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Part 6

Notre installation fut terminée assez tôt dans l’après-midi. Patrice et moi nous étions ravis. Nous avions absolument l’air de petits employés qui vont prendre leur retraite et qui viennent de s’acheter une maison de campagne. Jusqu’à la tombée de la nuit, nous restâmes à flâner et à nous étirer paresseusement. Nous allions voir les chiens, leur jeter un morceau de biscuit, rafistoler un collier, nous revenions, nous nous asseyions devant la tente, dans le sable, les jambes étendues, sifflotant _Peggy, petite innocente_:

_Avec vous Pour toujours!_

Nous n’avions jamais dîné de meilleur cœur. Nous vidâmes ce soir-là, en signe de réjouissance, une boîte de homard qui avait un abominable goût de fer-blanc.

XXV

Or, le lendemain matin, quand je me réveillai (il devait être environ sept ou huit heures,--j’avais dormi tout d’une traite, sans un rêve!), je m’aperçus que la place de Patrice, à côté de moi, sur la couchette de peau d’ours, était vide et froide. Il devait être parti depuis longtemps... J’eus immédiatement la certitude qu’il n’avait pu attendre et que, malgré le solennel engagement pris la veille (huit jours de repos!... de repos complet!...) il était déjà sur le terrain de chasse.

Je m’assis sur le bord de la couchette et je me mis à rire... Nul décidément,--même pas Patrice--ne pouvait rester de sang-froid dans le rayon d’attraction de l’or...

Je sortis de la tente. Le jour pointait à peine. C’est-à-dire qu’une sorte de lumière diffuse, opaline, dont on n’eût pu dire où était la source, commençait à faire vivre l’atmosphère. Grâce à cette lumière peut-être voyait-on à dix pas devant soi. J’éclatai de rire, de nouveau, en songeant à ce Patrice, qui, à tâtons, courbé sur le sable, était en train de chercher son or.

J’allai voir les chiens. Ils s’éveillaient eux aussi, et, sentant bien que ce jour ne serait pas jour de travail, ils s’éveillaient lentement, paresseusement, à grandes bâillées, bruyantes et chaudes. Pi-How, lui seul, en tant que roi, ne donnait point à ses sujets et ne me donnait point à moi-même la joie maligne de le voir aux prises avec le sommeil et la flemme. Le corps tendu, bandé, les oreilles droites, vibrantes, le regard de feu, pas une goutte de son sang n’avait été conquise, semblait-il, par la fatigue. On eût dit qu’il avait passé la nuit ainsi, aux aguets, son regard de chef trouant la nuit. Il fallut que je l’appelasse par deux fois pour qu’il consentît à se lever et à venir jusqu’à moi. Ce n’était pas un chien de caresse, et, sous la main de l’homme, tout son poil frissonnait et devenait rude comme de la limaille de fer.

--C’est bien, lui dis-je. Tu as bien travaillé. Tu as mené «tes hommes» épatamment. Maintenant tu peux te reposer et dormir.

Il ne répondit à mes paroles d’amitié par aucun signe de démonstration et s’en retourna, droit, digne, écrasant les pattes des chiots qui se trouvaient sur sa route, et qui poussèrent des cris aigus.

Je revins à la tente. J’avais une faim de loup et je me mis à manger un de ces poissons fumés qu’on appelle à Aklansas des «Klus» et qui n’ont de goût que par la quantité énorme de poivre vert qu’on y fourre.

L’air s’éclaircissait de plus en plus et déjà j’apercevais les premières petites falaises qui bordent le Sloo sur sa rive droite. Le poisson m’avait donné soif. J’allai jusqu’à la rivière boire dans le creux de ma main quelques gorgées d’eau. Elle avait un petit goût ferrugineux qui n’était point désagréable.

Je n’étais nullement inquiet sur le sort de Patrice,--car il était tellement prudent!... il connaissait tellement les lois de cette région!... mais, comme je m’ennuyais tout seul, je l’appelai: Patrice!--Je fus surpris de voir combien dans cette atmosphère chargée de petits cristaux de neige la voix se propageait peu. J’eus l’impression d’avoir crié dans du coton. Personne ne répondit. Seul un chien aboya, stupidement, d’une voix aiguë, que Pi-How fit taire d’un grognement sombre. Alors, encore une fois, je m’en retournai vers la tente, et, pour tuer le temps, je me mis à nettoyer mon fusil, dont la rouille avait piqué le canon.

