Part 12
Cependant, il convenait d'intervenir. Se penchant sur la machine, il en interrompit le fonctionnement. Le ronronnement cessa aussitôt, la lueur bleuâtre s'éteignit, l'ampoule redevint peu à peu immobile.
--Ah bien!.. Ah bien!.. répéta Zéphyrin Xirdal, il doit s'en passer de belles!
D'une main impatiente, il fit sauter la bande des journaux empilés sur la table et lut, les unes après les autres, les notes par lesquelles J. B. K. Lowenthal faisait connaître au monde les incohérentes fantaisies du bolide de Whaston. Zéphyrin Xirdal se tordait littéralement de rire.
La lecture de certains numéros lui fit, par contre, froncer les sourcils. A quoi rimait cette Conférence Internationale, dont la première séance, succédant à quelques réunions préparatoires, était annoncée précisément pour le jour même? Quel besoin d'attribuer la propriété du bolide? N'appartenait-il pas de droit à celui qui l'attirait vers la terre et sans lequel il aurait éternellement sillonné l'espace?
Mais Zéphyrin Xirdal réfléchit que personne n'était au courant de son intervention. Il convenait donc de la révéler, afin que la Conférence Internationale ne perdît pas son temps à des travaux frappés d'avance de stérilité.
Repoussant du pied les débris des vingt-sept bocaux, il courut au bureau de poste le plus proche, d'où il expédia la dépêche que M. Harvey devait lire du haut du fauteuil présidentiel. Ce n'est vraiment la faute de personne, si, par une distraction bien étonnante chez un homme aussi peu distrait, il oublia de la signer de son nom.
Cela fait, Zéphyrin Xirdal remonta chez lui, se renseigna dans une revue scientifique sur les allées et venues du météore, puis, exhumant une seconde fois sa lunette, il prit une excellente observation qui servit de base à de nouveaux calculs.
Vers le milieu de la nuit, tout étant parfaitement résolu, il remit sa machine en marche et déversa dans l'espace l'énergie radiante avec une intensité et dans une direction convenables, puis, la machine arrêtée une demi-heure plus tard, il se coucha paisiblement et dormit du sommeil du juste.
Depuis deux jours Zéphyrin Xirdal poursuivait son expérience, et il venait d'interrompre le fonctionnement de sa machine pour la troisième fois de l'après-midi, quand on frappa à sa porte. En allant ouvrir, il se trouva en face du banquier Robert Lecœur.
«Enfin! te voici! s'écria celui-ci en franchissant le seuil.
--Comme vous voyez, dit Zéphyrin Xirdal.
--Ce n'est pas malheureux! répliqua M. Lecœur. Voilà je ne sais combien de fois que je monte pour rien tes six étages. Où diable étais-tu?..
--Je m'étais absenté, répondit Xirdal en rougissant légèrement malgré lui.
--Absenté!.. se récria M. Lecœur d'une voix indignée. Absenté!.. Mais c'est abominable!.. On ne met pas les gens dans une pareille inquiétude.
Zéphyrin Xirdal regarda son parrain avec étonnement. Certes, il savait pouvoir compter sur son affection. Mais à ce point!..
--Ah ça, mais, mon oncle, qu'est-ce que ça peut vous faire? demanda-t-il.
--Ce que ça peut me faire? répéta le banquier. Tu ignores, malheureux, que toute ma fortune repose sur ta tête.
--Comprends pas, fit Zéphyrin Xirdal en s'asseyant sur la table et en offrant son unique siège au visiteur.
--Quand tu es venu me faire part de tes projets fantastiques, reprit M. Lecœur, tu as fini par me convaincre, je l'avoue.
--Dame!.. approuva Xirdal.
--J'ai donc carrément ponté sur ta chance, et j'ai pris en Bourse une forte position à la baisse.
--A la baisse?..
--Oui, je me suis porté vendeur.
--Vendeur de quoi?
--De mines d'or. Tu comprends que, si le bolide tombe, les mines baisseront, et que...
--Baisseront?.. Comprends de moins en moins, interrompit Xirdal. Je ne vois pas quelle influence ma machine peut avoir sur le niveau d'une mine.
--D'une mine, sans doute, reconnut M. Lecœur. Sur celui de ses actions, c'est différent.
--Soit! concéda Xirdal sans insister. Vous avez donc vendu des actions de mines d'or. Ça n'est pas bien grave. Ça prouve simplement que vous en avez.
--Je n'en ai pas une seule, au contraire.
