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Part 1

JEAN MARTET

MARION DES NEIGES

ROMAN

ALBIN MICHEL, ÉDITEUR PARIS--22, RUE HUYGHENS, 22--PARIS

IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE

50 exemplaires sur vergé pur fil Vincent Montgolfier numérotés de 1 à 50.

Droits de traduction, de reproduction, de représentation théâtrale et d’adaptation cinématographique réservés pour tous pays.

Copyright 1928 by Albin Michel.

I

Jusqu’à Dalkeith le voyage se fit sans incidents notables.

La ligne traverse un pays de plaines, avec, de loin en loin, des bois de pins et de sapins, des hameaux de chasseurs. Nous avions une bonne machine, très basse sur roues, qui nous entraînait à belle allure.

Il faisait très froid. Toute la campagne était couverte de neige. Les wagons n’étaient pas chauffés et, comme il manquait bien deux carreaux sur trois, nous étions là-dedans à peu près comme sur le toit. Mais à Weedon j’avais pu m’emparer d’un coin, le dos tourné à la marche du train, je m’étais recroquevillé dans ma peau d’ours,--je n’étais pas trop malheureux.

J’avais pour compagnons huit hommes et deux femmes, tout cela dans le même compartiment; nous étions donc onze, plutôt tassés.

Les hommes étaient presque tous des gens qui allaient aux pêcheries de Billebedoo, embauchés pour le travail d’hiver. C’étaient des espèces de brutes (je revois dans le tas un Mexicain... quelle tête sinistre!...) qui chiquaient, se grattaient, s’épouillaient sans vergogne, buvaient de grands coups d’eau-de-vie à même leurs gourdes en peau de phoque, mangeaient des bouts de poisson fumé ou de fromage qu’ils tiraient de leurs poches.

Sur ces huit hommes, il y en avait tout de même un que, du premier coup d’œil, j’avais mis à part: C’était comme moi (j’avais immédiatement vu cela à son accoutrement: il portait sous son manteau une sorte de petit complet à martingale, comme en ont les jeunes employés de magasin qui veulent se donner l’air chic,--j’avais surtout vu cela à son regard chargé de mille choses...) c’était comme moi un fils de l’aventure; il allait vers l’or. De temps en temps il tournait vers nous un regard égaré et demandait:

--Où sommes-nous? Sommes-nous bientôt à Aklansas?

Il était assis à côté du Mexicain, qui ne lui répondait que par un sourd grognement et continuait à mâchonner son tabac. Les autres hommes ne se donnaient guère plus de peine; ils ouvraient un œil, lâchaient, entre leurs couvertures trouées, un vague nom de station, déformé par le terrible accent de l’ouest:

--Beaumont... Ardrossan... Levenshulme...

Alors je faisais de mon mieux pour le renseigner:

--Nous venons de passer l’Aroyo. Nous serons dans une heure à Pensburg.

Il me regardait pendant deux ou trois secondes avec des yeux fixes, d’un bleu de pervenche, ne répondait ni merci ni rien, et, relevant la tête comme pour examiner le plafond, il continuait son rêve.

Des deux femmes, l’une était âgée de quarante ou quarante-cinq ans. Les premiers jours du voyage, elle nous avait rompu la tête à nous raconter sa vie, ses projets. Elle allait comme danseuse (la pauvre femme!) à Aklansas, dans une boîte de jeu et de noce, à la fois bar, hôtel, dancing, etc., qui s’appelait pompeusement le Cupido. C’était une malheureuse d’esprit extrêmement borné, qui, de sa jeunesse depuis longtemps enfuie, avait gardé de petites mines puériles, de petites moues qui voulaient être charmantes et qui n’étaient que ridicules et pénibles. Elle avait roulé auparavant dans toutes les villes de l’Orégon, à Salem, Portland, Astoria... Astoria, où, disait-elle, elle avait été fêtée... oh! fêtée!... Un très riche marchand de sucre avait voulu l’épouser. Elle lui avait répondu:

--Non, cher. On n’épouse pas une Marjorie. C’est un petit oiseau qui ne se pose jamais.

Elle avait dû être jolie et peut-être qu’effectivement des hommes, par elle, avaient connu l’amour, la souffrance du cœur. Mais la peau de son visage commençait à devenir flasque et elle se collait sur la figure tant de poudre et aux lèvres tant de rouge que, la nuit, quand elle dormait, son masque, éclairé par le quinquet vacillant du wagon, avait quelque chose de tragique.

