Chapter 10 of 14 · 3864 words · ~19 min read

Part 10

Après quoi nous nous dépêchâmes d’aller à la banque déposer notre or. Cette banque était logée près du Temple Évangélique, dans une baraque sordide, toute en bois, avec des fenêtres dont la moitié des carreaux étaient remplacés par de vieux calendriers. Ce qui n’empêchait pas qu’elle était riche à milliards et solide sur ses pattes... L’employé qui s’occupa de nous était un vieux bonhomme chagrin et méticuleux; il mit plus de vingt minutes à peser et à estimer notre or.

Ceci fait, il nous avança cinq cents dollars chacun et nous donna un reçu du reste.

Jamais de ma vie je n’avais été aussi riche et jamais de ma vie non plus je n’avais senti avec autant de netteté que le papier est bien pauvre à côté de l’effort.

XLIX

Nous allâmes d’abord, pour commencer notre vie de noce, dans un bar qui s’appelle le Deux-et-Un et qui passe, à Aklansas, pour être un bar chic. Effectivement c’est presque propre. Le patron était un Japonais nommé Ichiharagun qui avait ceci de spécial qu’il n’ouvrait jamais le bec. Il était vêtu d’une veste approximativement blanche et réussissait assez bien les cocktails.

--Donne-nous du sec pour nous mettre en train! dis-je en entrant.

Le Japonais répondit par un pâle sourire et déposa devant nous deux bouteilles pleines d’un liquide verdâtre. Nous n’en avions pas bu trois verres que déjà nous étions gris. A ce moment une idée me vint. Je me rappelai cette maison pour buveurs d’eau où m’avait emmené ce pauvre Coulombier. Je donnai un coup de poing sur la table et dis à Patrice:

--Écoutez! Je connais un endroit où il serait assez plaisant de flanquer tout cul par-dessus tête!

Je l’entraînai.

Nous n’étions plus guère déjà dans notre assiette et les maisons commençaient à tourner autour de nous; il nous fallut plus d’une heure pour faire le chemin. Patrice était encore plus ému que moi. De temps en temps, quand il voyait que j’étais à la veille de faire une excentricité, il essayait de me retenir, en geignant:

--Non, James! Ne faites pas ça! Vous allez vous attirer des ennuis!

Puis, soudain, se mettant à rire d’un rire fou, il sortait son revolver, le brandissait en criant:

--Damné cochon de Japonais! Que je retrouve ce vilain singe-là! Je lui mangerai le foie, James! Aussi vrai que j’ai mon compte en banque! Est-il permis d’arranger de la sorte de dignes gentlemen qui ne demandent qu’à se retremper dans les eaux de la civilisation!

J’aperçus enfin la petite maison de bois et les petits coquillages roses qui perçaient la neige du jardin. J’ouvris la barrière d’un coup de pied; nous traversâmes le jardin en titubant... Je ne sais qui de nous deux poussa la porte et nous entrâmes. Je les reconnus. C’étaient les mêmes,--les mêmes vieux enfants dociles et sages, assouplis, énervés.

--Malheureux! leur criai-je. Est-ce que vous n’avez pas honte! Vous n’êtes pas dignes de porter des culottes! A quoi sert qu’il y ait la vie, l’amour, les femmes? Vous êtes un tas de moules et je vous crache mon mépris!

Ils nous regardaient, ahuris. Jamais je n’avais vu des yeux béant d’une telle stupeur et d’un tel émoi craintif,--d’un émoi d’enfant...

--Holà! repris-je. Levez-vous, bande de veaux pâles! Cent dollars à celui d’entre vous qui voudra se saouler! L’alcool! L’alcool, vieilles brutes confites! Voilà pour vous le salut!

--Cent dollars! Cent dollars! cria Patrice en agitant une liasse de billets.

--Mon Dieu! Mon Dieu! fit l’un des buveurs d’eau, un grand diable à barbe blanche, avec des sourcils qui s’avançaient au-dessus des yeux comme des toits couverts de neige. Mon Dieu! Que va-t-il se passer!

Ses lèvres tremblaient et elles étaient devenues toutes blanches.

La porte du fond s’ouvrit. La «mère» entra.

--Vous voilà? lui dis-je. Vous voilà, vieille ensorceleuse!

--Que venez-vous faire ici? me demanda-t-elle.

--Vous dire que je regrette bien que vous ne soyez pas un homme: je vous cognerais volontiers sur le museau!

