Chapter 4 of 14 · 3935 words · ~20 min read

Part 4

--Viens, me dit-il.

XV

Je le suivis. Il m’emmena à l’autre bout de la ville, dans la misérable cahute où il habitait et qu’il avait fabriquée de ses mains, avec de vieilles planches, des morceaux de tôle, des briques chapardées à droite et à gauche.

--Voilà, fit-il, en me montrant du pied tout un attirail de pioches, de pelles, etc., qui gisait dans un coin. Voilà le trésor. Tu en as pour tous les terrains, et, tu vois, tout ça, je l’ai acheté neuf, au temps de ma splendeur,--neuf, gauche, bête, mal adapté à la main de l’homme, mal trempé pour la lutte de l’or... Je l’ai refait!... Oui, mon garçon. A force de suer dessus, à force de m’écorcher les mains sur le manche des pioches, j’ai refondu tout ça, j’en ai fait des bibelots roublards, endurcis... Pour tous les terrains... La pelle plate à manche court pour le sable...

--Bigre! m’exclamai-je. Pourquoi le manche est-il si court?

--Feignant! s’écria-t-il. Ne pose jamais de questions comme ça: l’or ficherait le camp à ton approche!... Parce qu’il ne faut pas travailler de trop haut et trop à ton aise... L’or est fait de la peine des hommes... Voilà la pioche légère pour la roche tendre... Le pic trempé et retrempé pour la pierre qui se défend... Tu as là sous les yeux toutes les péripéties de l’histoire.

Tout cela était bien un peu rouillé et détérioré. Mais j’y trouvais je ne sais quel air «professionnel» qui me plut. Ce n’était point de cet attirail d’amateur comme on en voyait aux vitrines des boutiques d’Aklansas.

--Bien, dis-je. Apporte-moi ça chez Zarnitsky.

--Aux ordres de ta seigneurie, répondit-il. Tu verras que tu seras content.

Le soir même j’étais en possession de tout le fourniment.

Parker, qui s’était pris pour moi d’une sorte de sympathie sarcastique, vint m’aider, dans les jours qui suivirent, à remettre tout cela en état, rajuster les manches, retendre les tamis, etc. C’était, ma parole, un singulier personnage que cet ex-architecte. Pas sot. Un peu détraqué. Pendant, quelquefois, des heures, il vivait, parlait, agissait, comme un être parfaitement raisonnable, racontait des histoires sur les maisons qu’il avait construites à Salt Lake City ou à Newmilns, sur ses confrères, ses clients, la crise de la main-d’œuvre, etc. Tout à coup, crac! il déraillait! C’est qu’un mot ou un geste l’avait amené à se souvenir de l’or. Il avait pour l’or une haine et une épouvante quasi-mystiques. Ce qui ne l’empêchait pas, de temps en temps, de regarder dans le vide avec des yeux extasiés et de murmurer: l’or!... l’or!... comme s’il avait parlé de la chose la plus douce et la plus belle du monde.

Un soir je lui dis tout à trac:

--Écoute-moi, Parker... Si je te demandais de partir avec moi?

Il me jeta un regard à la fois désespéré et furieux, se leva, repoussa du pied tous les outils qu’il venait de rafistoler ou de nettoyer.

--Voilà, fit-il d’une voix tremblante, une chose qu’il ne faut jamais dire à quelqu’un qui «en revient» et qui n’y retournera plus. Tu ne comprends pas le choc que ça fait. Si au lieu de cette misérable carcasse vidée et brisée, j’avais tes vingt ans,--ah! Dieu!...

Sur ces mots, il ouvrit les yeux le plus grand qu’il put sur les outils qui l’avaient accompagné «là-bas» et secondé dans ses entreprises... il les regarda comme s’il voulait--j’emprunte à dessein cette expression à la langue populaire... c’est la seule qui sache peindre...--les «avaler», les incorporer à jamais à sa mémoire et à sa vie,--et, chancelant, trébuchant, il gagna le palier.

Je ne le revis plus jamais.

XVI

J’avais terminé à peu près la mise en état de mon matériel et j’allais m’occuper du traîneau et des chiens, quand, un jour, au déjeuner de midi, Zarnitsky, tout en rongeant un os qu’il avait empoigné à pleines mains, me dit:

--Vous savez: ce jeune homme qui vous a amené ici, ce jeune Pêcheur du Lac... Coulombier... il va mourir...

--Mourir! m’écriai-je.

Je répétai: mourir... d’une voix plus basse. J’étais stupéfait d’apprendre cette nouvelle et stupéfait de sentir que je m’y attendais... Pauvre Coulombier!... Pauvre être à la fois touchant et antipathique!... Je n’avais guère pensé à lui depuis mon arrivée chez Zarnitsky...

--Où habite-t-il? demandai-je.

Il m’indiqua son adresse et je m’y rendis aussitôt.

C’était tout à côté de l’endroit où il m’avait accosté le jour de mon arrivée. Une maison de trois étages, en briques, morne et triste... Je grimpai l’escalier quatre à quatre... J’entrai dans une petite pièce d’où sortait comme un bruit de prière ou de sermon... Josué Coulombier était couché sur un petit lit de fer grossièrement peint au minium et dont la paillasse de varech s’était à l’usage aplatie comme une galette.

Il avait toujours le même visage à la fois prétentieux et illuminé,--mais les deux coins de la bouche et les deux ailes du nez se tiraient dans une sorte de grimace de douleur et d’angoisse.

A une petite table ovale placée au milieu de la pièce, deux femmes étaient assises,--deux femmes de la Société des Pêcheurs du Lac: l’une toute jeune, assez jolie, l’autre d’une quarantaine d’années, droite, sèche, les lèvres pâles et minces, les cheveux partagés en deux bandeaux très noirs, très plats, le nez chaussé d’une paire de lunettes. Debout contre la fenêtre et tournant le dos à tout le monde, un vieillard faisait une lecture à haute voix.

--Coulombier! m’écriai-je. Qu’avez-vous?

Il me fit signe de la main de me taire,--et je me tus,--et je demeurai là, planté sur mes pieds, entre ce mourant, ces deux femmes, ce vieillard.

--«Alors, continuait celui-ci, il arrivera ceci que toutes les vérités vers lesquelles nous tendions ici-bas nos mains éperdues, nous monterons vers elles, comme l’alouette vers le soleil, et, là-haut, enfin, ayant traversé tous les cercles et subi victorieusement toutes les épreuves, nous en aurons la révélation.»

--La révélation! répéta d’une voix froide et forte la femme aux bandeaux noirs.

Pendant trois ou quatre minutes, la lecture se poursuivit. De quoi était-il question? Je ne saurais trop le dire. J’entendais des mots: amour, gloire... Mais toute ma pensée allait à cet homme qui mourait pour moi et qui ne m’aimait pas, et que, bon gré, mal gré, même à cette heure, je ne pouvais pas aimer.

Enfin le vieillard se tut et j’entendis qu’il fermait le livre. Alors je répétai:

--Qu’avez-vous? Depuis quand êtes-vous malade?

--Depuis ce soir où nous nous sommes rencontrés, me dit Josué, en s’efforçant de prendre une voix sereine et détachée. En rentrant je suis tombé sur mon lit... Et voilà: je m’en vais.

--Vous vous en allez! m’écriai-je. Mais pourquoi parlez-vous ainsi? Vous n’avez pas vu un médecin?

--Tout ce qu’il fallait faire humainement a été fait, dit-il. Mais Dieu m’appelle. Les hommes n’ont plus qu’à se taire...

Il chercha très loin son souffle:

--... quand la voix de Dieu se fait entendre.

Le vieillard s’était retourné. Il s’approcha de moi et me touchant l’épaule:

--Laissez-le seul un instant, dit-il à voix haute. Les minutes sont comptées.

Il passa dans le couloir. Je le suivis.

--Il va mourir? demandai-je.

--Oui, répondit le vieillard d’une voix calme. Dans un instant. Je m’étonne même qu’il ne soit pas déjà mort. Mais à cet âge-là le corps est extraordinairement résistant.

--Vous êtes de sa famille?

--Je suis son père.

Je restai bouche bée... Était-ce un fou ou une brute? Ou un saint?

Il continua:

--Le médecin est encore venu tout à l’heure et l’a ausculté très consciencieusement. Les deux poumons sont entièrement pris. Tout cela n’est plus maintenant qu’une fournaise qui le dévore...

Je lui dis brutalement:

--Mais sapristi! vous m’avez l’air d’accueillir ça avec une sérénité!...

Il me regarda:

--Je vois que vous êtes de ces pauvres gens qui ont peur des ténèbres, dit-il. Sachez qu’il n’y a pas de ténèbres.

Pourtant, disant cela, ses yeux s’emplirent de larmes et il me sembla que le pauvre homme, sous le coup d’un choc intérieur, vacillait. Il se raidit, fit: hum! hum! passa doucement sa main un peu grasse sur son épaisse barbe d’un blanc sale et il alla se mettre à la fenêtre, comme pour regarder le spectacle du dehors.

XVII

A ce moment la porte de la chambre où le pauvre Josué était en train de mourir s’ouvrit; la femme aux bandeaux noirs parut dans l’entre-bâillement:

--Venez, me dit-elle. Il vous demande.

J’entrai. On avait placé une chaise à côté du lit du moribond.

--Asseyez-vous, me dit Josué, d’une voix qui semblait sortir de la tombe.

Il s’était à demi hissé sur l’oreiller.

--Ne vous fatiguez pas, fis-je. Je suis sûr que si vous essayiez de dormir...

D’un geste bref et las de la main il eut l’air de balayer mes paroles:

--Parlons peu, dit-il, parlons bien. Je vais partir et je veux que vous sachiez que ce départ me cause une grande joie. Oui... C’est ainsi!... Je vais enfin pouvoir contempler face à face Celui qui est. Je n’ai qu’un regret: m’en aller en laissant derrière moi des âmes que j’aurais peut-être pu amener à la Vérité des Vérités et que, faute d’être assez adroit, assez courageux, assez persévérant, ou, peut-être même, faute d’avoir eu suffisamment la foi, je n’ai pas su gagner à Dieu... En disant cela je pense à la vôtre... à votre âme, oui!... ô vous dont je ne sais même pas le nom!... petit poisson du Lac, que j’ai essayé de pêcher avec un filet aux mailles trop larges... Et pourquoi votre âme m’est-elle un particulier sujet de souci?... Peut-être parce que je sens que vous n’êtes pas si loin de Dieu que vous semblez le croire et qu’il suffirait de bien peu de chose... de ce très léger effort supplémentaire qui tire de l’ornière les chars les plus profondément embourbés... Oh! vous!... vous!... quelle joie ce serait pour moi si, avant de retourner à Jésus, j’apercevais sur votre front la lueur sacrée de l’Esprit!...

J’avais bien envie de lui dire:

--Mais, mon pauvre ami, ne vous préoccupez donc pas de tout ça, de mon âme, de mon salut... Pensez à vous, défendez-vous, tâchez de vous tirer de là, ou, s’il est trop tard, mourez doucement, aussi confortablement que possible...

Mais à quoi bon parler aux gens une langue qu’ils ne comprennent pas et pourquoi leur faire de la peine?

Je le regardai dans les yeux et posant ma main sur sa main brûlante:

--Écoutez, Josué, dis-je. Je crois que quelque chose est né en moi...

--Quelque chose? Quoi? fit-il avec des yeux fous.

--Un grand désir de Vérité...

--Christ vous a-t-il parlé? Ah! si Christ vous avait parlé!

--Josué, dis-je en laissant attendre le reste de ma phrase,--je crois avoir entendu Sa Voix...

--Sa voix! La voix de Christ! s’écria-t-il. Dites-vous vrai?

--Je ne veux, dis-je, rien affirmer,--car c’est encore très faible, très lointain... Mais je crois bien que c’est Sa voix...

Alors le pauvre diable se mit à rire, et à pleurer, et à s’agiter dans son lit:

--Hosanna! Hosanna! dit-il. Christ a parlé! O mes sœurs! Chantons Dieu!

Les deux femmes s’étaient levées. Elles crièrent à pleine gorge: «Chantons!» puis se jetèrent dans les bras l’une de l’autre, s’embrassèrent, en se disant des choses puériles dans le genre de celle-ci: «Je sens comme du soleil... Voilà un nouveau frère que nous allons bien aimer. Il faudra le gâter...» et, finalement, tombèrent avec un bruit sourd... boum!... à genoux sur le parquet de sapin.

Josué, maintenant, courbé en deux, le poing sur la poitrine, toussait, toussait, et, après chaque accès de toux, faisait: «Hosanna!... Hosanna!... j’ai pêché un petit poisson!... O mon cher Lac!...» Puis, tout à coup, il se renversa sur son lit, brisé, glacé de sueur, un filet de sang au coin de la bouche.

Je profitai de ce que le vieillard rentrait pour m’éclipser:

--A ce soir, Josué. Je reviendrai avant la nuit...

--Oh! mon ami!... oh! mon ami!... dit-il. Allez!... Je n’ai plus peur maintenant que vous vous perdiez dans la nuit... Car la Lumière est en vous!

Et je me rappelle qu’en le quittant je dégringolai l’escalier quatre à quatre et, dans la rue, me mis à courir comme un fou, tellement j’avais hâte de m’éloigner de ce spectacle à la fois d’horreur et de démence. Je parlais tout haut: «Les hommes! Les hommes! Qu’est-ce qu’ils vont chercher! Ils ne peuvent donc pas s’en tenir tout simplement à ce qui est!»

Je rentrai chez Zarnitsky. La salle du bas était vide,--ou presque: il y avait juste un ouvrier tanneur, que je connaissais, un Allemand, nommé Gottlieb. Il était vautré sur une table, ronflant, trop abruti d’alcool pour pouvoir s’en aller.

--Zarnitsky! appelai-je. A manger et à boire! J’ai faim et soif!

Il m’apporta du pain, un morceau de caribou fumé, un verre de bière, et, sans un mot, plus décharné, plus laid, plus douloureusement contrefait que jamais, il alla s’asseoir au piano.

La la... la sol... fa fa... Je me rappelle ces six premières notes... Je portais mon verre à mes lèvres: je le reposai sur la table sans en avoir bu une gorgée... Ce Zarnitsky!... Quelle prodigieuse mécanique à moudre du rêve!... Je voyais sa tête chauve aller de droite et de gauche comme le balancier d’un métronome... Il dansait, soufflait, haletait... Ses doigts avaient l’air de saisir les touches pour leur faire suer de l’amour et de la nostalgie... On aurait dit qu’il se colletait avec cette vieille caisse sonore. Par moment c’était un flot tumultueux de notes qui se vidaient avec fracas et qui balayaient tout... Par moment ce qu’il jouait n’exprimait plus que du silence... Par moment c’était cruel et tourmenté comme la grimace d’un monstre. Par moment c’était frais et doux comme un songe d’enfant sous de blancs rideaux... Tout à coup les mains s’immobilisaient, et, du piano torturé, secoué d’une sorte d’ouragan, les ondes continuaient à sortir des flots... Puis les mains repartaient... Elles avaient l’air de courir désespérément après quelque chose et d’essayer désespérément d’attraper un voile flottant dans l’espace... Que poursuivaient-elles? L’amour? La jeunesse? Quand on pense à toute cette poussière que remuent tant d’imbéciles parce qu’ils ont gagné un peu de millions... Que sont-ils à côté de cela?

XVIII

J’étais de retour chez Josué Coulombier vers les neuf heures. Le pauvre petit Pêcheur n’était pas encore mort.

Je rencontrai dans l’escalier son père qui descendait. De sa même voix faussement détachée, il me dit:

--Vous le trouverez toujours de ce monde. C’est à peine s’il a eu quelques petits râles.

--Vous partez? lui demandai-je.

--Je vais au temple. C’est mon tour de prêche. Mais j’espère rentrer vers minuit.

La mort avait déjà commencé de faire son œuvre sur le visage de Josué. Le nez s’était pincé; l’ossature des pommettes se dessinait nettement sous la peau de cire jaune.

--Comment vous sentez-vous? lui dis-je.

--Bien, fit-il. Quoique... depuis un instant... Il n’acheva pas.

--Je vais rester auprès de vous, fis-je. Je me tournai vers les deux femmes qui depuis l’après-midi n’avaient pas bougé de place:

--Allez vous reposer, leur dis-je. Je le veillerai.

Elles se levèrent et s’en allèrent sans un mot et sans même regarder le mourant.

--Savez-vous, me dit Josué quand il eut entendu la porte de la rue se refermer,--savez-vous ce qui se passe depuis un moment?

--Non, Josué. Quoi donc?

--Je crois que j’ai trop présumé de moi-même... J’ai peur!...

--Peur de quoi?

--Peur de la mort! dit-il d’une voix que je ne lui connaissais pas,--la voix d’un enfant qui s’effraie, la nuit, d’aller tout seul dans une pièce sombre.

--Mais, mon pauvre Josué, lui dis-je, primo vous ne mourrez pas... on ne meurt pas comme ça!... et, secundo, à supposer que vous dussiez passer de cette vie dans l’autre, qu’est-ce que c’est que la mort? Qu’est-ce qu’il y a d’effrayant là-dedans?

--Oui, fit-il. C’est ce qu’on dit tant qu’on n’y est pas... C’est ce que je disais encore tout à l’heure... Puis il y a aussi ceci: je commence à me demander si cette vie ne méritait pas d’être vécue?...

Ces derniers mots me parurent si humains, si près de mon cœur, si semblables aux mots que j’aurais pu prononcer moi-même, que j’eus l’impression que la mort, dans son abominable travail de désagrégation, venait de dégager une âme nouvelle, sensible à la grâce des choses,--et je me sentis bouleversé.

Il m’avait pris la main:

--Dites? La vie? Qu’est-ce que c’est?

--La vie? dis-je. Mais ne l’avez-vous pas vue? Elle est pleine de mensonge, d’hypocrisie, de brutalité, de souffrance... Le vice y est triomphant. L’or est maître de tout. Dans les tanneries d’Aklansas on met aux cuves d’acide des enfants de dix ans... Pas un n’atteint sa quinzième année et ce sont les parents eux-mêmes qui les livrent à la mort pour gagner quelques sous... Il y a dans les maisons publiques des gamines de douze ans... C’est une loi terrible qui pèse sur tout cela...

--Oui, dit-il. Mais ailleurs? Est-ce qu’il n’y a pas des pays plus heureux?

--J’en viens, dis-je. Je viens de pays où il fait bon, chaud, où les hommes sont bien élevés, la vie souriante... Mais si vous levez le voile?... que de turpitudes là-dessous!... Quel fond de violence et de méchanceté!

--Alors, nulle part, fit-il d’une dolente voix d’enfant, il n’y a de bonheur?

--Hélas!

Ces mots désenchantés parurent le calmer un peu. Il se coucha complètement sur le dos et ferma les yeux comme s’il allait s’assoupir. Je le regardais... La peur et cette sorte de vague regret avaient fait de son visage quelque chose d’humain et d’émouvant. Je me sentais pris pour lui d’une amitié toute nouvelle et très forte qui allait montant en moi comme un flot.

Une question folle me brûlait les lèvres:

--Josué!

--Quoi? me demanda-t-il après une seconde de pause.

--Est-ce qu’on a bien tout tenté pour vous tirer de là? Est-ce que vous ne pouvez rien faire pour lutter?

--Non, dit-il,--et des larmes perlèrent sous ses cils. C’est fini...

Et il me prit la main et la pétrit dans la sienne...

--Vous resterez là, dit-il... Jusqu’au bout?

--Je vous le promets...

Ce fut de nouveau le silence. La petite chambre était tendue d’un papier à décor rouge sur fond crème: de petits personnages, des vignerons faisant la vendange, des paysans en costume du dix-huitième siècle dansant autour d’un arbre de mai, des patineurs, de petits amours volant... Toute cette illustration galante prouvait clair comme le jour le complet détachement du pauvre Josué pour le monde extérieur. Il avait vécu au milieu de ces naïves petites choses de gaîté et de libertinage sans même les apercevoir. Il n’avait rien vu de ce monde. Il n’avait vu que son rêve.

Au bout d’un instant il frissonna sous ses couvertures:

--Avez-vous froid? lui demandai-je.

--Froid? Non... Je n’ai pas froid... Mais je crois que je vais avoir froid... Ce doit être une chose glacée... Comme c’est étrange!... Est-ce qu’il y aura toujours de la mort?

--Tant qu’il y aura de la vie, probablement, répondis-je, comme si je m’étais parlé à moi-même.

Une demi-heure à peu près s’écoula. La petite pièce était tout entière plongée dans la nuit, sauf un cône de lumière qui tombait de la lampe à pétrole placée sur la table de chevet et qui éclairait une partie du lit, les mains allongées du mourant, un pan de mur, des vêtements en paquet sur une chaise.

Pas d’autre bruit, que, par moment, dans le lointain, un aboiement de chien ou un sifflet de locomotive.

Au bout d’un instant, n’entendant plus respirer le malheureux, je m’approchai de lui et lui demandai tout bas:

--Josué!... Dormez-vous?

--Non, dit-il. Je revois des choses...

Soudain il fut pris d’une sorte de crispation de tout le corps qui le recroquevilla:

--Oh! dit-il... Quoi? Quoi?