Du reste, depuis quarante-huit heures, terrassée par la fatigue, comme vidée de toutes ses pensées et de toutes ses jacasseries par le cahotement du train, nous ne l’entendions plus. Elle laissait tomber sa tête sur l’épaule d’un grand diable de bonhomme sec et flegmatique qui, quand il avait assez de ce fardeau, d’un coup bref, comme pour remonter une hotte, l’envoyait promener de l’autre côté.

II

L’autre femme était toute jeune--elle me parut avoir vingt ou vingt-deux ans,--jolie, un air à la fois douloureux et sensuel, une bouche à la fois gourmande et dédaigneuse, des yeux d’enfant, comme voilés d’une sorte de nuage léger et qu’ombrageaient des cils immenses. C’était une si charmante créature que ses compagnons de voyage, qui, pourtant, ne péchaient pas par excès de galanterie, s’étaient comme entendus pour lui laisser le plus de place possible et lui épargner leur répugnant contact. Elle ne leur témoignait d’ailleurs aucune aversion, et, l’un d’entre eux, un très vieil homme, qui avait une grande barbe blanche toute jaunie par le jus de la chique, s’étant trouvé malade entre Weedon et Beaumont, si malade (il vomissait le sang) qu’à Beaumont il fallut le descendre, elle voulut descendre elle aussi et, tout le temps que le train resta en gare, elle demeura près de lui, veillant à ce qu’on l’installât convenablement dans un coin des salles d’attente, à l’abri des courants d’air. Elle ne remonta avec nous que comme le train sifflait. Elle faisait d’ailleurs tout cela sans aucune espèce de sensiblerie féminine. Elle allait droit au but, exécutait sa tâche rapidement, adroitement, le front barré d’un pli d’attention, et, la chose finie, rentrait dans sa coquille.

J’avais mis trois jours à savoir qui elle était et où elle allait. Mais comme elle et moi nous étions descendus à Levenshulme pour prendre de l’eau dans nos gourdes, je me plantai, sur le quai de la gare, tout droit devant elle et lui demandai brusquement (car depuis mon départ de Denver j’avais soigneusement remisé, pour ne pas me faire remarquer et, surtout, pour me poser en homme, le ton et les manières des gens comme il faut):

--Qu’est-ce que vous venez faire dans ce pays du diable? J’espère que vous n’allez pas aux placers?

--Non, dit-elle. Je vais chez un cousin à moi, qui a une ferme, à Swinnah, dans le Winnee. Je descends à Aklansas.

Je lui demandai si elle serait occupée dans cette ferme.

--Je pense que oui, dit-elle.

--Vous n’avez pourtant guère l’air taillée pour faire ce travail-là!

--Il est donc si dur?

--Oui, dis-je. Surtout en ce moment que le jeune bétail est rentré. Il y a de la besogne de jour et de nuit.

--Bah!

--Sans parler des gens, qui ne passent pas pour être des modèles de douceur et de bonté, dans le Winnee.

--La douceur et la bonté? fit-elle en haussant les épaules. Qu’est-ce que vous allez chercher là!

Puis m’interrogeant à son tour:

--Et vous?

Je lui montrai mon permis de prospection.

--Vous espérez trouver de l’or? me demanda-t-elle. A Weedon j’entendais dire que le Flower River avait débordé et que tous les terrains étaient sous l’eau...

--Mais je vais plus loin, dis-je. Je vais du côté du Sloo.

Quand nous fûmes remontés dans le train, elle me dit qu’elle s’appelait Marion, qu’elle venait de Sacramento, dans le Nevada. Elle avait d’ailleurs l’accent un peu rude de la Sierra.

