Part 5
J’avais terminé la remise en état de mon matériel. Il ne me manquait plus que le traîneau et les chiens... Aklansas est plein de marchands de chiens. Vous trouvez des attelages à tous les prix. Trois fois par semaine, vous avez, autour du temple protestant, un marché en plein air, avec les plus belles bêtes comme avec les plus lamentables. J’ai vu vendre à un Italien qui partait comme un fou à la conquête de l’or un attelage de douze chiens qu’il paya mille dollars, sans sourciller... Mais le chien de tête, un vétéran de la neige, aux yeux de feu, aux reins et aux pattes d’acier, était une bête magnifique... Par contre, j’ai vu mettre en vente des chiots à moitié crevés, que des pauvres diables payaient un dollar,--et encore en geignant!
Je me promenais un jour au milieu de toutes ces bêtes et de toutes ces gens,--il tombait une neige rapide et serrée, qui, en un rien de temps, ensevelissait traîneaux et attelages... On était forcé, toutes les cinq minutes, de siffler les bêtes, pour qu’elles se secouassent de ce linceul... Alors elles sautaient sur leurs pattes en s’ébrouant et en envoyant de tous côtés ces espèces de duvets gluants.
Je fus accosté par un grand diable d’Indien qui me dit:
--Si vous achetez quoi que ce soit ici, vous allez vous faire voler. Adressez-vous à moi: vous en aurez pour votre argent.
--J’ai déjà entendu ce boniment-là, lui dis-je, dans la bouche de bien des canailles.
--C’est vrai, fit-il. Moi aussi. Faites donc à votre fantaisie.
Mais comme il me tournait le dos:
--Vous avez un traîneau et des chiens? lui demandai-je.
Il fit demi-tour:
--Oui, dit-il. Venez chez moi.
Je le regardai au fond des yeux, et, je ne sais pourquoi, bien que le regard de cet homme eût quelque chose de cruel et de tourmenté, j’eus, comme il le souhaitait, confiance.
Il était plus grand que moi, vêtu à l’européenne, mais, à la mode de sa race, il s’était jeté sur les épaules une grande et lourde couverture sale, élimée, qui lui tombait jusqu’aux talons. Il était nu-tête. De chaque côté de son visage, aux joues creuses, strié, autour des yeux, de rides profondes comme des tatouages, une natte pendait, noire, avec des fils blancs.
--Comment vous appelez-vous? lui demandai-je.
--Patrice. J’ai été baptisé. Mon nom de la Prairie est Flèche de Pierre. Car les gens de mon pays font encore leurs pointes de flèches avec du caillou.
--Allons chez vous, fis-je.
«Chez lui», c’était une tente de grosse toile verdâtre qu’il avait dressée tout à l’extrémité du champ de foire, dans un terrain vague où les habitants d’Aklansas venaient jeter leurs vieilles boîtes de conserves. Sous la tente, deux caisses de bois, vides, lui servaient de sièges; de vieilles loques lui servaient de lit.
--Asseyez-vous, me dit-il avec majesté. Je n’ai rien à vous offrir, ni à boire ni à fumer. J’ai dépensé mes derniers cents ce matin pour la nourriture des chiens.
--Où sont-ils, vos chiens? Pourquoi ne les avez-vous pas emmenés à la foire et mis en vente?
--C’est ce que j’aurais fait demain probablement si je ne vous avais pas rencontré ce matin. C’est ce que je ferai si vous n’acceptez pas ma proposition. Mais figurez-vous que ces chiens, je les aime. Surtout deux, un certain Rag, qui a conduit le traîneau tant qu’il a été gaillard. Il a eu une épaule démolie, l’hiver dernier, dans les Bozoons... Ce qui n’empêche pas que c’est un très utile compagnon, plein de sens, de flair, de courage et d’autorité... Et un certain Pi-How, qui maintenant mène le train et qui est un maître chien... Une flamme admirable! Je vendrai tout ça s’il le faut... Mais, j’aimerais mieux m’en dispenser. Il y en a que j’ai vus naître. Il y en a d’autres qui m’ont tiré de très mauvais pas. Il y en a dont j’ai dégelé les pattes à la flamme de feux allumés en vitesse avec les manches de mes outils... Nous avons fait ensemble les Terres Noires, les bords du Columbus, l’extrême pointe du Granador... Nous sommes allés jusqu’aux Iles...
--Mais, lui dis-je, si vous êtes allé si loin, si vous avez tant travaillé, comment se fait-il que vous soyez aujourd’hui dans cet état?
--Ah! répondit-il, en haussant les épaules d’un geste las,--les cartes!
--Vous aussi? Tous, alors?
--Beaucoup, dit-il. Sinon ce serait trop facile...
--Quelle combinaison me proposez-vous?
--La plus simple: nous nous associons et nous partons tous deux...
--Diable! m’écriai-je. Vous n’y allez pas par quatre chemins! Vous ne me connaissez pas plus que je ne vous connais moi-même...
--Sans doute, fit-il. Mais nous aurons trop à faire pour songer à nous jouer des tours... Les pires canailles prennent là-bas le sens de la solidarité.
--Merci, dis-je en riant. Pourquoi ne partez-vous pas tout seul?
--Deux raisons: pas le sou; il ne me reste plus que mon Witneys,--et plus une cartouche pour mettre dedans... Tondu ras comme la paume!... Pas de quoi seulement payer les biscuits et l’eau-de-vie... Secundo: Il ne faut jamais faire ça tout seul; il n’y a pas de pire jeu.
Alors, je lui dis:
--Vous me prenez un peu de court. Mais votre proposition est tentante. Après tout la vie n’est que la vie et je me fiche de tout.
Nous sortîmes de la tente. Il m’emmena à l’extrémité du terrain vague. Là, dans une sorte de masure branlante, il avait installé ses chiens, douze bêtes très belles du Yukon, aux pattes pelées.
Pi-How, à l’écart de la bande, isolé comme un roi, était splendide de feu, de force, et, ma foi, oui, de pensée. Quant à Rag, l’ex-premier, comme il était émouvant dans son abdication!... sous de gros sourcils broussailleux, luisait un œil noir, d’une tristesse indicible, qui se souvenait. Les autres chiens jouaient autour de lui, lui grimpaient sur le corps, le harcelaient, sans qu’il daignât même s’en apercevoir. Il était tout à son passé.
Patrice était entré dans la cabane. D’un coup de pied il en fit sortir le traîneau.
--Tout en bois d’amalia, dit-il, depuis les longerons jusqu’aux patins. Quant aux attaches, toutes en peau de phoque, séchée dans la cendre. Pas un clou. Pas une once de fer. Rien où le froid puisse mordre.
Je le poussai du pied à mon tour. Il m’apparut d’une légèreté et d’une solidité remarquables. C’était un bon outil, qui s’était fait à la neige et à la glace et qui gardait la marque des batailles livrées; le bois s’était poli, noirci; les attaches étaient entrées profondément dans le bois et faisaient corps avec lui. Sur le coffre d’arrière on avait peint, en rouge sang, une sorte de boomerang à manche court, dont la forme évoquait celle d’une tête de vautour, avec son bec recourbé, qui, d’une seule ligne, se continuait par l’os du crâne; un gros œil stylisé en triangle s’ouvrait au milieu de cette tête.
Patrice me dit, en faisant un rapide petit salut de la tête et en se touchant le front bizarrement, avec l’index et le médius de la main droite, que c’était le signe de sa tribu.
--Voulez-vous vous rendre compte? fit-il. Montez...
--Je ne demande pas mieux, dis-je. Mais ce n’est pas sur une seule promenade que je pourrai juger...
--Nous en ferons d’autres...
Il se mit à harnacher les chiens. Je vis qu’il avait un tour de main, une adresse, un sang-froid admirables... En cinq minutes, malgré le hurlement des bêtes, qui se mordaient, se bousculaient, sautaient, dansaient, prises d’une joie folle, et dont, avec ces apprêts de départ, les colères, les haines, les ambitions se réveillaient,--tout fut prêt. Je montai dans le traîneau, à l’avant, m’assis et, Patrice ayant tiré du fond de son gosier une sorte de sifflement lugubre, toutes choses, toutes bêtes se mirent en place, les guides s’ordonnèrent, Pi-How se trouva en tête, les reins et les jarrets déjà prêts à l’effort. Puis, mezzo voce, Patrice leur jeta un cri étouffé du genre de: Rrrra...i... Et comme une flèche le traîneau partit,--l’Indien le suivit pendant quelques mètres à la course, et, quand il le vit bien lancé, ayant congrument «pris la neige»,--il grimpa sur les patins.
Nous allâmes ce jour-là jusqu’à un village qui s’appelait Fordingbridge, qui s’est bâti, il y a deux ou trois ans, autour d’un puits de pétrole. Je fus vraiment très satisfait de la façon dont se comportait l’attelage et le traîneau. Cette région est assez mauvaise: des rochers et des fondrières,--je ne sais quoi de brutal et d’hostile... Le traîneau sembla n’avoir dans tout cela aucune peine à se frayer son chemin: il vivait, s’adaptait aux accidents du sol, luttait de ruse ou de force avec eux. Pas une lanière ne se détacha ni ne se relâcha. Pas un morceau de bois ne sauta. Tout cela jouait à la perfection.
Quant aux chiens,--les bonnes bêtes! Ils se jetaient à la conquête du terrain comme à la bataille ou à l’amour: avec frénésie. Ils s’excitaient, s’encourageaient, se défiaient les uns les autres... Je n’en étais pas à mon premier attelage, et, dix-huit mois auparavant, en revenant de l’Alaska, je me promenais encore en traîneau sur le Miliadas, avec une splendide équipe de chiens de la Terre de Grant, des chiens presque sauvages, d’un cran, d’une endurance, d’un courage prodigieux... Mais je n’avais encore jamais vu cette harmonie dans l’effort, cette cohésion, cette discipline... C’était vraiment beau.
Patrice me ramena jusque chez moi. Nous prîmes rendez-vous pour le lendemain, «qui serait, me dit l’Indien, jour de neige et où nous pourrions voir réellement travailler les chiens».
--Je commence déjà à avoir de l’estime pour eux, lui dis-je.
Je lui remis un billet de dix dollars dans la main, pour qu’il pût leur donner, ce soir-là, à manger. Un sourire éclaira sa figure craquelée.
--Venez avec moi, fit-il. Nous ferons des choses intéressantes.
--Je crois que nous partirons ensemble, lui dis-je.
Je passai toute ma soirée à me renseigner sur son compte. Zarnitsky le connaissait. Il croyait--mais savait-on jamais! les hommes sont de si drôles de mécaniques!--qu’on pouvait faire fond sur lui: sa réputation était intacte.
--Or, vous savez, dans ce pays, une réputation intacte est chose rare! Quand le maître d’école de Sakewel, qui est un bourg à cinquante milles d’ici, est mort, on n’a trouvé pour le remplacer qu’un homme qui avait eu de vilaines histoires de mœurs. On l’a tout de même pris: car il importe par-dessus tout que les enfants sachent lire, écrire, et spécialement compter.
Un nommé Dick Sweeny, qui était employé au Cadastre, me raconta, même, sur l’Indien, une chose assez honorable:
Trois ou quatre ans auparavant, Patrice, revenant du Nord, les poches bourrées d’or, avait rencontré à Aklansas une petite servante. Ce n’était pas une Indienne,--ce qui eût rendu son geste, peut-être, moins magnifique,--mais une Espagnole, qui était en train de mourir de phtisie,--car on meurt beaucoup de phtisie à Aklansas; sur dix habitants il y en a quatre qui sont touchés.
Patrice ne s’était point du tout amouraché de la petite bonne. Elle était d’ailleurs laide, sale, bête,--toutes les vertus. C’est à peine s’il avait échangé avec elle trois ou quatre paroles dans le bar où elle lavait les verres. Mais, un beau matin, sans crier gare, il lui avait mis dans la main deux cents dollars, «pour ficher le camp et aller se retaper au soleil». La petite bonne, ahurie, n’avait même pas remercié Patrice, qui, d’ailleurs, ne quêtait aucun remerciement.
Elle avait dit à son patron:
--Il y a une espèce d’idiot qui m’a donné deux cents dollars... Qu’est-ce qu’il veut? Je le vois venir... Mais j’ai les deux cents dollars et je les garde... Pour le reste qu’il aille se faire f...
Elle avait laissé ses verres, son tablier, était partie, le soir même,--et, d’après ce qu’on avait appris, trois semaines plus tard, elle était morte, peut-être plus rapidement que si elle était restée à Aklansas, car le soleil, quand on a recours à lui trop tard, hâte plutôt la fin qu’il ne la diffère,--mais elle était morte dans la lumière...
--C’était toujours ça, conclut Dick Sweeny. Il faut toujours sortir, mais il y a plusieurs portes.
XXI
Il m’arriva ce soir-là une autre histoire.
J’étais chez Zarnitsky, dans un coin de la salle, en train de causer avec divers individus, qui avaient été plus ou moins en rapport avec mon Indien. Un gamin, que j’avais déjà aperçu plusieurs fois,--il venait de temps en temps, quand il y avait presse, aider Zarnitsky,--s’approcha de moi et me fit signe qu’il voulait me parler.
Je me levai et le suivis dans le couloir.
--Est-ce que ce n’est pas du côté du Sloo que vous voulez aller? me demanda-t-il.
--Pourquoi?
--Parce que le brèche-dent qui est là-bas, près du piano, y va aussi, au Sloo... Il part mardi et il compte être rendu dans trois semaines ou un mois.
--C’est à peu près ce qu’il faut si le vent des neiges ne se lève pas.
--Il a retardé jusqu’à présent parce qu’il a eu un chien malade. Le chien va mieux.
--Bon. Merci du renseignement. Tu es un petit homme et pas sot.
Je tendis au gamin une pièce d’argent.
--Non, dit-il. Je n’ai pas besoin d’argent. Je vous ai dit ça par amitié.
Alors je lui serrai la main comme à un homme. Il était enchanté... D’où pouvait lui venir cette «amitié» pour moi? C’est ce qui fait en grande partie le charme de ces terres lointaines: elles sont pleines de sentiments exaspérés et naïfs... J’y songe à présent. Je ne pensai même pas à lui demander son nom. Il avait de bons yeux, très bleus, très confiants, largement ouverts,--des yeux d’ange...
Ce départ prochain du «brèche-dent»,--c’était une espèce de gaillard tendu, nerveux, élastique, qui avait toujours l’air de vouloir tomber en garde pour un assaut d’escrime,--me décidait à partir sans délai. J’avais tout de même eu du flair en rencontrant l’Indien!... Pourvu que le lendemain il n’eût pas changé d’avis!
Pour en finir avec l’histoire du brèche-dent, il partit effectivement (en direction du Sloo ou d’ailleurs) quelques jours après mon départ: le vendredi ou le samedi. Il était à peine à cent ou cent cinquante milles d’Aklansas qu’au passage d’une rivière, dont la glace était de formation récente, il se noya, ou, plutôt, étant tombé à l’eau, il parvint à regagner la rive, et, là, trempé jusqu’aux os, à bout de forces, sans qu’il y eût à cinquante milles à la ronde un être pour lui porter secours, il mourut gelé... Quand on trouva son cadavre, ce n’était plus qu’un bloc de glace.
Je n’oublie pas que c’est ce pauvre diable qui me poussa en avant.
XXII
Le lendemain matin, dès six heures, en pleine nuit donc, je me rendis à la tente de l’Indien, et, en arrivant, j’eus un terrible moment d’émotion: la tente était vide. Mais dix secondes après Patrice arriva, avec son traîneau, ses chiens, leurs hurlements, leurs batailles. Il était allé, me dit-il, faire une petite promenade autour de la ville, comme tous les matins, pour dégourdir ses bêtes.
--Les chiens, expliqua-t-il, ont besoin de vivre toujours sur leurs nerfs et à la limite de l’éreintement. Au delà, ils crèvent; en deçà, ils engraissent, ce qui, pour un chien des neiges, est pire que la mort.
Je lui dis:
--Vous savez? J’ai réfléchi et je pars avec vous...
--Quand partons-nous? fit-il ravi.
--Tout de suite. Il y a un particulier qui a l’air de vouloir nous brûler la politesse.
--Partons donc, dit-il. Je suis prêt et rien ne me retient.
Alors il me demanda de m’en retourner à l’auberge; dans une heure il passerait me prendre.
Je n’avais encore acheté ni les biscuits ni les conserves.
--Donnez-moi cinquante dollars, dit-il. Je m’en charge.
Je lui donnai la somme et revins chez Zarnitsky. Je trouvai le Russe couché dans la salle, sur son grabat, près du poêle, et ronflant comme un phoque. Je le secouai:
--Eh! Zarnitsky!... Je pars!...
--Hein? Vous partez? fit-il, en ouvrant des yeux chassieux et ahuris.
Il ajouta, comme machinalement:
--Voulez-vous que je vous joue une étude de Scriabine?
Il puait l’alcool.
--Ah! Zarnitsky!... cher homme!... lui dis-je, en continuant de le secouer. Il ne s’agit plus de Scriabine... Je pars pour le pays de l’or!
--Pour le pays de l’or? dit-il. Vous partez?... Savez-vous ce que vous feriez si vous étiez humain? Vous partiriez sans bruit...
Il retomba dans son sommeil. Je lui mis dans la main un billet de vingt dollars qui représentait peut-être plus, peut-être moins que ce que je lui devais... Puis, ayant sur ce billet, refermé ses doigts extraordinairement osseux, je montai dans ma chambre, arrimai tout mon attirail: mon sac, mes outils, mon fusil,--et descendis tout cela devant la porte.
La neige s’était mise à tomber, et, comme toujours, quand la neige tombe, un silence de tombeau s’était fait. La neige, au bout d’un moment, tomba si dru, le silence s’épaissit à ce point, que Patrice, ses chiens, son traîneau, tout cela, à un mètre de moi, sortit de ce grand mur blanc sans que je l’eusse entendu venir.
--Allez! Montez vite! me cria Patrice. Que les chiens n’aient pas le temps de se battre...
Je jetai tout mon fourniment dans le traîneau. Je m’y jetai moi-même, et, avant même que j’eusse eu le temps de m’installer et de me caler, l’Indien lança son cri étouffé: Rrrra...i!... Nous nous élançâmes dans cette espèce de nuit blanche.
--Eh bien! me dit Patrice au bout d’un moment, la confiance est venue?
--Bah! fis-je. Qu’est-ce que je risque!
--C’est bien certain. Rien que la mort.
XXIII
Entre Aklansas et le Sloo, sur les bords duquel je voulais courir ma chance, il y a bien, par temps normal et sauf complications, trois semaines ou un mois de route.
Mais, en fait de temps nous eûmes tout d’abord douze jours de neige, et d’une fameuse neige!... avec de véritables tourmentes, qui affolaient les chiens. Puis, après un répit de cinq ou six jours d’un temps à peu près supportable, que nous mîmes à profit pour doubler les étapes, nous eûmes près d’une semaine, encore, de pluies diluviennes, comme je ne pensais pas qu’il pût y en avoir dans ces terres glacées. Le sol n’était plus qu’un immense cloaque.
En fait de complications, deux de nos chiens, le lendemain de notre départ d’Aklansas, passèrent de vie à trépas, sans qu’on ait jamais très bien su pourquoi, peut-être empoisonnés par une charogne. Ils eurent une agonie qui dura toute la nuit et à laquelle nous ne nous décidâmes à mettre fin qu’au petit jour, tellement, Patrice et moi, nous acceptions avec répugnance de nous voir enlever ces pauvres bêtes. Elles hurlaient à faire pitié et nous regardaient, dans leur corps-à-corps avec la souffrance, d’un regard atrocement humain. Patrice les avait couchées sous la tente, et, toute la nuit, leur frictionna le ventre avec de l’alcool. Derrière la toile, les autres chiens, tout bas, pleuraient lugubrement.
Au petit jour enfin, voyant qu’il n’y avait plus aucun espoir, Patrice emmena les deux martyrs et les tua à coups de revolver que, grâce au sourd rideau de neige, je n’entendis même pas.
XXIV
Puis au delà des Roches Pelées nous rencontrâmes les inondations. Il fallut rebrousser chemin et passer par la montagne. Ceux qui connaissent la route (si on peut appeler cela la route!) de Tempès, Argyl, Ardwick, etc., pourront juger de l’effort qu’il nous fallut faire. Heureusement, le traîneau était solide!... Un jour, vers la tombée de la nuit, il dégringola dans une espèce de petit ravin encombré de rochers, où, pendant un moment, nous nous demandâmes, avec quelle angoisse! s’il ne s’était pas fracassé. Il n’avait rien! Pas une fêlure! Il avait rebondi de roche en roche comme un mannequin d’osier...