Sortant mon revolver de l’étui, je le brandis dans la direction du portrait de Tolstoï, tirai... et boum!... ce fut, dans la petite cage de bois, comme un bruit de tonnerre. Deux ou trois des buveurs d’eau s’étaient jetés sous la table; ils geignaient et bégayaient de vagues choses... L’un d’eux, le diable emporte cette caricature d’homme! s’était jeté à genoux sur le parquet, et, mains jointes, m’implorait:

--Pitié! Pitié! disait-il d’une voix bouleversée.

--Sombre horreur! lui dis-je. Tu te mets à genoux devant un de tes semblables! Qu’est-ce que tu as donc dans les veines!

La «mère» était devenue très pâle.

--Que voulez-vous? dit-elle. Que vous ai-je fait?

--A moi, rien, répondis-je. Mais vous assassinez ces pauvres diables. Vous en faites des larves immondes. Au lieu d’en faire des hommes vous en faites des grenouilles. Cette sinistre comédie a assez duré! Je veux qu’ils boivent! Je veux qu’ils se saoulent!

--Mais qu’ils se saoulent! dit-elle. Je ne les retiens pas...

Puis, se tournant vers eux:

--Voici ces messieurs qui vous invitent à boire de l’alcool. Vous savez que je n’ai jamais essayé de violenter vos consciences. Si le cœur vous en dit...

L’un des buveurs d’eau dit d’une voix tremblante et stupide:

--Mais où faut-il aller? Nous sommes très bien ici. Nous avons une bonne maman... N’est-il pas vrai, mes frères?

--Oui... oh! oui... répondirent les autres.

--Cent dollars! dit Patrice en agitant les billets.

--Qu’est-ce que c’est que cent dollars, fit le vieux qui s’était agenouillé sur le parquet, qu’est-ce que c’est que cent, que mille dollars à côté de la paix de l’âme?

Le malheureux, disant cela d’une voix benoîte, avait les yeux levés au ciel, les mains croisées sur la poitrine.

--Ce qu’on peut faire d’un homme! dis-je en le regardant. Vieille sorcière! Venez, venez, Patrice... Ce que je viens de voir là va me flanquer le cauchemar pour le reste de mes nuits!

Patrice, avant de quitter ces lieux, voulut encore y aller d’un petit discours. Tendant le poing dans la direction de la «mère» il lui dit ces mots:

--Vous!... ah! vous... vieille chose galeuse!... si je vous tenais dans la Prairie!...

Puis il se tut, eut l’air de réfléchir et, se tournant vers moi:

--Si je la scalpais, vieux James?

Je le pris par le bras et l’entraînai.

L

Il n’y a à Aklansas qu’une seule maison où l’on puisse vraiment jouer: c’est le Cupido. Nous nous dirigeâmes sans plus attendre de ce côté: nous avions hâte d’abord de nous soulager de nos dollars; nous portions cela dans nos poches comme des lingots de plomb à la fois lourds et brûlants..., et, en ce qui me concernait du moins, j’espérais aussi y revoir la vieille danseuse aux mines de bébé, la pitoyable et stupide Marjorie, par qui j’apprendrais peut-être quelque chose sur Marion...

Je ne m’étais pas trompé. Quand nous nous fûmes assis, Patrice et moi, dans un coin de la salle, et que nous eûmes commandé nos deux gobelets de gin, le premier visage que nous aperçûmes fut celui de cette vieille toquée. Elle était plus flapie que jamais, les tendons du cou saillants, la peau des joues pendante, et, surtout, les yeux qui semblaient lui rentrer dans la tête et qu’entourait un funèbre cercle noirâtre... Le triste spectacle! En grande toilette naturellement... Une robe noire pailletée d’or et d’argent. La poitrine nue et le dos nu jusqu’aux reins... On apercevait sous la peau jaune et flasque ce pauvre squelette... Elle était assise à côté d’un grand jeune homme, blond, rose, l’air un peu niais, qui jouait aux cartes avec le patron du Cupido. Elle lui avait passé amoureusement ses gros bras autour du cou et surveillait attentivement les cartes; à ses clignements d’yeux je compris tout de suite qu’elle était de mèche avec le patron de Cupido pour dévaliser le malheureux. Le patron avait une face bouffie de graisse, luisante, je ne sais quoi d’immonde dans le teint, dans les plis de la peau et dans ce regard d’acier qui filtrait entre les deux paupières presque jointes. Il avait une petite moustache noire, taillée en brosse, mal plantée, clairsemée, avec des taches blanches comme des plaques de pelade; il fourrageait là-dedans avec de gros doigts aux extrémités plates et carrées.

J’appelai la danseuse:

--Miss Marjorie!