A Dallas, l’homme qui était assis à côté de moi (un gros homme à grands yeux enflammés, longue barbe blanche, longs cheveux blancs où le peigne n’était jamais passé, énormes sourcils de mammouth),--cet homme descendit pour aller rejoindre un camarade dans un compartiment voisin. Marion, à ma demande, prit sa place. Pendant toute une demi-journée, nous bavardâmes, parlant du genre de vie que nous allions vivre, des chances que nous avions de ne pas y laisser notre peau, des chiens avec lesquels il allait falloir se familiariser, etc. Du passé, de notre double passé,--rien. J’eus beau lui tendre, au cours de ces longues heures de causerie, deux ou trois petits pièges, je ne pus obtenir de Marion aucune espèce de renseignement sur ce qu’étaient ses parents, sur l’éducation qu’elle avait reçue (elle s’exprimait avec correction), sur les gens qu’elle avait pu fréquenter. Parfois je sentais qu’une demi-confidence allait sortir de ses lèvres. Mais (et peu lui importait que ce fût en plein milieu d’une phrase ou même d’un mot) elle s’arrêtait net, me regardait en souriant tristement et me disait:

--Non. Pas ça. Tout ça est fini.

Moi, de mon côté, je taisais tout de mon enfance, de mes parents,--tellement je tenais à brouiller toutes traces à jamais... Pas un mot sur mes succès de collège, mon entrée chez les Sharrock, mes heureux débuts, l’affaire de Hadow,--ma rencontre avec Georgina, ma chute, ma folie,--mon crime!... Bouche close sur tout cela. Bouche close sur ma fuite... Devant ce doux visage je faisais même tout mon possible pour ne plus penser à ces choses. Je m’efforçais de voir en moi un être neuf, vierge, comme cette terre où le vent de l’aventure me jetait.

Dans la soirée de ce jour, les premières grandes neiges commencèrent à apparaître, entre la mer et nous, et le vent, qui soufflait du nord-ouest, devint abominablement froid. Marion n’avait pour se protéger qu’un mauvais manteau doublé de lapin. Elle grelottait. Je lui demandai si elle voulait partager ma peau d’ours. Elle refusa d’abord, assurant qu’elle n’avait «jamais eu si chaud»,--puis, quand la lune, qui ce soir-là était pleine, parut au-dessus de l’horizon, le spectacle de toute cette neige et de tout ce givre étincelant la vainquit. Elle se serra contre moi et accepta sans mot dire que je lui misse la moitié de mon manteau sur les épaules.

Nous roulions ainsi, sous la lune, dont la grande face pâle éclairait le bouge infect de notre compartiment, nos compagnons sordides, roulés dans leurs loques immondes, nous roulions, ayant joué notre existence à pile ou face et nous précipitant, à grands coups de sifflets sinistres, vers quelque chose qui avait l’étrange attirance de la mort.

III

A Dalkeith, qui est un village d’une trentaine de maisons sur le Jorre, six des dix voyageurs de notre compartiment descendirent, les espèces de brutes à visage vaguement humain, qui allaient aux pêcheries de Billebedoo. Ils prenaient le bateau qui devait les conduire en quatre ou cinq jours (le trajet est assez long à cause des rapides) à Billebedoo, sur l’Océan. Du coup nous nous trouvions soulagés d’une partie de notre vermine et de notre puanteur.

Nous restions quatre: les deux femmes, le jeune chercheur d’or, et moi. Les deux femmes, et notamment la danseuse, qui, maintenant, était à bout, fripée et flapie comme une vieille poire tapée, purent s’étendre sur les banquettes. Elles s’allongèrent avec délices sur ces durs morceaux de bois.

Le jeune chercheur d’or, lui, parut un peu ouvrir les yeux à la réalité des choses et s’apercevoir, confusément, que nous existions. A un moment, alors que nous ne lui demandions absolument rien, il nous raconta tout d’une traite, comme un rouleau de phonographe, qu’il s’appelait Spiers, Jérémie, qu’il avait lâché le commerce des tissus d’ameublement dans une ville dont il ne put jamais, d’ailleurs, articuler le nom, et qui devait être Chillicothe, et qu’il allait, avec, pour toute fortune, cinquante-quatre dollars dans la poche intérieure de son gilet, dans le Muskegon, courir sa chance.

--Dans le Muskegon! m’écriai-je. Alors nous serons voisins de bagne! Je vais au Sloo...

--Pourquoi allez-vous par là? me dit-il avec une moue de dédain. On n’y a jamais ramassé la moindre pépite.

--Parce qu’on a mal cherché, répondis-je. J’ai des renseignements là-dessus.

--Quels? dit-il.

