Part 9
Ce fut bien le plus atroce! Car cette sorte de trêve dans la bataille lui permit de se retrouver et de se rassembler. Son âme vraie reparut!... non son âme de mauvais garçon fanfaron et aventureux,--mais son âme d’enfant, l’âme bleue de ses premières années...
--Je vais mourir, disait-il... Tout n’est que mort... Je me rappelle cette après-midi de mon enfance... Il faisait un grand soleil au dehors. Mais les stores étaient baissés et la pièce pleine d’ombre... Je ne sais qui, dans un pavillon voisin, jouait au piano le _Premier Chagrin_, du grand Schumann... Une petite voisine, Erna Sievers, est entrée, avec un grand chapeau qu’elle balançait au bout d’un ruban bleu, les joues rouges, la poitrine haletante, la peau du visage couverte d’un léger vernis de sueur... Elle n’était pas jolie... non, je ne crois pas... Mais elle sentait bon la vie, le soleil d’été, les quinze ans... Tout ça n’est-il pas de la mort? _Quid_ du _Premier Chagrin_? _Quid_ du grand chapeau et de son ruban bleu?
--Racontez-moi votre histoire, Spiers, lui dis-je.
--Vous ne la croirez pas...
XLIII
Il était de Chillicothe, dans l’Ohio. Il appartenait à une famille de petites gens sans fortune. Son père était quelque chose dans les chemins de fer.
La jeunesse de Spiers s’est déroulée dans le calme. Il avait fait d’assez bonnes études, des études sans éclat, mais, non plus, sans aucune de ces lubies ni aucun de ces écarts qui font parfois dérailler les meilleurs élèves. Quelque chose d’uni et de régulier. Il faisait peu de sport. C’était, aux environs de la vingtième année, un grand garçon, maigre, un peu voûté, portant lorgnon, timide et gauche. On l’appelait «la vieille fille». Quand il eut passé tous ses examens, son père lui dit:
--Il y a une place à prendre chez Knibbs... La voulez-vous?
--Si vous voulez, répondit Spiers.
Il entra donc chez Knibbs, qui vendait des tissus d’ameublement, et, pendant deux ans, avec une sorte de petite visière au-dessus des yeux, pour protéger sa vue de l’éclat froid et cruel des ampoules électriques, il compulsa des dossiers, vérifia des factures, rédigea des lettres où il était question de: «Votre honorée du tant...» de: «Vos échantillons de gros grain...» etc.
Au bout de deux ans son père lui dit:
--Mon garçon, je vais prendre ma retraite et aller vivre à la campagne. Mais je suis ennuyé de vous laisser comme cela, seul, à Chillicothe, qui, comme toutes les villes, est une ville de perdition. Mariez-vous donc...
--Je veux bien, répondit Spiers. Mais avec qui? Je ne connais personne...
--Je m’en suis occupé, dit le père. Il y a la petite Holcroft. Elle vous a vu à une vente de charité et vous lui avez plu...
--Elle est affreuse! gémit Spiers. Elle a de la moustache et quelque chose de ratatiné dans la figure. On dirait qu’elle a mangé ses lèvres... De plus elle a comme des prétentions à l’art et à la poésie. A cette vente de charité, elle était habillée d’une robe de satin rose sur laquelle elle avait peint elle-même des branches de gui avec des petits oiseaux.
--Jérémie, dit M. Spiers senior, je me demande un peu quelle importance cela a... Vous pourriez épouser la plus jolie femme du monde et la plus intelligente, au bout de trois mois vous n’y feriez plus attention... Est-ce qu’on regarde sa femme?
Spiers épousa donc la petite Holcroft et il vécut avec elle pendant quelques années, ni heureux, ni malheureux,--indifférent, absent. Elle était terrible, la petite Holcroft. Elle était laide, et, surtout, elle était au suprême degré dépourvue de vie. Elle ne faisait aucun bruit, n’ouvrait jamais la bouche, ne riait, ne souriait jamais... une morte!... Pis qu’une morte,--parce que les mortes, on les enterre, et qu’une fois qu’elles sont enterrées, avec vingt-cinq kilos de fleurs sur leur tombe, on peut penser à autre chose.
