Chapter 3 of 14 · 3998 words · ~20 min read

Part 3

--Non. Il n’y a plus de place pour lui. Mes enfants sont déjà à l’étroit. Et j’en attends un autre ce soir, qui doit arriver de Desborough et qui a très, très besoin d’une maman.

--Rien qu’une paillasse dans un coin, pour cette nuit, dis-je, d’une voix dont la sonorité me surprit moi-même et qui fit lever la tête à quelques-uns des vieillards bébés. Je suis vraiment harassé.

Elle répéta:

--Il n’y a plus de place...

C’était à la fois un refus très doux, très faible,--et qu’on sentait irrévocable, d’une inhumanité parfaite. Avec une autre femme, avec la plus méchante, la plus cruelle, j’aurais peut-être essayé de discuter,--car effectivement je tombais de fatigue. Mais devant ce sourire angélique je sentis qu’il n’y avait rien à faire.

--Eh bien, allons voir plus loin, dis-je à Josué.

Auparavant, il voulut distribuer à chacun des buveurs d’eau un de ses petits papiers sur le retour des morts, le pain de la charité, etc. Ces malheureux s’en saisirent avec une sorte de théâtrale avidité et se mirent à les lire en tremblant de ferveur.

L’un d’eux, même, un grand bonhomme à la face largement et magnifiquement sculptée, se leva, tout droit, approcha son prospectus de la lampe et, d’une voix grave, profonde, commença de le lire tout haut: «Comme il est dit au Livre des Siècles...»

Mais la mère, continuant à nous regarder, Josué et moi, en souriant, sans se retourner vers le lecteur, dit, de cette voix étrange, qui avait l’air dépouillée de tout caractère humain:

--Manoël! eh bien! Manoël?

Alors le grand bonhomme, comme un bambin rappelé à l’ordre, s’arrêta net, se rassit, et nous regarda, regarda la «mère» avec de grands yeux confus.

Nous repartîmes dans la nuit qui se faisait de minute en minute plus profonde.

Josué, qui avait sans doute compris tout ce que la scène précédente avait eu de surprenant pour moi, entreprit, bien que mon sac fût de plus en plus lourd à ses épaules,--car il avait absolument voulu s’en recharger,--entreprit de me faire un ardent panégyrique de la «mère». Elle avait arraché au démon, sauvé de l’alcool, de la chair, etc., quantité de pauvres gens.

--Oui, dis-je. Mais j’aimerais mieux me damner pour l’éternité que d’être sauvé par elle et de cette façon.

--Comment donc voudriez-vous être sauvé?

--Par moi et rien que par moi. Ou bien alors le sauvetage est plus dégradant que la chute...

Il me regarda avec des yeux stupéfaits, et, pendant quelques secondes, il me fit l’effet d’un homme qui vacille devant un gouffre, dont, tout à la fois, l’horreur, l’épouvante et le mystère le retient. Puis, se ressaisissant, il dit: «Orgueil! Orgueil!» et, d’une voix qui commençait à devenir essoufflée, il se mit à me parler de ce «fol orgueil» qui faisait de moi son esclave, qui savonnait la pente où j’étais en train de glisser,--et autres niaiseries.

Je ne l’écoutais même plus.

XI

La neige s’était mise à tomber, une neige lourde, épaisse, qui, en quelques instants, ensevelissait l’objet le plus volumineux. Nous marchions comme dans une cage d’ouate et l’on eût pu braquer dans notre direction, à trois pas, la lueur d’un phare, qu’elle n’eût certainement pas percé jusqu’à nous.

Josué Coulombier, sous son mince paletot, devait être à la fois trempé de sueur et glacé, transi jusqu’à la moelle,--et j’en ai honte: je ne le plaignais pas, tellement il me paraissait s’offrir de gaieté de cœur à la mort et tellement, aussi, malgré toute la peine qu’il se donnait pour moi, il m’était peu sympathique. Je sentais parfaitement qu’en acceptant qu’il me secourût et m’accompagnât sous cette neige, j’agissais en quelque sorte comme si je lui avais planté un couteau dans la poitrine,--et je n’en avais aucun remords, et je n’en éprouvais pour lui aucune tendresse, tant je sentais ce malheureux loin de moi, hostile à tous mes rêves, fermé à toutes mes idées, bourré d’une âme étrange, semblable à la sciure de bois dont sont bourrés les pantins.

