Part 7
Tout de suite nous nous éloignâmes du Sloo et piquâmes vers l’intérieur. Dans la matinée, nous fîmes dix-huit milles,--tellement nous avions hâte de nous éloigner de ce lieu maudit. Le courage, l’espoir, l’entrain nous étaient revenus. Patrice, silencieusement, riait des mille petites rides de sa face violette. Moi, je sifflais à tue-tête, sur l’air de:
_Vous avez eu mon cœur, Petite fille, Il fallait le garder!... Mais voilà: vous ne saviez pas. Est-ce qu’on sait jamais!..._
Le voyage se fit sans trop d’incidents, sauf, quand, dès le lendemain de notre départ, nous nous mîmes à longer la base des Ayaks, qui, avec leurs éboulis de rochers, leurs forêts de sapins torturés par le vent, nous séparaient du Sloo. Car ces Ayaks sont de vrais nids d’ours. Jamais je n’en avais tant rencontré. Nous les voyions débouler au petit galop de la montagne, à ce petit galop titubant et un peu comique, de bons bourgeois qui courent après le train,--et dont il faut se méfier, diable! car il cache une vitesse très grande et une force impressionnante. L’ours est un animal qui trompe parce qu’il a «une bonne tête». Au fond, c’est une sale espèce et qui, peut-être la seule parmi celles des terres glacées, est capable de ruse.
Patrice et moi nous en abattîmes une bonne quantité; Patrice en descendit sept; moi trois. De quoi monter un petit magasin de fourrure...
Le dernier, d’ailleurs, nous donna chaud et je crois bien qu’avec lui mon voyage terrestre fut sur le point de se terminer: parce que je voulus, un peu, je le confesse, pour épater Patrice,--et on ne devrait jamais chercher à épater,--parce que je voulus, dans son assaut, l’attendre jusqu’à ce qu’il fût à dix ou douze yards de moi. C’était un ours magnifique, à la fourrure d’un brun clair, presque rougeâtre. Je le laissai donc venir, au petit galop... bodoum!... bodoum!... et quand il fut, comme je le disais, à une douzaine de yards de moi (j’entendais le souffle énorme qui lui sortait de la gueule...), je tirai, et, par la barbe de Mahomet! le coup rata!... Je n’avais qu’une cartouche dans le canon... Ce fut comme si on m’avait pétrifié... Un frisson me parcourut et j’entendis Patrice qui criait: «Que faites-vous?» Pourtant il est de ces dangers devant lesquels, en raison même de leur énormité, on ne tremble pas... J’eus la présence d’esprit et j’eus le temps tout juste de relever le chien et de tirer de nouveau... Le coup, cette fois, Dieu soit loué! partit et la bête, frappée au défaut de l’épaule, tomba... Elle tomba assise sur son train de derrière, ses pattes de devant restant raidies, toutes griffes écartées... et, glissant dans cette posture, masse énorme de fourrure, de chairs déchiquetées, elle suivit son élan, continua sa course, morte, foudroyée, jusqu’à moi... Arrivée là, elle s’écroula, la gueule sur mes bottes... Je restai immobile, à moitié fou d’angoisse... Patrice, lui, après être également resté sans bouger pendant trois ou quatre secondes, accourut et me prit dans ses bras en disant: «Pourquoi faites-vous des choses pareilles?»
--Mais, lui dis-je, en retrouvant ma respiration et, peu à peu, mon rire,--mais je ne l’ai pas fait exprès!
Quel moment!
XXXII
En dehors de ces ours, nous rencontrâmes, en cours de route, des loups, qui nous suivaient de loin et qui ne paraissaient pas méchants. Quand ils s’approchaient de trop près, nous leur envoyions une balle et toute la bande se sauvait en poussant des cris aigus.
D’un côté du chemin que nous suivions et qui n’avait guère forme de chemin que quand nous étions passés, grâce aux patins du traîneau et au piétinement des chiens, il y avait, à gauche, les Ayaks, espèce de gros plissement de terrain, haut à peine de cinq ou six cents yards,--mais sauvage, escarpé, convulsé. A droite, la plaine, tout unie, sans un arbre, sans une pierre, et dont le lointain se perdait dans la brume.
