Part 8
Pendant les quinze jours qui suivirent, nous voulûmes rattraper le temps perdu. Jamais notre machine physique et morale n’avait besogné avec autant d’entrain... Jamais nous n’avions obtenu un tel rendement. Nous ramassions tant d’or que maintenant nous en avions presque peur. Nous voyions ce tas d’or s’élever et nous le contemplions comme une chose de mystère et de danger...
Un soir, Patrice rentra soucieux et, à la première question que je lui posai, il me répondit, en jetant dans un coin son attirail:
--Il y a un homme par ici...
--Un homme? fis-je. Vous l’avez vu?
--Non... Mais j’ai vu ses pas sur la grève. Il est allé au ruisseau. Puis il est remonté vers la hutte...
--Mais quand?
--Cette nuit sans doute...
Pour la première fois depuis notre départ d’Aklansas nous eûmes vraiment l’impression que notre vie était menacée et qu’une force ennemie se dressait devant nous.
Nous mangions en silence. Je dis à Patrice:
--A quoi songez-vous?
--Je songe, dit-il simplement, que ça n’est pas grand’chose, la marque d’un pas sur le sable... Pourtant, il y a de la mort au bout de ça...
--Fatalement?
--Oui...
Pendant quarante-huit heures il ne se passa rien. J’en étais presque arrivé à penser que l’homme avait pu s’en retourner... Mais Patrice, à qui je confiai cette idée, haussa lentement et silencieusement les épaules, et se mit à sourire.
--Non, dit-il. Là où il y a de l’or on ne s’en retourne pas. Tenez-vous sur vos gardes et pensez à lui constamment. Car lui pense à vous.
Je m’endormis ce soir-là avec mon revolver à côté de moi.
Le lendemain matin, en sortant de la hutte, nous aperçûmes les traces du mystérieux personnage. Il avait aux pieds des raquettes norvégiennes qui avaient marqué profondément dans la neige leur large empreinte.
--Ah! Ah! dit Patrice. Le garçon a voulu jeter un coup d’œil...
Puis me montrant une mince fente pratiquée dans la toile huilée qui tenait lieu de vitre:
--Regardez, fit-il. Avec son couteau...
Il réfléchit une seconde:
--Heureusement, dit-il, les dernières bûches étaient éteintes et l’intérieur de la hutte noir comme la gueule d’un four... Sinon nous étions canardés comme des chiens...
--Mais, fis-je, à propos de chiens, pourquoi n’ont-ils pas aboyé?
--C’est ma faute, répondit-il. Je les ai habitués à coups de fouet à respecter le sommeil des hommes.
Tout de suite et sans plus de discours, nous prîmes les précautions qui s’imposaient. Patrice fabriqua avec des planches un petit volet qui, de l’intérieur, s’appliquait, pour la nuit, sur la fenêtre. La fermeture de la porte fut renforcée.
Mais quand ce fut fait:
--Ce que nous faisons là est idiot, dit Patrice. Si nous n’avons, en fait de tactique, que celle de la défensive, nous sommes flambés, et, un de ces quatre matins, nous nous réveillerons avec chacun une demi-douzaine de balles dans le corps.
Pendant deux jours, nous battîmes le pays pour tâcher de mettre la main sur l’homme. Nous fouillâmes les rochers, les ravins d’alentour, les bois de sapins, descendîmes jusqu’à la plaine... Rien! pas plus d’homme qu’au fond de ma battée... Patrice lui-même semblait croire que l’inconnu avait déguerpi.
--Bizarre! disait-il. C’est la première fois que je vois ça... Sans un coup de feu? Quel phénomène!
La nuit qui vint, vers deux ou trois heures, je fus réveillé par le bruit très particulier que fait la neige sous le poids d’un pas d’homme: le bruit d’une ouate qu’on bourre. Je me levai à moitié sur le coude, et, sans un mot, d’une main précautionneuse, secouai Patrice. Il était déjà réveillé et il me dit d’une voix basse:
--Voilà un quart d’heure que je l’entends. Il tourne autour de la maison. Ne bougez pas.
--Mais, fis-je, est-ce que nous n’allons pas lui sauter dessus?
--Non. Il a l’œil sur la porte et, dès qu’il la verrait s’ouvrir, il nous fusillerait à coup sûr. Ne nous rendons pas ridicules.