Donc, cela alla bien pendant quelques années,--Spiers mangeait, buvait, dormait avec sa morte, et son patron, Knibbs, voyant que le malheureux était décidément perdu, que tous nerfs et tous ressorts chez lui étaient brisés, qu’il avait pris à jamais son parti de cet effroyable destin, Knibbs commença à le considérer avec une certaine sympathie, lui donna de l’avancement, lui confia le service de la correspondance avec l’étranger, etc.
Or, voici qu’un jour un des amis de Spiers, qui, lui, avait suivi un chemin tout différent... Il s’appelait Standring... C’était un parfait raté... De temps en temps, il était garçon coiffeur, de temps en temps marchand d’autos d’occasion, de temps en temps danseur dans les bars, etc. Il n’avait ni femme, ni ménage, ni mobilier, ni rien... Un jour Standring emmena Spiers au café, et, sans penser à mal, il le saoula.
Et dans sa saoulerie Spiers eut une révélation... Il vit sa jeunesse, telle qu’elle avait été, sinistre... sa vie actuelle, telle qu’elle était, dénuée de tout!... rivée à la laideur, à l’ennui, à la tombe!... Il vit aussi ce que son existence pourrait être, à condition qu’il la chargeât d’un peu de liberté, d’un peu de fantaisie, quelle chose charmante d’entrain, de couleur, cela pourrait être,--et il dit à Standring:
--Standring, c’est fini. Jamais plus je ne pourrai rentrer chez moi. Je vais partir, loin... loin!... je veux me mesurer avec le danger, avec le risque, piétiner la loi et la règle... Qu’on ne me parle plus jamais de l’honnêteté, de la correction... C’est une chose abominable!
--Spiers! Spiers! avait dit Standring, qui, malgré les verres de gin poivré, avait conservé une partie de son sang-froid. N’oubliez pas que vous avez une femme!
--Ah! bon sang! avait répondu Spiers. Je ne l’oublie pas, Standring! Jamais de ma vie je ne pourrai oublier ça... Si loin que je m’enfonce dans les forêts des Tropiques, dans les glaces du Pôle, je la reverrai avec ses yeux comme ça (grimace), ses lèvres comme ça (grimace), son dos comme ça (contorsion)... Vous allez aller la trouver, Standring... Vous allez lui dire bien gentiment, le plus gentiment que vous pourrez,--car elle n’y est pour rien, la malheureuse!... que je l’exècre et que je la fuis comme le choléra...
Et, effectivement, ce soir-là, il ne rentra pas. Le lendemain, il alla à la banque, en retira les quelques douzaines de dollars que, pendant toutes ces années de raison démente, il avait, un par un, accumulés, prit d’abord le train pour le Mexique, puis, en route, sans qu’il sût bien pourquoi, reprit un autre train pour le Nord...
Son rêve, sa folie, sa gageure continuent. Il devient l’étrange compagnon de l’aventure que je rencontre dans le convoi cahotant d’Austin à Aklansas... Où va-t-il? Vers l’imprévu et la bataille... Que veut-il? Vivre avec ses muscles et lutter de force et de ruse... Alors il m’entend dans le train parler du Sloo... Il ira au Sloo!... Il va au Sloo... Comment? Par les plaines, avec un convoi de pêcheurs qui gagnent la côte, des espèces de forbans qui jouent du couteau et du revolver tous les jours... Deux sont tués. On ne les enterre même pas... On les laisse là,--non pourrir, car, dans les terres glacées, rien ne pourrit... mais se ratatiner et se momifier sous la bise de jour et de nuit.
Spiers sait maintenant ce que sont la vie et la mort.
Il arrive au Sloo... Il croyait me trouver seul. Nous sommes deux,--Patrice et moi... Alors il nous observe pendant quelques jours, tourne autour de notre cabane, renifle notre or,--et, décidément, non!... deux hommes à tuer: c’est trop... Il renonce. Il s’en va... Il a déjà fait trente ou trente-cinq milles; il est sauvé ou presque...
--Mes dents claquaient à la pensée de ce que j’avais failli faire...
