Chapter 11 of 14 · 4000 words · ~20 min read

Part 11

Vers minuit, Patrice avait posé sa pipe et s’était endormi. J’avais tenu bon jusqu’à l’aube. Je ne crois pas que tous les fumeurs tirent de l’opium les mêmes voluptés que moi. Il paraît qu’il donne à certains des rêves aux formes magnifiques: une débauche d’imagination... Moi, non. Je ne quitte jamais le sol. Pas un instant je ne perds conscience de ce que je suis et de ce qui m’entoure. Mais tout s’embellit. Tout prend une incroyable valeur d’art et de joie. Je me rappelle que quand l’un de mes compagnons de cette nuit posait sa pipe sur la petite table laquée, ce bruit, pourtant si léger et si mat, je le percevais avec une joie infinie, comme s’il avait été accompagné des vibrations les plus subtiles et les plus exquises... Chaque pipe avait un son spécial, une note à elle, selon qu’elle était de jade, de bambou, etc.

Quand je vis le jour filtrer à travers les volets, je me levai. Le vieux Chinois fumait toujours. Il n’avait pas bougé d’une ligne. Son visage n’était ni plus ni moins fatigué qu’au début de la nuit et les plis de sa robe de satin violet étaient restés les mêmes. Il était en dehors de ce monde.

--Merci, lui dis-je. Vous m’avez procuré une fameuse nuit.

--Cette maison est la vôtre, répondit-il, en me faisant un salut de sa pipe vert sombre.

Je lui demandai sottement:

--Que cherchez-vous donc dans vos pipes?

--Que cherchez-vous dans la vie? dit-il.

Et il aspira.

Je secouai Patrice et, tout dormant encore, titubant, je l’emmenai.

Nous arrivâmes chez Zarnitsky. Le Russe dormait sur son grabat, avec un bras nu, décharné, hors de la couverture criblée de trous. La jeune Op. 23, déjà debout, faisait le ménage, balayait. Elle était petite, large de taille et de bassin, un peu lourde, mais, au demeurant, exquise, à cause de son visage si frais, si rose, de ses lèvres très rouges entr’ouvertes sur des dents très blanches. Elle cessa de travailler et me regarda avec son sourire d’enfant.

--Mais tu es belle comme un ange, ma fille! lui dis-je.

Elle continuait à me regarder et à sourire. Ce regard et ce sourire m’énervèrent... Je la pris par les deux épaules et l’embrassai brutalement sur la bouche.

--Allons! Allons! dit Zarnitsky, qui nous avait vus. Fichez-lui la paix! Ce ne sera jamais fini pour neuf heures!

Op. 23, qui s’était prêtée à mon baiser comme à la chose la plus naturelle du monde, s’essuya simplement la bouche d’un revers de main et recommença à balayer.

LIV

Pendant huit jours nous fîmes ainsi la noce. Nous bûmes beaucoup, chez Zarnitsky, qui avait un kummel excellent et une espèce de champagne effroyablement sec, dur comme une râpe; au Deux-et-Un, où le Japonais se torturait le cerveau pour arriver chaque jour à de nouvelles combinaisons de cocktails.

Au Deux-et-Un, il y avait deux ou trois espèces de petites bonnes femmes qui arrivaient du Sud pour chercher fortune. L’une était une Italienne. Elle s’appelait Paolina. Quel pinson! Toujours en train de chanter et pouffer! Incapable de rester trois secondes sur la même idée! Sa cervelle était la chose la plus ahurissante que j’eusse jamais vue: on aurait dit une volière... Elle se confiait à nous comme à de vieux amis, nous contant sa vie passée, ses aventures, avec une verve, un humour, un sens du comique et du trait!... Vrai, en entendant cela, ces espèces de petits croquis tracés d’un coup de crayon fulgurant, ces déformations caricaturales enlevées avec une sûreté et une justesse folles, j’avais aux lèvres ce mot: génie... Dire que ce petit Hokousaï se prostituait, pour vivre, à des bouchers, à des tanneurs, qui lui demandaient mille choses atroces...