Il avait pris son revolver. Je pris le mien et nous attendîmes, retenant notre souffle. Au bout d’un moment, Patrice, qui avait une oreille d’une incroyable finesse, me dit: «Il est parti...» Il se retourna contre le mur et se rendormit. Cette histoire m’avait un peu tordu les nerfs; je mis plus d’une heure à retrouver le sommeil.
Mais le lendemain, quand, notre journée finie, nous regagnâmes notre gîte, nous nous aperçûmes qu’il avait été visité et fouillé en détail. On avait ouvert nos caisses, éparpillé nos hardes à droite et à gauche, creusé le sol...
--Par le boomerang! jura Patrice. Cet animal-là me rendra fou! Quel singulier travail il fait! Tout ce que vous voudrez, James: ça n’est pas un professionnel... Il s’agite comme un gosse et ne sait où donner du nez.
Nous nous assîmes sur nos caisses éventrées en nous demandant ce que nous allions faire. Nous étions à la fois furieux, agacés de ce danger qui tournait autour de nous et rassurés, amusés: le malheureux n’avait pas flairé une seconde notre cachette et il n’y avait dans son opération ni ordre, ni méthode, ni intelligence... Un pauvre diable probablement.
XXXIX
Pendant quelque temps la vie revint au calme et, un jour, par un froid matin de petite bise coupante, j’étais seul au travail, au pied de ma falaise, quand un coup de feu retentit derrière moi; j’éprouvai à la hanche comme la douleur aiguë et cuisante d’un coup de couteau. En une seconde, je sentis ma jambe droite s’engourdir, disparaître de ma sensibilité, comme si on me l’avait coupée, net,--et je tombai, le nez dans le sable, ne comprenant pas ce qui m’arrivait.
Je ne sais comment, dans ces moments-là, le travail se fait en dehors de vous,--et se fait si vite, si clair... Je me jetai de tout le haut de mon corps en avant et me mis à ramper vers mon fusil, en traînant le poids lourd et cotonneux de ma jambe droite... Je saisis mon fusil et alors seulement je songeai à me retourner et à regarder l’ennemi... Il était là, à cinquante pas, semblant stupéfait de ce qu’il venait de faire, debout sur un plateau de rocher, tenant son fusil devant lui, horizontalement, avec les deux mains...
Je me rappelle confusément que j’épaulai et que je tirai, à moitié couché, crispé, navrant et grotesque... le coup partit... et la seconde, la demi-seconde qui s’écoula ensuite me parut longue, si longue!... tout à fait un ralenti de cinéma... L’homme n’avait pas bougé, comme fasciné par le morceau de plomb que je lui envoyais... Et soudain sa main gauche s’ouvrit, lâchant le canon de son fusil, qui tomba sur le rocher avec un grand bruit, et, cette main, il la porta à son ventre, sa bouche fit un: oh! silencieux, ses yeux se chargèrent de je ne sais quoi d’horrible,--il tomba, se disloqua, disparut derrière le rocher... J’entendis son fusil qui dégringolait de pierre en pierre...
C’était tout. Le silence était revenu, à peine entamé par le bruit des petites vagues dont se frisait la surface de la rivière. Je tenais toujours mon fusil... Je ne sais quoi d’écrasant me pesait sur le dos et les fesses. Peut-être dix minutes se passèrent ainsi... Je tremblais d’une sorte d’électrisation de tous les nerfs. C’était, mon Dieu!... le premier coup de fusil que je recevais et le premier que je donnais... et recevoir un coup de fusil est une aventure assez désagréable mais qui abrutit plus qu’elle ne terrifie... Tandis que tenir au bout de son canon un être qui est là, debout, immobile, cible immense et bien détachée entre le ciel et vous, qui vous regarde avec des yeux grands ouverts, béants, qui, pendant une seconde, semble s’offrir, comme un mannequin,--quelle chose atroce!