Soudain, sans qu’il sache pourquoi, sans qu’il sache sous l’influence de quoi... peut-être a-t-il eu la vision de sa femme et de la maison Knibbs?... il fait demi-tour, abat en une nuit le chemin qu’il vient de faire, se retrouve au Sloo, m’aperçoit, tire... Et, ce coup de fusil, c’est pour lui une chose prodigieuse, une chose d’épouvante!... Oui, il a jeté la mort... la mort!... lui, Spiers!... Il regarde cela avec des yeux désorbités... A mon tour, je lâche mon coup de fusil, sans qu’il songe à se défendre ou à se cacher,--et c’est fini, il tombe, l’hallucination s’envole... Pauvre Spiers! Pauvre homme raisonnable qui avait voulu jouer au fou!
--Voilà ce qui m’est arrivé, conclut-il. Je n’y comprends rien...
Patrice et moi nous l’avions écouté en silence... Dans nos pays civilisés le meurtre met entre la victime et le meurtrier une barrière infranchissable... Ils se regardent l’un l’autre à jamais avec des yeux d’horreur. Dans les terres glacées, un meurtrier est, avant tout, un homme,--et un homme, c’est, peut-être, le danger, la douleur... c’est surtout la vie, c’est, dans le royaume du silence, une chose qui parle, c’est, dans le royaume du froid, une chose qui réchauffe: Spiers avait voulu nous tuer et nous dépouiller... Il avait été l’Ennemi. Maintenant qu’il gisait là, désarmé, terrassé, il n’était plus que l’Homme: il faut aller là-bas pour comprendre ce que peut être un homme!
--Il ne s’en tirera pas? demandais-je à Patrice chaque fois que je croyais voir aux joues de Spiers revenir un peu de sang.
--Non, répondait l’Indien, en secouant la tête. Il est perdu...
Un jour, Patrice était sorti pour aller, non aux sables,--il n’était plus question de l’or!... mais à la chasse,--car il fallait manger... et j’étais venu m’asseoir à côté du grabat où Spiers était étendu tout de son long...
Nous nous taisions; je le regardais, pénétré de l’horreur qui était en train de s’accomplir. Il tourna la tête vers moi et me dit:
--Vous savez: la petite jeune fille qui était avec nous dans le train... Comment l’appeliez-vous?
--Marion?
--Marion... C’est cela... je l’ai revue à Aklansas une huitaine de jours après que nous y étions arrivés. Je l’ai aperçue dans la rue. Elle était avec cette espèce de danseuse...
--Marjorie?
--Oui... Drôle de phénomène entre parenthèses...
--Vous leur avez parlé?
--Non. C’était deux ou trois jours avant mon départ. J’étais en plein dans mes préparatifs.
--Mais, dis-je, songeur, je croyais que la pauvre petite devait, le jour même de son arrivée à Aklansas, gagner Swinnah, où elle avait de la famille... Je l’ai laissée dans la gare. Elle attendait qu’on vînt la chercher...
--Ah!... fit Spiers avec indifférence... C’est qu’au dernier moment elle aura changé d’avis et aura préféré courir sa chance à Aklansas...
--Que pouvait-elle faire à Aklansas avec cette femme?
--Je pense que vous vous en doutez! dit Spiers, avec un faible sourire.
Le sang me monta à la figure et mes oreilles se mirent à bourdonner. Je me levai, tournai une minute dans la hutte, poussant du pied les bûches du foyer, puis, soudain, j’ouvris la porte et sortis:
--Ainsi finit l’histoire de Marion, dis-je au vent qui passait.
XLIV
Puis la mort vint.
Un jour, le pauvre Spiers chavira de nouveau dans ce monde de délires et de fantômes dont je l’avais cru, tout de même, délivré. De nouveau il fut en lutte avec des ombres à la fois grotesques et tragiques. Il eut l’air de se pelotonner dans le giron d’une mère invisible, et, un soir, pourquoi ce soir-là? la mort le cueillit.
Il n’avait pas reparlé de sa femme, de son père, du foyer, du travail qu’il avait laissés à Chillicothe. Tout cela, il l’avait rayé de ses pensées et j’ai l’impression qu’à ce moment encore, il haïssait moins la mort tumultueuse et hallucinante qui s’emparait de lui peu à peu que la petite vie calme, droite, correcte, dont il s’était évadé avec horreur et avec rage...
Nous eûmes une peine inouïe, Patrice et moi,--c’était ma première sortie,--à lui creuser une fosse dans la terre glacée. Il fallut piocher pendant de longues heures, et, en rentrant, j’étais si las et je dormis, cette nuit-là, d’un sommeil si profond et si épais, qu’à mon réveil, le lendemain, j’eus comme l’impression qu’une ombre, une ombre pâle, juvénile et désolée, avait fait de vains efforts, toute la nuit, pour pénétrer jusqu’à moi.