Le thermomètre, chaque jour, descendait d’un ou deux degrés. Par moment, il se levait une petite brise, qui, courant à ras du sol, se jetant dans les pattes des chiens, comme des lanières de feu, faisait hurler l’attelage de douleur.
--C’est long, disait Patrice. Voilà les froids qui viennent. Je voudrais bien que nous soyons au bout de cette course. Sitôt sur le terrain, il faudra que nous construisions la hutte. Nous en aurons besoin.
Cette journée-là, nous fîmes encore plus de seize milles; nous galopâmes jusqu’à la nuit tombée. Arrivés à l’étape, les chiens se laissèrent tomber si lourdement à terre que, Patrice et moi, nous nous demandâmes si nous n’avions pas exigé de ces pauvres bêtes un effort trop prolongé.
Mais le lendemain les collines à notre gauche s’infléchirent subitement et bientôt nous aperçûmes l’immense plaine de Cunley, où le Sloo, retrouvé, le Sloo large de plus d’un mille, apparut. C’était le salut.
--Dieu soit loué et le boomerang! s’écria Patrice qui mêlait le Dieu des chrétiens à son totémisme.
Le Sloo, transparent, incolore, coulait en sautillant de mille petites vagues courtes et joyeuses sur un vaste lit de sable pâle dont le fleuve n’occupait guère que la moitié.
Ni Patrice ni moi nous n’eûmes la patience que nous avions eue, quinze jours plus tôt, en arrivant, pour la première fois au Sloo. Nous poussâmes l’attelage aussi vigoureusement que nous pûmes et, là où la neige finissait, nous arrêtâmes le traîneau; les chiens furent dételés, attachés par trois, vite, vite!... fébrilement... et tous deux, Patrice et moi, comme des enfants, comme des fous, nous nous élançâmes sur les sables.
Patrice, malgré son harnachement, ses peaux d’ours, bondissait... En un instant il m’eut distancé de plus de cent yards... Je le vis arriver au sable, faire quelques enjambées, s’arrêter, se baisser, prendre une poignée de sable dans sa main, et, quand je le rejoignis, le cœur battant,--il avait mis un genou à terre... il ne se releva pas, ne dit pas un mot, mais, levant vers moi sa main pleine de sable, je vis que ce sable était chargé de paillettes d’or:
--Oh! Patrice! m’écriai-je d’une voix étouffée.
Les larmes me vinrent aux yeux. Il se releva enfin, jeta sa poignée de sable, en prit une autre, la rejeta... Nous fîmes encore quelques pas, puis, de nouveau, nous nous arrêtâmes et, nous prenant par le bras, émus, comme devant la révélation d’une chose mystérieuse, nous montrant l’un à l’autre du doigt ce sable où le soleil allumait mille petits points lumineux:
--Comme il est riche! Comme il est beau! dîmes-nous, presque tout bas, comme si nous avions eu peur qu’on nous entendît.
Puis l’affolement de la première émotion disparut; nous revînmes à pas lents vers les chiens, leur donnâmes à manger, mangeâmes nous-mêmes, silencieux, trop bouleversés, trop pleins de rêves, de projets, pour pouvoir les traduire par des mots.
Il faisait d’ailleurs ce jour-là un beau temps sec et clair. L’air vibrait. On sentait que pour un peu le ciel fût devenu bleu et que le soleil se fût montré, globe immense, couleur d’or, comme dans les pays heureux.
XXXIII
Le jour même, dans une sorte de petit vallon protégé du vent du nord-est et sur les pentes duquel croissaient de petits boqueteaux de sapins, nous nous mîmes, avec un entrain joyeux, à construire la hutte.
Le travail nous prit douze jours et cela nous fut horriblement pénible de lâcher, pendant douze jours, cet or pour la conquête duquel nous avions bravé vie et mort. Mais sans la solide et ingénieuse protection de cette petite cabane de bois et de terre, que serions-nous devenus, grands dieux! Quel merveilleux architecte, quel diligent charpentier, maçon, couvreur, etc., était ce Patrice! Depuis la première minute jusqu’à la dernière, pas un instant il n’hésita dans sa tâche, pas un instant il ne se ralentit dans son effort. Il avait l’air de faire cela d’instinct, comme les abeilles font leur ruche.