Le patron du Deux-et-Un, Ichiharagun, était hostile aux jeux, aussi bien de cartes que de dés, qui dégénéraient trop souvent en batailles et étaient cause d’une usure prématurée du matériel. Chez Zarnitsky, on jouait,--car le Russe se fichait de tout,--mais petit jeu et dans de telles conditions d’insécurité!... Un soir, Patrice et moi nous jouions avec des Mexicains, de beaux gars au teint olivâtre... Au milieu de la partie, il fallut sortir nos revolvers et ma foi! il s’en manqua de peu que la poudre ne parlât!... Ces bandits-là avaient eu les quatre sept dans deux mains et prétendaient nous couper le roi de carreau!...

Au bout de trois ou quatre jours, donc, Patrice, qui enrageait de voir, probablement, son argent lui rester trop longtemps dans les poches:

--Écoutez, me dit-il, il n’y a qu’un endroit convenable dans Aklansas et où on puisse toucher une carte sans risquer de se faire assassiner: c’est le Cupido. J’ai envie d’y retourner.

--Allez! Allez, vieux! lui dis-je.

--Vous ne venez pas, vous?

--Non...

--Vous êtes plus enfant que je ne pensais. Tout ça parce qu’une gamine...

Je l’interrompis:

--Ne vous mêlez pas de mon petit jardin, Patrice. Ne vous mettez pas en peine de savoir si j’y fais pousser des ananas ou de la betterave. Allez au Cupido. J’irai fumer chez les Ts’ienn Siuann.

Ce qu’il fit et ce que je fis. Tous les après-midi il allait se faire détrousser au Cupido par des gens, disait-il, «tout ce qu’il y avait de plus choisi et qui avaient le respect des cartes». J’allais, moi, chez Ts’ienn Siuann et je fumais dix, vingt pipes, sans chercher l’ivresse complète et le grand départ pour l’empyrée, mais, simplement, un bon petit état d’euphorie. Je rencontrais chez le Chinois des gens charmants et d’à peu près toutes les classes de la société: des fermiers, des mineurs, etc., mais à qui l’opium avait donné comme une aristocratie de pensée et de sentiment. Je n’ai jamais vu un de ces êtres faire un geste brutal ou vulgaire. Je n’ai jamais entendu une parole choquante tomber de leurs lèvres. D’ailleurs, c’était bien simple: tant que l’opium ne les avait pas pénétrés, ne s’était pas emparé d’eux jusqu’au cœur, ils se taisaient et restaient tranquilles, comme honteux de leur lourde humanité. Ils ne commençaient à se manifester que quand la chère vieille drogue les avait affranchis... Alors ils maniaient le rêve et l’esprit comme des princes.

La première fois que Patrice était retourné au Cupido, il avait voulu, en rentrant, me parler de Marion:

--Silence là-dessus, lui avais-je dit. Elle a choisi sa route...

Comme les femmes me manquaient un peu, je m’étais arrangé avec Zarnitsky et, de temps en temps, Op. 23 passait la nuit dans mon lit.

LV

La rue sur laquelle donnait l’unique fenêtre de ma chambre était comme toutes les rues d’Aklansas: pas l’ombre d’un pavé, une chaussée crevée d’ornières énormes, qui, au moindre dégel, s’emplissaient d’eau. Cent mètres plus loin, il y avait un grand hangar des Moulins Crescent, où, toute la journée et jusqu’à deux heures après minuit, d’immenses voitures, attelées de quatre ou six chevaux, amenaient de la paille, des milliers de bottes de paille,--lesquels charrois étaient accompagnés de hurlements de rouliers et de grincements d’essieux...

Ma chambre était terriblement haute de plafond. Il y avait, de chaque côté de la porte, une chromo-lithographie, dans une baguette noire, veuve de son verre. L’une de ces gravures prétendait évoquer, à grand renfort de couleurs d’un cru à hurler, des enfants en toilette d’il y a cinquante ans, qui s’amusaient à se balancer sur une planche posée en travers d’un tronc d’arbre. Sur l’autre, on voyait des canotiers dans une périssoire, auxquels, d’un petit ponton coquet, deux jeunes dames adressaient des sourires, en agitant des mouchoirs de dentelle.

Sur la cheminée en plâtre, qui voulait imiter le marbre, se dressait une statuette représentant un petit garçon, les mains dans les poches d’un grand pantalon, beaucoup trop long et trop large, la tête coiffée d’une énorme casquette... Il avait la bouche en cul de poule, et, sur une petite plaque de cuivre collée au socle, on lisait: _Le Siffleur, par A. Antonelli._

Comme meubles, un lit de fer aux ressorts geignants; pas de draps, des couvertures de grosse laine grise, dont les poils piquaient comme de la paille de fer; une commode d’acajou, avec un marbre gris, cassé en deux morceaux, et, en fait de serrures, des trous. Pour ouvrir les tiroirs on passait le doigt dans le trou et on tirait. Une table branlante, recouverte d’un gros molleton rouge, deux chaises de paille.

C’est là que pendant quinze jours, et à raison de trois ou quatre fois par semaine, je filai le parfait amour avec l’exquise et stupide Op. 23. Ces jours-là, sitôt que nous avions dîné, elle montait avec trois ou quatre bûches dans son tablier, pour allumer le feu. Je jouais une partie de cartes avec Patrice et je montais à mon tour.

Je trouvais Op. 23 agenouillée par terre devant le feu, regardant les flammes violettes, qui faisaient danser les ombres dans la pièce. J’allumais une bougie et, tapant sur l’épaule de Op. 23, je lui faisais signe de se lever. Je la prenais dans mes bras et je l’embrassais sur les yeux, sur la bouche. Elle acceptait tout cela en souriant, bouche entr’ouverte. Alors je la déshabillais, je lui enlevais son foulard de tête, son châle, sa jupe, son corsage. Quand elle était en chemise, une longue chemise de toile, je la prenais par la main, lui faisais signe de monter dans le lit; elle montait, attendait, et, quand j’avais retiré mes bottes, mon pantalon et mon gilet, je montais à mon tour; je la prenais sans un mot. Elle ne paraissait trouver aucune espèce de joie à nos étreintes, les supportait sans ennui. Comme un sac de laine... Une poupée de son sans âme ni sens...

Je dois dire d’ailleurs que cela simplifiait bien des choses. Sitôt mon plaisir pris, je me tournais de l’autre côté et je m’endormais.

Au réveil, j’avais au-dessus de ma tête le haut plafond, dans les coins duquel d’énormes araignées noires avaient tendu leurs toiles. Dans la rue, la neige tombait en gros flocons silencieux, qui se collaient aux vitres comme des tampons d’ouate mouillée.

Op. 23 dormait encore. Je la secouais. Elle se tournait vers moi, me regardait. Quand elle voyait que j’avais envie d’elle, elle restait. Sinon, elle se levait, s’habillait, avec une parfaite tranquillité, et, sans dire ni bonjour ni bonsoir, sans même me regarder, s’en allait. Quand je descendais, je la trouvais en bas, dans la cuisine, en train de laver la vaisselle. Je passais derrière elle. Elle ne se retournait pas plus pour me donner un coup d’œil au passage que si j’avais été le chien.

LVI

Jusqu’à l’heure du déjeuner, je bavardais avec les clients de Zarnitsky. Jamais je n’ai vu tant de types originaux que dans cette espèce de cave, que, de temps en temps, sans raison, Zarnitsky, se jetant au piano, emplissait de musiques étranges et magnifiques.

Il y avait à ce moment, parmi les habitués, un grand garçon, maigre, un peu voûté, les pattes flageolantes, qui, au haut d’un long corps, portait une tête ravagée, avec des joues creusées comme à la gouge, un nez en bec d’aigle, des yeux bleus qui n’étaient jamais fixés que sur un rêve intérieur.

Il s’appelait Partridge.

Il lui était arrivé dans sa vie une aventure singulière. Il avait été roi en Afrique. Pour le compte d’une Société belge de bois précieux, il avait eu à administrer, aux alentours de Nyangoué, un territoire grand comme l’Orégon, quelque chose comme trente ou quarante mille nègres.

Pendant cinq ans, il avait vécu là, avec un village entier pour le servir,--un nègre pour son fusil, un nègre pour sa pipe, etc. Quand il s’ennuyait, il envoyait chercher les chefs, à vingt ou trente milles à la ronde. Ils arrivaient sur des chevaux superbes, dont les queues traînaient jusqu’à terre... Partridge et ses chefs nègres partaient pour la chasse...

--On partait, disait-il, et, au bout quelquefois, de deux jours de marche dans des espèces de grandes steppes semées de bouquets d’arbres, on tombait sur une bande de sangliers. On les chassait à l’épieu... Quand la bête faisait tête, on descendait de cheval et, l’épieu sous le bras, on attendait... Broum!... Ça fonçait!... Par moment, il y avait un de mes noirs qui faisait: ha!... on s’approchait: il avait ses tripes dans ses mains, le ventre troué d’un coup de boutoir... Alors il mourait,--en suant de douleur, mais, hormis la douleur, assez satisfait: ils ne font pas une grande différence entre la vie et la mort. Il faut être assez malin pour commencer à comprendre que la vie est une chose et la mort une autre.

Il menait là-bas une vie extraordinaire. Une vie comme aux premiers temps de la planète: une vie de liberté et d’absolue insouciance. Dans le désert, où les nuits sont glaciales, il s’étendait sur le sable, se roulait dans sa couverture, s’endormait, ayant au-dessus de lui un ciel éclaboussé d’étoiles, «à vous donner le vertige sidéral». Pas de maître. Pas de patron. Des espaces illimités. A perte de vue la ténèbre verte de la forêt ou le moutonnement des dunes du désert.

Or, un beau jour, la fièvre l’avait pris. Il avait essayé de se cramponner à son royaume. Comme ce n’était pas un trop mauvais diable, qu’il n’avait tué ni violé personne, que, même, il avait rendu quelques petits services, comme de soigner et de guérir les ophtalmies à doses massives de permanganate... pan!... pan!... dans les yeux!... les noirs, qui avaient connu de pires échantillons de l’humanité civilisée, avaient fait le possible pour le garder. Ils étaient allés jusqu’à Nyangoué, par le fleuve, en pirogue, à deux cents milles de là, chercher un médecin, un médecin blanc!... qui avait longuement examiné Partridge et avait prononcé cette forte parole:

--Il faut vous en aller, mon garçon...

Partridge s’en était donc allé. Il avait repris sa vie, lui, ex-roi de la forêt, ex-roi des sables, il avait repris sa terrible petite vie de pauvre homme sans royaume, sans espace, sans lumière,--sans rien,--à Aklansas, où il était je ne sais quoi, gratte-papier dans une fabrique de bougies.

Alors voilà: il ne comprenait pas; il ne comprenait plus... Il ne comprenait plus rien de tout ce qui se passait autour de lui. Tout cela, ces lois, ces barrières, ces maisons où on s’enferme, ces lits où on dort... coucher dans un lit!... pourquoi?... ces longues, longues journées de travail courbé et vain, qu’on échange contre de petites rondelles d’argent ou des morceaux de papier crasseux, qu’on échange, à leur tour, contre du pain, de la bière, de la viande... il trouvait cela idiot!... Idiot!... Plus rien n’était conforme à la vérité. Tout était dépravé, perverti, détourné de sa signification première, disparaissait sous trente-six couches de cabotinage et d’hypocrisie; plus personne ne montrait sa face réelle... Horreur! Horreur! Horreur et folie!

J’adorais ce Partridge. C’était un paradoxe perpétuel et qui n’avait rien de voulu. On commençait par l’écouter avec stupeur, et, au bout d’une heure, on songeait: «Mais il a raison! Mais c’est nous qui déraillons!»

--Le travail! Le travail! disait-il en ricanant. Il n’y a pas de pire déchéance! Mais l’homme n’est dans le vrai que quand il ne fout rien! Gloire aux paresseux! Le nègre se croirait déshonoré s’il faisait la centième partie de ce que fait le plus fainéant d’entre nous... Voilà un homme! Les gens de par ici aiment le travail pour lui-même... Ils le glorifient et l’exaltent! On fait des bouquins et des poésies là-dessus! Vous ne trouvez pas ça stupéfiant?

Il y avait aussi un marchand de chiens qui s’appelait Staynes et qui était un phénomène. Jamais je n’avais vu un homme aussi volubile ni aussi grimaçant. Quand il se lançait dans une conversation, tout marchait: les mains, les doigts, les bras, la tête, les yeux, le nez, le corps, les jambes!... Fou!... Fou!... On eût dit un homme poursuivi par un essaim d’abeilles!... Ce qu’il disait,--impossible d’en comprendre un mot, naturellement!... tout au moins si l’on n’y portait pas une attention extrême: car les mots, dans sa bouche, avaient l’air de jouer à saute-mouton... Il était tellement pressé d’arriver au bout de sa phrase que les noms, les verbes, tout cela restait toujours amputé d’une ou deux syllabes... Pour dire: «Ma tante s’est acheté un chapeau violet» il disait: «Ma t... s’est ach... un chap... viol...» et il riait, pouffait, et, quand il avait l’impression, sans doute, qu’on commençait à comprendre quelque chose à ses discours, il se cachait la bouche derrière sa main.