Elle flottait, là, à quelques mètres, semblable aux âmes fluides et légères de ce vieux fou de William Blake,--et je dormais!... Je dormais!... tout en moi était aussi clos que la pierre d’un tombeau. En y songeant je compris que c’était Marion... Marion!... Marion!... et de ne pas lui avoir ouvert «les bras de mon cœur», cela me pénétra de tristesse...
XLV
Le travail reprit plus fiévreux et plus productif que jamais et l’hiver se passa sans qu’un seul jour il nous vînt la pensée de nous retirer des affaires ou seulement de nous reposer... Pourtant, quel hiver! Il fut si rigoureux, si terrible, avec de telles tempêtes de neige, ou, ce qui était pis encore, de vent glacé, coupant comme des lames de rasoir, que les bêtes descendaient du Nord par centaines, si affolées devant le froid qu’elles ne songeaient même pas à nous attaquer. Un loup, une fois, pendant que j’étais en train de piocher le sable gelé de la grève, me déboula entre les jambes. Je lui donnai un coup de pied. Il se sauva en poussant des cris aigus comme un chien qu’on fouette...
Vers la fin de février, enfin, il fallut s’arrêter. Nous n’en pouvions plus. Je me rappelle que ce soir-là nous mîmes près de trois quarts d’heure pour remonter du Sloo jusqu’à la hutte. Tous les vingt pas nous nous arrêtions, et, sans oser nous asseoir,--car un homme qui s’assied sous le vent des glaces est un homme mort,--nous restions ainsi, un bon moment, appuyés sur le manche de notre outil, à reprendre notre souffle. Arrivés à la hutte, une fois la porte refermée, nous nous laissâmes tomber sur notre grabat et nous nous endormîmes ainsi, sans manger.
Le lendemain, comme je me réveillais, j’aperçus Patrice qui, déjà debout, assis à la table, me regardait:
--Assez joué, dit-il. Nous sommes arrivés à la limite et un pas de plus dans cet enfer nous tuerait. Nous sommes riches. Aucun chercheur de paillettes n’a jamais eu la veine que nous venons d’avoir. Reposons-nous.
--Reposons-nous, dis-je. Nous reprendrons ça plus tard. Car le jeu me plaît. J’ai fini par aimer l’or, Patrice. L’or pour l’or. Peu m’importe de savoir ce qu’il y a au bout et ça m’embête de penser qu’il va falloir changer cela contre du pain, de l’alcool, de la poudre, de la noce, etc. L’or est tellement plus beau que tout...
--Oui, dit Patrice. Il n’y a qu’une façon de dépenser l’or qui soit digne de l’or: c’est de le jouer.
Nous passâmes toute notre journée à nous préoccuper de notre départ.
Nous avions décidé d’aller d’abord à Aklansas nous «refaire». Nous y resterions trois semaines ou un mois et à ce moment nous verrions. Nous faisions des projets fous, qui, d’ailleurs, étant donné le nombre important de livres d’or que nous avions tirées du Sloo, n’étaient pas irréalisables. Patrice et moi, nous devions nous habiller de neuf, nous faire beaux comme des rois, et, en compagnie de nos chiens, aller nous montrer sur les plages mondaines de l’Est, descendant dans les palaces et menant grande vie.
Patrice et moi, il ne nous semblait pas que nous pussions nous séparer, que l’un pût agir à l’écart de l’autre,--à part, bien entendu, la petite visite que je devais aller faire au premier bureau de télégraphe pour rembourser les Sharrock. Je leur avais volé quatre mille dollars. Je quadruplai la somme. Il y a beaucoup d’honnêtes gens qui ne vont pas jusqu’à quadrupler.
XLVI
Le lendemain, nous restâmes encore au Sloo. Nous ne pouvions nous en arracher... Il faisait moins froid que la veille. Nous vîmes voleter autour de nous des clocos, ces petits oiseaux à huppe bleue, qui annoncent le printemps. Pourtant notre résolution était prise, et, sitôt après le repas de midi, nous commençâmes à faire nos paquets.
