Part 9
«Je n'y puis rien comprendre, dit-elle enfin. C'est à croire que Mr Forsyth et mon mari sont devenus complètement fous.
--Eh quoi! s'écria Francis, votre mari?.. Serait-il aussi arrivé quelque chose au docteur.
--Oui, avoua Mrs Hudelson. Ces messieurs se seraient donné le mot qu'ils n'agiraient pas autrement. Pour mon mari, la crise a commencé plus tard, voilà tout. C'est seulement hier matin qu'il s'est verrouillé dans son bureau. Depuis, personne ne l'a revu, et vous pouvez vous imaginer nos inquiétudes.
--Il y a de quoi perdre la tête! s'écria Francis.
--Ce que vous me dites de Mr Forsyth, reprit Mrs Hudelson, me porte à croire qu'ils auront encore fait tous deux à la fois quelque remarque au sujet de leur maudit bolide. Et je n'en augure rien de bon dans leur état d'esprit.
--Ah! si j'étais la maîtresse!.. intervint Loo.
--Que feriez-vous, ma chère petite sœur? demanda Francis Gordon.
--Ce que je ferais?.. C'est bien simple. J'enverrais cette affreuse boule d'or se promener si loin, si loin, que les meilleures lunettes ne pourraient plus l'apercevoir.
La disparition du bolide eût peut-être, en effet, rendu le calme à Mr Forsyth et au docteur Hudelson. Qui sait si, le météore parti pour ne plus revenir, leur absurde jalousie n'eût pas été guérie du coup?
Mais il ne semblait pas que cette éventualité dût se produire. Le bolide serait là au jour du mariage, il y serait encore après, il y serait toujours, puisqu'il gravitait avec une régularité constante sur son imperturbable orbite.
--Enfin! conclut Francis, nous verrons bien. Dans quarante-huit heures, il leur faudra prendre un parti définitif, et nous saurons alors à quoi nous en tenir.»
En rentrant à la maison d'Elisabeth street, il put croire, d'ailleurs, que l'incident actuel, à tout le moins, n'aurait pas de suite sérieuse. Mr Dean Forsyth était, en effet, sorti de son isolement, et il avait silencieusement dévoré un copieux repas. Maintenant, éreinté, repu, gavé, il dormait à poings fermés, tandis qu'Omicron accomplissait en ville une course pour son maître.
«As-tu vu mon oncle avant qu'il s'endorme? demanda Francis à la vieille servante.
--Comme je te vois, mon fieu, répondit celle-ci, puisque c'est moi qui lui ai servi son repas.
--Il avait faim?
--Une faim de loup. Tout le déjeuner y a passé: œufs _embrouillés_, roastbeaf froid, pommes de terre, pudding aux fruits. Il n'a rien laissé.
--Comment était-il?
--Pas trop mal, sauf qu'il était pâle comme un _sceptre_, avec des yeux tout rouges. Je lui ai conseillé de les laver à l'eau _bourriquée_. Mais il n'a pas eu l'air de m'entendre.
--Il n'a rien dit pour moi.
--Ni pour toi, ni pour personne. _Il a mangé sans ouvrir la bouche_, et il est allé se coucher, après avoir envoyé l'_ami Krone_ au _Whaston Standard_.
--Au _Whaston Standard!_ s'écria Francis. C'est pour lui communiquer le résultat de son travail, je le parierais. Voilà les polémiques de presse qui vont recommencer! Il ne manquait plus que ça!»
Cette communication de Mr Dean Forsyth au _Whaston Standard_, Francis la lut le lendemain matin avec désolation, en comprenant qu'un nouvel aliment était fourni par le sort à une rivalité déjà si dommageable à son bonheur. Et cette désolation s'augmenta encore, quand il eut constaté que les deux rivaux arrivaient _dead heat_ une fois de plus. Tandis que le _Standard_ publiait la note de Mr Dean Forsyth, le _Whaston Morning_ en publiait une semblable du docteur Sydney Hudelson. Elle continuait donc, cette lutte acharnée, dans laquelle aucun des deux combattants n'avait réussi jusqu'alors à s'assurer le moindre avantage!