Elle leva la tête et m’aperçut:

--Mais je vous connais! dit-elle d’une voix enrouée. Où est-ce que je vous ai donc vu? Ah!... j’y suis... C’est vous qui alliez à l’or? Vous voilà de retour?

--Venez ici que je vous parle! lui dis-je.

Elle me montra le jeu, les deux hommes:

--Tout à l’heure! fit-elle. Moi aussi j’ai à vous parler...

Alors Patrice et moi nous nous mîmes à boire. Il y avait à côté de Patrice, sur le même banc, un homme d’une quarantaine d’années, avec des cheveux d’un noir bleu, les joues creuses, les yeux brillants. La tête appuyée contre le mur, semblant rêver, il regardait le plafond.

--Vous m’avez plutôt l’air de vous ennuyer! lui dis-je. Chagrins d’amour? Voulez-vous jouer avec moi aux Trois Rois? Les cartes guérissent de tout...

Il me répondit d’une voix sourde:

--Oui, mais vous ne me raflerez pas grand’chose. Je n’ai plus sur moi que sept dollars et mon billet de chemin de fer. Je pars demain pour le Sud. Tout m’a craqué entre les mains.

En dix minutes il nous gagna cent cinquante-cinq dollars. Il était fou de joie. Il avala son verre d’eau-de-vie, se mit à fouiller dans ses poches, brandit, entre le pouce et l’index, son billet de chemin de fer:

--Vous voyez ça? dit-il. Voilà ce que j’en fais!

Il le déchira en quatre, se leva, sortit en renversant les chaises.

La salle était grande, exactement carrée, très haute de plafond, avec, à la hauteur d’un premier étage, une galerie circulaire; on accédait à cette galerie par un petit escalier en colimaçon, placé dans un angle,--un singulier petit escalier, frêle et vacillant, qui avait toujours l’air de vouloir s’effondrer sous le poids des gens qui le gravissaient ou le descendaient. Assis aux tables de la galerie, on apercevait de vagues individus qui jouaient aux dés sans mot dire et qui, très délicatement, quand ils voulaient boire, s’entraient dans la bouche deux doigts énormes et en tiraient une chique volumineuse, qu’ils posaient, avec beaucoup de précaution, sur l’appui de la balustrade.

En bas, il y avait peut-être une trentaine d’hommes, des chercheurs d’or comme nous, des Indiens, deux ou trois Juifs, qui allaient de groupe en groupe pour vendre leurs foulards, leurs paquets de tabac, leurs lacets de chaussures... Tout cela fumait, buvait, sentait le cuir, la sueur... Par moment, un chien, trempé par la neige du dehors, poussait la porte, venait se secouer près du poêle et se chauffer. Alors le patron, sans un mot, prenait un tabouret et le jetait à toute volée sur le chien, qui déguerpissait en baissant les reins et en hurlant...

LI

C’est alors que j’aperçus Marion.

Elle venait d’entrer dans la salle par la petite porte du fond qui donnait accès aux chambres; elle avait, elle aussi, une robe noire très décolletée et très pailletée: l’uniforme du Cupido.

--Bon Dieu! fis-je. Patrice!

Je lui montrai Marion.

--C’est elle? me demanda-t-il.

Je fis oui de la tête.

Elle entrait en se dandinant, une main sur la hanche, en secouant ses cheveux de brusques coups de tête, qui les rejetaient en arrière. Arrivée à une table placée à peu près au milieu de la salle et à laquelle étaient assis deux hommes, qui me parurent être des marchands de chevaux,--ils avaient fini de boire et ils fumaient silencieusement, las, la tête baissée, tournant leurs grands chapeaux gris dans leurs mains,--elle se laissa tomber sur les genoux de l’un d’eux et lui enleva de la bouche l’énorme cigare qu’il était en train de mâchonner...

Je crus qu’elle allait porter ce cigare à ses lèvres...

Mais à ce moment elle me vit.

Alors elle me regarda avec des yeux agrandis qu’emplissait une sombre épouvante...

Puis, elle secoua la tête, comme pour chasser un étourdissement, et, me quittant du regard, elle dit deux, trois mots à ces hommes, qui répondirent par un grognement monosyllabique. Elle sembla pendant encore quelques secondes ne savoir ce qu’elle devait faire... Elle s’était comme voûtée, comme repliée sur elle-même,--et elle était devenue très pâle...

