forsyth vola au secours de son ami. (Page 224.)]

Par bonheur, ces deux victimes de leur imprudence avaient été sauvées à temps. Grâce aux soins qui ne leur furent point épargnés, ils revinrent à la vie, mais ce fut, hélas! pour assister à la ruine de leurs espérances.

Le bolide continuait à glisser lentement, en effet, soit de son mouvement propre sur ce plateau incliné, soit parce que la surface s'infléchissait peu à peu sous son poids. Son centre de gravité se rapprochait de l'arête, au delà de laquelle la falaise s'enfonçait verticalement sous les eaux.

Des cris s'élevèrent de toutes parts, traduisant l'émotion de la foule. On s'agitait en tous sens, sans savoir pourquoi. Quelques-uns, parmi lesquels Mr Seth Stanfort et Mrs Arcadia Walker, coururent à toute vitesse du côté de la mer afin de ne perdre, du moins, aucun détail de la catastrophe.

Cependant, on eut un moment d'espoir. La sphère d'or s'était immobilisée!..

Mais ce ne fut qu'un moment. Tout à coup, un effroyable craquement se fit entendre... La roche venait de céder, et le météore s'abîmait dans la mer.

Si les échos du littoral ne répercutèrent pas l'énorme clameur de la foule, c'est que cette clameur fut à l'instant couverte par le fracas d'une explosion plus violente que les éclats de la foudre. En même temps un mascaret aérien balaya la surface de l'île, et, sans en excepter un seul, les spectateurs furent irrésistiblement renversés sur le sol.

Le bolide venait de faire explosion. L'eau, pénétrant par les milliers de pores de la surface dans les innombrables alvéoles de cette éponge d'or, s'était instantanément vaporisée au contact du métal incandescent, et le météore avait sauté comme une chaudière surchauffée. Maintenant ses débris retombaient en gerbe dans les flots au milieu de sifflements assourdissants.

La mer fut soulevée par la violence de cette explosion. Une lame prodigieuse monta à l'assaut du littoral et y retomba avec une irrésistible fureur. Épouvantés, les imprudents qui s'étaient approchés du bord prirent la fuite, s'efforçant d'arriver au sommet de la pente.

Tous ne devaient pas l'atteindre. Lâchement repoussée par certains de ses compagnons que la peur transformait en bêtes fauves, Mrs Arcadia Walker fut saisie, renversée. Elle allait être entraînée, lorsque la masse liquide reviendrait vers la grève!..

Mais Mr Seth Stanfort veillait. Presque sans espoir de la sauver, risquant sa vie pour elle, il s'était jeté à son secours dans de telles conditions qu'il y aurait sans doute à compter deux victimes au lieu d'une...

Non. Seth Stanfort parvint à rejoindre la jeune femme, et s'arc-boutant contre une roche, il put résister au monstrueux remous. De nombreux touristes coururent aussitôt à leur aide et les ramenèrent en arrière. Ils étaient sauvés.

Si Mr Seth Stanfort n'avait point perdu connaissance, Mrs Arcadia Walker était inanimée. Des soins empressés ne tardèrent pas à la rappeler à la vie. Ses premiers mots furent pour son ancien mari.

«Du moment que je devais être sauvée, il était tout indiqué que ce fût par vous,» dit-elle en lui pressant la main et en lui adressant un regard plein de la plus tendre reconnaissance.

Moins heureux que Mrs Arcadia Walker, le merveilleux bolide n'avait pu échapper à son funeste sort! Hors de l'atteinte des hommes, ses débris reposaient maintenant dans les profondeurs de la mer. Quand bien même il eût été possible, aux prix d'efforts inouïs, de retirer une telle masse de ces insondables abîmes, il fallait renoncer à cet espoir. Du noyau brisé par l'explosion, les milliers d'éclats s'étaient, en effet, éparpillés au large. M. de Schnack, Mr Dean Forsyth et le docteur Hudelson en cherchèrent vainement la moindre parcelle sur le littoral. Non, ils étaient disparus jusqu'au dernier centime, les cinq mille sept cent quatre-vingt-huit milliards. De l'extraordinaire météore, il ne subsistait rien.