Tout à fait pareilles au début, les notes des deux astronomes différaient notablement dans leurs conclusions finales. Cette divergence de vues, qui ne manqua pas de provoquer des controverses, pouvait avoir, d'ailleurs, quelque utilité, le cas échéant, en permettant de départager plus tard les deux rivaux.
En même temps que Francis, tout Whaston, et, en même temps que Whaston, le monde entier, à travers lequel elle fut instantanément répandue par le réseau serré des fils télégraphiques et téléphoniques, connurent la surprenante nouvelle donnée au public par les astronomes d'Elisabeth street et de Moriss street, nouvelle qui fut sur-le-champ le sujet des plus passionnés commentaires dans les deux hémisphères.
S'il pouvait en exister de plus sensationnelle, si l'émotion publique était justifiée, on laissera au lecteur le soin d'en décider.
Mr Dean Forsyth et le docteur Sydney Hudelson commençaient par exposer que leurs observations persistantes leur avaient permis de remarquer une incontestable perturbation dans la marche du bolide. Son orbite, jusque-là exactement Nord-Sud, était maintenant légèrement obliquée vers le Nord-Est-Sud-Ouest. D'autre part, une modification beaucoup plus importante avait été constatée dans sa distance du sol, distance qui était légèrement, mais incontestablement réduite, sans que la vitesse de translation fût accrue. De ces observations et des calculs qui en avaient été la conséquence, les deux astronomes concluaient que le météore, au lieu de suivre une orbite éternelle, tomberait nécessairement sur la terre, en un point et à une date qu'il était dès à présent possible de préciser.
Si, jusque-là, ils étaient d'accord, Mr Forsyth et le docteur Hudelson cessaient de l'être pour le surplus.
Tandis que les équations savantes de l'un l'amenaient à prédire que le bolide tomberait le 28 juin à l'extrémité sud du Japon, les équations tout aussi savantes de l'autre l'obligeaient à affirmer que cette chute se produirait seulement le 7 juillet en un point de la Patagonie.
Voilà comment s'entendent les astronomes! Au public de choisir!
Pour l'instant, il ne songeait guère à choisir, le public. Un seul fait l'intéressait, c'est que l'astéroïde tomberait, et avec lui les milliers de milliards qu'il promenait dans l'espace. Cela, c'était l'essentiel. Pour le surplus, au Japon, en Patagonie, ou n'importe où, on les trouverait toujours, les milliards.
Les conséquences d'un tel événement, le bouleversement économique qu'un si prodigieux afflux d'or ne pouvait manquer de causer, faisaient le sujet de toutes les conversations. En général, les riches étaient désolés en pensant à l'avilissement probable de leur fortune, et les pauvres ravis par la perspective vraisemblablement fallacieuse d'avoir une part du gâteau.
En ce qui concerne Francis, il éprouva un véritable désespoir. Que lui importaient ces milliards et ces billiards? Le seul bien qu'il désirât, c'était sa chère Jenny, trésor infiniment plus précieux que le bolide et ses détestables richesses.
Il courut à la maison de Moriss street. Là aussi, on connaissait la funeste nouvelle et l'on en comprenait les lamentables conséquences. La brouille violente et sans remède était inévitable entre les deux insensés qui s'attribuaient des droits sur un astre du ciel, maintenant qu'à l'amour-propre professionnel s'ajoutait l'intérêt matériel.
Que de soupirs poussa Francis, en serrant les mains de Mrs Hudelson et de ses aimables filles! Que de trépignements de colère se permit la bouillante Loo! Combien la charmante Jenny versa de larmes, que sœur, mère et fiancé furent impuissants à tarir, même quand ce dernier eut solennellement affirmé son inlassable fidélité, et qu'il eut juré d'attendre, s'il le fallait, jusqu'au jour où le dernier sou des cinq mille sept cent quatre-vingt-huit milliards aurait été dépensé par le propriétaire définitif du fabuleux météore, serment imprudent, qui, selon toute apparence, le condamnait à un éternel célibat.