Soudain, elle releva la tête, eut l’air de prendre une décision, et, posant le cigare sur le bord de la table, elle vint à moi. Je me levai. J’allai à sa rencontre. Sans mot dire, nous nous assîmes à une table, l’un en face de l’autre; elle posa ses coudes sur la table, appuya son menton sur ses mains croisées, me regarda longuement, en hochant imperceptiblement la tête,--et:

--Qu’est-ce que vous êtes venu faire ici? demanda-t-elle d’une voix rauque.

--Voir ce que vous étiez devenue... Marion! Est-ce possible!

--J’ai attendu dans cette gare jusqu’à onze heures de la nuit, dit-elle. Puis je suis sortie. J’ai erré dans la ville. Je suis tombée ici... J’ai retrouvé Marjorie... La chose s’est faite ainsi...

--Comme je vous plains!

Elle posa sa main sur ma main et se levant:

--Je n’ai besoin de la pitié de personne, dit-elle. Mais vous êtes un brave garçon et vous avez peut-être un peu de sympathie pour moi... Alors, partez. Laissez-moi.

Je lui pris la main et j’essayai de la garder dans la mienne: «Marion! Vous! Après avoir tant lutté!»

--Bah! dit-elle. Rien n’a d’importance! On ne peut rien contre rien! Il n’y a que folie sauvage! Pourquoi se débattre! J’ai compris ça trop tard...

--Marion! Voulez-vous venir avec moi?

Elle fit: oh!... porta la main à sa bouche comme pour étouffer un cri, se dégagea, toute secouée d’une sorte de convulsion profonde, et, ayant l’air de me chasser du geste: «Allez! Allez!» dit-elle presque brutalement.

Elle fit quelques pas gauches et comme blessés. Puis elle reprit le dandinement de sa profession et passa la porte sans se retourner.

Je m’étais levé à moitié. Je retombai sur mon siège.

Je restai ainsi cinq ou dix minutes en me demandant si j’allais partir ou rester...

Une main se posa sur mon épaule. C’était Patrice.

--Venez, dit-il. Vous n’avez plus rien à faire ici.

Je le suivis.

LII

Il tombait une neige lourde et lente. Je voulais retourner au Deux-et-Un et boire. Mais Patrice me dit:

--Ce n’est pas d’alcool que vous avez besoin en ce moment. Je vais vous emmener chez un ami qui vous remettra d’aplomb.

--Allons! dis-je.

Tout m’était suprêmement égal.

Nous traversâmes toute la ville. C’est décidément une triste ville qu’Aklansas. Il n’y a pas un coin où l’on voudrait vivre: toutes ces maisons sont bâties d’hier, et, pourtant, elles sentent la ruine et la décrépitude. Celles qui ne sont pas encore terminées ont l’air de ces maisons dont on a arrêté la construction faute d’argent. Je ne sais si ce sont les hommes, plus brutes et plus destructeurs qu’ailleurs, ou, plutôt, les éléments, la lourde neige et le terrible vent du Nord, qui frappe et larde comme de la grenaille de plomb,--je ne sais ce qui est cause que cette malheureuse ville semble ainsi couler si vite au néant et comme se désagréger d’heure en heure,--mais j’ai rarement ressenti une plus désagréable impression.

Nous arrivâmes, après un quart d’heure de marche, au quartier des tanneries, qui est bien le plus sinistre et le plus puant d’Aklansas, avec ses longues rues mornes, toutes droites, entre les hauts murs, de tous les orifices desquels sort une haleine tiède et empestée. Personne. Pas une voix. Pas un rire d’enfant. Mais une sorte de halètement profond et sourd et de temps en temps le bruit grinçant des roues de bois que les mille bras dérivés du fleuve font lentement tourner et d’où se détachent des paquets de neige et de glace qui tombent dans l’eau avec un plouf réfrigérant.

Nous étions arrivés à une petite maison d’un étage coiffée d’un toit de tuiles... La façade était peinte d’une ignoble couleur chocolat.

--C’est ici, me dit Patrice.

--Vous connaissez des endroits gais! fis-je. C’est la maison du bourreau?

Il poussa la porte. Nous nous trouvâmes dans un long corridor étroit et sale qui sentait l’humidité.

--Venez, dit Patrice.

Je lui emboîtai le pas. Je trouvais la plaisanterie stupide.

--Quel bouge, hein? faisait Patrice, en souriant de ses rides violettes.

--Où m’emmenez-vous? Ça pue la punaise et le rat!

Nous étions arrivés au bas d’un petit escalier dont la rampe était dans un piteux état: la moitié des barreaux étaient démolis et se balançaient dans des positions obliques et le revêtement de bois de la main courante avait entièrement disparu.