Au bout d’un moment seulement, comme il s’était mis à tousser, j’éprouvai une sorte de colère, en pensant que quelqu’un, d’humain ou de céleste, pouvait me voir commettre cet assassinat.

--Allons! dis-je à Josué en me plantant devant lui. Donnez-moi le sac. Vous allez vous tuer.

--Je peux encore le porter, répondit-il, en faisant mine de continuer sa route.

--Donnez! répétai-je méchamment.

Je le lui arrachai et, comme il restait là, chancelant et grelottant:

--Dites-moi vaguement où je dois aller et rentrez chez vous, dis-je. Je vous remercie. Je me tirerai d’affaire tout seul.

--Pourquoi ne voulez-vous pas que je vous aide? fit-il.

--Parce que vous n’en avez pas la force. Allez-vous-en.

Comme il ne répondait pas et qu’il se contentait de hocher la tête, en me regardant, d’un air de dire: «Quel drôle de bonhomme!», je continuai mon chemin. Alors il me suivit comme un chien. Bien qu’entre nous deux il y eût la masse rebondie de mon sac, bien que la neige tombât de plus en plus dru, assourdissant tous les bruits, j’entendais sa respiration courte, oppressée.

Il me dit enfin:

--Attendez. Nous allons voir ici.

Il poussa une petite porte et nous nous trouvâmes au haut d’un petit escalier de bois qui descendait, raide comme une échelle, dans une espèce de cave, un grand puits carré plein d’ombres immenses où flottaient des nuages de fumée pareils à des écharpes et qui sentait la bière sûre, la crasse et le chien mouillé.

Étrange et dramatique local... Une seconde, je restai appuyé à la balustrade et, de là-haut, comme d’une tribune, je demeurai à examiner ces choses. Puis, comme Josué Coulombier, sans aucune émotion, sans aucune hésitation, s’était mis à descendre l’escalier branlant et geignant, je le suivis. Personne. On n’entendait que le ronflement d’un gros poêle flamand placé dans un coin et qui, chauffé au rouge, éclairait tout autant la pièce, à lui tout seul, que les quatre ou cinq grosses lampes à pétrole qui pendaient au plafond.

Des tables et des tabourets de bois grossièrement équarris. Un comptoir avec des bouteilles et des verres. Devant la fenêtre un vieux piano dont on n’apercevait de la salle que le dos tendu d’une étoffe grenat.

--Y a-t-il quelqu’un? demanda Josué Coulombier.

--Il y a moi, répondit une voix, qui venait de derrière le piano.

Nous vîmes se dresser par-dessus le moulin à musique une tête d’homme, au crâne presque chauve semé de poils follets, une tête extraordinairement mobile, ravinée, jaunâtre, avec des yeux où brillait une flamme hoffmannesque.

Josué Coulombier ne parut nullement s’apercevoir de ce que cette apparition avait d’étrange et d’un peu diabolique.

--Ah! c’est vous, Zarnitsky? dit-il simplement, comme s’il avait eu affaire à l’hôtelier du modèle le plus courant. Voici un voyageur qui cherche pension pour quelques jours. Pouvez-vous le prendre chez vous?

Le nommé Zarnitsky était entièrement sorti de derrière le piano. C’était un petit homme au corps grotesque et contrefait. Il portait, par-dessus un chandail de grosse laine brune, un grand tablier de cuisinier, qui avait dû être blanc; il traînait sur le plancher de larges savates fatiguées.

Il m’examina un instant de la tête aux pieds, et, avec un accent russe très prononcé, qui lui découvrait les gencives:

--Oui, dit-il. J’ai une paillasse pour lui, et, s’il veut, il pourra partager mes repas.

--Dieu soit loué! s’écria Josué Coulombier, en levant vers les ténèbres du plafond des yeux pleins de foi. Voici le havre du salut!

L’homme avait allumé une lanterne. Il nous fit un signe de la tête; nous le suivîmes.

Nous traversâmes d’abord la cuisine: c’était une chose repoussante de désordre et de saleté. Je n’ai jamais vu tant de mouches velues, tant de toiles d’araignée, tant de linges immondes, etc. Comment ce malheureux pouvait-il vivre là-dedans? Au-dessus de la cheminée, il y avait un agrandissement photographique représentant un Zarnitsky jeune, fringant, pommadé, conquérant, une casquette d’étudiant ou de fonctionnaire crânement posée sur l’oreille.