XII
OU L'ON VOIT MRS ARCADIA STANFORT ATTENDRE A SON TOUR, NON SANS UNE VIVE IMPATIENCE, ET DANS LEQUEL MR JOHN PROTH SE DÉCLARE INCOMPÉTENT.
Ce matin-là, le juge John Proth était à sa fenêtre, tandis que sa servante Kate allait et venait dans la chambre. Que le bolide passât ou non au-dessus de Whaston, il ne s'en inquiétait guère, soyez-en sûr. Non; sans préoccupations d'aucune sorte, il parcourait du regard la place de la Constitution, sur laquelle s'ouvrait la porte principale de sa paisible demeure.
Mais ce que Mr Proth estimait sans intérêt ne laissait pas d'avoir quelque importance aux yeux de Kate.
«Ainsi, Monsieur, il serait en or? demanda-t-elle, en s'arrêtant devant son maître.
--Il paraît, répondit le juge.
--Cela n'a point l'air de vous produire grand effet, Monsieur.
--Comme vous voyez, Kate.
--Et cependant, s'il est en or, il doit en valoir des millions!..
--Des millions et des milliards, Kate... Oui, ce sont des milliards qui se promènent au-dessus de notre tête.
--Et qui vont tomber, Monsieur!
--On le dit, Kate.
--Songez-y, Monsieur, il y aura plus de malheureux sur la terre!
--Il y en aura tout autant, Kate.
--Cependant, Monsieur...
--Cela demanderait trop d'explications... Et d'abord, Kate, vous figurez-vous ce que c'est, un milliard?
--Un milliard, Monsieur, c'est... c'est...
--C'est mille fois un million.
--Tant que cela!
--Oui, Kate, et vous vivriez cent ans, que vous n'auriez pas le temps de compter un milliard, fût-ce en y consacrant dix heures tous les jours.
--Est-il possible, Monsieur!..
--C'est même certain.
La servante demeura comme anéantie à cette pensée qu'un siècle ne suffirait pas à compter un milliard!.. Puis, elle reprit son balai, son plumeau, et se remit à l'ouvrage. Mais, de minute en minute, elle s'arrêtait, comme plongée dans ses réflexions.
--Combien ça ferait-il pour chacun, Monsieur?
--Quoi, Kate?
--Le bolide, Monsieur, si on le partageait également entre tout le monde?
--C'est à calculer, Kate, répondit Mr John Proth.
Le juge prit du papier et un crayon.
--En admettant, dit-il, tout en chiffrant, que la terre ait quinze cent millions d'habitants, cela ferait... cela ferait trois mille huit cent cinquante-neuf francs vingt centimes par tête.
--Pas davantage?.. murmura Kate désappointée.
--Pas davantage, affirma Mr John Proth, tandis que Kate regardait le ciel d'un air rêveur.
Quand elle consentit à redescendre sur la terre, elle aperçut, à l'entrée d'Exeter street, un groupe de deux personnes, sur lequel elle attira l'attention de son maître.
--Voyez donc, Monsieur... dit-elle, les deux dames qui attendent là.
--Oui, Kate, je les vois.
--Regardez l'une d'elles... la plus grande... celle qui trépigne d'impatience.
--Elle trépigne, en effet, Kate. Mais, quelle est cette dame, je ne sais.
--Eh! Monsieur, c'est celle qui est venue se marier devant nous, il y a plus de deux mois, sans descendre de cheval.
--Miss Arcadia Walker? demanda John Proth.
--Mrs Stanfort, maintenant.
--C'est bien elle, en effet, reconnut le juge.
--Que vient faire ici cette dame?
--Je l'ignore totalement, répondit Mr Proth, et j'ajoute que je ne donnerais pas un farthing pour le savoir.