J’ouvrais la bouche pour lui dire en quoi consistaient ces renseignements et quelles choses m’entraînaient, à travers les plaines glacées, vers ce point désertique du globe, quand je sentis, sous la grosse couverture dont les poils nous entraient dans la peau,--je sentis la petite main de Marion qui se posait, tout doucement, sur la mienne.

Marion, la tête renversée contre la cloison du wagon, les yeux grands ouverts et comme perdus vers le toit de bois d’où filtraient des gouttes d’eau glacée, Marion, pourtant, semblait ne suivre notre conversation que de fort loin. Mais elle avait entendu et me criait fraternellement: attention!... Je me sentis rougir comme un gamin pris en faute.

--Quels renseignements? répéta Spiers, dont les yeux braqués sur moi, étaient soudain devenus plus aigus.

Je m’en tirai en faisant la bête:

--Il paraîtrait, répondis-je, que sur les bords du Sloo (ce sont les peaux-rouges qui racontent cela) il y a, dans une immense forêt, les ruines d’une ville tout entière bâtie en or...

--Oui?... fit-il, après un moment de silence, comme s’il s’était aperçu que je voulais lui donner le change.

Il se retourna du côté de la portière et sembla, en regardant se dérouler ces mornes plaines toutes blanches, sous un ciel presque noir, donner un autre cours à ses pensées. Marion me lança de profil un demi-sourire qui voulait dire: «Eh bien! quoi donc? En voilà un enfant!»

IV

C’est à partir de Deedwood que nous commençâmes à soutenir le choc des premières tourmentes de neige. Elles arrivaient, ces tourmentes, du fond de l’horizon et galopaient vers nous, ventre à terre, à travers la plaine immensément plate, comme un troupeau d’énormes chevaux d’un gris-violet, que nous regardions venir avec un certain effroi.

En un instant la chose était sur nous... boum!... et c’était un si formidable coup de massue, une attaque si brutale et si démesurée que, chaque fois, régulièrement, le mécanicien, affolé, bloquait ses freins.

Nous restions là, en pleine campagne, au hasard des longues voies droites ou des virages à angle aigu, nous restions là une heure, deux heures, dans une obscurité presque complète, un vacarme, des sifflements, des craquements effroyables, jusqu’à ce que le monstre hululant et ruant eût fini de s’acharner sur nous. Le pauvre train était pris là-dedans comme une coquille dans un casse-noisette. On avait l’impression que les wagons allaient culbuter hors de la voie ou que le toit allait être arraché.

Dans notre compartiment, la danseuse, pelotonnée dans un coin, claquant des dents de froid et de terreur, poussait de sourds gémissements. L’homme aux tissus d’ameublement, tantôt pestait contre le temps, la neige, le train immobilisé, la compagnie «qui aurait tout de même pu faire ceci... ou cela...», tantôt ricanait d’une façon stupide... Inutilisables tous les deux.

Il nous fallait donc, à Marion et à moi, faire tout le travail et, à nous seuls, empêcher la neige d’entrer et d’inonder notre pauvre étable. Or, presque tous les carreaux étaient cassés. Avec nos manteaux, avec nos couvertures, nous faisions de notre mieux pour boucher les trous, nous nous arc-boutions contre le vent, qui, parfois, d’un furieux coup de tête, nous envoyait valser jusqu’au milieu du compartiment... Rude besogne!... d’où nous sortions rompus, la moitié du corps glacé et l’autre trempé de sueur. Nous tombions assis sur la banquette et nous nous regardions l’un l’autre en hochant la tête et en souriant d’ébahissement.

--Du sport! disait Marion. Du fameux sport!

La tempête s’en allait comme elle était venue, tout d’un coup... brouf!... A peine avions-nous eu le temps de dire: «Tiens! ça se calme!...» la chose était déjà à trois kilomètres au delà. Au vacarme titanesque succédait alors un extravagant silence, un silence énorme, qui nous abasourdissait plus encore que le bruit. Dans mon gousset j’entendais tiqueter ma montre.

Puis un sifflet prolongé, lugubre, déchirant,--le train repartait.