Puis un cri me vint: «Patrice!...» et de crier cela je sentis à la hanche cette sorte de brûlure... Je répétai d’une voix essoufflée: «Patrice!...» Rien n’avait répondu au premier cri. Rien ne répondit au second. Il était environ neuf heures. Patrice était à son ruisseau, à trois-quarts de mille de là, et, dans cette atmosphère chargée de neige, les sons ne se propageaient pas. Alors je cherchai dans le sable la position la moins incommode. J’étais tombé sur des pierres... Je les enlevai de dessous moi. Ma montre dans la poche de mon gilet commençait à me meurtrir les côtes... Lentement, prudemment, je la retirai de mon gousset et la mis dans la poche de mon pantalon, à gauche. Cela me prit encore quelques minutes... Tout de suite j’avais jugé la situation: mon «assassin» était touché et me ficherait désormais la paix... Quant à moi,--impossible de bouger... Je ne devais pas être mortellement atteint: quelque chose de profond me disait qu’aucun organe essentiel n’avait été démoli... Mais au premier mouvement je m’évanouirais de douleur. Il n’y avait donc qu’à attendre. A attendre toute une longue journée... Vers quatre ou cinq heures, Patrice viendrait me chercher: j’avais du temps devant moi...
XL
Tout à coup, de derrière le rocher d’où j’avais descendu l’homme, un gémissement s’éleva, faible et imprécis, qui, bientôt, monta en une plainte désespérée et déchirante: «Mon Dieu! Mon Dieu!» J’en conclus que sa blessure était grave... Car dans les terres glacées on n’a pas l’habitude d’invoquer le nom du Seigneur pour une bêtise... «Mon Dieu! Mon Dieu!» Alors le gémissement devint une sorte de chose rythmée, périodique... mon Dieu!... mon Dieu!... toutes les huit ou dix secondes... mon Dieu!... Les heures avec cela passèrent et j’avais fini par ne plus penser à ma blessure... Je ne pensais plus qu’à cette voix et à cette souffrance...
Vers midi le gémissement devint encore plus atroce. Je criai à l’homme: «Mettez de l’eau sur votre blessure... Ça calme...» Il ne répondit rien et se tut pendant quelques minutes: j’avais dû le tirer de son cauchemar... Puis de nouveau la fièvre s’abattit sur lui et de nouveau il tendit les bras vers Dieu... La fièvre aussi me gagnait mais plus douce... Par moment je m’assoupissais un peu; ma cervelle s’emplissait alors d’étranges figures géométriques, d’espèces de cristallisations qui se bâtissaient, se démolissaient, se reconstruisaient. J’avais très soif. Je n’étais guère séparé de la rivière que par trois ou quatre mètres... Mais autant eût valu que j’en fusse séparé par une montagne... Mon Dieu!... Mon Dieu!... en dehors de cette plainte affreuse, qui revenait toujours avec la même régularité, à la huitième ou neuvième seconde, j’entendais le friselis de l’eau qui courait sur le sable ou le cri des rapaces qui, du plus haut du ciel, nous avaient aperçus, l’homme et moi, et, en tournant à larges cercles, se préparaient sans doute pour le festin.
Les heures coulaient si lentement que je cherchais dans ma tête tout ce qui pouvait en meubler la monotonie. J’avais compté une première fois jusqu’à mille. Je recommençai... Mais arrivé à cinq ou six cents ce jeu stupide me lassa... Alors, je me récitai des vers,--du Shelley:
_La lune rose apparut sur les trembles..._
du Shakespeare:
_Voyons, belle madame, dites-moi Comment vous allez vous tirer de ce souci?_
Je me forçai à suivre par la pensée tout le dessin des côtes du Canada sur le Pacifique, de Vancouver à l’Alaska, avec tous les ports, tous les cours d’eau, toutes les pêcheries...
Puis, enfin, le jour, lentement, s’éteignit, le soir vint,--et je poussai un rude soupir de soulagement... Pourtant une heure encore s’écoula. Je m’étais assoupi, abruti de fièvre, d’impatience... Je sentis qu’on me secouait doucement et qu’on m’appelait à voix basse, oh! de quelle voix tremblante et angoissée:
--James! James!
--Ah! c’est vous, Patrice? dis-je. Que vous avez été long à venir!
--Qu’avez-vous? Vous êtes blessé?
--Oui. C’est l’homme qui geint là-bas... J’ai un coup de fusil dans la hanche... Tout le côté droit paralysé... Alors j’ai tiré aussi... Il a son compte... Ne lui faites aucun mal, Patrice. Il est en train de mourir.
--Qu’il crève donc! dit Patrice.