[Illustration: «Ce sont des milliards qui se promènent...» (Page 119.)]
--Aurait-elle de nouveau besoin de nos services?
--Ce n'est pas probable, la bigamie n'étant pas admise sur le territoire de l'Union, dit le juge en refermant la fenêtre. Quoi qu'il en soit, d'ailleurs, je ne dois pas oublier qu'il est l'heure de me rendre au Palais, où se plaide aujourd'hui une importante affaire, relative précisément au bolide qui vous préoccupe. Si donc cette dame venait à se présenter chez moi, vous voudriez bien lui exprimer mes regrets.»
Tout en parlant, Mr John Proth s'était préparé au départ. D'un pas tranquille, il descendit l'escalier, sortit par sa petite porte ouvrant sur Potomac street, et disparut dans le Palais de Justice, qui s'élevait juste en face de sa maison, de l'autre côté de la rue.
La servante n'avait point fait erreur: c'était bien Mrs Arcadia Stanfort, qui, ce matin-là, se trouvait à Whaston, avec Bertha, sa femme de chambre. Toutes deux allaient et venaient d'un pas impatient, en suivant des yeux la longue pente d'Exeter street.
Dix coups sonnèrent à l'horloge municipale.
«Dire qu'il n'est pas encore là! s'écria Mrs Arcadia.
--Peut-être a-t-il oublié le jour du rendez-vous? suggéra Bertha.
--Oublié!.. répéta la jeune femme d'une voix indignée.
--A moins qu'il n'ait réfléchi, reprit Bertha.
--Réfléchi!.. répéta une seconde fois sa maîtresse avec une indignation encore plus vive.
Elle fit quelques pas vers Exeter street, la femme de chambre sur ses talons.
--Tu ne l'aperçois pas? demanda-t-elle d'un ton impatient, au bout de quelques minutes.
--Non, Madame.
--C'est trop fort!
Mrs Stanfort retourna du côté de la place.
--Non!.. personne encore!.. personne!.. répétait-elle. Me faire attendre... après ce qui a été convenu entre nous!.. C'est bien aujourd'hui le 18 mai, pourtant!
--Oui, Madame.
--Et il va être dix heures et demie?
--Dans dix minutes.
--Eh bien! qu'il ne se figure pas lasser ma patience!.. Je resterai ici toute la journée, et plus encore, s'il le faut!
Les gens d'hôtel de la place de la Constitution auraient pu remarquer les allées et venues de cette jeune femme, comme ils avaient remarqué, deux mois auparavant, les impatiences du cavalier qui la guettait alors pour la conduire devant le magistrat. Mais maintenant, tous, hommes, femmes, enfants, songeaient à bien autre chose... une chose à laquelle, dans tout Whaston, Mrs Stanfort était sans doute la seule à ne point penser. On ne s'occupait que du merveilleux météore, de son passage dans le ciel, de sa chute annoncée à jours fixes--quoique différents!--par les deux astronomes de la ville. Les groupes réunis sur la place de la Constitution, les gens de service à la porte des hôtels ne s'inquiétaient guère de la présence de Mrs Arcadia Stanfort. Nous ne savons si, comme semblerait l'établir la croyance populaire aux lunatiques, la lune exerce une certaine influence sur les cervelles humaines. En tous cas, il est permis d'affirmer que notre globe comptait alors un nombre prodigieux de «météoriques». Ceux-ci en oubliaient le boire et le manger, à la pensée qu'un globe valant des milliards se promenait au-dessus de leur tête, et viendrait un de ces jours s'écraser sur le sol.
Mrs Stanfort avait évidemment d'autres soucis.
--Tu ne le vois pas, Bertha? répéta-t-elle après un bref instant d'attente.
--Non, Madame.
A ce moment, des cris s'élevèrent à l'extrémité de la place. Les passants se précipitèrent de ce côté. Plusieurs centaines de personnes étant accourues par les rues voisines, le rassemblement fut bientôt considérable. En même temps, les fenêtres des hôtels se garnissaient de curieux.
