Part 13
--Vous allez saisir la justice?
--Non...
--Bah!
--Non. Je n’ai pas besoin de la justice des autres. J’ai la mienne. Mais laissez-moi d’abord vous dire ce qu’est le nommé Sqwal et comment le nommé Sqwal comprend la pédagogie...
J’avais le dos tourné à la porte. J’avais Farquard en face de moi... A ce moment j’entendis la porte s’ouvrir, je reçus dans les jambes le coup de vent glacé du dehors,--et:
--Tiens! dit Farquard.
Un homme venait d’entrer. Il secoua sur le seuil son manteau couvert de neige et, appelant le patron, qui, à son comptoir, était en train de rincer des verres:
--Monsieur Hudswell, dit-il, est-ce que ma femme est venue reprendre les deux bidons?
--Oui, monsieur Sqwal, dit l’autre.
Farquard s’était levé à demi. Je crus qu’il allait se jeter sur le nouveau venu...
--Monsieur Sqwal! dit-il, d’une voix joyeuse et cordiale. La santé est bonne, monsieur Sqwal?
LXIII
--Ah! bonjour, monsieur Farquard, dit Sqwal, en éclatant d’une sorte de rire de cheval qui s’ébroue. Comment va notre petit bambin? Je ne l’ai pas vu depuis deux ou trois jours...
--Il est un petit peu souffrant, fit l’autre. Je me demande si ce n’est pas la croissance...
--C’est très probablement la croissance, dit Sqwal, et, si j’ai un conseil à vous donner, monsieur Farquard: méfiez-vous. C’est un cap que nos garçonnets doublent parfois assez difficilement. Dans ces cas-là je ne saurais trop recommander les fortifiants...
--Ah!... dit Farquard, qui jouait admirablement les idiots, je suis content de vous l’entendre dire, monsieur Sqwal. Voilà un mois que je me tue à le répéter à ma femme: «Jane, ce garçon a besoin de fortifiant!» Mais essayez donc d’avoir une conversation sérieuse avec une femme!
--Ah! Ah! Ah! pouffa Sqwal, et les vitres en tintèrent... Il ne faut pas dire du mal de votre femme, monsieur Farquard. C’est une femme dont j’ai pu apprécier à différentes reprises les solides qualités de bon sens et le cœur excellent. D’ailleurs elle a ceci pour elle qu’elle aime les marmots; or, voyez-vous, monsieur Farquard, quand on a devant soi quelqu’un qui comprend les enfants, qui s’attache à faire leur bonheur, et, retenez bien ceci, je vous prie, à les rendre meilleurs, j’estime qu’il faut passer sur tout le reste...
--Bien dit! s’écria Farquard. Voilà qui est fortement pensé et joliment exprimé! Monsieur Sqwal,--asseyez-vous donc... Nous allons boire quelque chose.
Sqwal fit un geste de la main et éclata de rire:
--Jamais d’alcool!
--Ah! monsieur! dit Farquard d’une voix triste et fâchée, je croirai, si vous me refusez ça, que vous avez honte de trinquer avec un pauvre diable comme moi!
--Mais, monsieur Farquard... disait l’autre, en se défendant...
--Allons! Allons! l’interrompit Farquard. Monsieur Sqwal, vous m’avez pris mon gamin; vous êtes en train d’en faire un homme... Puisque l’occasion s’offre à moi de vous en remercier, vous ne m’empêcherez pas de la saisir...
Sqwal, ravi au fond et qui ne cessait de faire: ah!... ah!... ah!... Sqwal s’inclinait.
--Patron! cria Farquard. On va passer dans la petite pièce du fond. On sera plus tranquilles pour causer...
Nous passâmes dans une espèce de salon qui n’était séparé de la salle commune que par une porte vitrée. C’était un réduit grand à peu près comme un placard. Deux ou trois tables. Des chaises. Une banquette de cuir. Il y avait au mur une gravure en couleur représentant «Bolivar abdiquant». Sqwal, de tout son grand corps disloqué, se laissa tomber sur la banquette de cuir; Farquard s’assit en face de lui, et, quant à moi, pour ne rien perdre de ce qui allait se passer, je m’assis entre eux deux, au bout de la table.
Le patron avait apporté trois verres et il s’apprêtait à nous y verser la dose habituelle de gin. Mais Farquard lui posa la main sur le bras:
--Laissez ça, dit-il. Je ferai le service moi-même.
Nous restâmes seuls.
--Eh bien! Monsieur Sqwal, dit Farquard, les choses vont-elles comme vous voulez?