Nous nous trouvâmes ensuite dans une sorte de couloir qui, des deux bouts, s’ouvrait sur la tombée lente, muette, morne de la neige. Nous montâmes un escalier, suivîmes un corridor sinueux, où la lanterne faisait danser des ombres démesurées.

--C’est ici, dit Zarnitsky, en chassant une porte d’un coup de pied.

Je laissai tomber mon sac par terre, mes raquettes, mon fusil. Je ne tenais plus debout.

--Je serai très bien là, fis-je, sans même regarder autour de moi.

--Vous avez votre lit dans le coin, dit Zarnitsky, en indiquant d’un coup de menton une vague chose étendue.

J’eus encore la force de dire merci et de serrer la main de Josué Coulombier. Le jeune Pêcheur proféra deux ou trois mots sur le Christ, les Élus, que, gagné par le sommeil, j’accueillis d’un sourire stupide et n’entendis même pas.

Puis, comme à travers une brume je sentis que Zarnitsky et lui s’en allaient, que la porte se refermait... je ne pris même pas le temps d’enlever mon chapeau, mes chaussures, ma peau d’ours. Je pliai les jambes, tombai sur mon grabat, à travers lequel, tout de suite, mes genoux prirent contact avec le dur plancher. Je restai étendu comme j’étais tombé, en travers de la paillasse, une joue contre le drap, les bras en croix,--et glissai dans un néant... dans un néant délicieux, cent fois plus profond que la mort.

De ma vie je n’avais connu une pareille chute. De ma vie je n’avais été arraché à ce point, par des mains à la fois aussi douces et aussi péremptoires, à ce monde de souci et de lutte.

XII

Dans le courant de la nuit, je fis un rêve,--un rêve d’une intensité de vie si grande et qui me procura une telle impression de bien-être et de bonheur que, malgré ma fatigue, il me réveilla.

Je rêvais que j’étais assis avec Marion dans un de ces petits lavoirs flottants comme il y en a dans les villages du Sud où passe une rivière: une sorte de barque carrée, amarrée à la rive, avec, par-dessus, un toit de chaume ou de branchages. Marion et moi, nous étions assis dans l’ombre douce de cette petite arche et nous regardions, sans mot dire, couler l’eau lente et dorée de la rivière. Et il faisait un été admirable, un été plein de soleil, avec de beaux oiseaux bleus qui passaient comme des flèches au ras de l’eau, de gros insectes ivres aux ailes couleur de nacre,--un été plein de fleurs, de verdure, de senteurs.

Devant nous, sur l’autre rive, une colline s’élevait avec des arbres de tous les tons, des chênes d’un vert sombre, presque noir, des amalias d’un vert léger et cendré, presque gris, de grands peupliers dont les branches, déjà, se teintaient de cuivre...

A un moment je dis: «Marion!» Elle tourna vers moi ses yeux étonnés, à la fois souriants et tristes, qu’ombrageaient ses grands cils. Il y avait dans son visage quelque chose d’enfantin, de douloureux,--et de si divinement virginal!... Quelle aube de vie! Quelle pureté d’âme! Je répétai dans une sorte de demi-cri de bonheur ineffable et d’angoisse: «Marion!...» et je me réveillai.

En ouvrant les yeux, je m’aperçus que toute la petite chambre était illuminée par le clair de lune. Elle en paraissait tout ensemble misérable et féerique. Quel pauvre taudis! C’était une soupente mansardée et où l’on n’avait même pas pris la peine de recouvrir de plâtre les tuiles du toit. Il y avait pour tous meubles, en dehors du grabat où j’étais étendu, une vieille chaise dépaillée et une petite table de toilette en fer, avec une cuvette et un pot à eau. Les murs étaient recouverts d’un abominable papier jaunâtre à grandes fleurs rouges. Rien qui eût pour mission ou pour intention de réjouir l’œil et de rendre la vie moins lourde. Pendant quelques instants, j’essayai, en refermant les yeux, de prolonger mon rêve... Peine perdue... La rivière, le lavoir, la colline,--Marion!... tout cela s’était évanoui, me laissant comme brisé et désespéré.

Alors je me levai et je m’approchai de la fenêtre.