«Le voilà!.. le voilà!..»
Tels étaient les mots qui volaient de bouche en bouche. Et ces mots répondaient si bien au désir de Mrs Arcadia Stanfort, qu'elle s'écria: «Enfin!..» comme s'ils se fussent adressés à elle.
--Mais non, Madame, dut lui dire sa femme de chambre, ce n'est pas pour Madame que l'on crie.
Et en vérité, à quel propos la foule eût-elle acclamé de la sorte celui qu'attendait Mrs Arcadia Stanfort? Pourquoi eût-elle remarqué son arrivée?
D'ailleurs, toutes les têtes se levaient vers le ciel, tous les bras se tendaient, tous les regards se dirigeaient vers la partie nord de l'horizon. Était-ce le fameux bolide qui faisait son apparition au-dessus de la cité? Les habitants s'étaient-ils réunis sur la place pour le saluer au passage?
Non. A cette heure, il sillonnait l'espace dans l'autre hémisphère. Au surplus, quand bien même il eût sillonné l'espace au-dessus de l'horizon, ce n'est pas à l'œil nu qu'il eût été possible de l'apercevoir en plein jour.
A qui donc, alors, s'adressaient les acclamations de la foule?
--Madame... c'est un ballon! dit Bertha. Regardez!.. le voilà qui se montre derrière la flèche de Saint-Andrew.»
Descendant lentement des hautes zones de l'atmosphère, un aérostat apparaissait, en effet, salué par les applaudissements sympathiques de la foule. Pourquoi ces applaudissements? Cette ascension offrait-elle un intérêt particulier? Y avait-il des raisons pour que le public lui fît un pareil succès?
Oui vraiment, il y en avait.
La veille au soir, le ballon s'était enlevé d'une ville voisine, emportant à son bord le célèbre aéronaute Walter Vragg, accompagné d'un aide, et cette ascension n'avait d'autre but que de tenter une observation du bolide dans des conditions plus favorables. Telle était la cause de l'émotion de la foule anxieuse de connaître les résultats de cette originale tentative.
Il va de soi que, l'ascension décidée, Mr Dean Forsyth, au grand effroi de la vieille Mitz, avait demandé «à en être», comme disent les Français, et il va également de soi qu'il avait trouvé en face de lui le docteur Hudelson, émettant une prétention semblable, au non moins grand effroi de Mrs Hudelson. Situation éminemment délicate, l'aéronaute ne pouvant emmener avec lui qu'un seul passager. De là, grosse dispute épistolaire entre les deux rivaux qui excipaient de titres égaux. Finalement l'un et l'autre avaient été éconduits au profit d'un tiers, que Walter Vragg présentait comme son aide, et dont il affirmait ne pouvoir se passer.
Maintenant, un vent léger ramenait l'aérostat au-dessus de Whaston, et la population se proposait de faire aux aéronautes une réception triomphale.
Mollement poussé par une imperceptible brise, le ballon, continuant sa tranquille descente, prit terre juste au milieu de la place de la Constitution. Cent bras agrippèrent aussitôt la nacelle, tandis que sautaient sur le sol Walter Vragg et son aide.
Ce dernier, laissant son chef s'occuper de la délicate opération du dégonflement, s'avança d'un pas rapide vers l'impatiente Mrs Arcadia Stanfort.
Lorsqu'il fut près d'elle:
«Me voici, Madame, dit-il en s'inclinant.
[Illustration: «MADAME... C'EST UN BALLON! REGARDEZ!..» (Page 124.)]
--A dix heures trente-cinq, constata d'un ton sec Mrs Arcadia Stanfort, en montrant du doigt le cadran municipal.
--Et notre rendez-vous était pour dix heures et demie, je le sais, concéda le nouveau venu avec une déférente politesse. Je vous prie de m'excuser, les aérostats n'obéissant pas toujours à nos volontés avec la ponctualité qui serait désirable.