Il fallut abattre les arbres, les débiter en madriers pour la charpente, en rondins pour la couverture, en planchers pour les cloisons,--et cela nous prit cinq grands jours, et, pendant ces cinq jours-là, nous ne chômâmes pas, certes. Puis, il fallut planter tout cela, l’assembler,--et nous y consacrâmes quatre jours. Pendant les trois derniers jours, nous couvrîmes la toiture avec des peaux, remplîmes de terre les interstices des planches, de manière que cette petite cabane nous mît autant que possible à l’abri du froid, de la neige, du vent, de l’eau.
Quand ce fut terminé, nous étions propriétaires d’une hutte d’environ trois mètres sur quatre, couverte d’un toit à double pente. En fait d’ouvertures, une porte en plein milieu de la façade, une fenêtre grande comme un mouchoir de poche et dont la vitre était faite d’un morceau de toile huilée, et, enfin, dans le toit, une sorte de petite lucarne pour laisser passer la fumée... Ladite lucarne s’ouvrait et se fermait à volonté, par le moyen d’une planchette qu’on poussait ou ramenait, comme un verrou,--système breveté Patrice, dit Flèche de Pierre.
En fait de plancher, la terre, bien battue puis recouverte de branches de sapins et de brassées de grandes herbes folles, très parfumées, que Patrice appelait des taoras. En fait de meubles, le traîneau, les caisses de biscuits, de conserves, les couvertures, et, dernier mot du confort, une table, que Patrice fabriqua en une heure de temps, en plantant dans le sol quatre pieux de sapin, en clouant par-dessus deux traverses qui tenaient lieu de lambourdes et, par-dessus ces lambourdes, cinq ou six planches grossièrement rabotées, qui tenaient lieu de plateau.
Quand nous voulions nous chauffer, nous ouvrions la lucarne du toit, allumions un feu de branchages et de bûches en plein milieu de la hutte,--ce qui nous réchauffait et nous asphyxiait à la fois... Nous trouvions cela charmant.
Patrice, qui aimait ses chiens et pensait à eux peut-être plus encore qu’il ne pensait à lui-même, avait eu cette autre ingénieuse idée d’installer leur enclos tout contre la cloison, au pied du pignon est. De telle sorte que les braves bêtes (il leur avait fabriqué un toit, un chenil pour les petits, etc.) étaient relativement à l’abri mais que, nous, séparés d’elles tout juste par l’épaisseur d’une planche, nous avions vraiment l’impression de partager leur intimité.
Comme ces bêtes sont d’une nervosité extrême, tendues comme des ressorts, geignant, rêvant, chassant en rêve continuellement, vous pensez à quel points nos premières nuits purent être paisibles...
Voilà donc notre installation. Voilà notre petite maison. Patrice, qui pensait à tout, l’avait placée à mi-pente du vallon pour que, protégée du vent, elle ne fût pas cependant sur le chemin des eaux qui, lors de la fonte des neiges, devaient descendre vers le Sloo.
Ce soir du douzième jour, il y eut chez nous un grand dîner, auquel, pour faire plaisir à Patrice, j’avais demandé que fussent conviés les chiens. Nous leur donnâmes à manger et à boire des friandises de haut luxe, telles que biscuits d’orge, lait condensé, etc. Pour nous cette pendaison de crémaillère eut presque un caractère religieux. Après le repas, particulièrement soigné,--boîte de homard, corned beef, confitures,--je chantai une vieille chanson que, trente ans plus tôt, m’avait apprise ma grand’mère Paterson, une vieille chanson des Orcades:
_En allant de Rowsa à Westra Par petite brise sud-sud-ouest, Qui poussait gentiment mes voiles, J’ai rencontré un brigantin Qui m’a donné la chasse..._
Après quoi, Patrice, à qui j’avais demandé de chanter, lui aussi, quelque chose de sa race, étendit ses deux bras en un geste d’adoration, s’inclina deux fois vers le sol, où, tous deux, nous étions assis, les jambes croisées, et, tout bas, tout bas, il se mit à psalmodier une lente mélopée, qui, soudain, s’arrêta... Il resta la bouche ouverte, l’œil fixe, perdu dans un rêve. Au bout d’un moment, il eut l’air de s’éveiller, il se leva, lourdement:
--Non, James, dit-il. Il ne faut pas chanter. Chanter c’est penser et la pensée coupe le courage.
--Ne chantons pas, ne pensons pas, répondis-je, buvons!