Il remplissait le verre du maître d’école.
--Monsieur Farquard, répondit Sqwal, vous me posez la question franchement; je vous répondrai avec non moins de franchise. Les choses ne vont pas comme je veux. En ce sens que les journées sont trop courtes et que je ne puis venir à bout de ma tâche. Vous me croirez si vous voulez, Monsieur Farquard: il y a des moments où je suis en train de réfléchir à un problème de pédagogie, de sociologie... tout à coup la tête se met à me tourner sur les épaules et Mme Sqwal en est réduite à me poser des compresses d’eau glacée sur les tempes et sur le front.
--J’ai idée, en effet, dit Farquard très sérieusement, que la pédagogie est un rude métier. Je me demande comment vous pouvez faire pour vous y reconnaître au milieu de tous ces gosses dont pas un naturellement ne doit ressembler à l’autre... A votre santé, Monsieur Sqwal! A la santé de Mme Sqwal et à la santé aussi de votre... ah! comment appeler ça?... de votre sacerdoce?...
--De mon apostolat, dit Sqwal. Nous sommes en quelque sorte des apôtres laïques. Il ne faut entrer dans l’enseignement que quand on est prêt à se dévouer corps et âme pour ces bambins. Il m’arrive de réveiller Mme Sqwal la nuit et de lui dire: «Chère amie, avez-vous songé à donner son cachet de quinine au petit Chappelow?» ou encore: «Chère amie, qu’est-ce que vous pensez de la phonomimie?»
Il but une lampée d’alcool.
--Si encore vous étiez toujours récompensé de vos efforts! dit Farquard.
--Qu’entendez-vous par là? demanda Sqwal.
--Je veux dire tout simplement, Monsieur Sqwal, que, dans vos petits élèves ou leurs parents, vous devez bien souvent rencontrer des ingrats?
--Cher monsieur, je dois dire que voilà le dernier de mes soucis. Il ne faut chercher de récompense que dans la satisfaction du devoir accompli. Les remerciements? La reconnaissance? Ni Mme Sqwal ni moi nous ne nous sommes jamais préoccupés de ça...
--Parce que vous êtes de rudement braves gens! dit Farquard. Vous êtes de ces gens comme il faudrait qu’il y en ait davantage... Pas vrai? fit-il en se tournant vers moi.
--J’ai vraiment plaisir à entendre M. Sqwal parler de cette façon-là! dis-je d’un ton cordial et brusque.
--Ah! Ah! Ah! ricana le pédagogue.
Je lui tendis par-dessus la table une main grande ouverte:
--Bravo! Je voudrais avoir quinze gosses pour vous les donner, Monsieur Sqwal!
Il se laissa prendre la main. Je la lui serrai avec effusion.
--Tenez!... fit Sqwal,--nous parlions de gratitude... Un jour,--il y a de cela quelques années,--une mère m’amène un jeune garçon dont elle ne pouvait rien faire. Le gamin était arrivé à onze ans sans savoir son alphabet... J’examine l’enfant. Il était porteur d’une lourde hérédité pathologique et mentale. La voûte du palais nettement ogivale. Onychophage. Kleptomane. Pratiques solitaires.
--Fichtre! siffla Farquard.
--Je dis à la mère: «C’est un sauvetage à tenter. J’y laisserai peut-être ma peau mais l’affaire m’intéresse: je veux bien essayer.»--«Merci! Merci! balbutiait-elle. Vous êtes mon sauveur!»
--Un peu de gin? monsieur Sqwal, dit Farquard.
--Eh! dit Sqwal en tendant son verre. Il est sympathique... Sec mais sympathique... eh bien! j’en reviens à mon histoire: deux ans ne s’étaient pas écoulés que le sauvetage était opéré. Le jeune homme lisait couramment, écrivait, d’une écriture gauche encore mais lisible, possédait son addition, sa soustraction,--et nous avions commencé à aborder la multiplication, quand il mourut, d’une méningite. C’est ici que la chose se corse... Je m’attendais à ce que la mère vînt me remercier de ce que j’avais fait pour son malheureux garçon. Or, en fait de remerciements, je reçus de cette femme une lettre où il n’y avait que ce mot: «Bandit!» Signé: «Margaret Wheeler.»
Il but une gorgée de gin et ricana de nouveau:
--Il m’est assez souvent arrivé d’avoir à débrouiller de petits problèmes psychologiques, dit-il. Cette fois je dois avouer humblement que je n’ai pas compris. Il me paraît évident que cette femme m’en voulait... Pourquoi m’en voulait-elle? Vous m’obligeriez infiniment en m’éclairant sur ce point...