--Bah!.. fit Xirdal abasourdi. Vendre ce qu'on n'a pas, c'est rudement malin. Je ne suis pas de cette force-là, moi.
--C'est ce qu'on appelle la spéculation à terme, mon cher Zéphyrin, expliqua le banquier. Quand il faudra livrer les titres j'en achèterai, voilà tout.
--Alors, quel avantage?.. Vendre pour acheter, ça ne paraît pas très ingénieux, à première vue.
--C'est ce qui te trompe, puisqu'à ce moment les actions de mines seront moins chères.
--Et pourquoi seraient-elles moins chères?
--Parce que le bolide jettera dans la circulation plus d'or que la terre n'en contient à l'heure actuelle. La valeur de l'or diminuera donc au moins de moitié, et c'est pourquoi les actions de mines d'or tomberont à rien ou presque rien. As-tu compris maintenant?
--Certes, dit Xirdal sans conviction.
--Tout d'abord, reprit le banquier, je me suis applaudi de t'avoir fait confiance. Les troubles remarqués dans la marche du bolide, sa chute annoncée comme certaine ont provoqué une première baisse de vingt-cinq pour cent sur les mines. Tout à fait emballé, persuadé que la baisse s'accentuerait énormément, j'ai augmenté ma position dans des proportions considérables.
--C'est-à-dire?..
--C'est-à-dire que j'ai vendu une quantité de mines d'or beaucoup plus grande.
--Toujours sans les avoir?..
--Bien entendu... Tu dois donc t'imaginer mes angoisses en constatant ce qui se passe: toi disparu, le bolide arrêté dans sa chute et battant la campagne aux quatre coins du ciel. Résultat: les mines ont remonté, et je perds des sommes énormes... Que veux-tu que je pense de tout ça?
Zéphyrin Xirdal considérait son parrain avec curiosité. Jamais il n'avait vu cet homme froid secoué par une telle émotion.
--Je n'ai pas très bien saisi votre combinaison, dit-il enfin. C'est trop fort pour moi, ces histoires-là. J'ai cru comprendre, cependant, qu'il vous serait agréable de voir le bolide tomber. Eh bien! soyez tranquille, il tombera.
--Tu me l'affirmes?
--Je vous l'affirme.
--Formellement?
--Formellement... Mais, vous, de votre côté, avez-vous acheté mon terrain?
--Sans doute, répondit M. Lecœur. Nous sommes en règle. J'ai en poche les titres de propriété.
--Alors, tout va bien, approuva Zéphyrin Xirdal. Je peux même vous annoncer que mon expérience sera terminée le 5 juillet prochain. Ce jour-là, je quitterai Paris, et j'irai à la rencontre du bolide.
--Qui tombera?
--Qui tombera.
--Je partirai avec toi! s'écria M. Lecœur enthousiasmé.
--Si ça vous chante!..» dit Zéphyrin Xirdal.
Fut-ce le sentiment de sa responsabilité à l'égard de M. Robert Lecœur, fut-ce seulement l'intérêt scientifique qui l'avait repris tout entier, toujours est-il qu'une influence favorable l'empêcha de faire de nouvelles sottises. L'expérience commencée fut méthodiquement poursuivie, et la mystérieuse machine bourdonna, jusqu'au 5 juillet, un peu plus de quatorze fois par vingt-quatre heures.
De temps à autre, Zéphyrin Xirdal prenait une observation astronomique du météore. Il put ainsi s'assurer que tout se passait sans anicroche et conformément à ses prévisions.
Dans la matinée du 5 juillet, il braqua une dernière fois son objectif vers le ciel.
«Ça y est, dit-il en s'écartant de l'instrument. Maintenant, on peut laisser courir.»
Aussitôt, il s'occupa de ses colis.
Sa machine, avec quelques ampoules de rechange et sa lunette d'abord. Il les emmaillota avec beaucoup d'habileté et les protégea par des étuis capitonnés contre les hasards du voyage. Ce fut ensuite le tour de ses bagages personnels.
Une difficulté sérieuse faillit l'arrêter dès le premier pas. Comment emballer les objets qu'il convenait d'emporter? Une malle? Zéphyrin Xirdal n'en avait jamais eu. Une valise, alors?..
Après de profondes réflexions, il se souvint qu'il devait posséder une valise, en effet. Et la preuve qu'il la possédait réellement, c'est qu'il la trouva, non sans de laborieuses recherches, au fond d'un cabinet noir, où s'entassait un fouillis de débris, _excréta_ de sa vie domestique au milieu duquel le plus savant des antiquaires aurait été bien empêché de se reconnaître.