Il me tendit son gobelet. Je l’emplis jusqu’à ras bord d’eau-de-vie, j’emplis le mien, nous bûmes, sans conviction d’abord, sans entrain, puis, à la seconde ou troisième gorgée, avec plus de feu, et, quand le sommeil, enfin, nous prit, nous étions parfaitement ivres.
XXXIV
Ensuite nous nous mîmes à la besogne.
Tout d’abord nous avions décidé de travailler de compagnie. Nous nous étions installés sur les bords (ou plutôt dedans, carrément, car, si glacée que fût l’eau, nous en avions souvent jusqu’aux genoux) d’un des petits bras du Sloo, lequel, se séparant de la rivière à deux ou trois cents yards en amont de notre vallon la rejoignait à un ou deux milles au-dessous. C’était une sorte de petit ruisselet, large de dix pieds environ, qui, coulant sur un terrain très en pente et coupé de rochers, avait pour nous cet énorme avantage, grâce à ses chutes et à ses remous, de ne pas «déposer». Le fond était continuellement ramené à la surface. Ce ruisselet était une merveille. Jamais je n’avais vu si mince cours d’eau charrier tant d’or et sous forme de paillettes si volumineuses.
Puis,--une fois de plus nous nous en rendîmes compte, Patrice et moi--la chasse à l’or est un sport où il faut de la lutte et de la compétition.
Je dis donc à Patrice un matin:
--Allez de votre côté. Je vais du mien. Nous nous retrouverons ce soir. Il sera amusant de voir qui aura fait la meilleure besogne.
--Voulez-vous dire par là, me demanda-t-il gravement, avec une pointe de tristesse, que nous ne devrons plus mélanger le produit de nos récoltes?
--Si je voulais dire cela, n’eus-je pas de peine à répondre, ce ne pourrait être, vieil imbécile, que par amitié pour vous. Car il n’est pas douteux que vous connaissez le travail bien mieux que moi et que, pendant des semaines et des semaines encore, vous rapporterez, chaque soir, trois fois plus d’or que moi. Mais non. Je ne veux pas dire cela. Nous sommes frères et embarqués sur la même galère. Nos risques et nos gains doivent rester communs.
--C’est donc par simple amour du jeu?
--Pas pour autre chose...
--Alors j’y consens!
A partir de ce jour-là nous tirâmes chacun de notre côté.
J’abandonnai le ruisseau à Patrice et allai m’installer plus loin à un endroit où la rivière vient presque lécher le pied de la falaise.
Il y a là, sur environ deux milles, entre la rivière et la paroi du rocher, une petite grève qui, tout de suite, m’apparut d’une richesse extrême,--et cette richesse se renouvelait en l’espace d’une nuit,--c’était admirable.
J’étais, chaque jour, rendu sur les lieux, comme Patrice à son ruisseau, à la première pointe du jour... Les journées étaient si vite finies!... Je me mettais au travail, et, quelque temps qu’il fît, par la pluie, le vent, la neige,--les grands froids annoncés par Patrice n’étaient pas encore venus et le thermomètre se maintenait entre 15 et 20 au-dessous de zéro,--je ne démarrais pas de ma tâche avant la nuit. Je travaillais avec une sorte de frénésie... Par moment, j’étais forcé de m’arrêter, de m’asseoir sur un plateau de rocher... Je haletais, j’étais trempé de sueur...
Vers une heure, deux heures après midi, je mangeais un morceau de poisson fumé, buvais une gorgée d’eau-de-vie,--ce qui me prenait bien cinq minutes,--et, sans me donner le temps de digérer ni de souffler, je me remettais à la besogne.
Ainsi jusqu’à la nuit complètement tombée...
Alors, je rassemblais mes outils, et, mes poches bourrées de paillettes d’or (oui, bourrées!... si extraordinaire que cela semble!...) je rentrais à la hutte, exténué.
XXXV
C’était bien rare quand, mon compagnon et moi, nous ne rentrions pas ensemble et presque à la même seconde, tellement nos journées, à lui et à moi, étaient taillées sur le même patron.
--Alors, vieux garçon? lui demandais-je, en me laissant tomber sur le traîneau.
--Alors, répondait-il en souriant de ses mille petites rides, la journée a été bonne... La vôtre?
--Très bonne, disais-je.