XXI

DERNIER CHAPITRE, QUI CONTIENT L'ÉPILOGUE DE CETTE HISTOIRE ET DANS LEQUEL LE DERNIER MOT RESTE A MR JOHN PROTH, JUGE A WHASTON.

Leur curiosité satisfaite, la foule des curieux n'avait plus qu'à partir.

Satisfaite? Ce n'est pas sûr. Ce dénouement valait-il les fatigues et les frais d'un pareil voyage? Avoir aperçu le météore sans pouvoir l'approcher à moins de quatre cents mètres, c'était un maigre résultat. Il fallait bien s'en contenter, cependant.

Pouvaient-ils espérer, du moins, prendre un jour leur revanche? Un second bolide d'or reparaîtrait-il jamais sur notre horizon?.. Non. Une aventure de ce genre n'arrive pas deux fois. Sans doute, il peut exister d'autres astres d'or flottant dans l'espace, mais si faible est la chance qu'ils soient retenus dans le cercle d'attraction terrestre, qu'il n'y a pas lieu d'en tenir compte.

C'est heureux en somme. Six trillions d'or jetés dans la circulation déprécieraient outre mesure ce métal, vil pour les uns--ceux qui n'en ont pas,--mais si précieux au dire de tous les autres! On ne devait donc pas regretter la perte de ce bolide, qui, non content de bouleverser le marché financier du monde, eût peut-être déchaîné la guerre sur toute la surface de la terre.

Cependant, ce dénoûment, les intéressés avaient bien le droit de le considérer comme une déception. Avec quel chagrin Mr Dean Forsyth et Mr Sydney Hudelson allèrent contempler la place où leur bolide avait fait explosion! Il était dur de revenir sans rien rapporter de cet or céleste. Pas même de quoi se fabriquer une épingle de cravate ou un bouton de manchette, pas un seul grain qu'ils eussent conservé à titre de souvenir, en admettant que M. de Schnack ne l'eût point réclamé pour son pays.

Dans leur commune douleur, les deux rivaux avaient perdu jusqu'au souvenir de leur passagère rivalité. Pouvait-il en être autrement? Était-il possible que le docteur Hudelson tînt rigueur à qui avait si généreusement bravé la mort pour le sauver? Et, d'un autre côté, n'est-il pas humain que l'on soit tout dévoué à celui pour qui l'on faillit mourir? La disparition du bolide eût achevé, au besoin, la réconciliation. A quoi bon se disputer le nom d'un météore qui n'existait plus?

Pensaient-ils à cela, les deux anciens adversaires, avaient-ils conscience du néant de leur générosité tardive, tandis qu'ils faisaient assaut de désintéressement, en se promenant bras dessus bras dessous, dans le premier quartier de la lune de miel d'une amitié remise à neuf?

«C'est un bien grand malheur, disait le docteur Hudelson, que la perte du bolide Forsyth.

--Du bolide Hudelson, rectifiait Mr Dean Forsyth. Il était à vous, cher ami, bien à vous.

--Nullement, protestait le docteur. Votre observation, cher ami, avait précédé la mienne.

--Elle l'avait suivie, cher ami.

--Que non pas! Le manque de précision de ma lettre à l'Observatoire de Cincinnati en serait au besoin la preuve. Au lieu de dire comme vous, de telle heure à telle heure, j'ai dit: entre telle heure et telle heure. C'est bien différent!»

Il n'en voulait pas démordre, l'excellent docteur, mais Mr Dean Forsyth n'en démordait pas non plus. De là, nouvelles discussions, celles-ci heureusement inoffensives.

Poussé à un tel point, ce revirement touchant avait aussi quelque chose de comique. Quelqu'un qui ne pensait pas à en rire, cependant, c'était Francis Gordon, redevenu officiellement le fiancé de sa chère Jenny. Les deux jeunes gens profitaient de leur mieux, après tant d'orages, du retour du beau temps et rattrapaient consciencieusement les heures perdues.

Les navires de guerre et les paquebots mouillés au large d'Upernivik levèrent l'ancre dans la matinée du 4 septembre, en route pour des latitudes plus méridionales. De tous les curieux qui avaient donné, pendant quelques jours, tant d'animation à cette île des régions arctiques, il ne resta que M. Robert Lecœur et son pseudo-neveu, obligés d'attendre le retour de _l'Atlantic_. Le yacht ne revint que le lendemain. M. Lecœur et Zéphyrin Xirdal embarquèrent aussitôt. Ils en avaient assez de ce séjour supplémentaire de vingt-quatre heures dans l'île d'Upernivik.

[Illustration: Les deux rivaux avaient perdu jusqu'au souvenir de leur passagère rivalité. (Page 229.)]

Leur cabane de planches ayant été détruite, en effet, par le raz de marée consécutif à l'explosion du bolide, ils avaient dû passer la nuit en plein air, dans les plus déplorables conditions. La mer ne s'était pas contentée de raser leur maison, elle les avait en même temps trempés jusqu'aux os. Mal séchés par le pâle soleil de ces contrées polaires, ils ne possédaient même plus une couverture pour se défendre du froid pendant les quelques heures d'obscurité. Tout avait péri dans le désastre, jusqu'au moindre objet de campement, jusqu'à la valise et jusqu'aux instruments de Zéphyrin Xirdal. Défunte, la fidèle lunette avec laquelle il avait tant de fois observé le météore. Défunte également, la machine qui avait attiré ce météore sur la terre avant de le précipiter au fond des eaux.

[Illustration: Tout avait péri dans le désastre. (Page 231.)]

M. Lecœur ne pouvait se consoler de la destruction d'un si merveilleux appareil. Xirdal, par contre, ne faisait qu'en rire. Puisqu'il avait fabriqué une machine, rien ne l'empêcherait d'en fabriquer une autre plus puissante et meilleure encore.

Assurément, il l'aurait pu, cela n'est pas douteux. Malheureusement il n'y pensa jamais. Son parrain le pressa en vain de s'atteler à ce travail, il remit sans cesse au lendemain, jusqu'au jour où, parvenu à un âge avancé, il emporta son secret dans la tombe.

Il faut donc s'y résigner, cette machine prodigieuse est à jamais perdue pour l'humanité, et son principe demeurera ignoré, tant qu'un nouveau Zéphyrin Xirdal n'apparaîtra pas sur la terre.

En somme, ce dernier revenait du Groënland plus pauvre qu'il n'était parti. Sans compter ses instruments et sa riche garde-robe, il y laissait un vaste terrain d'autant plus difficile à revendre que la majeure partie de cette propriété était située sous la mer.

Par contre, que de millions avait moissonnés son parrain au cours de ce voyage! Ces millions, on les trouva au retour, rue Drouot, et telle fut l'origine de la fabuleuse fortune qui devait faire de la Banque Lecœur l'égale des plus puissants établissements financiers.

Zéphyrin Xirdal ne fut pas étranger, il est vrai, à l'accroissement de cette puissance colossale. M. Lecœur, qui savait maintenant de quoi il était capable, le mit largement à contribution. Toutes les inventions sorties de ce cerveau génial, la banque les exploita au point de vue pratique. Elle n'eut pas à s'en plaindre. A défaut de celui du ciel, elle draina ainsi dans ses coffres une notable partie de l'or de la terre.

Certes, M. Lecœur n'était pas un Shylock. De cette fortune qui était son œuvre, Zéphyrin Xirdal aurait pu prendre sa part, et la plus grosse part si tel avait été son désir. Mais Xirdal, quand on entamait ce chapitre, vous regardait d'une manière si stupide qu'on préférait ne pas insister. De l'argent? de l'or? Qu'en aurait-il fait? Toucher à époques irrégulières les petites sommes suffisantes à ses modestes besoins, cela lui convenait parfaitement. Jusqu'à la fin de sa vie, il continua à venir pédestrement voir dans ce but son «oncle» et banquier, et jamais il ne consentit, ni à quitter son sixième étage de la rue Cassette, ni à se séparer de la Vve Thibaut, ancienne bouchère, qui fut jusqu'au bout sa bavarde servante.