--Je ne me suis donc pas trompée? C'est bien vous qui étiez dans ce ballon avec Walter Vragg?
--C'est bien moi.
--M'expliquerez-vous?..
--Rien de plus simple. Il m'a paru original, voilà tout, d'arriver de cette manière à notre rendez-vous. J'ai donc acheté, à coups de dollars, une place dans la nacelle, contre la promesse de Walter Vragg de me descendre ici à dix heures et demie sonnant. Je pense qu'on peut lui pardonner de s'être trompé de cinq minutes.
--On le peut, concéda Mrs Arcadia Stanfort, puisque vous voilà. Vos intentions n'ont pas changé, je suppose!
--En aucune manière.
--Votre opinion est toujours que nous faisons sagement en renonçant à la vie commune?
--C'est mon opinion.
--La mienne, c'est que nous ne sommes pas faits l'un pour l'autre.
--Je partage entièrement votre avis.
--Assurément, Mr Stanfort, je suis loin de méconnaître vos qualités...
--Les vôtres, je les apprécie à leur juste valeur.
--On peut s'estimer et ne pas se plaire. L'estime n'est pas l'amour. Elle ne saurait faire supporter une aussi grande incompatibilité de caractères.
--C'est parler d'or.
--Il est évident que si nous nous étions aimés!..
--Ce serait bien différent.
--Mais nous ne nous aimons pas.
--Ce n'est que trop certain.
--Nous nous sommes mariés sans nous connaître, et nous avons eu quelques désillusions réciproques... Ah! si nous nous étions rendu quelque service signalé capable de frapper notre imagination, les choses ne seraient peut-être pas ce qu'elles sont.
--Malheureusement, il n'en a pas été ainsi. Vous n'avez pas eu à sacrifier votre fortune pour m'éviter la ruine.
--Je l'aurais fait, Mr Stanfort. De votre côté, il ne vous a pas été donné de sauver ma vie au péril de la vôtre.
--Je n'eusse point hésité, Mrs Arcadia.
--J'en suis convaincue, mais l'occasion ne s'est pas présentée. Étrangers nous étions l'un à l'autre, étrangers nous sommes restés.
--Déplorablement exact.
--Nous avions cru avoir les mêmes goûts, à tout le moins en ce qui concerne les voyages...
--Et nous n'avons jamais pu être d'accord sur la direction à prendre!
--En effet, quand je désirais aller vers le Sud, votre désir était d'aller vers le Nord.
--Et lorsque mon intention était d'aller vers l'Ouest, la vôtre était d'aller vers l'Est!
--Cette affaire du bolide a fait déborder la coupe.
--Elle l'a fait déborder.
--Car vous êtes toujours décidé, n'est-il pas vrai, à vous ranger du parti de Mr Dean Forsyth?
--Absolument décidé.
--Et à vous mettre en route pour le Japon, afin d'assister à la chute du météore?
--En effet.
--Or, comme je suis, moi, résolue à suivre l'opinion du docteur Sydney Hudelson...
--Et à vous rendre en Patagonie...
--Il n'y a pas de conciliation possible.
--Il n'y en a pas.
--Nous n'avons donc qu'une chose à faire.
--Une seule!
--C'est de nous rendre devant le juge, Monsieur.
--Je vous suis, Madame.»
Tous deux, sur la même ligne, à la distance de trois pas, se dirigèrent vers la maison de Mr Proth, suivis à distance respectueuse par la femme de chambre Bertha.
La vieille Kate se tenait sur la porte.
«Mr Proth? demandèrent à la fois Mr et Mrs Stanfort.
--Il est absent, répondit Kate.
Les visages des deux justiciables s'allongèrent pareillement.
--Pour longtemps? demanda Mrs Stanfort.
--Jusqu'au dîner, dit Kate.
--Et il dîne?
--A une heure.
--Nous reviendrons à une heure,» affirmèrent à l'unisson Mr et Mrs Stanfort en s'éloignant. Parvenus au milieu de la place, qu'encombrait toujours le ballon de Walter Vragg, ils firent halte un instant.