J’étais en train de ficeler mon sac. Soudain la pensée de Marion me traversa.
--Vous ne savez pas ce que nous allons faire, Patrice? Nous allons passer par Swinnah...
--Ça nous rallonge de cinq à six jours, fit Patrice.
--Aucune importance. Je veux revoir cette petite.
Il me regarda en hochant la tête et en souriant:
--Passons par Swinnah, James!
Malgré ce que m’avait dit Spiers j’avais encore de l’espoir et je voyais encore ma petite fermière en train de traire les vaches dans un grand seau de bois...
XLVII
De passer par Swinnah, cela nous rallongea en réalité de neuf jours, car, à Birkenhead, loin de trouver, comme nous l’espérions, le Daggi encore gelé, nous nous aperçûmes que le fleuve était en pleine débâcle. Il fallut descendre, au triple galop, jusqu’à Monrose, pour pouvoir le franchir sur la glace,--et quelle glace!... j’ai encore dans l’oreille les craquements qui se faisaient entendre sous nos pas... Les chiens poussaient des grognements de peur...
Nous fûmes à Swinnah vers le 20 mars. Je croyais trouver un village ou tout au moins une douzaine de maisons. Ce n’était qu’une ferme: un corps de bâtiment central, en pierre, avec un toit en bois recouvert de plaques de zinc, et, tout autour, des étables et des écuries, d’une architecture plus que rudimentaire. Swinnah est placé au fond d’une sorte de cirque boisé avec des collines rocheuses tout autour; en arrivant par la piste j’avais aperçu cela du haut d’une de ces collines et le premier coup d’œil avait été favorable: cela paraissait propre et coquet...
Mais nous descendîmes la pente et nous vîmes que tout était désert et mort. La ferme était entourée de grillages et de fils de fer barbelés. Il y avait une porte à claire-voie et à deux battants peinte en blanc... Elle n’était même pas fermée. Nous n’eûmes qu’à la pousser et nous entrâmes. Pas un être humain. Pas une bête. Les étables et les écuries étaient vides... La maison vide aussi. Dans la pièce principale, qui était assez vaste et qui devait servir de salle à manger et de cuisine pour tout le personnel de la ferme, il y avait devant la cheminée trois gros ballots de linge, proprement ficelés, que, dans la fuite, semblait-il, on n’avait pas eu le temps d’emporter. Des cinq ou six chambres l’une me fit un effet funèbre tellement elle était avenante et tellement on sentait que ceux qui y avaient vécu avaient pris soin de l’embellir et de la rendre confortable. Le lit était fait, les meubles en place, et, sur la cheminée, dans leurs petits cadres de peluche rouge, une main pieuse avait disposé aussi harmonieusement que possible une demi-douzaine de photographies jaunies, qui représentaient des hommes et des femmes à la mode d’il y a cinquante ans. Dans le bénitier il y avait encore quelques gouttes d’eau.
--Il y a eu du malheur par ici, dit Patrice.
Nous ressortîmes et jusqu’à la tombée du jour nous circulâmes dans les environs pour essayer de mettre la main sur un être vivant.
Personne.
Patrice était monté sur la plus haute des collines: il n’avait pas aperçu le moindre feu de campement.
L’impression de cette ferme morte était si lugubre que je n’aurais pas demandé mieux que de me remettre en marche immédiatement. Mais les chiens étaient las. Nous nous installâmes donc à Swinnah. Pour rien au monde je n’aurais voulu dormir dans la petite chambre où l’on sentait une invisible présence. Je fis mon lit dans un coin de la salle à manger. Je n’ai pas beaucoup peur des vivants. Mais les fantômes me fichent la frousse.
Le surlendemain de notre arrivée, Patrice, qui était allé faire un tour dans les environs et tirer quelques coups de fusil, revint avec un Indien qu’il avait rencontré chassant le castor.
Cet Indien nous conta l’histoire de Swinnah.
Ç’avait été une ferme florissante, tenue, pendant trois générations, par les Meadows. Il y avait un assez nombreux personnel, des chevaux, des bêtes de toutes sortes. Les Meadows étaient de braves gens aimés et craints à cinquante milles à la ronde.