Avec d’infinies précautions il me souleva de terre, me chargea sur ses épaules... et je souffrais le martyre, je poussais de sourds rugissements... Mais il avait une si douce façon de dire: «James! James!» que je me mordais les lèvres pour ne pas le troubler avec mes cris... Il m’emporta ainsi jusqu’à la hutte... Quel homme extraordinaire! J’entendais sa respiration bien égale et bien maîtresse d’elle-même... De temps en temps il me demandait:
--Comment vous sentez-vous?
A quoi je répondais:
--Bien... Reposez-vous, Patrice... Vous allez vous tuer...
--Laissez donc!
Nous étions passés près de l’homme, qui, au pied de son rocher, dans le sable, continuait à gémir: Mon Dieu!... Il se tenait le ventre avec sa main et cette main était toute sanglante. On avait l’impression qu’avec cette main il empêchait son sang de lui sortir tout entier du corps...
--Va! Va! lui jeta Patrice, plein d’une haine sourde.
Il fallut suivre toute la grève jusqu’au vallon et elle est coupée, cette grève, tous les cinquante ou soixante pas, de rochers qui, partant de la falaise, viennent, en arêtes aiguës, plonger sous l’eau... Il fallait donc escalader ces rochers, les redescendre... Quel travail!... Dans le sable le pauvre Patrice enfonçait jusqu’aux chevilles... Je souffrais mais comme je me sentais, maintenant, à l’abri,--sauvé!...
Enfin nous arrivâmes au vallon. Patrice en suivit le fond jusqu’à la hauteur de la hutte et, arrivé là, il attaqua la pente, à lourdes et puissantes enjambées... Et ce fut la hutte, enfin!... il poussa la porte d’un coup de pied qui fit trembler toute la cabane, s’agenouilla, me fit descendre doucement sur le lit de peaux d’ours... Il resta là, agenouillé, la bouche entr’ouverte, s’accordant, maintenant, le droit de haleter.
--Ah! Patrice! lui dis-je. Quelle mère vous êtes pour moi!
Alors il me coucha, me déshabilla, examina la blessure:
--Je ne veux pas que vous restiez infirme, dit-il enfin. La balle est dans le muscle... Si je vous l’enlevais, James?
Je répondis d’une voix dolente:
--Mais vous n’allez pas me faire trop mal?
--Un peu mal, dit-il. Mais il faut faire les choses convenablement.
Il m’enleva donc ma balle,--et ma foi! je ne sais comment il s’y prit ni de quel instrument il se servit, mais, une fois que la résolution eut été prise par lui, le consentement vaguement donné par moi, ce fut vite fait... J’étais couché sur le côté gauche, la face tournée vers le mur de planches et de terre, et, pendant cinq ou six minutes, je l’entendis, derrière mon dos, remuer des choses... Puis il revint à moi et me dit:
--Cher monsieur, vous allez être un grand garçon. Prenez un chiffon et mordez dedans...
--Allez! Allez! lui dis-je. Pas besoin de chiffon...
Il appuya son genou sur mon épaule pour m’immobiliser tant bien que mal, écarta d’une main de femme, rapide et douce, les linges qui protégeaient ma plaie et, soudain, je poussai un cri:
--Patrice! Patrice! Que faites-vous, espèce de brute?
--Mordez un chiffon, répondit-il d’une voix calme... Mordez! Ce n’est rien...
--Mais bon Dieu! hurlai-je, jusqu’où voulez-vous enfoncer ce morceau de fer! Etes-vous devenu fou?
--Oui, dit-il. Gueulez, mon amour...
Pendant quelques secondes qui me parurent peuplées de tous les démons de l’enfer la chose continua... Je hurlais sourdement: heuh!... heuh!... et Patrice, qui souffrait autant que moi, comme une mère de la souffrance de son enfant, reprenait du même rythme, sur un ton plus bas: heuh!... heuh!...
Puis, tout à coup, il poussa une sorte de cri de joie et je sentis qu’une paix fondait sur mon supplice, l’endormait:
--Je l’ai! dit-il. C’est fini, James!
J’eus la curiosité de me tourner légèrement vers lui: je vis qu’il me tendait, entre son pouce et son index ensanglantés, quelque chose... qui devait être la balle, et, comme on se laisse couler à pic, je m’évanouis.
XLI
Quand je revins à la vie, je souffrais encore mais d’une sorte de brûlure profonde et calme qui, par moment, n’était pas sans charme. Patrice était agenouillé, là... et il me regardait avec des yeux immenses:
--Ah! vous revoilà! dit-il. Vous m’avez fait peur! Qu’est-ce que vous avez? On s’évanouit comme ça dans votre famille?