«Nous avons deux heures à perdre, constata Mrs Arcadia Stanfort.
--Deux heures et quart, précisa Mr Seth Stanfort.
--Vous plairait-il de passer ces deux heures ensemble?
--Si vous avez la bonté d'y consentir.
--Que diriez-vous d'une promenade sur le bord du Potomac?
--J'allais vous le proposer.
Le mari et la femme ne commencèrent à s'éloigner dans la direction d'Exeter street que pour s'arrêter au bout de trois pas.
--Me permettrez-vous une remarque? interrogea Mr Stanfort.
--Je la permets, répondit Mrs Arcadia.
--Je constaterai donc que nous sommes d'accord. C'est la première fois, Mrs Arcadia!
--Et la dernière!» riposta celle-ci en se remettant en marche.
Pour atteindre le commencement d'Exeter street, Mr et Mrs Stanfort durent se frayer un passage au milieu de la foule de plus en plus compacte rassemblée autour de l'aérostat. Et si cette foule n'était pas plus dense, si tous les habitants de Whaston n'étaient pas réunis place de la Constitution, c'est qu'une autre attraction plus sensationnelle encore absorbait en ce moment même le plus clair de l'intérêt public. Dès les premières lueurs de l'aube, la ville entière s'était portée au Palais de Justice, devant lequel une «queue» formidable n'avait pas tardé à s'allonger. Aussitôt l'ouverture des portes, on s'était rué en tumulte dans la salle du Tribunal qui fut pleine à craquer en un clin d'œil. Force avait bien été de rétrograder à ceux qui n'avaient pu y trouver place, et ce sont ces malchanceux ou retardataires qui, à titre de compensation, assistaient à l'atterrissage de Walter Vragg.
Qu'ils eussent préféré être entassés avec les privilégiés qui remplissaient la salle du Tribunal, où se plaidait en ce moment la cause la plus gigantesque qui ait jamais été dans le passé et qui puisse jamais être dans l'avenir soumise à l'appréciation des juges!
Certes, le délire des foules avait paru poussé à ses extrêmes limites, lorsque l'Observatoire de Paris fit connaître que le bolide, ou tout au moins son noyau, était d'or pur. Et pourtant, ce délire n'aurait pu être comparé à celui qui se manifesta sur tous les points de la terre, lorsque Mr Dean Forsyth et Mr Sydney Hudelson affirmèrent catégoriquement que l'astéroïde tomberait. Innombrables furent les cas de folie qui se déclarèrent en cette circonstance, et il n'y eut pas d'asile d'aliénés qui ne devînt trop petit en quelques jours.
Mais, parmi tous ces fous, les plus fous étaient, à coup sûr, les auteurs de l'émotion qui secouait la terre.
Jusque-là, ni Mr Dean Forsyth ni le docteur Hudelson n'avaient entrevu pareille éventualité. S'ils avaient réclamé avec tant d'ardeur la priorité de la découverte du bolide, ce n'était pas à cause de sa valeur, de ses milliards dont personne n'aurait jamais rien, non, c'était pour attacher, l'un le nom de Forsyth, l'autre le nom de Hudelson, à ce grand fait astronomique.
La situation changea du tout au tout, après qu'ils eurent constaté, dans la nuit du 11 au 12 mai, le trouble survenu dans la course du météore. Une question plus brûlante que les autres s'imposa aussitôt à leur esprit.
A qui appartiendrait le bolide après sa chute? A qui les trillions du noyau qu'entourait maintenant une étincelante auréole? Celle-ci disparue--et, d'ailleurs, on n'avait que faire d'impalpables rayons,--le noyau serait là. Lui, on ne serait pas embarrassé pour le convertir en monnaie sonnante et trébuchante!..
A qui appartiendrait-il?
«A moi! s'était écrié sans hésiter Mr Dean Forsyth, à moi qui, le premier, ai signalé sa présence sur l'horizon de Whaston!»