Je posais les pépites sur la table et retournais mes poches pour en faire tomber la poudre. Patrice en faisait autant et, pendant un moment, sans mot dire, un peu effarés, un peu effrayés de cette fortune qui montait, nous restions à regarder cela. Puis Patrice ramassait le tout, et, durant que je mettais le couvert,--deux assiettes, deux verres, la caisse à biscuits,--il allait enfouir notre butin.
Cela avait été une affaire d’importance que de nous faire une cachette. Nous n’étions pas là de la journée et donc, bien que nous ne fussions guère dans ce coin perdu, à la merci des voleurs, nous eussions tenté le diable en cachant notre or dans la hutte: c’est là qu’eussent porté en premier les investigations de ces messieurs.
Nous avions donc imaginé d’installer notre coffre-fort au dehors; dans un trou que nous avions creusé devant la porte. La cachette était sûre mais il fallait du temps pour l’atteindre et la reboucher. C’était Patrice qui chaque soir se chargeait de la besogne... Il avait une patience admirable...
Puis il rentrait. Puis nous dînions. Nous ne disions rien pour cette raison que nous n’avions rien à dire, si ce n’est, de ci, de là, deux ou trois mots sur une tourmente de neige, un peu plus forte que d’habitude, qui, dans la journée, nous avait assaillis, une bête que nous avions vue passer ou un coup de fusil que nous avions tiré... Commentaires brefs, qui, généralement, n’étaient relevés que par un grognement, ou plus simplement encore, par un hochement de tête.
Nous n’avions même pas la ressource de nous entretenir de nos santés respectives: nous nous portions magnifiquement.
A huit heures, nous étions au lit,--je veux dire étendus sur et sous nos peaux d’ours, côte à côte, nous réchauffant l’un l’autre et tombant dans le sommeil, dans un sommeil infini, d’une profondeur d’abîme, avant d’avoir eu le temps de nous dire l’un à l’autre bonsoir.
XXXVI
Vers le 20 janvier une sorte de cyclone glacé s’abattit sur la région.
Notre chasse à l’or nous passionnait tellement que, le jour où, comme parlent les livres, les éléments commencèrent à se déchaîner, nous voulûmes tout de même, Patrice et moi, aller aux sables.
Je sortis le premier. Mais je fus pris dans une sorte de tournoiement de lanières cinglantes et hululantes qui ne me donna pas envie d’aller plus loin. Je rentrai en toute hâte à la hutte et dis à Patrice, qui se préparait, lui aussi, à sortir:
--Ne sortez pas. Il y a de quoi crever.
--Vous plaisantez, répondit-il. J’ai vu bien pis.
Il ouvrit la porte et fut comme happé par la tempête. Dix minutes se passèrent. Puis j’entendis un cri, j’ouvris la porte,--et Patrice me tomba dans les bras, ahuri, livide. Je le couchai sur le lit, le frictionnai avec de l’alcool et, peu à peu, il revint à lui.
--Oui, dit-il. C’est un damné ouragan.
Toute la journée nous attendîmes que la tempête se calmât ou, tout au moins, diminuât d’intensité. Jusqu’au soir, Patrice resta dans un état voisin de l’idiotie, comme si on l’avait roué de coups, jeté dans un étang glacé,--et autres plaisanteries de ce genre. Moi, j’essayai d’abord de travailler, j’affûtai des couteaux et des scies, rafistolai le harnachement des chiens,--mais cette vie d’encagé, après tant de semaines d’horizons illimités, finit, en très peu d’heures, par me peser sur le crâne; je restai là, sur ma caisse à biscuits, les mains vides, ne sachant que faire et n’étant même pas capable, avec ce toit au-dessus de ma tête, ces murs autour de moi, d’assembler deux idées.
La cabane, pendant que Patrice sortait de son cauchemar et que je sombrais dans cette espèce de demi-imbécillité, la pauvre cabane en voyait de rudes! Heureusement encore qu’elle était protégée contre le vent du nord-est: sans cela elle eût été arrachée du sol, culbutée, enlevée comme une feuille... Le vent se ruait sur elle et fonçait dessus tête baissée... boum!... et par moment, changeant de tactique, il faisait le tour de la hutte, comme s’il eût essayé d’y trouver une issue, il semblait l’entourer d’un lasso sifflant, fou de rage... A gauche, à droite, nous entendions de sourds grognements, des sortes d’entrechocs, d’étreintes... Parfois, pris de peur, un chien poussait un hurlement.