Cette valise, que Zéphyrin Xirdal attira à la lumière du jour, avait été jadis recouverte de toile. Cela n'était pas contestable, puisque quelques lambeaux de ce tissu adhéraient encore à son squelette de carton. Quant à des courroies, leur existence antérieure était probable, mais non certaine, car il n'en subsistait aucune trace. Zéphyrin Xirdal ouvrit cette valise au milieu de la chambre et resta longtemps rêveur devant le vide de ses flancs béants. Qu'allait-il mettre là-dedans?
«Rien que le nécessaire, s'affirmait-il à lui-même. Il y a donc lieu d'agir méthodiquement et d'opérer une sélection raisonnée.»
C'est en vertu de ce principe qu'il commença par y déposer trois chaussures. Il devait plus tard beaucoup regretter que, de ces trois chaussures, l'une fût, par un hasard malheureux, une bottine à boutons, une autre un soulier à lacets, et la troisième une pantoufle. Mais, pour le moment tout au moins, cela ne présentait pas d'inconvénient, et un bon coin de la valise était déjà rempli. C'était toujours ça!
Les trois chaussures emballées, Zéphyrin Xirdal très fatigué s'essuya le front. Après quoi, il recommença à réfléchir.
Le résultat de ses réflexions fut qu'il prit une vague conscience de son infériorité au point de vue spécial de l'art de l'emballage. C'est pourquoi, désespérant d'arriver à rien de bon par la méthode classique, il résolut de s'en fier à l'inspiration.
Il puisa donc à pleines mains dans ses tiroirs et dans le tas de vêtements qui représentait sa garde-robe. En peu d'instants, un amoncellement d'objets hétéroclites remplirent à déborder le côté de la valise dans lequel ils étaient jetés. Possible que l'autre compartiment fût vide, mais Zéphyrin Xirdal n'en savait rien. Aussi fut-il dans la nécessité de bourrer sa cargaison d'un talon impérieux, jusqu'à suffisant accord entre le contenant et le contenu.
La valise fut alors cerclée d'une forte corde liée par une série de nœuds tellement compliqués que leur auteur devait être ultérieurement dans l'incapacité de les défaire; après quoi celui-ci contempla son œuvre avec une assez vaniteuse satisfaction.
Restait maintenant à se rendre à la gare. Quelle que fût son intrépidité de marcheur, Zéphyrin Xirdal ne pouvait songer à y transporter à pied sa machine, sa lunette et sa valise. Voilà qui était embarrassant!
Il est à supposer qu'il eût fini par découvrir qu'il existait des fiacres à Paris. Mais cet effort intellectuel lui fut épargné. M. Robert Lecœur se montra sur le seuil.
«Eh bien, demanda-t-il, es-tu prêt, Zéphyrin?
--Je vous attendais, vous voyez, répondit avec candeur Xirdal, qui avait profondément oublié que son parrain dût partir avec lui.
--En route, alors, dit M. Lecœur. Combien de colis?
--Trois: ma machine, ma lunette et ma valise.
--Donne-m'en un, et prends les deux autres. Ma voiture est en bas.
--Quelle bonne idée!» admira Zéphyrin Xirdal, en refermant sa porte derrière lui.
XV
OÙ J. B. K. LOWENTHAL DÉSIGNE LE GAGNANT DU GROS LOT.
Depuis qu'ils avaient commis l'erreur vertement relevée par J. B. K. Lowenthal, première mésaventure suivie de l'échec humiliant de leur tentative auprès de la Conférence Internationale, la vie manquait de gaîté pour Mr Dean Forsyth et pour le docteur Sydney Hudelson. Oubliés, passés au rang de citoyens quelconques et négligeables, ils ne pouvaient digérer l'indifférence du public, eux qui avaient connu les ivresses de la gloire.
Dans leurs entretiens avec leurs derniers fidèles, ils s'élevaient avec violence contre l'aveuglement de la foule et défendaient leur cause à grand renfort d'arguments. S'ils avaient commis une erreur, était-il juste de leur en faire grief? Leur sévère critique, le savant J. B. K. Lowenthal lui-même, ne s'était-il pas trompé également, et n'avait-il pas dû, en fin de compte, proclamer son impuissance? Que fallait-il en conclure, sinon que leur bolide était exceptionnel, anormal? Dans ces conditions, une erreur n'était-elle pas des plus naturelles et des plus excusables?