Il me souleva légèrement la tête et me fit passer entre les dents une gorgée d’eau-de-vie...
--En voilà une femmelette! dit-il tendrement.
Je lui avais pris la main et je la pressais à petits coups pour le remercier.
Ensuite il se leva et me confectionna avec des herbes qu’il avait tirées de son sac une sorte de matelas qu’il imbiba légèrement d’eau et qu’il appliqua sur ma blessure. Tout de suite je sentis un grand apaisement.
Une heure passa. J’attendais. Je ne savais pas encore très bien si ce n’était qu’une pause dans ma souffrance ou si, après ce moment de répit, le supplice n’allait pas recommencer... Je retenais mon souffle et observais comment se comportaient tous les nerfs de mon individu... Au bout d’une heure, la douleur continuant à sommeiller, je repris pied et je dois dire,--je ne suis pas meilleur que les autres mais j’avais cette image-là dans l’œil, ce râle: mon Dieu!... mon Dieu!... dans l’oreille,--je dois dire que ma première pensée fut pour l’homme qui agonisait, là-bas, dans le sable...
--Patrice, dis-je, nous ne pouvons tout de même pas laisser cet homme mourir comme une bête? Il me semble que je l’entends d’ici...
--Vous n’avez pas de rancune, fit-il.
--Si fait. Achevez-le si vous voulez d’un coup de soulier... Mais ne le laissez pas souffrir comme ça...
Il hocha la tête en souriant, d’un air de dire: Quelle drôle de chose que les hommes!... remit sa fourrure, reprit son fusil,--et le voilà parti. Il ne devait pas être loin de neuf heures.
Je profitai de son absence pour me retourner sur le lit afin de reprendre contact avec les choses de l’œil: avoir à vingt-cinq centimètres du nez une cloison de sapin crépite de terre rougeâtre n’est pas d’un intérêt puissant. La conversion fut une rude besogne et je ne dus pas mettre beaucoup moins de quarante ou cinquante minutes pour faire passer ma tête de la tête du lit au pied et mes pieds du pied à la tête... Mais je fus récompensé royalement de cet effort: j’avais vue maintenant sur le feu où rougeoyaient deux ou trois grosses bûches dont la résine bouillait en chantant.
J’avais à peine fini cette acrobatie que j’entendis Patrice qui revenait et que les chiens accueillaient en s’ébrouant dans le box.
La porte s’ouvrit. Il ramenait l’homme sur ses épaules.
--Quel chic type vous faites! m’écriai-je. Il n’est pas mort?
Il ne répondit pas, et, comme il avait fait pour moi, il s’agenouilla, laissa glisser lentement à terre l’homme, qui, maintenant, avait remplacé son appel à Dieu par un râle sourd: â... â... â!... lequel, par moment, se cassait dans sa gorge.
--Vous avez naturellement éprouvé le besoin de vous agiter? gronda Patrice.
Il vint à moi, remit en place sur ma blessure le cataplasme d’herbes qui s’était légèrement déplacé et, pour ranimer le feu qui n’éclairait la hutte que d’une vague lueur pourpre, il y jeta quelques brindilles. Une flamme claire, blanche, s’éleva,--et je fis: Oh!... j’avais reconnu l’homme...
C’était Spiers, l’homme du train,--celui devant qui j’avais dit stupidement: «Je vais au Sloo...» Marion m’avait alors pressé la main...
Patrice me demanda:
--Vous le connaissez?
--Oui...
Je lui dis où je l’avais rencontré.
--Eh bien! fit-il,--il est au Sloo, il y restera...
--Il est perdu?
Patrice haussa silencieusement les épaules.
Spiers n’avait pas bougé. Seules ses jambes s’étaient légèrement étirées. Il avait les yeux ouverts, de grands yeux fous, pleins d’épouvante et d’ombre... et, sous l’empire de la fièvre qui montait, son râle s’interrompait souvent pour laisser la parole aux premiers cauchemars. C’étaient des mots sans suite, avec lesquels il avait l’air de jouer ou de lutter, qui avaient l’air de s’attacher à lui, de l’emprisonner comme des lianes gluantes:
--Caverne... De ma caverne... Cette caverne...
Patrice lui fit dans un coin de la hutte un lit de branchages et de fourrures. Il l’y traîna, le débarrassa de sa veste de cuir, de sa ceinture à cartouches, écarta doucement sa chemise,--et le ventre apparut, barbouillé de sang...
--Rien à faire, dit Patrice,--qu’à attendre.
Il lui lava sa blessure, lui mit entre les lèvres un peu de neige, qu’il était allé chercher dehors, dans le creux de sa main,--et Spiers, enfin, parla d’une voix humaine:
--Merci, dit-il. Mais vous avouerez que c’est une bien curieuse histoire...
XLII
Je restai onze jours couché à ne pouvoir seulement remuer la jambe: je ne la sentais plus. Puis, petit à petit, la sensibilité revint, se propagea de la plante aux doigts de pied, et, un jour, je pus plier, légèrement, cette jambe... Un autre jour je pus la plier tout à fait... Un autre jour je pus me lever et, me tenant à la table fixée dans le sol, tourner autour de cette table, faire deux ou trois pas d’automate détraqué qui me coûtèrent un tel effort que je tombai, anéanti, sur la caisse à biscuits qui nous servait de fauteuil...
Ce que fut pour moi Patrice, pendant ces mortelles journées d’immobilité, d’énervement et d’angoisse,--je me demandais si jamais je pourrais retrouver l’usage de ma jambe,--puis, tout de même, enfin, de retour au mouvement et à la vie,--ce que furent son dévouement, sa patience, la façon dont il se multiplia, étant partout à la fois et à toutes les tâches,--je renonce à le dire. Je me rappelle que quand j’étais à Chicago, j’avais une fois rendu un assez gros service d’argent à un Chilien, nommé Lope de Ijo, lui permettant ainsi d’échapper à un certain nombre d’ennuis, dont le moindre était d’aller moisir quelques années en prison. Il put désintéresser partiellement l’homme qui voulait le faire coffrer, put quitter le pays, gagna Antofagasta, et, de là-bas, sauvé, débordant de reconnaissance, il m’envoya un télégramme avec ces simples mots: «Tu es mon père, ma mère, mon frère.»
Ainsi fut pour moi, pendant ces jours, Patrice, dit Flèche de Pierre. Il fut, oui, mon père,--ferme et énergique dans sa décision de me ramener à la santé,--ma mère, tendre et affectueux... mon frère plein de gaîté et d’entrain...
Quant à Spiers... ah! le pauvre Spiers!... Nous croyions qu’il allait mourir dans les deux jours... Il ne mourut pas... pas tout de suite... Il lui fallut payer sa dette et, avant de partir, vider sa pauvre âme fiévreuse et folle...
Pendant huit jours et huit nuits, il fut, littéralement, dans la mort, dans les ombres, parmi les spectres du néant, avec un délire étrange, qui n’était plus de ce monde et où semblait se construire, se dresser en vastes fresques hallucinées un univers plein de logique et de cohésion, qui n’était pas le nôtre, qui était celui de la Ténèbre.
Il souffrait atrocement. Par moment un flot d’écume rosâtre lui venait aux lèvres... Par moment il était agité d’un grand frisson: on eût dit qu’il se débattait avec épouvante contre quelque chose qui l’entraînait. Il parlait, parlait sans cesse... Pendant toute une journée, il fut question d’une île «avec de hautes, hautes colonnes» et des terrasses qui dominaient une mer si bleue!... Son teint était devenu couleur de cire. Son nez pincé, ses yeux entourés d’un cercle violet, ses lèvres décolorées... le pauvre Spiers!...
Patrice allait de moi à lui. D’abord il l’avait détesté d’avoir failli si idiotement me jeter dans la mort. Puis cette souffrance!... cette lutte avec la Parque, l’avaient désarmé... et il regardait cela avec stupeur, cet homme qui, le ventre déchiré, le cerveau pourri de fièvre, ne voulait pas mourir...
--Là! Là! lui disait-il en s’agenouillant près de lui et en prenant entre ses mains cette main brûlante... Ne déraisonnons pas. Soyons sage...
Puis, à notre grand étonnement, un matin, tout d’un coup, il y eut chez Spiers, comme un mieux... En nous réveillant, nous le trouvâmes comme apaisé et comme si, après s’être acharné sur lui, l’Ennemi, enfin, s’était lassé, l’avait quitté, pantelant mais vivant... La fièvre semblait tombée. Il souffrait moins. Il ne délirait plus.