Il fallait entendre une conversation entre Partridge et Staynes. C’était la chose la plus ahurissante qui fût... Car Staynes se répandait en un torrent de paroles incompréhensibles et en une folie de gesticulations et Partridge, ses grandes jambes étendues, les mains dans ses poches, sans du tout faire attention à ce qu’essayait d’exprimer le malheureux, poursuivait, à grand renfort de hochements de tête et de moues écœurées, son rêve de roi déchu.

Quand Staynes avait fini de parler, Partridge disait seulement:

--Mais tout est comme ça! Nous vivons en pleine imbécillité!

LVII

Un jour, à déjeuner--nous déjeunions avec Zarnitsky et Op. 23, dans la cuisine, l’horrible cuisine, pleine de mouches et d’araignées,--Patrice me dit:

--Vous savez: la jeune Marion n’est plus au Cupido. Envolée.

--Le bon Dieu la bénisse! répondis-je. Est-ce qu’elle s’est fait enlever? Vous me croirez si vous voulez: je commençais à l’oublier...

Mais le lendemain Patrice me dit:

--L’histoire de cette petite est étrange. Car voici ce qui se passe: elle n’a pas été enlevée. La vieille Marjorie croit qu’elle est en train d’essayer de se racheter...

--De se... quoi?

--De se racheter. D’expier sa faute.

--Ah! fis-je.

Puis au bout d’un moment:

--Qu’est-ce que c’est que cette histoire-là?

J’avais pris mon chapeau:

--Venez...

Le Cupido était vide. Il y avait tout juste, au premier, une famille de fermiers, le père, le fils et la bru, en costume des dimanches, qui faisaient silencieusement brûler un punch.

J’appelai le patron:

--Vous avez eu ici une nommée Marion?

--Qu’est-ce que ça peut vous faire? dit-il.

Il tiraillait sa petite moustache avec ses gros doigts sans ongles.

--Elle est partie? demandai-je.

--Le bruit en court...

--Pouvez-vous me dire où elle est allée?

--Non. Primo parce que je n’en sais rien.

--Vous n’avez aucune idée du lieu où elle peut être?

Il fit non de la tête.

--Envoyez-moi votre Marjorie. Je vais lui dire un mot.

Il lança vers la porte: «Hé! Miss Marjorie!» et allant au comptoir il se tira un verre de bière qu’il avala d’une lampée.

Nous nous étions assis à une table.

--Qu’est-ce qu’il y a? Qu’est-ce qu’on me veut? dit la vieille danseuse en entrant.

Elle arrivait en se dandinant et en minaudant. Mais tout à coup elle me reconnut et comprit du coup ce que nous venions faire. Son visage s’éteignit.

--C’est pour Marion que vous venez? dit-elle. Vous avez de ses nouvelles?

--Non, fis-je. Je venais vous en demander.

--Je ne sais rien.

Elle s’était assise en face de nous. Elle posa sa main sur la mienne et me regarda avec des yeux où je fus surpris de voir une vague lueur d’humanité.

--Où est Marion? me demanda-t-elle. Vous savez que je l’aimais bien?

--Je sais, fis-je. Racontez-moi l’affaire.

--Elle est partie l’autre matin. Elle m’avait dit adieu. Elle m’avait dit: «Vous avez été gentille pour moi, Marjorie. Mais je ne peux plus. Il faut que je m’en aille.» Elle était sortie. Elle avait fait un paquet de ses affaires. J’ai vu que sur la place elle était attendue par cette femme que l’on appelle la Mère et qui tient un club contre l’alcool...

--Bon Dieu! dis-je en me levant. Est-elle tombée dans les pattes de cette mégère?

--Je crois, dit la danseuse. La Mère était venue la veille avec deux hommes: l’un qui s’appelle Coulombier...

--Je connais, dis-je. Un Pêcheur du Lac. Un vieux fou.

--L’autre qui s’appelle Sqwal... Vous connaissez aussi?

--Non. Je crois pourtant qu’on m’en a parlé...

--C’est un maître d’école. Je n’ai pas encore compris, dit-elle, en secouant gravement ses boucles folles de petite-fille, si c’était un saint ou un monstre.

Puis après une seconde de réflexion:

--Je crois plutôt que c’est un monstre... En tout cas il roue de coups ses gosses. Ils étaient donc venus tous les trois sous prétexte de faire une quête pour l’ouvroir de Sqwal, qui s’appelle... ah! comment s’appelle-t-il, cet ouvroir?... «Sanction et réparation!» Ils ont parlé à Marion... Ils l’avaient prise là-bas, dans le coin; je voyais qu’elle faisait: Oui!... Oui!... avec sa tête...

--Patrice! dis-je. Expliquez ça si vous pouvez: j’avais pris mon parti de la voir rouler dans cent pieds de boue... Mais ça,--non!

Et je l’entraînai.

LVIII

Nous allâmes d’abord chez ces pauvres imbéciles de Buveurs d’Eau. Leur société devait avoir un nom plus solennel: Société de Préservation Anti-alcoolique... Ou quelque chose comme cela... Je ne l’ai jamais su et n’ai jamais essayé de le savoir.

En nous voyant entrer les vieux bébés se mirent naturellement à trembler et à bégayer de terreur: «Eux! Les voilà encore! Mon Dieu! Mon Dieu!» et trois ou quatre d’entre eux se laissèrent glisser derrière les tables pour se mettre à l’abri.

--Assez! leur criai-je. Tas de lamentables larves! Je vous laisse à votre sort! Mais je cherche la Mère... Où est-elle?

L’un d’eux se leva, comme un gamin que le maître interroge, et, en se balançant sur ses hautes jambes, il me répondit:

--Nous ne savons pas. La Mère ne nous dit jamais...

--Allez! Allez! criai-je encore plus fort, en sortant mon revolver de l’étui. Ne vous fichez pas de ma figure! Où est la Mère? Ou je tire dans le tas...

Alors l’un d’eux, une espèce de petit nain à visage ratatiné comme une pomme qui vient de passer six mois dans le grenier,--sans un poil de barbe ni de moustache, un petit monstre inquiétant me dit:

--Peut-être est-elle chez M. Sqwal?

--Où habite votre Sqwal?

--Ah!... fit le nain, ouvrant les bras en signe d’ignorance.

Mais un grand diable, qui avait d’énormes moustaches noires de bandit et qui tricotait je ne sais quoi devant la fenêtre, avec deux longues aiguilles de bois:

--M. Sqwal a son école à Lossiemouth, dit-il. Ce doit être à la troisième ou quatrième maison à gauche en arrivant au village.

Lossiemouth est à un demi-mille environ d’Aklansas. Il s’était mis à neiger: une neige lourde, dense, dans la tombée de laquelle nous nous creusions notre route comme dans les herbes hautes d’une brousse. A partir de Saint-Patrick les maisons devinrent rares; on n’apercevait plus que de loin en loin des usines et des gazomètres. La route était enfouie sous un bon pied de neige solide.

L’école du nommé Sqwal était à l’entrée du village. Nous n’en vîmes d’abord qu’un haut mur gris par dessus lequel se dressait le squelette noir et désolé d’un grand arbre. Il y avait dans le mur une petite porte avec une sonnette en cuivre.

Je tirai la sonnette; la porte s’ouvrit comme sur le déclic d’un ressort... Nous entrâmes.

Une cour s’étendait devant nous. A droite nous avions le pavillon où devait loger le portier; en face de nous un triste bâtiment en torchis du siècle dernier. Toute la façade de ce bâtiment était percée de fenêtres terriblement symétriques. Elles étaient garnies de rideaux de toile blanche unie.

Dans le petit pavillon deux portes étaient percées. Au-dessus de la seconde de ces deux portes il y avait une plaque d’émail blanc avec ce mot en lettres noires: _Humanité._

La première porte était ouverte. Il en sortit une grande et grosse femme, à visage empourpré, vêtue d’un long tablier noir et qui, en marchant, se déplaçait tout d’une pièce, sans qu’un pli de son tablier bougeât; on voyait juste ses pieds se mouvoir.

--Qu’est-ce que vous voulez? demanda-t-elle d’une voix rude.

--C’est ici l’école de M. Sqwal?

--Oui.

--Vous n’avez pas vu cette personne qu’on appelle la Mère et qui dirige une société antialcoolique?

--Non. Elle était là hier. Je ne l’ai pas vue ce matin.

--M. Sqwal n’est pas là?

--Je vais voir. Entrez au parloir.