Vers la fin de ce jour,--dont la lueur nous parvenait rare et jaunâtre à travers la toile huilée de notre unique fenêtre,--je m’étais assoupi, la tête dans mes mains. Une sorte de plainte me tira de mon sommeil. C’était Patrice, qui, à genoux, les bras étendus, devant une image de boomerang qu’il venait de tracer dans le sol à la pointe de son couteau, s’expliquait avec ses dieux. Il se jetait en avant, se redressait, bredouillait des choses, geignait,--et, sur son visage couleur de brique, de grosses gouttes de sueur coulaient.
Quand il eut fini cet exercice étrange:
--Alors, vous croyez dans tout ça! lui demandai-je.
--Ce n’est pas le moment de douter, répondit-il.
Il se déchaussa, se leva, fit deux fois le tour, à petits pas, de son boomerang, une fois dans un sens et une seconde fois dans l’autre, et, avec l’orteil de son pied droit, effaça l’image sacrée.
Puis, à mille lieues de moi dans le temps et l’espace, il alla s’étendre sur le lit.
XXXVII
Nous nous figurions, quand l’ouragan commença à siffler, que cela durerait quelques heures... Cela dura neuf jours!... neuf jours pendant lesquels nous ne sortîmes de la hutte qu’à quatre pattes, pour aller donner à manger aux chiens, qu’à chaque visite nous trouvions acculés par le vent dans un coin du chenil, droits sur leurs pattes, poils hérissés. Neuf jours qui pour nous furent un supplice; je les passai à boire, boire, fumer, dormir, tailler des bouts de bois avec mon couteau, d’un geste machinal et idiot... Les pauvres gens qui font des années de prison!... Patrice, lui, beaucoup plus adapté que moi aux caprices et aux nécessités de ce climat, continua sa vie et profita de ces neuf jours d’incarcération pour s’acquitter d’un tas de petites tâches dont les sables du Sloo l’avaient jusqu’alors détourné: il creusa dans le sol des caves pour l’eau-de-vie, l’eau, les biscuits, les conserves, reprisa ses vêtements, les miens, rapetassa ses chaussures, fondit des balles... et, quand il eut fini tout ce qu’il y avait à faire d’utile, il délaya dans de l’huile un peu de terre, du charbon de bois pilé, se fabriqua un pinceau avec des poils qu’il était allé couper à la queue d’un de ses chiens,--et il fit de l’art... oui, il peignit sur les murs toutes les bêtes des rocs et de la forêt, des ours, des loups, que poursuivaient des chasseurs, armés d’arcs et de flèches... et, au-dessus de tout cela, le boomerang... le Boomerang-Oiseau, symbole, égide, emblème de la tribu!
Vers le septième jour la tempête se fit à ce point affreuse que Patrice me demanda humblement si je consentirais à ce qu’il fît entrer les chiens avec nous.
--Naturellement! répondis-je. Nous sommes tous frères...
Il alla les chercher. Ils étaient à moitié morts de froid, et, plus encore, d’abrutissement. Ils restaient sur leurs quatre pattes, flageolant, les yeux mi-clos, comme faisant tête encore à la tempête. Les petits, brisés de fatigue, s’endormaient et, dans leur sommeil, faisaient des rêves qui leur arrachaient des cris et des gémissements. Ils se réveillaient en hurlant de frayeur.
Enfin, le neuvième jour, vers midi, le cyclone disparut vers le Nord, et Patrice et moi, et les chiens, nous nous précipitâmes dehors. Quel soulagement!...
Durant quelques moments, nous nous étirâmes, allâmes et vînmes devant la hutte, jouant avec les chiens, comme des enfants.
Puis tout à coup:
--Dites donc, vieux! m’écriai-je. Qu’est-ce que nous fichons là?
--Allons-y! répondit l’Indien.
Un quart d’heure plus tard,--pare à virer, comme disent les marins. Les chiens étaient rentrés, nous étions équipés, nous avions nos fusils, nos outils, nous descendions vers le Sloo, cependant que là-bas, devant nous, par delà la rivière, l’ouragan s’enfuyait, comme un nuage de poussière que le vent chasse.
XXXVIII