Le pays était devenu beaucoup plus accidenté. Par moment, en plein milieu de cette plaine désolée où ne poussaient plus, désormais, que de rares arbustes rabougris, au feuillage et à l’écorce rongés par la neige et les lièvres blancs, se dressait, subitement, un énorme amoncellement de rochers rouges, couleur d’incendie. C’étaient la plupart du temps de grands pitons solitaires que le train n’avait guère de peine à contourner. Mais parfois le formidable coup de grisou qui avait rejeté du feu central ces grandes dalles plates, en forme de toits de dolmens (elles s’affrontaient, s’empilaient, se surplombaient dans des positions insensées!... en passant au pied de ces bouleversements nous avions toujours l’impression qu’une de ces roches, mal accrochée, allait glisser et nous dégringoler sur la tête...) ce même coup de grisou, parfois, avait déchiré, labouré, perturbé le terrain sur des lieues et des lieues. Force était donc à la voie (on n’avait pas fait de tunnels... les tunnels coûtent trop cher!)... d’escalader tous ces plissements et tous ces bourrelets de chair terrestre. Le train geignait, soufflait, patinait... Puis il fallait redescendre l’autre versant,--ce qui était encore moins drôle: car nous avions nettement l’impression que si un malheureux sabot de frein venait à lâcher, c’était la fin de tout. Le wagon prenait vers l’avant une telle inclinaison que la danseuse, terrifiée (il est vrai qu’elle vivait dans un perpétuel état de terreur!... c’était si bizarre de voir cette pauvre loque dans un pareil royaume du diable!) se cramponnait à Marion ou à moi, en roulant des yeux égarés, et poussait des cris déchirants: «Dieu! Dieu! Arrêtez!...»

Le nommé Spiers, indifférent à tout pourtant, ne pouvait s’empêcher de sourire à ce spectacle.

V

Marion avait sorti d’un vieux cabas de molesquine noire un _Nouveau Testament_ qui était illustré de photographies représentant l’actuel pays de Judée.

Ces photographies étaient la chose la plus émouvante du monde, bien que, sous des noms magnifiques, comme Nazareth, Bethléem, Gethsemani, des noms à ce point riches de poésie, de légende et d’histoire, il n’y eût la plupart du temps que de pauvres bourgades, des terres pelées, des buttes caillouteuses, des arbres chétifs... Mais d’entre tout cela, malgré tout, on voyait se lever, blanches et pures, les ombres du Fils de l’Homme et de ses apôtres,--ombres de vérité ou de rêve, ce qui n’importe guère: car la noblesse qui vient de l’un équivaut bien à la grandeur qui vient de l’autre.

Ces petites images avaient l’air d’éveiller dans le cœur de Marion un monde de pensées. Elle resta en contemplation pendant un long, long moment devant une gravure où l’on voyait une sorte de petite colline basse au flanc de laquelle paissait un troupeau de moutons: c’était le Mont des Oliviers. Et quand elle tourna la page, je lui posai une question sur je ne sais plus quoi, pour qu’elle me regardât: ses yeux étaient pleins de larmes.

VI

Les rivières devenaient nombreuses. C’étaient de larges cours d’eau paresseux qui coulaient à pleins bords, lentement, sauf quand toute cette majesté liquide avait à chercher sa voie dans les éboulis de rochers rouges ou dans les crispations, les blessures du sol convulsé.

Alors la vaste nappe presque immobile devenait torrent bouillonnant, et c’était une grande lutte rageuse et fracassante entre les eaux et les rocs. Les rocs étaient mis à nu, polis, arrondis, désagrégés, bousculés,--les eaux se cabraient, se creusaient... Une extraordinaire vapeur d’eau et une non moins extraordinaire clameur planaient au-dessus de tout cela.

Pour franchir ces rivières, il n’y avait que de grands ponts de bois à voie unique, qui paraissaient terriblement peu solides. Nous les passions au pas et ne commencions à respirer que quand nous étions arrivés de l’autre côté.

Chose stupide, ces ponts n’étant faits que de simples tabliers de bois jetés sur de gros pilotis mal équarris, de simples tabliers sans parapets, c’était peut-être cette absence de parapets qui nous impressionnait le plus,--comme si, grands Dieux! une barrière de bois ou de fer aurait pu augmenter, en quoi que ce fût, notre sécurité!...