«Certes!» approuvaient les derniers fidèles.
Quant à la Conférence Internationale, pouvait-on imaginer rien de plus inique que son déni de justice? Qu'elle prît les précautions voulues pour sauvegarder le bon ordre financier du monde, soit! Mais comment osait-on nier les droits de l'inventeur du météore? Le bolide ne serait-il pas resté ignoré, et, s'il devait tomber finalement sur la terre, sa chute aurait-elle été prévue, sans cet inventeur qui l'avait signalé à l'attention universelle?
«Et, cet inventeur, c'est moi!» affirmait énergiquement Mr Dean Forsyth.
«C'est moi!» affirmait de son côté le docteur Sydney Hudelson avec une non moindre énergie.
«Certes!» approuvaient derechef les derniers fidèles.
Quelque réconfort que leur approbation apportât aux deux astronomes, elle ne pouvait remplacer les acclamations enthousiastes de la foule. Toutefois, comme il était matériellement impossible de convaincre tous les passants les uns après les autres, force leur était bien de se contenter du modeste encens d'admirateurs très raréfiés.
Les déboires éprouvés ne diminuaient pas leur ardeur, au contraire. Plus on contestait leurs droits sur le bolide, plus ils s'acharnaient à les revendiquer; moins on paraissait prendre au sérieux leur prétention, plus chacun d'eux s'obstinait à affirmer sa qualité de propriétaire unique et exclusif.
Dans un tel état d'esprit, une réconciliation eût été impossible. Aussi, n'y songeait-on pas. Loin de là, chaque jour semblait séparer davantage les deux malheureux fiancés.
MM. Forsyth et Hudelson annonçaient hautement leur intention de protester jusqu'à leur dernier souffle contre la spoliation dont ils s'estimaient victimes et d'épuiser tous les degrés de juridiction. On aurait ainsi un merveilleux spectacle! Mr Forsyth, d'une part, le docteur Hudelson, de l'autre, et, contre eux, le reste du monde. Voilà qui serait un procès grandiose!.. si l'on parvenait toutefois à trouver le tribunal compétent.
En attendant, les deux anciens amis transformés en haineux adversaires ne sortaient plus de leurs maisons respectives. Farouches et solitaires, ils passaient leur vie sur la plate-forme de la tour ou sur celle du donjon. De là, il leur était possible de surveiller le météore qui avait ravi leur bon sens et de s'assurer, plusieurs fois par jour, qu'il continuait à tracer sa courbe lumineuse dans les profondeurs du firmament. Ils ne descendaient que rarement de ces hauteurs, où, du moins, ils étaient à l'abri de leur entourage immédiat, dont l'hostilité déclarée ajoutait une amertume aux amertumes dont ils se jugeaient abreuvés.
Francis Gordon, retenu par mille souvenirs d'enfance, n'avait pas abandonné la maison d'Elisabeth street, mais il n'adressait plus la parole à son oncle. On déjeunait, on dînait sans prononcer un seul mot. Mitz elle-même ne desserrant plus les dents et ne donnant plus cours à son éloquence savoureuse, la maison était silencieuse et triste comme un cloître.
Chez le docteur Hudelson, les rapports familiaux n'étaient pas plus agréables. Loo boudait impitoyablement malgré les coups d'œil suppliants de son père; Jenny pleurait intarissablement malgré les exhortations de sa mère. Quant à celle-ci, elle se contentait de soupirer, en espérant du temps un remède à une situation dont le ridicule le disputait à l'odieux.
Mrs Hudelson avait raison, puisque le temps, dit-on, arrange tout. Il faut cependant reconnaître qu'il ne paraissait pas très pressé, cette fois, d'améliorer les affaires de ces deux malheureuses familles. Si Mr Dean Forsyth et le docteur Hudelson ne restaient pas insensibles à la réprobation qui les entourait chez eux, cette réprobation ne leur causait pas, en effet, un chagrin comparable à celui qu'ils eussent éprouvé en d'autres circonstances. Leur idée fixe les cuirassait d'indifférence contre une émotion qui n'avait pas leur bolide pour objet. Ah! ce bolide!.. A lui tout l'amour de leur cœur, toutes les pensées de leur cerveau, toutes les aspirations de leur être!
Avec quelle passion ils lisaient les notes quotidiennes de J. B. K. Lowenthal et les comptes rendus des séances de la Conférence Internationale! Là étaient leurs ennemis communs, et contre eux ils étaient enfin unis dans une haine égale et pareille.