Patrice revint vers les dix heures.

--Eh bien! lui dis-je. Qu’est-ce que vous êtes devenu? Vous êtes allé sur le terrain?

--Non, répondit-il. Je suis tout simplement allé prendre l’air. Il faisait une chaleur sous cette tente...

Mais il ne savait pas mentir. En disant cela il riait et mâchonnait une brindille.

--Allons! insistai-je. Vous y êtes allé! Vous n’avez pas pu tenir! Qu’avez-vous vu? Y en a-t-il?

--De quoi?

--De l’or, parbleu!

--Je vous dis que je n’y suis pas allé! Je me repose! Huit jours de repos!

Il me tourna le dos et il alla donner un coup d’œil aux chiens. Nous déjeunâmes. Puis ce fut l’après-midi,--une après-midi longue, longue... Nous allions, nous venions, nous tournions autour de la tente, nous bâillions, nous nous étirions, et, de temps en temps, l’un de nous disait:

--Ça fait tout de même du bien de se reposer!

A quoi l’autre répondait:

--Sûrement!

Puis le silence, de nouveau, se jetait sur nous, à la façon d’une couverture.

XXVI

Je passai toute la journée à nettoyer mon fusil. Il en avait besoin. Mais moi aussi j’avais besoin de frotter et de récurer. Sans ce travail, je me demande comment j’aurais tué les heures. Patrice, lui, avait sorti de sa poche son couteau et il s’amusait à tailler de petits bouts de bois, assis sur le sable. Parfois, se renversant en arrière, comme un homme tué d’une balle, il restait étendu sur le dos, la face parallèle au plafond laiteux du ciel.

Nous eûmes un petit moment de distraction vers le soir parce que les chiens se mirent à grogner.

--Qu’est-ce qu’ils ont? demandai-je.

Patrice alla leur jeter un coup d’œil et revint en disant:

--Pas grand’chose. Le poil n’a pas bougé. C’est une petite bête qui doit rôder dans les environs.

Comme mon fusil était tout battant neuf et que je ne voulais pas le salir, je pris celui de Patrice, un vieux Witneys, lourd comme une bombarde, au canon tout bosselé de chocs. Mais j’eus beau aller et venir sur la grève, pousser jusqu’aux premières falaises, fouiller les roches, je ne trouvai rien.

Je revins sur mes pas. Je trouvai Patrice en train de faire le dîner.

--Nous allons manger tout de suite, dit-il. Après quoi nous irons nous coucher.

Ce que nous fîmes. Nous dévorâmes silencieusement notre ration de biscuit et de poisson fumé (notre régime était exactement le même que celui des chiens) en nous regardant de temps en temps du coin de l’œil.

En fait, chacun de nous savait bien ce que pensait l’autre et la situation nous paraissait assez comique.

Nous nous couchâmes ce soir-là à six heures. Jamais nous ne nous étions couchés si tôt. Nous eûmes une peine énorme à nous endormir. Vers minuit ou une heure seulement, nous tombions dans le néant et après nous être cent fois tournés et retournés sur notre grabat.

A sept heures du matin, Patrice était debout. Il me réveilla en me secouant comme un sac avec son pied.

--Eh! dites! fit-il. Écoutez-moi!

J’ouvris un œil ahuri. Il était debout, tout équipé, avec ses raquettes et son fusil. Je me dressai sur mon séant:

--Qu’est-ce qui vous prend?

--Est-ce que nous allons faire longtemps les imbéciles? demanda-t-il. Je m’en vais. Je ne peux pas tenir en place. Je vais sur le terrain comme j’y suis allé hier...

--Je m’en doutais bien!...

--Parbleu!... Me prenez-vous pour un infirme! Je serai de retour dans l’après-midi ou la soirée...

Il partit, sans même me dire au revoir, les yeux brillants, un peu comme un fou.

XXVII

Je restai encore une bonne demi-heure au lit. Chose curieuse, quand, aujourd’hui, je me reporte à ces jours lointains, je ne me rappelle pas que la folie de l’or m’eût déjà gagné. J’étais venu de beaucoup plus loin que Patrice pour le trouver, cet or, et, comme Patrice, je voulais jeter dans l’aventure mon sang, ma vie... Mais l’or n’avait pas encore pour moi le même sens que pour Patrice. L’or n’avait pour moi qu’un sens financier. L’or, monnaie d’échange, moyen de vivre bien, luxueusement, de se payer du bonheur, de la liberté, de la puissance,--et, en ce qui me concernait, de jeter l’éponge sur une folie misérable... Car je voulais payer! payer!