--Allons!... Allons, Josué... Du courage!...

Je m’étais levé. J’avais posé ma main sur son épaule. Je répétais:

--Pauvre petit!... Pauvre petit!...

Il avait l’air si peu fait à cette heure pour affronter le combat! Il s’était retourné vers le mur, tout pelotonné sur lui-même, comme une bête qui veut mourir dans son coin. Il bredouillait maintenant de vagues paroles incohérentes: «partir... lumière...» que hachait une sorte de hoquet sinistre et grotesque. Je perçus encore une phrase tout entière qu’il débita vite... vite!... comme quelqu’un qui se noie et dont l’eau va emplir la bouche: «Je vous dirai, messieurs, que nous sommes de vrais étourneaux!...»

Et ce fut la fin. Il se souleva un peu, se retourna de nouveau vers moi, me regarda avec des yeux, un visage où il y avait une sorte de sourire comme quand on dit: «Est-ce bête, tout ça!...» ouvrit la bouche à demi, dit encore: «Et puis?... et puis?...» et, tout à coup, sur une dernière convulsion, tout se relâcha, se détendit, s’étendit... Il était mort...

--Josué! Mon Dieu! C’est abominable! m’écriai-je.

Je m’étais jeté à genoux et la tête dans mes mains je pleurais.

XIX

Le père du pauvre enfant revint un peu avant minuit. Il ne posa aucune question. Il resta seulement un long moment à regarder le cadavre de son fils, s’approcha du lit, posa sa main sur le front du mort,--sa poitrine se gonfla d’un énorme soupir, comme si toute la machine allait se briser en sanglots,--et ce fut tout: pas un pli de son visage ne broncha.

Il revint vers le milieu de la pièce, enleva son cache-nez, son pardessus, les plaça calmement sur le dossier d’une chaise, et, se tournant vers moi:

--Vous pouvez aller vous coucher, cher monsieur, dit-il. Je le veillerai.

Je m’étais levé, et j’allais m’en aller, j’avais déjà la main au bouton de la porte, quand quelque chose éclata en moi, qui était de la rage et du désespoir:

--Ah! dis-je, quels crimes on peut commettre avec les meilleurs sentiments du monde!

Il me regarda surpris:

--Que voulez-vous dire?

--Pourquoi avez-vous donné à cet enfant le dégoût de la vie? Pourquoi ne l’avez-vous pas laissé vivre? Pour qui donc prenez-vous Dieu? Pour un monstre avide de sang?

Il hocha la tête comme s’il venait d’assister à l’accès de colère d’un gamin:

--Allez... Allez, me dit-il. Vous êtes fatigué.

--A quoi avez-vous sacrifié le malheureux qui est couché là? m’écriai-je. Il pouvait vivre, fonder une famille, se rendre utile,--et être heureux, en somme!

--Il n’y a de bonheur, dit-il, qu’en Dieu.

--Mais est-ce que Dieu n’est pas aussi bien ici que dans l’au-delà. N’est-il pas _plus sûrement_ ici?

--Lui, dit le vieillard, s’il était sûr de quelque chose, ce n’était pas de ce monde: c’était de l’autre.

Je m’en fus...

Zarnitsky m’attendait en essuyant ses verres et ses assiettes.

--Mort? me demanda-t-il.

--Oui, mort! répondis-je. Tué par des fous!

--Mais, fit Zarnitsky, est-ce qu’il n’y a pas que des fous?

Minuit sonnait. Je montai dans ma chambre et me mis au lit.

XX

Je n’assistai pas à l’enterrement du pauvre Josué.

Pour trois raisons:

1º Parce que, quand on est mort, on est mort,--j’ai toujours pensé cela. Le cadavre n’est rien qu’une hideuse caricature de celui qui a vécu... Rien de l’ex-vivant ne reste là-dedans... Il faut le fuir comme l’âme elle-même l’a fui. S’attarder autour de cette dépouille, c’est vraiment vouloir prolonger dans la laideur, dans l’horreur, une chose qui a été belle, car vivante.

2º parce que je me serais retrouvé avec ces gens de la Société des Pêcheurs, ce père insensé, pour qui j’éprouvais une sorte de haine.

3º parce que la mort de Josué Coulombier m’avait donné une frénésie de vie et de lutte. Plus que jamais je voulais partir et gagner ces terres du Nord où j’allais avoir à jouer de toutes mes forces physiques...