Aussi, bien vive avait été leur satisfaction d'apprendre à quelles difficultés s'étaient heurtées les réunions préparatoires, et plus vive fut-elle encore, quand ils connurent avec quelle lenteur, par quelles voies tortueuses, la Conférence Internationale définitivement constituée s'acheminait vers un accord, qui demeurait problématique et incertain.
Pour employer une expression du langage familier, il y avait, en effet, du tirage à Washington.
Dès sa seconde séance, la Conférence Internationale avait donné l'impression qu'elle ne mènerait pas sans peine ses importants travaux à bonne fin. Malgré l'étude approfondie faite dans le sein des sous-commissions, l'entente parut, dès le début, des plus difficiles à réaliser.
La première proposition ferme qui se fit jour fut de laisser la propriété du bolide au pays qui le recevrait du ciel. C'était ramener la question à une loterie où il n'y aurait eu qu'un seul lot, et quel gros lot!
Cette proposition, faite par la Russie et soutenue par l'Angleterre et par la Chine, États aux vastes territoires, provoqua ce qu'on appelle des «mouvements divers» en style parlementaire. Très indécis, les autres États. On dut suspendre la séance. Il y eut des conciliabules, des intrigues de couloir... Finalement, afin de reculer tout au moins un vote embarrassant, une motion d'ajournement, déposée par la Suisse, réunit la majorité des suffrages.
On ne discuterait donc cette solution que s'il était impossible de s'entendre sur un partage équitable.
Mais comment, en pareille matière, acquérir la notion de ce qui est équitable et de ce qui ne l'est pas? Problème éminemment délicat. Sans qu'une opinion précise à cet égard parvînt à se dégager de la discussion, la Conférence Internationale accumula vainement les séances, dont plusieurs furent tumultueuses à ce point que M. Harvey dut se couvrir et quitter le fauteuil présidentiel.
Si ce geste avait été suffisant jusqu'ici pour calmer l'effervescence de l'Assemblée, en serait-il toujours ainsi? A en juger par la surexcitation des esprits, par la violence des expressions échangées, on pouvait en douter. En vérité, l'énervement général était tel qu'il y avait lieu de prévoir le jour où il faudrait recourir à la force armée, ce qui serait fort dommageable à la majesté des États souverains représentés à la Conférence.
Pourtant, un pareil scandale était dans la logique des choses. Il n'y avait pas de raison pour que l'affolement se calmât. Au contraire, il irait vraisemblablement s'exaspérant de jour en jour, puisque de jour en jour, d'après les notes quotidiennes de J. B. K. Lowenthal, la chute du bolide devait être considérée comme de plus en plus probable.
Après une dizaine de communiqués fort émus, qui relataient à la fois l'ahurissante sarabande du météore et le désespoir de son observateur, celui-ci semblait s'être ressaisi. Tout à coup, dans la nuit du 11 au 12 juin, il avait retrouvé la paix de l'âme, en constatant que le météore, cessant ses pérégrinations fantaisistes, était de nouveau sollicité par une force régulière et constante, qui, pour être inconnue, n'en était plus pour cela contraire à toute raison. Dès cet instant, J. B. K. Lowenthal, se réservant de rechercher plus tard pourquoi ce corps céleste avait été pendant dix jours comme frappé de folie, était revenu à la sérénité qui est l'apanage naturel du mathématicien.
Par lui, l'univers avait été informé sans tarder de ce retour à la normale, et, depuis ce jour-là, ses notes quotidiennes avaient toujours enregistré une perturbation lente du météore, dont l'orbite avait recommencé à s'incliner vers le Nord-Est-Sud-Ouest, et dont la distance à la terre diminuait suivant une progression, dont J. B. K. Lowenthal n'était pas, toutefois, parvenu à déterminer la loi. La probabilité de chute devenait donc de plus en plus grande. Si ce n'était pas une certitude, elle y confinait un peu plus tous les jours.
Quel puissant motif pour la Conférence Internationale de hâter l'achèvement de ses travaux!
Le savant directeur de l'Observatoire de Boston, dans ses dernières notes échelonnées du 5 au 14 juillet, se montrait encore plus audacieux dans ses pronostics. Il annonçait en même temps, à mots chaque jour moins couverts, qu'une modification nouvelle et très importante était survenue dans la marche du bolide, et que, selon toute vraisemblance, le public pourrait être bientôt renseigné sur les conséquences qu'il convenait d'en déduire.