Pour Patrice, c’était bien autre chose!... c’était l’Or!... l’or, chose vivante, attirante, fascinante, ayant sa splendeur propre... Patrice, qui connaissait l’or, qui s’était, toute sa vie, battu pour lui, qui pour lui avait atteint aux limites de l’effort, de la peine, du danger,--Patrice était happé par l’or. Moi, je restais encore calme et je ne comprenais pas,--pas plus que l’homme sain, le petit bourgeois tranquille, placide, ne comprend l’homme qui boit, l’homme qui joue, l’homme qui tue.

Je passai donc encore cette journée-là sans trop de nervosité, à bricoler de droite et de gauche, à sentir ma fatigue,--cette fatigue de deux mois de route, de traîneau, de neige, de vent glacé, de hâlage,--à la dorloter comme un enfant meurtri, en tâtant, en palpant ma chair, mes muscles. J’étais assez content d’avoir fait ce que j’avais fait, d’avoir tenu l’effort, vaincu le froid. J’étais comme fier de me sentir revenu à l’animalité.

Patrice, que je n’attendais que le soir, revint peu d’instants après midi,--morne, le regard mauvais.

--Qu’avez-vous? lui dis-je.

--C’est très simple, répondit-il. Je crois que nous sommes tombés sur un sale endroit...

--Le terrain est mauvais?

--J’ai eu beau retourner le sable et gratter le rocher: pas un gramme d’or.

--Allons donc! m’écriai-je. Comment avez-vous pu voir ça en cinq heures de temps? Je vais y aller...

Je m’équipai à la hâte et, sans prendre mes outils, armé seulement de mon fusil, je partis.

Je fis toute l’anse de la rivière, longeant d’abord le fleuve qui coulait en chantonnant sur le sable rouge, longeant les falaises pour revenir. Je fouillai les rochers, déplaçai d’énormes blocs de schiste, grimpai après les aspérités de granits dont les feldspaths brillaient d’un certain éclat jaune qui (je commençais à être mordu!) me faisait battre le cœur.

Je revins à la tente alors que la nuit était déjà tombée et en me guidant sur les appels de Patrice, qui, toutes les deux ou trois minutes, me donnait la direction.

--Eh bien? fit-il en me voyant sortir de l’ombre.

--Eh bien, dis-je, un peu angoissé, je n’ai rien trouvé,--moi non plus.

Je jetai mon fusil sur le grabat; je me laissai tomber à côté, et, de bas en haut, regardant Patrice, qui, les bras croisés, me regardait:

--Voyons! dis-je. Qu’est-ce que c’est que cette blague?

--Voilà notre Eldorado, fit-il,--en souriant d’un sourire d’amant qui souffre, qui hait son mal et le chérit. Voilà les petites jouissances qui commencent. Vous verrez...

Je voyais déjà. J’étais saisi par quelque chose d’extraordinairement violent, et, à la fois, de doux et de douloureux. Cela ressemblait étrangement aux voluptueuses souffrances du jeu et de l’amour.

--Qui vous avait donné le conseil de venir ici? Un ami? demanda Patrice.

--Oui, répondis-je. Un homme qui est mort aujourd’hui et dont je bénis la mémoire... Mais d’ailleurs il n’y a rien à craindre. Nous n’avons fait qu’un tout petit coin du Sloo... Le Sloo est grand... Peut-être qu’il est là, l’or, à quelques milles d’ici...

--C’est très possible, fit Patrice,--quoique ce terrain ait quelque chose de mauvais et d’hostile. L’or est comme le gibier: même quand on ne le voit pas, on le flaire, et il y a je ne sais quoi, dans la couleur du sol, la silhouette des rochers, qui le fait pressentir. Le terrain de par ici est... oui... mort!... morne et vide... Rien qui soit de toutes les choses qui toujours accompagnent l’or: les sables verts, les cristaux... rien...

--Ne nous frappons pas! lui dis-je. J’ai confiance... Demain...

--Demain, fit-il, dès que le jour poindra, nous partirons ensemble, vous et moi, laissant les chiens à longueur de corde, garder la tente. Nous ferons une fois de plus toute la crique et nous travaillerons un peu les rochers de base.