Sept jours après l'avis que M. Lecœur en avait donné à son correspondant de Paris, la perte définitive du bolide avait été connue du monde entier. C'est le croiseur français qui, en revenant d'Upernivik, en transmit la nouvelle au premier poste sémaphorique, d'où elle se répandit avec une rapidité extraordinaire dans tout l'univers.

Si l'émotion fut grande, ainsi qu'on peut le supposer, elle se calma d'elle-même assez rapidement. On se trouvait devant un fait accompli et le mieux était de n'y plus songer. En peu de temps, les humains furent repris par leurs soucis personnels et cessèrent de penser au messager céleste qui avait eu cette fin déplorable, on pourrait même dire un peu ridicule.

On n'en parlait déjà plus, quand le _Mozik_ jeta l'ancre, le 18 septembre, dans le port de Charleston.

Outre ses passagers primitifs, le _Mozik_ débarquait au retour une passagère qu'il n'avait pas embarquée à l'aller. Cette passagère n'était autre que Mrs Arcadia Walker, qui, désireuse de manifester plus longtemps sa reconnaissance à son ancien mari, s'était empressée de s'installer dans la cabine laissée vacante par M. de Schnack.

De la Caroline du Sud à la Virginie, la distance n'est pas considérable, et, d'ailleurs, les railroads ne manquent point aux États-Unis. Dès le lendemain, 19 septembre, Mr Dean Forsyth, Francis et Omicron, d'une part, Mr Sydney Hudelson et sa fille, de l'autre, étaient de retour, les premiers à la tour d'Elisabeth street, les seconds au donjon de Moriss street.

On les y attendait avec impatience. Mrs Hudelson et sa fille Loo se trouvaient à la gare de Whaston, ainsi que l'estimable Mitz, lorsque le train de Charleston déposa les voyageurs. Et vraiment ceux-ci ne purent qu'être très touchés de l'accueil qui leur fut fait. Francis Gordon embrassa sa future belle-mère, et Mr Dean Forsyth serra cordialement la main de Mrs Hudelson comme si rien ne s'était passé. Aucune allusion n'aurait même été faite aux jours pénibles, si miss Loo, toujours un peu inquiète, n'avait voulu en avoir le cœur net.

«Enfin, c'est fini, n'est-ce pas?» s'écria-t-elle en se jetant au cou de Mr Forsyth.

Oui, c'était fini et bien fini. La preuve en est, que, le 30 septembre, les cloches de Saint-Andrew répandirent à toute volée leurs sonores ondulations sur la cité virginienne. C'est devant une brillante assemblée, qui comprenait les parents, les amis des deux familles et les notabilités de la ville, que le révérend O'Garth célébra le mariage de Francis Gordon et de Jenny Hudelson, parvenus heureusement au port après tant de traverses et de vicissitudes.

Qu'on n'en doute pas, miss Loo était présente à la cérémonie, à titre de demoiselle d'honneur, toute charmante avec sa belle robe, prête depuis quatre mois. Et de même Mitz était là, riant et pleurant à la fois du bonheur de son _fieu_. Jamais elle n'avait été si _émute_, affirmait-elle à qui voulait l'entendre.

Presque à la même heure, un autre mariage s'accomplissait ailleurs avec moins de pompe. Cette fois, ce ne fut ni à cheval, ni à pied, ni en ballon, que Mr Seth Stanfort et Mrs Arcadia Walker allèrent chez le juge John Proth. Non, c'est assis l'un près de l'autre dans une confortable voiture qu'ils s'y rendirent, et c'est au bras l'un de l'autre qu'ils pénétrèrent pour la première fois dans sa maison, afin de lui présenter dans des conditions moins fantaisistes leurs papiers bien en règle.