C'est précisément à cette date du 14 juillet que la Conférence Internationale arriva au fond d'une impasse. Toutes les combinaisons discutées ayant été successivement repoussées, la matière manquait maintenant à la discussion. Les délégués se regardèrent avec embarras. Par quel bout reprendre une question déjà attaquée sous toutes ses faces sans résultat?
Repoussée dès les premières séances, la répartition des milliards météoriques entre tous les États proportionnellement à leur surface territoriale. Et pourtant, cette combinaison respectait l'équité qu'on proclamait rechercher, les nations à grande superficie ayant plus de besoins et faisant, d'autre part, en consentant au partage, le sacrifice de leurs chances plus nombreuses, ce qui méritait compensation. Cela n'avait pas empêché cette méthode d'être finalement rejetée devant l'opposition invincible des pays à population dense.
Ceux-ci proposèrent aussitôt d'effectuer la répartition, non pas en raison du nombre de kilomètres carrés, mais en raison du nombre des habitants. Ce système, qui avait aussi quelque chose d'équitable, puisqu'il était conforme au grand principe de l'égalité des droits entre les humains, fut combattu par la Russie, le Brésil, la République Argentine et par plusieurs autres contrées à population clairsemée. Le président Harvey, partisan convaincu de la doctrine de Monroe, ne put faire autrement que de se ranger à l'avis exprimé par deux Républiques d'Amérique, et son influence décida du vote. Vingt abstentions et dix-neuf voix hostiles firent pencher la balance du côté de la négative.
Des gouvernements à finances embarrassées, qu'il vaut mieux ne pas désigner plus explicitement, suggérèrent alors qu'il serait équitable de répartir l'or tombé du ciel de telle manière que le sort de tous les habitants de la planète fût autant que possible équilibré. On objecta immédiatement que ce système, avec ses allures socialistes, constituerait une prime à la paresse et qu'il conduirait à une répartition si compliquée qu'on devait la considérer comme pratiquement irréalisable. Cela n'empêcha pas d'autres orateurs de vouloir compliquer encore, en soutenant, par voie d'amendements, qu'il convenait de tenir compte des trois facteurs: superficie, population et richesse, en attribuant à chacun d'eux un coefficient conforme à l'équité.
L'équité! On n'avait que ce mot-là à la bouche. Il est moins certain qu'elle fût au fond des cœurs, et c'est pourquoi sans doute, tous espérant du temps un avantage quelconque, ces solutions furent rejetées comme les précédentes.
Ce dernier vote fut acquis le 14 juillet, et c'est alors que les délégués se regardèrent avec embarras. On se trouvait en face du néant.
La Russie et la Chine estimèrent le moment opportun pour exhumer la proposition enterrée au début sous une motion d'ajournement, en adoucissant toutefois ce qu'elle avait de trop rigoureux. Ces deux États proposèrent donc que la propriété des milliards célestes fût attribuée à celle des nations dont le territoire serait choisi par le sort, à charge pour elle de verser aux autres pays une indemnité calculée à raison de mille francs par citoyen.
Peut-être, tant était grande la lassitude, cette solution transactionnelle aurait-elle été votée le soir même, si l'on ne s'était heurté à l'obstruction de la République du Val d'Andorre. Son représentant, M. Ramontcho, entama un interminable discours, qui durerait peut-être encore, si le Président, constatant le vide absolu des banquettes, n'avait pris le parti de lever la séance et de remettre au lendemain la suite de la discussion.
Si la République du Val d'Andorre, dont les préférences étaient acquises à un mode de répartition basé uniquement sur le chiffre de la population, avait cru faire acte de bonne politique en empêchant le vote immédiat sur la proposition de la Russie, la République du Val d'Andorre s'était lourdement trompée. Alors que cette proposition lui assurait encore, dans tous les cas, d'appréciables avantages, elle risquait fort maintenant de ne pas recevoir un centime, fâcheux résultat sur lequel ne comptait pas M. Ramontcho, qui avait perdu là une belle occasion de se taire.
Dès la matinée du lendemain, 15 juillet, il allait se produire, en effet, un événement de nature à discréditer les travaux de la Conférence Internationale et à en compromettre définitivement le succès. S'il avait été possible, tant qu'on était dans l'ignorance du lieu où tomberait le bolide, de discuter tous les modes possibles de répartition, pouvait-on continuer la discussion alors que cette ignorance avait pris fin? N'aurait-on pas eu mauvaise grâce à demander le partage, après le tirage de la loterie, au bénéficiaire du gros lot?