Comme nous aurions voulu être au lendemain! Comme cette soirée, comme cette nuit,--nous dormîmes aussi peu l’un que l’autre,--nous parurent longues!

Vers deux heures du matin, comme ni Patrice ni moi, nous ne pouvions, les nerfs chargés d’électricité, nous endormir, je lui dis:

--Patrice?

--Hé?

--Vous savez: l’homme qui m’a dit cela ne peut pas avoir menti...

Il resta trois ou quatre secondes sans répondre. Puis enfin:

--James, dit-il, je suis, voyez-vous, de ces gens qui pensent qu’il en est de l’or comme de toutes les choses de ce monde: c’est uniquement affaire de vouloir. Il y a de l’or partout où il y a des hommes qui veulent. C’est notre cas. Vous êtes jeune, solide. Les chiens sont en forme. Nous irons jusqu’où il faudra aller. S’il faut faire tout le Sloo jusqu’à la côte, nous le ferons.

--Bravo, Patrice!

--S’il faut le lâcher, nous le lâcherons. S’il faut aller au diable, nous irons... Qu’est-ce que ça peut nous faire... Rien ni personne ne nous attend. Nous sommes maîtres de notre peau...

--Sûr! m’écriai-je avec un rire nerveux.

--Pas d’autre issue que de rentrer riches!... très riches!... ou claquer, superbement... bouffés par les loups, raidis par la glace. Cela seul est digne de nous!

--Bien parlé, Patrice! Avec un homme comme vous j’irais jusque dans la lune!

Calmés par cette exaltation, bandés pour de nouvelles folies, nous pûmes, enfin, trouver un peu de repos.

XXVIII

Le lendemain, à la petite pointe du jour, nous partîmes. Nous avions emporté des outils. Nous longeâmes d’abord toute la grève en suivant le bord de l’eau, jusqu’à un point qui, sur les cartes Bird au 20.000e, est indiqué à peu près par le deuxième o de Sloo; puis nous revînmes à notre point de départ, en prenant, cette fois, par le milieu de la grève, à égale distance entre la rivière et des falaises. Puis nous repartîmes (il était à ce moment plus de onze heures et une petite pluie glacée s’était mise à tomber) en suivant le pied des falaises et en explorant les criques. De petits ruisseaux descendant des collines latérales venaient se perdre dans les sables du Sloo. Nous en remontâmes deux jusqu’à plus d’un demi-mille, ce qui nous força à grimper, de roc en roc, pendant plus d’une heure. Les rochers étaient pleins de grands oiseaux à tête de rapace et plumage gris tacheté de blanc, que je ne pus identifier. J’essayai d’un tirer un. Je dus le blesser à la patte. Furieux, il fonça sur moi avec ses grandes ailes qui claquaient comme des toiles, et, quand il fut à deux ou trois mètres de moi, sans doute eut-il peur, il se rejeta en arrière, reprit de la hauteur... Je vis qu’au-dessous de lui quelque chose de sanglant pendait.

En fait d’or,--rien.

Nous revînmes par les falaises. Elles sont couvertes d’une herbe rase, roussie, séchée par le froid et qui, sous le pied, se dissout en une sorte de poussière grise et fine comme de la cendre. De petits arbustes rabougris se débattent péniblement contre le vent glacé. Pas d’or. Aucune trace de terre aurifère.

Nous rentrâmes à la tente, trempés de sueur, exténués...

--Par le boomerang! jurait Patrice. Vous n’avez rien vu?

--Rien...

--Moi non plus! Terre damnée! Ce sont les démons qui nous ont amenés par ici. Celui qui vous a donné le renseignement est un fieffé coquin...

Pendant toute la soirée nous épiloguâmes là-dessus.

Nous étions nerveux, agités d’une sorte d’angoisse fébrile,--mais du reste pas découragés,--non, pas encore. D’ailleurs quel est donc l’homme des placers qui, jamais, s’est découragé? Quel est donc le joueur que le sort contraire à lassé?

Le lendemain, nous repartîmes, plus tôt encore,--en pleine nuit.

Nous poussâmes notre expédition, à belle allure, sans desserrer les dents, jusqu’à une falaise rouge, où nous avions vaguement aperçu, à travers la brume, de grandes zébrures sombres, qui pouvaient être des filons...