LXIV
Sqwal tenait bon. Il en était à son quatrième ou cinquième verre de gin et, à part une coloration plus vive des pommettes, un débit plus précipité de la parole, plus fréquemment entrecoupé de ses sinistres: ah! ah! ah! le chavirement de l’ivresse semblait encore loin.
Farquard avait essayé vainement, à deux ou trois reprises, de le faire dérailler, en lui disant des choses comme: «Tout de même, voyons, Monsieur Sqwal,--un gamin qui ne veut rien faire... vous ne croyez pas qu’avec une bonne taloche?...»
--Une taloche, Monsieur Farquard? répondait Sqwal. Pourquoi une taloche? Il y a tant de façons de se faire comprendre de ces bambins! Vaut-il pas mieux se faire aimer? C’est par le cœur qu’on arrive à leurs petits cerveaux...
Farquard regardait avec inquiétude et dépit sa bouteille de gin qui se vidait sans résultat. Tout à coup, j’entendis les grelots des chiens, la voix de Patrice,--et j’allais me lever, brusquer les choses, quand, juste à ce moment, subitement, la chose se fit. Sqwal se laissa glisser dans l’ivresse.
D’abord ce fut son rire... ah! ah! ah! ah!... un rire qui n’avait plus rien d’humain et se prolongeait pendant quinze, vingt secondes, et, soudain, couic!... s’arrêtait net, comme cassé. Alors Sqwal, avec le plus grand sérieux, une espèce d’effarement, nous regardait et disait: «Nervosisme!»
Puis il se prit pour Farquard d’une sorte de débordante amitié et il se mit à le tutoyer:
--Far...quard!... disait-il dans un hoquet, tu es un type plein de cœur... et... heu!... où donc que je t’ai déjà vu? Tu n’étais pas en 22 à Lowestoft? L’histoire des sacs? Tu te rappelles?
--Sqwal! Sacré Sqwal! répondait Farquard, en lui tapant dans le dos. Vieux Sqwal de mon âme! Je te retrouve!
--Oui... oh!... copains!... copains comme pipe et gueule!...
Puis se penchant confidentiellement à l’oreille de Farquard:
--Seulement tu es ce que j’appellerai une vieille carne de cochon: tu m’as fait boire là un tord-boyaux insidieux...
--Ça? Il n’y a pas plus brave gin et plus honnête!
Il y eut un moment de silence. Sqwal avait posé sa tête sur l’épaule de Farquard et nous crûmes qu’il allait s’endormir. Mais il se redressa et d’une voix coupée d’éclats de rire plus stridents que jamais et de sombres éructations:
--Farquard, dit-il, j’avais un canard, dans le temps, quand je n’étais encore qu’un gamin... Un canard... Cloc! cloc!... ah! ah!... Il s’appelait... Je lui avais foutu un nom... Quel nom? Mystère!... et bref, un jour--j’aime la Science, tu sais... la Science!... Ne t’avise surtout pas de blaguer la Science!... C’est sacré!... Un jour, j’ai fait avec ce canard une expérience positive et scientifique... ah! ah! ah!... j’ai mis du grain sur une pierre... Alors le canard a fait ce que tu aurais fait toi-même: il est venu pour happer ce grain... Moi, scientifiquement, j’ai pris une hache et... ah! ah!... je lui ai coupé le cou... Pan!... Chose très curieuse et qui démontre péremptoirement l’utilité des expériences scientifiques, le canard, mon vieux, a continué de marcher. Il a fait trois fois le tour de la cour... Après quoi j’ai recommencé l’expérience avec le chien. Ça n’a rien donné... Le chien est un animal au-dessous de tout quand on lui retire la tête... A noter, hein?
--Voilà Sqwal! fit Farquard, en me regardant.
Puis se tournant vers le maître d’école:
--Sqwal! Sqwal! dit-il. Tu as dû en faire quand tu étais petit!
--Eh! dit l’autre. J’ai... Je me suis payé quelques bonnes rigolades scientifiques...
--Bravo! Il faut ça! Jeunesse n’a qu’un temps! s’écria joyeusement Farquard. Mais écoute bien ce que je vais te dire... Écoute bien, Sqwal!... Ce que tu as fait n’est rien à côté de ce que j’ai fait. J’étais un gosse épouvantable...
--Ah?... Eh?... fit Sqwal.
--Je ne rêvais que sang et meurtre. Personne... tu m’entends? ouvre tes oreilles, vieux!... personne n’a jamais pu me dompter...
Sqwal eut l’air de réfléchir une seconde.
--Parce qu’on ne savait pas, dit-il, dans un hoquet.
--Ah! Ah!... rien à faire!... reprit Farquard. J’ai eu des maîtres qui s’y sont usé la santé. Il y en a un qui est devenu fou...
--Des blagues! fit Sqwal. Quand on veut dresser un gosse on le dresse. Tu as toute la supériorité de ta force... Un gosse n’est pas de taille...
--Vieux Sqwal! Vieux Sqwal! dit Farquard en ayant l’air de le menacer gentiment du doigt. C’est des choses qu’on dit pour briller dans la conversation. C’est des mots... De simples mots... Mais j’aurais voulu te voir en face de Daniel Farquard, dit Dany. Qu’est-ce que tu aurais fait?
--D’abord, répondit Sqwal, dans les yeux de qui une flamme s’alluma, d’abord, je t’aurais fait crier de faim, mon garçon. La faim est une très bonne chose... Je vois très bien mon Dany dans le gentil bureau de M. Sqwal... «Tu veux manger, Dany?... A genoux!... A plat ventre, petit Dany!... Non? On ne veut pas?... On a son petit orgueil?... Respectons ledit petit orgueil!... On mangera demain ou après-demain...» J’en ai eu un,--une abominable petite tête... Une barre de fer!... Je l’ai eu pourtant... Je les ai eus tous... Je le faisais jeûner un jour, deux jours... Je lui faisais passer les gamelles sous le nez... comme ceci,--tout doucement... Je collais une feuille de papier sur le morceau de viande, tu saisis?... pour que ça s’imprègne bien de son odeur... et comme ceci... sous le nez!... sous le nez!... passez!... houp!... A la fin, Corsham... il s’appelait Corsham... il est tombé, évanoui... Ah! Ah!...
--Je crois, dit Farquard qui avait pâli, que tu ne m’aurais pas eu par la faim. Je serais plutôt crevé.
--Alors, fit Sqwal, j’aurais pris mon petit Dany, je l’aurais planté dans un coin de mon bureau, les bras en l’air, une ampoule électrique de cinquante bougies, nue, devant les yeux. J’aurais dit à Dany: «Petit Dany, il faut garder tes bras en l’air et tes yeux ouverts, grands ouverts. Chaque fois que tu baisseras les mains ou que tu fermeras les yeux, je te taperai, avec cette règle, sur les mains ou sur la tête.» Au bout d’un moment, Dany aurait senti au-dessus de lui un poids de cent livres et tout le sang du corps lui serait venu aux yeux. J’en ai eu de cette façon-là deux ou trois qui étaient de petits bavards incorrigibles.
Farquard avait baissé la tête. Il ne disait plus rien.
--Puis, dit Sqwal, continuant, et comme s’il se fût raconté cela à lui-même... Puis il y a l’écureuil. L’écureuil a ceci de bon qu’il ne laisse aucune trace.
Il éclata de son rire glacial.
--J’ai vu un enfant faire l’écureuil, dis-je à Farquard. C’est une chose abominable.
--Oui, répondit Farquard. Il y a un homme qui s’appelle Greenhalgh, dont le petit garçon était paralysé d’un côté, incapable de se tenir sur son pied droit, de se servir de son bras droit. Sqwal lui a fait faire l’écureuil toute une soirée. C’était atroce parce que le petit ne pouvait se retenir, tombait de tout son poids, comme une pauvre chose brisée...
Sqwal continuait son monologue: «Sanction et réparation!... Là où il y a faute il y a nécessairement châtiment... Ah! Dany!... On ne connaissait pas M. Sqwal, petit Dany!... A genoux!... Veux-tu te jeter par terre, Dany!... Comme une bête!... Comme une petite bête!...»
La porte s’ouvrit. Patrice entra.
--Les chiens s’impatientent, dit-il.
--Une minute, dit Farquard, qui sembla s’ébrouer comme au sortir d’un cauchemar. Voulez-vous avoir l’obligeance de rester devant la porte. Empêchez d’entrer qui que ce soit. Je vais avoir une explication avec monsieur.
Patrice sortit.
LXV
Farquard s’était levé:
--Sqwal, dit-il soudain, en élevant la voix et en retirant la table derrière laquelle le pédagogue était assis, Sqwal, c’est fini de rire... Lève-toi!
--Pour quoi faire? fit l’autre.
--Parce que je suis Farquard, Daniel Farquard, de Banbury!
--Je sais, je sais...
--Je suis le père du petit Farquard, que tu as eu comme élève,--et que tu as torturé!
--Sanction et réparation!... fit Sqwal, stupide.
--Oui, dit Farquard. Sanction et réparation!... Belle formule!... et qui avec moi aura son sens plein!... Sqwal, abominable brute, pourceau immonde, nous allons sanctionner et réparer!... Debout!
--Mais... eh! Farquard... tu es saoul!... bégaya le maître d’école,--et il fit mine de porter la main à son verre, pour boire,--ou pour jeter à la tête de Farquard.
Mais l’autre ne lui en laissa pas le temps. Il le prit par les cheveux... tira!... han!... Sqwal poussa une sorte de hurlement, se leva, pâle soudain, dégrisé, s’appuyant du dos au bord de la table, les traits crispés.
Et pan!... le poing de Farquard se décocha comme une énorme pierre... Sqwal reçut la chose en plein sur l’œil, bascula par dessus la table, les quatre fers en l’air, la tête cogna contre le mur avec un bruit sourd, il resta affalé, le corps sur la banquette, les jambes sur la table... Il n’avait pas fait ouf!... Je me penchai sur lui. Il avait la peau de la joue comme crevée d’un coup de couteau. Le sang coulait...
--Vous l’avez tué! dis-je à Farquard.
--Pensez-vous! fit Farquard. Ces charognes-là ne crèvent pas... Mais l’animal a la tête dure comme du bois. Je me suis à moitié foulé le poignet...
Il but une gorgée de gin.
--Un million! dit-il. Je ne donnerais pas ce coup de poing-là pour un million!
Sqwal avait fait un vague mouvement.
--Mouillez-lui son aimable figure, me dit Farquard.
Je fis couler sur lui le contenu d’une carafe. Il ouvrit un œil,--le seul de ses yeux qui eût encore quelque possibilité de s’ouvrir,--se secoua, comme un chien qui sort de l’eau,--regarda, ahuri... se leva et, comme s’il ne nous avait pas vus, se dirigea vers la porte...
Alors... pan!... un second coup de poing du terrible petit homme le lança dans une bousculade de chaises et, cette fois, il disparut sous la table, sous la banquette... Il n’y avait plus que ses deux jambes maigres qui dépassaient, avec ses chaussettes qui retombaient élégamment sur les chevilles...
Farquard resta un moment à le regarder, en s’appuyant sur une chaise,--car il était à la fois essoufflé et tremblant de «nervosisme», comme eût dit Sqwal.
--Voilà. C’est fait, dit-il enfin. Nous pouvons nous en aller.
--Non, fis-je. Il me reste la petite à tirer de là. Je vais aller à l’ouvroir... Est-ce qu’il peut marcher?
--Lui? dit Farquard. Il ne s’est jamais si bien porté. Il nous enterrera tous... N’est-ce pas, vieux?
Et il lui allongea un grand coup de pied dans les jambes...
LXVI
Nous attendîmes un bon quart d’heure sans rien faire pour accélérer le retour de Sqwal à la vie. Il remua enfin, sortit en rampant de dessous sa table, resta un moment assis par terre, nous regardant hébété, avec une gueule extraordinaire, qui était peinte de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel.
--Vous n’êtes pas très joli à regarder, mon cher pédagogue, lui dit Farquard.
--Vous allez me tuer? demanda-t-il d’une voix rauque.
--Pas forcément, répondis-je. Mais regardez ça.
Je sortis mon revolver de l’étui et le lui mis sous le nez:
--Si vous faites un geste, si vous dites un mot au cours de la petite expédition à laquelle nous allons vous demander de bien vouloir participer, vous avez une balle dans le ventre. Le moment est venu d’obéir, Sqwal,--et au doigt et à l’œil!... Comme une petite bête!
Puis me tournant vers Farquard:
--Vous allez voir, Monsieur Farquard. Il vaut mieux que sa réputation. C’est un garçon très doux.
Alors je commandai:
--Debout, Sqwal!
Il geignit:
--Peux pas!... jambe brisée...
--Je vais compter jusqu’à trois, Sqwal... Un!... Deux!...
Il se leva...
J’ouvris la porte. Patrice était là, appuyé contre le chambranle, les bras croisés. Le patron avait disparu; on l’entendait scier du bois dans son hangar.
--Allez! dis-je à Patrice, en lui montrant le maître d’école. Mettez-moi ça dans le traîneau. Je vous suis...
Ils passèrent la porte. Je vis Sqwal se laisser tomber, assommé, sur les peaux d’ours, la tête sur sa poitrine, comme un grand pantin disloqué.
Le patron venait. Je jetai sur le comptoir les deux dollars qu’il me demandait et Farquard et moi nous sortîmes.
--Conduisez-nous, cher monsieur, dis-je à Sqwal. Nous allons à l’ouvroir.
LXVII
L’ouvroir était à deux cents mètres de là. C’était une grande construction de briques, sinistre. Jamais je n’avais vu murs aussi droits et aussi mornes.
La concierge balayait sur le pas de la porte. C’était une petite bonne femme échevelée, grouillante, qui remuait de tous les membres à la fois, en ayant l’air de se défendre contre une armée de démons taquins.
--Oh!... monsieur Sqwal!... que vous est-il arrivé? dit-elle en apercevant Sqwal.
--Ne vous inquiétez pas, madame, dit Farquard. Le pauvre cher homme s’est malencontreusement heurté à quelque chose de dur. Mais quelques petites compresses d’eau fraîche sur ses petits z’yeux-z’yeux et, d’ici un mois ou deux, il n’y paraîtra plus.
Patrice resta dans le traîneau.
Farquard et moi, flanquant et soutenant Sqwal, qui n’y voyait goutte et dont les longues pattes flageolaient, nous entrâmes.
--Où sont-elles? lui demandai-je.
--Quelle heure est-il? fit-il d’une voix étranglée.
--Midi trois quarts...
--Alors elles sont au réfectoire. Allez au bout de la galerie et tournez à gauche.
C’était une sorte de cloître qui entourait une cour carrée: un toit de tuiles soutenu par des piliers de bronze. Il régnait un silence absolu et là aussi traînait comme à l’école cette odeur abominable de caserne ou de prison: soupe rance, choux avariés, etc. Nous nous étions arrêtés devant une porte dans laquelle un guichet à glissière était percé.
Sqwal allait mettre la main au bouton de la serrure.
--Laissez! dis-je.
Je poussai le petit volet de bois du guichet et je regardai.
C’était une grande salle avec des bancs et des tables posées sur des tréteaux. Sur l’un de ces bancs, face aux fenêtres qui donnaient sur la cour, une grosse femme était assise,--une grosse femme à la poitrine énorme et croulante, un tablier bleu sur ses genoux écartés. Son visage avait je ne sais quelle expression de lassitude crapuleuse. Devant elle, par terre, il y avait une énorme marmite pleine d’une chose fumante, et, d’une main,--comment exprimer ce geste?... d’une main avachie, elle plongeait dans cette sorte de colle blanchâtre une lourde cuiller d’étain. On eût dit une espèce de divinité qu’on serait allé chercher dans les bas-fonds les plus abjects de l’humanité.
Devant elle, alignés contre le mur ou contre les fenêtres qui y étaient percées, il y avait les pauvres, les tristes hôtes de ce lieu sinistre. Une trentaine de femmes... Elles étaient vêtues de longs tabliers à petits carreaux noirs et blancs qui leur tombaient jusqu’aux chevilles. Elles avaient les pieds nus dans des sabots. Elles étaient coiffées, sur leurs cheveux coupés ras, de ces petits bonnets blancs qu’on met aux enfants qui ont la teigne, et, sur la poitrine, à la place du cœur, elles avaient, cousu au tablier, un large carré de toile blanche portant un numéro: 17... 22... 27... un numéro énorme,--comme ceux qu’on trace à grands coups de pinceau sur les caisses de marchandises dans les gares.
La grosse femme à la marmite appelait: 22!
Du mur se détachait alors une de ces malheureuses. Elle venait, faisait devant l’immonde créature un petit salut des deux jambes légèrement pliées, un sourire crispé. La femme puisait avec sa louche dans la marmite, jetait cette pâtée dans la gamelle qui lui était tendue; la pauvre fille faisait encore un petit salut, souriait de nouveau et s’en retournait.
Pas un mot. Une sorte de terreur ahurie pesait sur tout cela.
LXVIII
--20! dit la grosse femme de sa voix rude et traînante.
Je reconnus «le 20»: c’était Marion...
J’ouvris la porte et j’entrai.
--Marion! dis-je. Marion! Que faites-vous ici? N’aimez-vous pas mieux la mort? Que cherchez-vous? Vous voulez expier? Expier quoi! La folie de la vie?