Il faisait un clair de lune extraordinaire, d’un silence, d’une majesté!... Jamais je n’avais vu la lune si grosse, si ronde, si proche, si humaine. La neige avait cessé de tomber. L’atmosphère était devenue d’une limpidité de cristal. Devant moi s’étendaient des sortes de dune de neige, semblables à ces grandes dunes, mollement arrondies, du désert. Elles recouvraient et effaçaient toutes choses. On ne voyait s’en dégager que, de loin en loin, le piquet d’une clôture, le tronc d’un arbre, qui, trouant l’épais manteau aux scintillements de mica, apparaissaient d’un noir d’encre.

Tout cela était magnifique et désolé...

XIII

Je m’aperçus bientôt que j’avais faim. Je n’avais plus rien dans mon sac. J’avais vidé ma dernière boîte de harengs dans le train avant d’arriver à Aklansas... Je décidai d’aller visiter la cuisine du nommé Zarnitsky.

Je n’avais sur moi ni lampe ni allumettes. Mais de tous les côtés, par toutes les portes et toutes les fenêtres, la lune entrait dans la maison, l’éclairait à profusion. Je retrouvai facilement mon chemin.

Je m’étais mis sans façon à explorer les casseroles et les marmites de la cuisine, quand, de la salle à côté, une voix s’éleva:

--Qui est là? Que voulez-vous? Venez par ici!

J’obéis. C’était Zarnitsky, dont le lit était installé dans un coin de la pièce, sous l’escalier de bois, et que j’avais réveillé.

--C’est moi, dis-je. J’ai faim. Donnez-moi quelque chose à manger.

Sortant de dessous la couverture la plus invraisemblablement usée et trouée qui se pût voir, un bras nu, dont la maigreur me saisit, il me montra un placard derrière le comptoir.

--Cherchez là-dedans, dit-il. Il y a peut-être un morceau d’anguille fumée ou de fromage.

Je m’emparai de tous les comestibles que je pus trouver, et, m’installant à une table, près du lit de Zarnitsky, je me mis à dévorer. Le malheureux bonhomme était à la fois comique et effrayant à regarder. Son visage et ses épaules étaient tout en os et en peau. Pas une once de graisse ni de chair. Il avait un nez coupant comme un couteau et des yeux dont la particularité était qu’on n’apercevait au-dessus ni au-dessous aucune trace de sourcils ni de cils. Il avait l’air de s’être fait épiler.

--Vous êtes Russe? lui demandai-je.

--Oui, répondit-il. Zarnitsky, Grégoire, d’Odessa (et avec un geste emphatique de son bras nu) sur la Mer Noire!...

--Qu’est-ce que vous êtes venu faire par ici?

--Vivre. Comme vous, probablement.

--Chassé par les bolcheviks, hein?

--Comme de juste!...

--Vous devez les bénir!

--Cher monsieur, je ne sais plus, je ne juge plus,--et je m’en fous. Je sais qu’ils ont tué mon fils, violé ma sœur, flanqué le feu chez moi, etc., etc. Mais au fond ça correspondait peut-être à un besoin. Ces bougres-là obéissaient peut-être à une loi. Il faut toujours chercher la loi.

--A quoi leur a servi de tuer et d’incendier?

--Hé! quand vous verrez quelque chose qui serve à quelque chose, vous serez bien aimable de m’en aviser, cher monsieur. Il n’y a qu’une chose que l’homme fasse proprement et qui ait un sens...

--Quoi donc?

--La mort!

--Vous étiez fonctionnaire? lui demandai-je.

--Non, dit-il. J’étais...

Il rejeta sa couverture et apparut dans un singulier costume fait, pour le haut du corps, d’une espèce de long gilet de flanelle, sans manches, horriblement sale, et pour le bas, d’un pantalon de toile bleu vif, qui avait dû appartenir à un pyjama.

Il s’était levé et était allé s’asseoir au piano:

--Écoutez! fit-il. J’étais... ça...

Il avait levé ses deux mains très haut, et, pendant deux secondes, il les laissa planer, comme deux oiseaux de proie, sur le clavier. Puis elles fondirent d’un trait!... Et ce ne fut pas du tout l’accord énorme et sauvage auquel je m’attendais... Ce fut un accord d’une douceur et d’une paix extraordinaires. Jamais je n’avais entendu chose plus déchirante...

Puis les deux mains se mirent à courir et à danser, et, du vieux piano, qui peu à peu s’animait et semblait libérer de ses entrailles tout un monde de frénésie et de tempête, des flots de choses s’épandirent.