Nous n’atteignîmes la falaise qu’à deux heures après midi, et, tout de suite, d’un seul coup d’œil, nous comprîmes qu’il n’y avait rien là pour nous. C’étaient des traînées de cristaux énormes, fort beaux, d’améthystes, qu’on nous eût peut-être payés un assez bon prix chez les bijoutiers d’Aklansas. Mais nous n’étions pas hommes à nous rabattre sur ces demi-trésors.

Nous aurions été plus bas encore dans la misère et dans l’échec et l’on nous aurait tendu, pour nous détourner du but, cent, mille, dix mille dollars que nous aurions, je crois bien, repoussé tout cela, tellement l’or est chose folle, tellement nous étions fous et, dans notre folie, profondément désintéressés.

XXIX

Nous rentrâmes fort tard, allongeant le pas, soufflant, sans mot dire, forcés, pour nous guider dans les ténèbres complètes, de suivre le bord de l’eau.

Nous fûmes accueillis par les hurlements des chiens, qui, n’ayant pas mangé depuis dix-huit heures, trouvaient le temps long.

--Ah! Patrice! dis-je. Ça va mal!

Je m’étais jeté sur le grabat.

--Allons, dit l’Indien. Vous n’allez pas déjà vous laisser abattre!

--Vous trouvez que c’est gai?

Il eut ce mot:

--Pour des gens comme vous et moi, les choses gaies... ce n’est pas drôle...

Je ne pus m’empêcher de rire et, me relevant, je mangeai le morceau de poisson fumé que Patrice, mère nourrice, me tendait.

Il en fut ainsi pendant cinq jours encore.

Pendant cinq jours, comme des rats, enfermés dans une cage dont les barreaux rougis leur brûlent les pattes, nous allâmes, furetâmes, de droite et de gauche,--d’abord avec un peu de sang-froid et de méthode, puis, bientôt, au hasard, poussés par la superstition, allant où la brindille d’herbe emportée par le vent semblait nous guider, où les oiseaux des rochers, sautant de pierre en pierre, semblaient nous appeler.

Par tous les temps!... Par ces merveilleux temps de soleil glacé qui font chanter toute la nature... Par ces affreux temps de brume rougeâtre, jaunâtre, qui noient et qui étouffent. Par le vent soufflant, à larges, rudes, énormes bourrées, devant lesquelles il fallait se baisser, s’arc-bouter, pour n’en être pas jeté à terre...

Au tableau: nos dernières onces de graisse fondus, de la fièvre dans les yeux de Patrice... quant à moi, j’étais brisé, vidé de toute pensée...

Et la nuit qui suivit ce cinquième jour, j’eus encore un rêve,--un rêve tel que j’en suis encore à me demander si, dans une existence antérieure, je n’ai pas vécu cela...

C’était par une admirable nuit d’été. Je devais avoir quinze ou seize ans. J’avais laissé mon père et ma mère dans cette maison, dans cette grande salle à manger carrelée, le long des murs de laquelle des tapisseries étaient tendues... et je me rappelle... comme c’est bizarre!... descendant du premier étage dans cette salle à manger il y avait un petit escalier en colimaçon qu’on avait comme habillé avec une de ces tapisseries, sur laquelle on voyait dans de la verdure très vieille et très fanée, un loup gris foncé et un chien blanc sale.

J’étais sorti dans le jardin, où cela sentait bon!... Je me rappelle ce parfum: de printemps, d’œillets poivrés, de terre humide et chaude, de jeunesse et d’amour... Au-dessus de ma tête, un ciel de velours noir, éclaboussé d’étoiles!... Quelque chose de fou!

J’allais... et tout à coup je sentis qu’Elle était là, à côté de moi... Je lui pris la main, une petite main tiède et grasse. Elle me dit:

--Nous allons aller jusqu’à la grille et voir s’il n’y a pas de lettres dans la boîte...

Nous y allâmes. Rien dans la boîte. En agitant les feuillages, nous fîmes faiblement tinter la clochette cachée dans les vignes vierges...

--Revenons, dit-elle.

Et nous remontâmes l’allée, où les petits cailloux criaient sous nos pas,--et au moment où nous allions tourner le coin de la maison, il se passa quelque chose d’inouï: je l’attirai à moi, la serrai contre moi, en tremblant, et je l’embrassai, sur la tempe, sur ses cheveux...

--Que faites-vous? me dit-elle.

--Ah!... Marion!... Marion!... répondis-je.