Un jour, une espèce de peste, qui venait du Nord et que l’Indien ne nommait qu’après s’être prosterné trois fois, pour chasser le sort: le Toaë, s’était abattue sur le pays. Tous les enfants étaient morts, d’abord. Quinze enfants. Puis les jeunes femmes. Alors les Meadows avaient songé à fuir. Trop tard. Ils emportaient le mal avec eux. Ils n’avaient pas fait vingt milles qu’ils tombaient la face dans la neige. Le dernier Meadows, un grand bonhomme de soixante-seize ans voyant qu’il restait seul et que son heure était venue, était rentré dans son chariot, avait baissé la bâche et avait attendu. Pas longtemps.
Après avoir ravagé Swinnah, le Toaë s’était jeté sur les tribus d’Indiens qui campaient aux alentours. L’homme qui nous contait cela avait eu sa tribu décimée. Seuls quelques hommes qui, au moment du passage du fléau, étaient à chasser au loin, avaient survécu.
Quand il eut fini ce récit, je lui demandai s’il n’avait pas entendu parler d’une jeune fille qui, vers ce moment, serait arrivée à la ferme. Il me répondit que non.
Nous partîmes le lendemain. Cinq jours après nous étions à Aklansas. La veille de notre arrivée, nous nous étions arrêtés à un endroit qui s’appelle Ettingshall, pour dîner et coucher. Les chambres de l’unique auberge étaient pleines. Mais le patron, un Français, qui ne baragouinait que très imparfaitement l’anglais, nous avait autorisés à dormir dans l’écurie.
--A condition que vous ne foutiez pas le feu!
--Ayez la confiance de nous! lui avais-je répondu en français.
Nous passâmes donc cette nuit dans le foin et je dois dire, d’ailleurs, que n’eût été le bruit insupportable que font les chevaux en tapant le sol dur avec leurs fers, comme avec des marteaux, nous aurions royalement dormi.
Avant de fermer l’œil j’avais dit à Patrice:
--Vous direz ce que vous voudrez. Mais il y a cette Marion... Pendant tout le temps que nous avons chassé l’or je n’ai guère pensé à elle... Maintenant il me semble que je lui cours après depuis toujours...
XLVIII
En arrivant à Aklansas nous allâmes d’abord chez Zarnitsky pour garer les chiens et le traîneau. L’étrange bonhomme n’avait pas changé; il était toujours aussi grimaçant et parcheminé.
Il me tendit la main comme si nous nous étions quittés la veille:
--Ça va? Je vous annonce que j’ai une femme... Elle est arrivée un soir... D’où venais-tu, petite?
De derrière le comptoir, une jeune femme, qui pouvait avoir vingt ou vingt-deux ans, répondit deux ou trois mots, dans une langue inconnue, et, ceci dit, ses lèvres très rouges restèrent ouvertes sur ses dents très blanches.
--Elle ne sait pas, dit Zarnitsky, avec un haussement d’épaules. Elle ne sait jamais rien... Elle est amusante à regarder, n’est-ce pas? Elle me fait penser à un Véronèse qu’il y avait à l’Ermitage... Je la crois complètement idiote... Mais qu’est-ce que ça fait?
Il éclata d’un rire de pantin qui se disloque...
--Eh!... dit-il à la petite... Au fait comment t’appelles-tu?
Puis sans attendre la réponse:
--C’est vrai... Tu ne peux pas savoir ça... Je t’appellerai: Op. 23, du nom de ce quatuor de Scriabine où il y a trois ou quatre mesures assez bien venues... Op. 23!... Op. 23!... Souris!... Je vois le ciel à travers ton sourire... Elle est décidément stupide... Quand elle est arrivée l’autre jour, elle était pleine de poux... Je l’ai nettoyée moi-même de haut en bas... Quel massacre!
Il se tourna vers nous:
--Vos chiens? Combien avez-vous de chiens?
--Dix, répondit Patrice.
--Dix chiens! grogna-t-il. Où voulez-vous que je mette ça! Enlevez-moi ça! Au large!
Mais se ravisant aussitôt:
--Voyez au fond de la cour. Je crois qu’il y a d’anciennes cabanes... Op. 23 y a couché sa première nuit... Je l’avais flanquée dehors... Elle est restée là... Elle n’en est pas morte...
C’étaient des appentis où avait dû être installée autrefois une forge; il y avait encore une enclume et des marteaux... Nous garâmes le traîneau et dételâmes les chiens.