L’homme s’était transformé. Il était devenu presque beau. Il trépignait d’une vie tumultueuse et dramatique. Ses deux bras décharnés semblaient pétrir de la douleur et de la joie... Était-ce beau? Je ne suis pas assez musicien pour le dire... Ce devait être très beau... Jamais je n’aurais cru que d’une misérable caisse de bois une telle mer grondante et passionnante pût sortir.

Soudain, et sur un dernier torrent de notes, les deux mains s’immobilisèrent... L’accord se prolongea pendant quelques secondes et parut emplir toute la pièce comme pour y vibrer à jamais.

--Voilà, dit Zarnitsky.

Il avait le visage ruisselant de sueur et continuait encore, en remuant la tête et les bras à la façon d’une danseuse, en se contorsionnant sous son gilet de flanelle,--c’était grotesque et tragique à la fois,--il continuait son chant intérieur.

--Vous m’avez l’air d’avoir un rude talent, fis-je. C’est vous qui avez composé ça?

Il ne répondit que par un haussement d’épaules et retourna se coucher.

Il s’était fourré la tête sous les couvertures et je crus au bout d’un instant qu’il s’était endormi. Je m’étais remis à manger... Mais, soudain, à une sorte de reniflement qui partait du grabat et à un tremblement qui semblait l’agiter, je compris que le malheureux pleurait.

--Allons! Allons! Qu’est-ce qui vous prend? dis-je.

Il ne répondit pas davantage. J’hésitai un instant en me demandant si je n’allais pas m’agenouiller près de cet homme et me pencher sur sa détresse... Puis je réfléchis que Zarnitsky, après Marion, cela faisait beaucoup de traquenards que le Ciel m’envoyait et que j’étais venu pour travailler, non pour aimer.

Le malheureux Zarnitsky, sous sa couverture en lambeaux, continua donc ses reniflements, sans que je m’en montrasse troublé. Je continuai à manger. Après le morceau d’anguille, j’engloutis le morceau de fromage au genièvre. Je mangeais tout cela sans pain. Tout en mastiquant avec bruit, je regardais ce décor de misère et de grandeur farouche: ce piano qui semblait avoir gardé un frémissement des deux mains qui l’avaient malaxé et torturé, cette salle aux grandes ombres, que la lueur sanglante du poêle incendiait, cet homme couché qui pleurait,--et surtout cet enveloppement céleste du clair de lune, qui, par toutes les ouvertures, entrait à flots... Jamais tant de choses ne m’avaient frappé à la fois. J’en étais comme étourdi...

Quand j’eus vidé tous les plats, je me levai, et, comme mes jambes s’empêtraient dans le tabouret, je le repoussai d’un coup de pied bruyant. Puis je m’en fus sans dire ni bonjour ni bonsoir.

Avant de me recoucher je regardai ma montre: il était quatre heures. Je ne pus m’empêcher de songer qu’à cette heure Marion devait dormir... où? dans quel lit? veillée par qui?

Je me pris à dire tout haut, comme quand je faisais ma prière, autrefois:

--O mon Dieu! Soyez bon pour elle!

Je fus longtemps avant de retrouver le sommeil.

XIV

Je restai chez Zarnitsky pendant tout le temps de mon séjour à Aklansas: c’est-à-dire pendant onze jours.

Non que je fusse bien chez lui, le malheureux! Non que je fusse bien logé, couché, etc. C’était à ce point de vue tout purement exécrable,--une paillasse pourrie de vermine, une chambre où je gelais... je me réveillais le matin les jambes raidies par le froid... Non que je fusse bien nourri. La cuisine de Zarnitsky était étrangement fantaisiste et par moment infecte...

Mais ce phénomène m’intéressait. Je sentais en lui une si grande douleur et aussi un tel feu grondant de génie que j’étais comme son prisonnier: pour rien au monde je n’aurais voulu lui faire la moindre peine.

Pendant ces onze jours je m’occupai de mon équipement,--ce qui à première vue ne paraissait pas très compliqué: car les magasins d’Aklansas regorgeaient d’outils et d’armes de toutes sortes, depuis les plus rudimentaires jusqu’aux plus perfectionnés,--des pioches, des pelles, des battées... Mais justement il y avait trop de choix! Pendant trois ou quatre jours, j’errai de boutique en boutique, comme un gosse qui au moment du nouvel an se demande s’il va se faire offrir un cheval à bascule ou les vingt-deux romans de George Max. Finalement j’allais acheter au hasard, les yeux fermés, les cinq ou six instruments dont j’avais besoin, quand, un soir, chez Zarnitsky, je fis connaissance d’un grand diable de bonhomme aux yeux hagards, qui regardaient tout droit devant eux, fixement, sans qu’on vît jamais les paupières s’abaisser,--un grand bonhomme plat, mince, un peu voûté, perdu dans ses vêtements, les jambes flageolantes, qui me dit:

--Hé!... tu vas à l’or?