Je me réveillai... Le cœur me battait dans la poitrine!

XXX

Le sixième jour,--cela se passait le matin, assez tard, j’étais resté au lit, exténué et, aussi, bizarrement agité par ce rêve... Marion! Marion! Quel chemin souterrain elle avait l’air de faire en moi!... Patrice, qui, lui, était sorti, et de bonne heure à la pointe du jour, rentra, trempé jusqu’à la ceinture, dégouttant d’eau.

Il me dit:

--Je viens de traverser le Sloo et c’est d’ailleurs une assez désagréable opération. C’est plein de sables mouvants. On ne sait pas où poser le pied. J’ai failli trois ou quatre fois y rester.

--C’est idiot, lui dis-je. D’autant plus que rive droite ou rive gauche, les choses doivent bien se présenter à peu près de la même façon.

--Oui, fit-il,--stupidement de la même façon. J’ai tout de même voulu voir. J’ai vu. Il n’y a rien. Partons!...

Je me levai d’un bond:

--Vous avez raison, lui dis-je. Partons. Il n’y a rien à récolter par ici. Les froids vont nous tomber dessus un de ces jours et nous forcer à nous terrer. Pour six mois!... Dans un pays où il n’y a en fait de gibier que des espèces d’aigles avec quoi on ne pourrait même pas faire la soupe. Or, nos conserves s’épuisent. Nous en avons peut-être encore pour deux mois... Filons donc!... Tirons-nous de ce guêpier... Tâchons de trouver un coin où, bon Dieu!... il y ait tout de même un peu d’or et où, en tout cas, il y ait de quoi ne pas crever de faim...

Pendant que nous parlions ainsi, Patrice avait retiré ses bottes, changé de pantalon.

--Quand partons-nous? lui demandai-je.

--Demain, dit-il. Il faut d’abord plier bagage, ficeler tout cela sur le traîneau, et, ensuite, réfléchir... Où aller, James?

--Où aller, Patrice?

--Il y a trois solutions. La première: retourner à Aklansas poches vides et tête basse...

--Cent mille fois plutôt crever!

--La seconde: lâcher le Sloo, piquer sur les placers classiques du New Koléa ou du Brundsey, où nous serons toujours sûrs de pouvoir, primo: ramasser un peu d’or... pas beaucoup,--mais enfin de quoi sauver la face... secundo, manger...

--Médiocre, çà, Patrice!...

--Très médiocre. La troisième: lâcher le lit du Sloo, vu qu’il y a le traîneau et que les traîneaux ne sont faits ni pour flotter sur l’eau ni pour trotter sur le sable, mais, plutôt, comme je me le suis laissé dire, dans de la bonne neige d’au moins six pouces...

--Lâcher le lit du Sloo, Patrice?

--Le lâcher, oui, James,--suivre la route d’au delà des montagnes, par l’intérieur, reprendre la rivière plus haut, à l’entrée dans les plaines...

--Ah! bon! Vous m’avez fait peur! Car vous savez: notre destin est sur le Sloo!

--Il est là et nulle part ailleurs,--oui!... Hein! est-ce bête! Je crois au Sloo plus encore maintenant qu’il m’a floué... La victoire est une simple question d’entêtement... Pas d’or ici? Il y en aura là-bas!... là où le Sloo quitte les montagnes et vient battre sa flemme sur cent quarante milles dans les plaines... C’est là qu’il dépose ses petites saletés... Aucun homme de bon sens ne peut en douter. C’est ainsi que les choses se passent pour le Chari et le Rowl... C’est à la sortie des montagnes que les eaux lâchent leurs paillettes... J’ai réfléchi à cela toute la nuit... Qu’est-ce que vous avez fait, vous, cette nuit?... Dormi, hein?

--Oui,--et rêvé!... fis-je.

--Rêvé! s’écria-t-il. C’est le comble de l’absurdité!

XXXI

Ainsi fîmes-nous donc. Nous passâmes tout le reste de la journée à préparer le traîneau, à vérifier les attelages, charger les bagages, nettoyer les chiens,--sacré travail!... Ce jour-là nous nous couchâmes à minuit passé,--mais nous étions si contents de nous en aller!... et, le lendemain matin, dès que le premier petit jour s’annonça, nous partîmes, les chiens hurlant de joie. Il y avait plus de huit jours qu’ils étaient au repos. Ils en étaient devenus à moitié enragés.