Bref, nous mîmes exactement deux mois et quatre jours pour atteindre le Sloo,--deux mois et quatre jours pendant lesquels nous n’aperçûmes pas un être humain! L’après-midi du jour de notre départ, seulement, nous avions entre-deviné, à travers la tombée de la neige, de vagues silhouettes de chasseurs qui rentraient des Lacs.
Vers la fin décembre, donc, par une belle journée, nous arrivions au Sloo.
Patrice, pendant ces deux mois, bien que je n’eusse guère eu le temps de le regarder et de l’analyser, était entré profondément dans mon cœur. C’était un homme qui parlait peu, qui faisait peu de gestes, qui n’avait même pas une originalité très grande. Par ses manières, ses façons de parler et de penser, il était très près du blanc. Sa caractéristique consistait en ceci qu’il était parfaitement sain. Tout en lui était sain: la chair, le sang... Il s’était une fois blessé assez profondément à la jambe en tombant sur une roche. En trois jours la blessure s’était refermée et sans qu’une goutte de pus se fût montrée... Les idées: calmes, droites... Sans doute il y avait cette passion du jeu... Mais, quand la conversation tombait là-dessus, il en parlait avec tant de raison, tant de logique, qu’on finissait par se demander si, vraiment, l’amour du jeu n’était pas la chose la plus normale et la plus sensée du monde...
Quant à sa force, son adresse, son agilité, sous une apparence d’indolence et de lenteur, elles atteignaient le but avec une précision, une efficacité extraordinaires, par le moyen le plus joli.
De mon côté, j’avais, je crois,--et je ne sais ni pourquoi, ni comment,--gagné sa sympathie. Peut-être parce que je ne m’étais jamais forcé pour la conquérir. Cette sympathie, il ne la disait pas, mais, le soir, auprès du feu, en tirant de lourdes bouffées de fumée des gros cigares amers qu’il avait roulés lui-même, il me regardait, les yeux mi-clos, avec un indéfinissable sourire.
Après un premier mouvement de joie, donc, que nous eûmes en arrivant au Sloo, nous prîmes, mon compagnon et moi, une grande résolution: celle de nous reposer pendant toute une semaine.
--Patrice, lui dis-je, il faut que, pendant huit jours, nous n’ayons même pas à lever le petit doigt.
--Entendu...
Nous dressâmes la tente sur la grève même, pour ne pas avoir à creuser la terre glacée, dure comme du fer, ce qui aurait pu fatiguer nos muscles délicats de néo-flemmards. Puis, la tente dressée, nous disposâmes toutes choses de manière que, pendant ces huit jours, nous eussions le maximum de confort. Le traîneau fut déchargé, les sacs ouverts; nous en retirâmes des tas d’objets auxquels nous n’avions pas touché depuis notre départ d’Aklansas, dont nous avions même, pour certains oublié l’existence: une marmite, une casserole, des fourchettes, une petite glace à trois faces, etc. Patrice, qui était né architecte, comme les castors, construisit un admirable four dans le sable avec des galets et des morceaux de bois pétrifié par l’eau du Sloo. Grâce à ce four, nous pourrions manger chaud, ce qui, pendant notre voyage, ne nous était pas arrivé tous les jours.
Enfin, suprême raffinement, destiné à nous prouver à nous-mêmes que nous étions encore des hommes, que nous avions encore des attaches avec la civilisation, nous épinglâmes artistiquement après la toile, à l’intérieur de la tente, une image extraite d’une revue illustrée de Chicago, le _Monday Chronicle_, que nous avions trouvée dans les bagages, enveloppant un morceau de savon. Je la revois encore, cette image. C’était une gravure tirée à l’encre bistre, représentant, avec des blancs et des ombres d’un cru!... un tournoi de tennis à Wimbledon. Une jeune fille était en train de donner un grand coup de raquette. Le photographe l’avait saisie une jambe en l’air, comme un pantin ivre, la figure contractée par l’effort et le soleil,--bon Dieu! la pauvre fille, qu’elle était laide!