Une fois, en plein milieu du pont qui relie l’une à l’autre les deux rives très escarpées du Mandocino, le train, pour je ne sais quelle raison, s’arrêta. Or, la rivière, à ce moment, charriait de gros glaçons, faits d’une glace si pure et si transparente que, du haut du pont, nous apercevions à travers, les herbes et les cailloux du fond. Un de ces glaçons vint buter soudain (étranges rivières où les courants ont à la fois tant de lenteur et tant de force!...) contre un des madriers du pont,--et le pont, littéralement, oscilla. J’eus si nettement la sensation que pont et train, tout cela allait s’écrouler dans l’eau, que, d’un bond instinctif, je sautai sur la poignée de la portière, pour m’élancer sur la voie. Et je dois dire pour ma honte qu’en cette demi-seconde j’avais complètement oublié la pauvre Marion et la laissais bien tranquillement dans la chute et l’épouvante qui allaient s’ensuivre, s’expliquer avec la mort.

Mais cette idiote de danseuse (elle me sauva ainsi d’une espèce de petit déshonneur...) avait vu mon geste... Sans un cri, cette fois, avec des dents serrées par l’épouvante, elle s’était jetée sur moi, cramponnée après tout ce qu’elle avait pu trouver de mes bras, de mes jambes... Je retombai en arrière complètement immobilisé, et, à la fois, râlant de rage et secoué par une espèce de fou rire qui était bien un rire de fou.

Et le train ayant repris sa marche... mais vite!... vite!... car le mécanicien, lui aussi, avait senti le coup,--nous nous trouvâmes, une fois de plus, hors du cercle.

VII

Le voyage s’acheva après cela sans encombre.

A Evenwood, un Indien, qui revenait de chasser la loutre, nous avait prédit qu’avant d’arriver à Aklansas, nous aurions de grosses difficultés avec la neige et que les hommes auraient plus d’une fois à descendre du train pour déblayer la voie. Mais ces pronostics ne se réalisèrent point. La neige ne dépassa jamais les marche-pieds des wagons et, comme, à Evenwood, on avait remplacé notre machine par une canadienne à éperon, notre marche s’en trouva à peine ralentie.

Cette arrivée à Aklansas!... J’étais en train (bien qu’il ne fît pas encore nuit, mais nous étions si fatigués, et, de plus, les journées nous paraissaient si longues!...) j’étais en train de sommeiller, la tête appuyée à la dure paroi du wagon et les pieds gelés, malgré les grosses chaussures fourrées que je portais,--et je rêvais, à mon ordinaire,--car je suis un terrible fabricant de rêves et, au cours de ma vie, j’ai peut-être autant vécu, avec autant d’intensité, du rêve que de la veille... Je me rappelle le songe étrange qui se développait dans mon esprit:

J’étais enfant, couché dans mon petit lit de bois à rideaux de tulle blanc, et, à côté de moi, sur un grand tabouret carré, se tenait assis un grand et bon terre-neuve qui avait veillé sur mes premiers ans avec un amour bien plus qu’humain: il s’appelait Toc. Il me regardait... Je revois encore ses bons yeux pleins de fierté et de soumission tout à la fois... Soudain je sentis qu’on me secouait et j’entendis Marion qui me disait: «Nous sommes arrivés.» J’ouvris les yeux, et, la première chose que je vis, ce fut la danseuse qui avait retrouvé toutes ses mines, ses sourires, ses fossettes puériles et qui, en avançant les lèvres comme pour un petit baiser d’oiseau, était en train de les couvrir d’une couche énorme du rouge le plus rouge.

Marion me dit:

--Je vais vous dire adieu et vous souhaiter bonne chance. On m’attend à la gare pour m’emmener en carriole à Swinnah. C’est à quatre-vingts milles d’ici. Je n’y serai pas avant quatre jours. Priez Dieu pour que je n’aie pas trop froid.

--Je le prierai, je vous le promets, répondis-je en souriant avec une certaine gravité.

--Et vous? me demanda-t-elle. Qu’allez-vous faire maintenant?

--Je compte, répondis-je, rester une huitaine de jours à Aklansas pour trouver un traîneau et des chiens,--et je partirai pour le Sloo. Mais je ne compte pas arriver dans ces parages bénis avant un mois ou un mois et demi.

--Eh bien! dit-elle, en me tendant la main,--et sa voix, tout de même, tremblait un petit peu,--je penserai à vous. Vous êtes probablement comme moi: vous voulez oublier. Je souhaite que vous réussissiez.