--Oui, répondis-je.

Je ne m’étonnais plus d’être tutoyé par des gens que je n’avais encore jamais rencontrés en ce monde.

--Eh bien! fit-il,--tu es un rude fou. Il n’y a rien à faire avec l’or. Rien à faire,--non!... parce que, pour le découvrir, il faut suer son eau et son sang, risquer trente-six fois sa peau, et, quand on l’a découvert, il vous dévore et vous pourrit. Tu peux en croire William Parker, ex-avant de rugby à Salt Lake City, ex-architecte diplômé du P. O. V.,--qui, avant de connaître l’or et d’être possédé par lui, avait encore une vague ressemblance avec cette noble combinaison d’ions et d’électrons qu’on appelle l’homme,--orgueil de Dieu!... et qui maintenant!... Examine-moi de près,--et songe...

--Je songe qu’on peut peut-être trouver de l’or sans se laisser assassiner par lui...

--Non,--par saint... euh!... Chose!... L’or qu’on a trouvé avec ses mains dans le sable ou le rocher,--et (il parut réfléchir profondément) je me demande si à ce point de vue l’or du sable n’est pas plus redoutable?... cet or-là va immanquablement à des choses folles, mauvaises, diaboliques... Mais à quoi bon te raconter ça? Il n’y a qu’à voir tes yeux: tu as la flamme. Va à l’or. Dans un an tu m’en diras des nouvelles. Moi, j’en ai ramassé de quoi faire craquer sous le poids cette table-là... Un moment, dans les criques du Meeka, j’en trouvais... j’en trouvais!... c’était une chose extravagante!... Je ne savais plus où le mettre... Je rentrais à la hutte avec mon sac, mes poches, mon chapeau, tout ça plein, plein d’or... d’or net, frais... Quelle folie!... Où est-il passé? Je l’ai joué... Pourquoi? Mystère!... Je n’aime pas le jeu... Le gain m’indiffère... La perte?... je m’en moque...

--Il y a peut-être un peu de littérature dans votre cas, cher monsieur, ne pus-je m’empêcher de lui dire en souriant.

--Eh bien! je me le suis demandé pendant quelque temps, fit-il, sans se fâcher. Mais si tu savais tout! Si tu savais tout! Si tu savais tout ce que l’or m’a fait faire, tous les coins où il m’a traîné, tu te dirais, mon garçon, que ton explication est peut-être un peu simpliste... D’ailleurs, permets-moi de te le dire en passant: tu as une gueule à simplifier exagérément les choses...

--Tu as été riche? lui demandai-je.

--Très!... Mon garçon, rappelle-toi qu’une nuit que j’étais saoul, j’ai donné à un homme qui, d’ailleurs, ne me demandait rien, tant d’argent!... ça faisait des tas de banknotes hauts comme ça... qu’avec ça il a pu faire bâtir une église, laquelle s’appelle Saint... ah! saint... saint?... Saint Chose! preuve que je ne mens pas!

--Et maintenant?

--L’Église?

--Non... toi? qu’est-ce que tu fais?

--Imagine-toi, chère âme, que le richissime William Parker est devenu tout doucement, de fil en aiguille, préposé au service des inhumations de la noble cité d’Aklansas!... Ah! mon gars! tu ne rigoles plus?... Je suis fossoyeur!... Inutile d’ajouter qu’à Aklansas la chose manque un brin de majesté... Un enfouissement rapide et désinvolte... Houp!... En route pour le Néant!... Tenons-nous bien!... Belle fin de carrière, pas?... Donc, que voulais-je te dire?

Ses yeux s’immobilisèrent sur je ne sais quelle image lointaine...

--Ah! fit-il, tapant la table du poing. Tu cherches des outils? Veux-tu les miens?

--Oui, répondis-je, s’ils ne sont pas trop damnés...

--Tout ce qui touche à l’or ou va vers l’or est damné. Je te les vends dix dollars... C’est du solide et du sérieux.

Il s’était levé: