Part 8
--Ce conseil, c'est d'être un peu moins économe. Que diable, mon cher ami, que fais-tu de ta jeunesse? As-tu seulement idée de l'état de ton compte chez moi?
--Pas la moindre.
--Il est monstrueux, ton compte, tout simplement. Eh quoi! tes parents t'ont laissé plus de quinze mille francs de rente, et tu n'arrives pas à en dépenser quatre mille!
--Bah!.. fit Xirdal, en paraissant fort surpris de cette remarque, qu'il entendait, au bas mot, pour la vingtième fois.
--C'est ainsi. Si bien que tes intérêts s'accumulent. Je ne connais pas exactement ton crédit actuel, mais il dépasse sûrement cent mille francs. A quoi faut-il employer tout cet argent-là?
--J'étudierai la question, affirma Zéphyrin Xirdal le plus sérieusement du monde. D'ailleurs, s'il vous gêne, cet argent, vous n'avez qu'à vous en débarrasser.
--Comment?
--Donnez-le. C'est bien simple.
--A qui?
--A n'importe qui. Qu'est-ce que vous voulez que ça me fasse?
M. Lecœur haussa les épaules.
--Enfin, que te faut-il aujourd'hui? demanda-t-il. Deux cents francs, comme de coutume?
--Dix mille francs, répondit Zéphyrin Xirdal.
--Dix mille francs! répéta M. Lecœur très surpris. Voilà du nouveau, par exemple! Que veux-tu donc faire avec ces dix mille francs?
--Un voyage.
--Excellente idée. Dans quel pays?
--Je n'en sais rien, déclara Zéphyrin Xirdal.
M. Lecœur, fort amusé, considéra narquoisement son filleul et client.
--C'est un beau pays, dit-il sérieusement. Voilà tes dix mille francs. C'est tout ce que tu désires?
--Non, répondit Zéphyrin Xirdal. Il me faudrait aussi un terrain.
--Un terrain? répéta M. Lecœur, qui marchait, comme on dit, de surprises en surprises. Quel terrain?
--Un terrain comme tous les terrains. Deux ou trois kilomètres carrés, par exemple.
--C'est un petit terrain, affirma froidement M. Lecœur, qui demanda d'un ton railleur: Boulevard des Italiens?
--Non, répondit Zéphyrin Xirdal. Pas en France.
--Où alors? Parle.
--Je n'en sais rien, dit pour la deuxième fois Zéphyrin Xirdal sans s'émouvoir le moins du monde.
M. Lecœur contenait avec peine son envie de rire.
--Comme ça, du moins, on a du choix, approuva-t-il. Mais, dis-moi, mon cher Zéphyrin, ne serais-tu pas un peu... timbré, par hasard? A quoi rime tout cela, je te prie?
--J'ai une affaire en vue, déclara Zéphyrin Xirdal, tandis que son front se plissait sous l'effort de la réflexion.
--Une affaire!.. s'exclama M. Lecœur, au comble de l'étonnement.
Que ce loufoque songeât aux affaires, il y avait, en effet, de quoi confondre.
--Oui, affirma Zéphyrin Xirdal.
--Importante?
--Peuh!.. fit Zéphyrin Xirdal. Cinq à six mille milliards de francs.
Cette fois, ce fut avec inquiétude que M. Lecœur considéra son filleul. Si celui-ci ne raillait pas, il était fou, fou à lier.
--Tu dis?.. interrogea-t-il.
--Cinq à six mille milliards de francs, répéta Zéphyrin Xirdal d'une voix tranquille.
--Es-tu dans ton bon sens, Zéphyrin? insista M. Lecœur. Sais-tu qu'il n'y aurait pas assez d'or sur la terre pour faire la centième partie de cette somme fabuleuse?
--Sur terre, possible, dit Xirdal. Ailleurs, c'est autre chose.
--Ailleurs?..
--Oui. A quatre cents kilomètres d'ici selon la verticale.
Un éclair traversa l'esprit du banquier. Renseigné, comme toute la terre, par les journaux, qui, pendant si longtemps, avaient ressassé le même sujet, il crut avoir compris. Il avait compris, en effet.
--Le bolide?.. balbutia-t-il, en pâlissant légèrement malgré lui.
--Le bolide, approuva Xirdal paisiblement.
Que tout autre que son filleul lui eût tenu un tel langage, nul doute que M. Lecœur ne l'eût fait jeter incontinent à la porte. Les instants d'un banquier sont trop précieux pour qu'il soit permis de les gâcher à écouter des insensés. Mais Zéphyrin Xirdal n'était pas tout le monde. Que son crâne eût une fêlure de forte taille, ce n'était, hélas! que trop certain, mais ce crâne fêlé n'en contenait pas moins un cerveau de génie, pour lequel rien n'était impossible a _priori_.
--Tu veux exploiter le bolide? demanda M. Lecœur, en regardant son filleul bien en face.
--Pourquoi pas? Qu'y a-t-il d'extraordinaire à cela?
--Mais ce bolide est à quatre cents kilomètres du sol, tu viens de le dire toi-même. Tu n'as pas la prétention, je pense, de t'élever jusque-là?
--A quoi bon, si je le fais tomber?
--Le moyen?
--Je l'ai, ça suffit.
--Tu l'as!.. tu l'as!.. Comment agiras-tu sur un corps aussi lointain? Où prendras-tu ton point d'appui? Quelle force mettras-tu en jeu?
--Ce serait trop long de vous expliquer tout ça, répondit Zéphyrin Xirdal, et, d'ailleurs, bien inutile: vous ne comprendriez pas.
--Trop aimable! remercia M. Lecœur sans se fâcher.
Sur ses instances, son filleul consentit cependant à donner quelques explications succinctes. Ces explications, le narrateur de cette singulière histoire les abrégera encore, en indiquant que, malgré son goût bien connu pour les spéculations hasardeuses, il n'entend nullement prendre parti au sujet de ces théories intéressantes, mais peut-être trop audacieuses.
Pour Zéphyrin Xirdal, la matière n'est qu'une apparence; elle n'a pas d'existence réelle. Il prétend le prouver par l'incapacité où l'on est d'imaginer sa constitution intime. Qu'on la décompose en molécules, atomes, particules, il restera toujours une dernière fraction pour laquelle le problème se reposera intégralement, et ce sera éternellement à recommencer, jusqu'au moment où l'on admettra un principe premier qui ne sera pas de la matière. Ce premier principe immatériel, c'est l'énergie.
Qu'est-ce que l'énergie? Zéphyrin Xirdal confesse n'en rien savoir. L'homme n'étant en relation avec le monde extérieur que par ses sens, et les sens de l'homme étant exclusivement sensibles aux excitations d'ordre matériel, tout ce qui n'est pas matière reste ignoré de lui. S'il peut, par un effort de la raison pure, admettre l'existence d'un monde immatériel, il est dans l'impossibilité d'en concevoir la nature, faute de termes de comparaison. Et il en sera ainsi tant que l'humanité n'aura pas acquis de sens nouveaux, ce qui n'est pas absurde _a priori_.
[Illustration: «Tu veux exploiter le bolide?» (Page 104.)]
Quoi qu'il en soit à cet égard, l'énergie, d'après Xéphyrin Xirdal, remplit l'univers et oscille éternellement entre deux limites: l'équilibre absolu, qui ne pourrait être obtenu que par sa répartition uniforme dans l'espace, et la concentration absolue en un seul point, qu'entourerait dans ce cas un vide parfait. L'espace étant infini, ces deux limites sont également inaccessibles. Il en résulte que l'énergie immanente est dans un état de perpétuel cinématisme. Les corps matériels absorbant sans cesse l'énergie, et cette concentration provoquant forcément ailleurs un néant relatif, la matière rayonne, d'autre part, dans l'espace l'énergie qu'elle retient prisonnière.
Donc, en opposition avec l'axiome classique «Rien ne se perd, rien ne se crée», Zéphyrin Xirdal proclame que «Tout se perd et tout se crée». La substance, éternellement détruite, se recompose éternellement. Chacun de ses changements d'état s'accompagne d'un rayonnement d'énergie et d'une destruction de substance correspondante.
Si cette destruction ne peut être constatée par nos instruments, c'est qu'ils sont trop imparfaits, une énorme quantité d'énergie étant enclose dans une parcelle impondérable de matière, ce qui explique, pour Zéphyrin Xirdal, que les astres soient séparés par des distances prodigieuses comparativement à leur médiocre grandeur.
Cette destruction non constatée n'en existe pas moins. Son, chaleur, électricité, lumière en sont la preuve indirecte. Ces phénomènes sont de la matière rayonnée, et par eux se manifeste l'énergie libérée, quoique sous une forme encore grossière et semi-matérielle. L'énergie pure, sublimée en quelque sorte, ne peut exister qu'au delà des confins des mondes matériels. Elle enveloppe ces mondes d'une _dynamo-sphère_ dans un état de tension directement proportionnelle à leur masse et d'autant moindre que l'on s'éloigne de leur surface. La manifestation de cette énergie et de sa tendance à une condensation toujours plus grande, c'est l'attraction.
Telle est la théorie que Zéphyrin Xirdal exposa à M. Lecœur un peu ahuri. Reconnaissons qu'on le serait à moins.
--Ceci posé, conclut Zéphyrin Xirdal, comme s'il venait d'émettre les propositions les plus simples, il suffit que je libère une petite quantité d'énergie, et que je la dirige sur tel point de l'espace à ma convenance, pour que je sois maître d'influencer un corps voisin de ce point, surtout si ce corps est de peu d'importance, lui aussi, d'une quantité considérable d'énergie. C'est enfantin!
--Et tu as le moyen de libérer cette énergie? demanda M Lecœur.
--J'ai, ce qui revient au même, le moyen de lui ouvrir un passage, en écartant devant elle tout ce qui est substance et matière.
--A ce compte, s'exclama M. Lecœur, tu pourrais détraquer toute la mécanique céleste!
Zéphyrin Xirdal ne parut point troublé par l'énormité de cette hypothèse.
--Actuellement, reconnut-il avec une modeste simplicité, la machine que j'ai construite ne peut me donner que des résultats beaucoup plus faibles. Elle est suffisante, cependant, pour influencer un méchant bolide de quelques milliers de tonnes.
--Ainsi soit-il! conclut M. Lecœur qui commençait à être ébranlé. Mais où comptes-tu le faire tomber, ton bolide?
--Dans mon terrain.
--Quel terrain?
--Celui que vous m'achèterez, quand j'aurai fait les calculs nécessaires. Je vous écrirai à ce sujet. Bien entendu, je ferai choix, autant que possible, d'une région presque déserte où le sol est sans valeur. Par exemple, vous aurez sans doute des difficultés pour passer l'acte de vente. Je ne suis pas absolument libre de mon choix, et il peut arriver que le pays ne soit pas d'accès très commode.
--Ça, c'est mon affaire, dit le banquier. Le télégraphe n'a pas été inventé pour autre chose. Je te réponds de tout à cet égard.»
Muni de cette assurance et des dix mille francs mis en paquet à même sa poche, Zéphyrin Xirdal retourna chez lui à grandes enjambées, comme il en était venu, et, à peine enfermé, s'assit à sa table préalablement déblayée d'un revers de main, selon sa méthode ordinaire.
La crise de travail battait décidément son plein.
Toute la nuit, il s'acharna dans ses calculs, mais, le matin venu, la solution était trouvée. Il avait déterminé la force qu'il fallait appliquer au bolide, les heures pendant lesquelles cette force devait être appliquée, les directions qu'il convenait de lui donner, le lieu et la date de la chute du météore.
Il prit aussitôt la plume, écrivit à M. Lecœur la lettre promise, qu'il descendit jeter à la boîte, et remonta s'enfermer chez lui.
La porte close, il s'approcha de l'un des coins de sa chambre, celui-là même dans lequel il avait envoyé la veille avec une précision si remarquable le tas de papiers qui recouvrait précédemment la lunette. Il s'agissait aujourd'hui de faire l'opération inverse. Xirdal insinua donc son bras sous les paperasses amoncelées, et, d'une main sûre, les renvoya d'où elles étaient venues.
Ce second «rangement» eut comme résultat de faire apparaître au jour une sorte de caisse noirâtre que Zéphyrin Xirdal souleva sans effort et qu'il transporta au milieu de la pièce, face à la fenêtre.
Rien de bien particulier dans l'aspect de cette caisse, simple cube de bois peint en couleur sombre. A l'intérieur, ce n'était que bobines intercalées dans une série d'ampoules de verre, dont les extrémités aiguës étaient réunies deux à deux par des fils de cuivre de plus en plus fins. Au-dessus de la caisse, à l'air libre, on apercevait, montée sur pivot, au foyer d'un réflecteur métallique, une dernière ampoule doublement fusiforme, qu'aucun conducteur matériel ne réunissait aux autres.
A l'aide d'instruments précis, Zéphyrin Xirdal orienta le réflecteur métallique dans le sens rigoureux que lui indiquaient ses calculs de la nuit précédente; puis, ayant constaté que tout était en ordre, il plaça dans la partie inférieure de la caisse un petit tube qui brillait d'un vif éclat. Tout en agissant, il parlait, selon sa coutume, comme s'il eût voulu faire admirer son éloquence à un imposant auditoire.
«Ceci, Messieurs, disait-il, c'est du _Xirdalium_, corps cent mille fois plus radioactif que le radium. J'avouerai, entre nous, que, si j'utilise ce corps, c'est un peu pour la galerie. Ce n'est pas qu'il soit nuisible, mais la terre rayonne assez d'énergie pour qu'il soit superflu de lui en ajouter. C'est un grain de sel dans la mer. Toutefois, une légère mise en scène ne messied pas, à mon sens, dans une expérience de cette nature.
Tout en parlant, il avait refermé la boîte, qu'il réunit par deux câbles aux éléments d'une pile placée sur une étagère.
--Les courants neutres-hélicoïdaux, Messieurs, reprit-il, ont naturellement, puisqu'ils sont neutres, la propriété de repousser tous les corps sans exception, que ces corps soient électrisés en plus ou en moins. D'autre part, étant hélicoïdaux, ils affectent une forme hélicoïdale, un enfant comprendrait ça... C'est tout de même une rude veine que j'aie pensé à les découvrir... Comme tout sert dans la vie!
Le circuit électrique fermé, un bourdonnement doux se fit entendre dans la caisse, et une lumière bleuâtre jaillit de l'ampoule montée sur pivot. Presque aussitôt, cette ampoule prit un mouvement de giration, qui, d'abord lent, s'accéléra de seconde en seconde, pour devenir très vite absolument vertigineux.
Zéphyrin Xirdal contempla quelques instants cette ampoule emportée par une valse échevelée, puis son regard, suivant une direction parallèle à l'axe du réflecteur métallique, se perdit dans l'espace.
A première vue, il ne semblait pas que l'action de la machine se révélât par aucun signe matériel. Cependant un observateur attentif aurait pu remarquer un phénomène, qui, pour se manifester avec discrétion, n'en était pas moins assez singulier. Des poussières tenues en suspension dans l'atmosphère, étant entrées en contact avec les bords du réflecteur métallique, semblaient ne pouvoir franchir cette limite et tourbillonnaient avec violence, comme heurtées contre un invisible obstacle. Dans leur ensemble, ces poussières dessinaient un cône tronqué, dont la base s'appliquait sur la circonférence du réflecteur. A deux ou trois mètres de la machine, ce cône, fait de parcelles impalpables et tourbillonnantes, se changeait par degrés en un cylindre de quelques centimètres de diamètre, et ce cylindre de poussière persistait au dehors, à l'air libre, malgré une brise assez fraîche, jusqu'au moment où il disparaissait dans l'éloignement.
--J'ai l'honneur, Messieurs, de vous annoncer que tout va bien,» formula Zéphyrin Xirdal, en s'asseyant sur son unique siège et en allumant une pipe bourrée avec art.
Une demi-heure plus tard, il arrêtait le fonctionnement de sa machine, qu'il remettait en marche à plusieurs reprises dans cette même journée et dans les journées suivantes, en ayant soin de diriger, lors de chaque expérience, le réflecteur vers un point de l'espace un peu différent. Pendant dix-neuf jours, il procéda de la sorte, avec une absolue précision.
Le vingtième jour, il venait de mettre sa machine en action et d'allumer sa pipe fidèle, quand le démon des inventions s'empara une fois de plus de son cerveau. L'une des conséquences de cette théorie de la destruction perpétuelle de la matière, qu'il avait succinctement exposée à M. Robert Lecœur, s'imposa, éblouissante, à son esprit. D'un seul coup, ainsi que cela lui arrivait d'ordinaire, il venait de concevoir le principe d'une pile électrique capable de se régénérer d'elle-même par des réactions successives, dont la dernière ramènerait les corps décomposés dans leur état primitif. Une telle pile fonctionnerait évidemment jusqu'à la disparition totale des substances employées et jusqu'à leur transformation intégrale en énergie. C'était pratiquement le mouvement perpétuel.
--Par exemple!.. Ah mais!.. par exemple!.. balbutia Zéphyrin Xirdal en proie à une forte émotion.
Il réfléchit comme il savait réfléchir, c'est-à-dire en projetant sur un seul point et en une seule masse toute la force vitale de son organisme. Cette pensée ainsi concentrée qu'il dirigeait sur les ombres d'un problème, c'était comme un pinceau lumineux dans lequel seraient réunis tous les rayons du soleil.
--Pas d'objections, dit-il enfin, en traduisant tout haut le résultat de son effort intérieur. Il faut essayer ça sur-le-champ.»
Zéphyrin Xirdal prit son chapeau, dégringola ses six étages et se précipita chez un petit menuisier, dont l'échoppe s'ouvrait de l'autre côté de la rue. En peu de mots nets et précis, il expliqua à cet industriel ce qu'il désirait, soit une sorte de roue montée sur un axe en fer et portant à sa périphérie vingt-sept augets, dont il donna les dimensions, augets destinés à contenir autant de bocaux, qui devaient rester verticaux pendant la rotation de leurs supports.
Cette explication donnée, avec ordre d'exécuter le travail sur l'heure, il poussa, cinq cents mètres plus loin, jusque chez un marchand de produits chimiques, dont il était avantageusement connu. Là, il choisit ses vingt-sept bocaux, que l'employé enveloppa dans un papier fort et cercla d'une ficelle solide, à laquelle s'agrafait une très commode poignée de bois.
L'emballage terminé, Zéphyrin Xirdal se disposait à rentrer chez lui, son paquet à la main, quand, à la porte de la boutique, il se trouva nez à nez avec un de ses rares amis, bactériologue d'un réel mérite. Xirdal perdu dans son rêve, ne vit pas le bactériologue, mais le bactériologue vit Xirdal.
«Tiens! Xirdal, s'exclama-t-il, les lèvres entr'ouvertes par un accueillant sourire. En voilà, une rencontre!
A cette voix bien connue, l'interpellé consentit à ouvrir ses gros yeux sur le monde extérieur.
--Tiens! fit-il en écho, Marcel Leroux!
--Lui-même.
--Et comment va?.. Rudement content de vous voir, vous savez.
--Je vais comme un homme qui est sur le point de prendre le train. Tel que vous me voyez, muni de cette sacoche en bandoulière, dans laquelle sont inclus trois mouchoirs et plusieurs autres articles de toilette, je cours de ce pas sur le bord de la mer, où je me saoulerai de grand air pendant huit jours.
--Veinard! approuva Zéphyrin Xirdal.
--Il dépend de vous de l'être autant que moi. En nous serrant, nous nous caserions bien tous les deux dans le train.
--Au fait!.. commença Zéphyrin Xirdal.
--A moins que vous ne soyez en ce moment retenu à Paris?
--Nullement.
--Vous n'avez rien de particulier?.. Pas d'expérience en cours?..
Xirdal chercha de bonne foi dans ses souvenirs.
--Rien du tout, répondit-il.
--Dans ce cas, laissez-vous tenter. Huit jours de vacances vous feront un bien énorme. Et quelles bavettes nous taillerons sur le sable!
--Sans compter, interrompit Xirdal, que je pourrai en profiter pour élucider un point qui me tracasse au sujet des marées. Cela se relie par certains côtés à des problèmes généraux que j'ai à l'étude. Je pensais précisément à cela, quand je vous ai rencontré, affirma-t-il avec une touchante sincérité.
--Alors, c'est oui?
--C'est oui.
--En route, donc!.. Mais, j'y pense, il faudrait d'abord passer chez vous, et je ne sais si l'heure du train...
--Inutile, répondit Xirdal avec conviction, j'ai là tout ce qu'il faut.
Et le distrait montrait de l'œil le paquet des vingt-sept bocaux.
--Parfait! conclut gaîment Marcel Leroux.
Les deux amis se remirent en marche, à larges enjambées, dans la direction de la gare.
--Vous comprenez, mon cher Leroux, je suppose que la tension superficielle...»
Un couple, qu'ils croisaient, força les deux causeurs à s'écarter l'un de l'autre, et le reste se perdit dans le vacarme des voitures. Cela n'était pas pour troubler Zéphyrin Xirdal, qui poursuivit imperturbablement son explication, en s'adressant successivement à une série de passants, lesquels en éprouvèrent une grande surprise. L'orateur ne s'en apercevait pas et persistait à discourir avec éloquence, tout en fendant les vagues humaines de l'océan parisien.
Et pendant ce temps, pendant que Xirdal, tout à fait emballé par sa nouvelle marotte, s'éloignait à grands pas vers le train qui l'emporterait loin de la ville, rue Cassette, dans une chambre du sixième étage, une caisse noirâtre, à l'aspect inoffensif, ronronnait toujours discrètement, un réflecteur métallique projetait toujours sa lueur bleuâtre, et le cylindre de poussières tourbillonnantes s'enfonçait toujours, si rigide et si fragile, dans l'inconnu de l'espace.
Abandonnée à elle-même, la machine, que Zéphyrin Xirdal avait négligé d'arrêter et dont il oubliait maintenant jusqu'à l'existence, continuait aveuglément son obscur et mystérieux travail.
XI
DANS LEQUEL MR DEAN FORSYTH ET LE DOCTEUR HUDELSON ÉPROUVENT UNE VIOLENTE ÉMOTION.
Le bolide était parfaitement connu désormais. Par la pensée, tout au moins, on en avait fait le tour. On avait déterminé son orbite, sa vitesse, son volume, sa masse, sa nature, sa valeur. Il ne causait même plus d'inquiétudes, puisque, suivant sa trajectoire d'un mouvement uniforme, il n'était pas destiné à jamais tomber sur la terre. Rien de plus naturel que l'attention publique se détournât de ce météore inaccessible, qui avait perdu son mystère.
Sans doute, dans les observatoires, quelques astronomes jetaient encore de temps en temps un regard rapide sur la sphère d'or qui gravitait au-dessus de leurs têtes; mais ils s'en détournaient vite, pour s'attacher à d'autres problèmes de l'espace.
La terre possédait un second satellite, voilà tout. Que ce satellite fût en fer ou en or, qu'est-ce que cela pouvait faire à des savants, pour lesquels le monde n'est guère qu'une abstraction mathématique?
Il était regrettable que Mr Dean Forsyth et le docteur Sydney Hudelson n'eussent pas des âmes aussi ingénues. L'indifférence qui grandissait autour d'eux ne calmait pas leur imagination enfiévrée, et ils s'acharnaient tout autant à observer le bolide--leur bolide!--avec une ardeur qui confinait à la rage. A tous ses passages, ils étaient là, l'œil collé à l'oculaire de la lunette ou du télescope, même aux heures où le météore ne s'élevait que de quelques degrés au-dessus de l'horizon.
Le temps, qui se maintenait splendide, favorisait déplorablement leur manie, en leur permettant d'apercevoir l'astre errant une douzaine de fois par vingt-quatre heures. Qu'il dût ou non tomber sur la terre, les insolites particularités de ce météore, particularités qui le faisaient unique et le rendraient à jamais célèbre, augmentaient encore leur maladif désir d'en être déclarés l'exclusif inventeur.
Dans ces conditions, c'eût été folie que d'espérer une réconciliation des deux rivaux, entre lesquels, au contraire, une barrière de haine s'élevait plus haute tous les jours. Mrs Hudelson et Francis Gordon ne le comprenaient que trop clairement. Celui-ci ne mettait plus en doute maintenant que son oncle ne s'opposât par tous les moyens en son pouvoir au mariage projeté, et celle-là se sentait moins confiante dans la docilité de son mari, le grand jour venu. Il n'y avait plus d'illusion à se faire. Au désespoir des deux fiancés, à la fureur de miss Loo et de Mitz, le mariage paraissait, sinon compromis, du moins reculé à une date indéterminée et vraisemblablement fort lointaine.
Il était dit, pourtant, que cette situation, déjà si grave, se compliquerait encore.
Le soir du 11 mai, Mr Dean Forsyth, qui avait, comme de coutume, son œil rivé à l'oculaire du télescope, s'écarta brusquement de l'instrument en poussant une exclamation étouffée, y revint après avoir jeté quelques notes sur un papier, s'en écarta de nouveau pour y revenir ensuite, et continua ce manège jusqu'à la disparition du bolide au-dessus de l'horizon.
A ce moment, Mr Dean Forsyth était d'une pâleur de cire et respirait avec tant d'efforts, qu'Omicron, croyant son maître malade, se précipita à son secours. Mais celui-ci l'écarta du geste, et, du pas incertain d'un homme ivre, se réfugia dans son cabinet de travail, où il s'enferma à double tour.
Depuis, on n'avait pas revu Mr Dean Forsyth. Pendant plus de trente heures il était resté sans boire, ni manger. Une seule fois, Francis avait réussi à forcer la porte, mais cette porte ne s'était entr'ouverte qu'avec parcimonie, et, dans l'entre-bâillement, le jeune homme avait aperçu son oncle si brisé, si défait, avec de tels yeux de démence, qu'il en était demeuré interdit sur le seuil.
«Que me veux-tu? avait dit Mr Forsyth.
--Mais, mon oncle, s'était écrié Francis, voilà vingt-quatre heures que vous êtes enfermé! Permettez-nous au moins de vous apporter à manger!
--Je n'ai besoin de rien, avait répondu Mr Dean Forsyth, si ce n'est de silence et de calme, et je te demande comme un véritable service de ne pas troubler ma solitude.»
Devant une telle réponse, formulée avec une invincible fermeté et, en même temps, avec une douceur à laquelle Francis n'était pas habitué, ce dernier n'avait pas eu le courage d'insister. Cela, d'ailleurs, aurait été malaisé, la porte ayant été refermée sur les derniers mots de l'astronome. Son neveu s'était donc retiré sans avoir rien appris.
Dans la matinée du 13 mai, l'avant-veille du mariage, Francis exposait pour la vingtième fois cette nouvelle cause de soucis à Mrs Hudelson, qui l'écoutait en soupirant.