Mais soudain, je sentis l’odeur,--la sainte, la divine odeur.

--L’opium! m’écriai-je. Ah! vieux Patrice, ça n’est pas bête, ça!

Nous montâmes. Au haut du petit escalier il y avait un palier sur lequel deux portes s’ouvraient. Patrice me dit à mi-voix:

--Je vais entrer. Attendez ici. Ce sont des gens charmants. Mais il ne faut pas les brusquer.

Il entra par la porte de droite et je restai là. Le soir venait. J’étais au milieu d’une sorte de jeu d’esprit: après la crasse et le délabrement du couloir d’en bas et de l’escalier je m’attendais bien peu aux choses dont j’étais maintenant entouré.

Les murs du petit palier étaient tendus de nattes couleur blé mûr. Le parquet brillait comme un miroir et si finement les lames étaient jointes et les veines du bois raccordées qu’il semblait être fait d’une seule plaque de bois. Les deux portes étaient peintes en un bleu profond de nuit d’été et au milieu de chacune d’elles un pinceau fin et spirituel avait tracé un petit chef-d’œuvre.

Celui de droite représentait une scène assez compliquée et dont je n’eus pas le temps d’analyser chaque détail. Il y avait un dragon dont la tête cornue émergeait des eaux d’un fleuve et dont le corps disparaissait et reparaissait parmi des nuages ourlés d’or et des branches de pêchers en fleurs. Sur la rive du fleuve, un guerrier, cuirassé et casqué, attendait la bête de pied ferme, son court sabre levé et brandi à deux mains. C’était d’une imagination exquise.

Mais sur la porte de gauche, il y avait bien mieux: il n’y avait rien,--qu’une vague, une vague qui se creusait et se redressait en écume échevelée et, dans cette eau pleine d’une poésie majestueuse et sereine, le pinceau avait piqué des points d’argent. Qu’était-ce que ces points? La lumière s’accrochant à l’eau? Le reflet des étoiles d’hiver? Peu importe...

L’air était saturé d’opium et déjà quelque chose de reposant et d’allégeant m’envahissait.

La porte s’ouvrit et j’aperçus Patrice qui me faisait signe d’entrer.

C’était une pièce carrée, assez vaste, tendue elle aussi de natte blonde et qu’éclairaient quatre petites lampes rouges, posées sur quatre petites tables basses, laquées de noir et placées chacune à l’un des angles de la salle. Par terre et le long du mur étaient étendus les matelas, et, sur ces matelas, des hommes fumaient, couchés tout de leur long ou appuyés sur leur coude gauche; ils me regardaient de leurs yeux grands ouverts, où il y avait un sourire de quiétude et de bonheur.

Patrice me prit par la main et me mena à un vieux Chinois qui était en train de faire rissoler au-dessus de la lampe sa boulette d’opium.

--Voici James, dit-il. C’est un grand ami à moi. Nous avons couru ensemble quelques dangers.

--Ah! dit le Chinois, tournant et retournant toujours sa boulette avec la longue aiguille d’acier qu’il maniait dextrement et élégamment, d’un pouce et d’un index aux ongles immenses, tordus comme des cornes de bélier.

Il ne rit pas. Mais la peau de son visage se rida de mille plis autour des yeux. Il ajouta:

--Des dangers? Pourquoi des dangers?

--Vous pensez qu’il faut être bien fou pour risquer sa peau? fit Patrice.

--Je ne pense rien, dit le Chinois. Je fume.

Du bout de sa pipe de jade vert il nous montra un boy vêtu d’un long fourreau de soie noire, qui apportait à notre intention les pipes et le tankè d’opium. Nous nous étendîmes sur les matelas et je restai longtemps à préparer ma pilule. J’aimais et j’aime l’opium... Il ouvre les portes d’un monde tellement beau!... Patrice, lui, tout de suite, s’était mis à fumer, une, deux, trois pipes... Moi, savourant à l’avance cette béatitude de l’aspiration, qui est la plus grande volupté que je connaisse, je tenais dans mon bras gauche la légère pipe de bambou et, de la main droite, je faisais rôtir la pilule, qui grésillait au-dessus de la flamme.

Quand, enfin, le moment fut venu, je la posai sur le fourneau de la pipe, retirai d’un coup sec l’aiguille... et... hooo!... j’aspirai, j’aspirai cela!... et il me sembla que la drogue m’entrait dans le corps jusqu’aux doigts de pied. Il m’était arrivé souvent de fumer cinq ou six pipes sans que l’effet se produisît... Cette fois il fut immédiat. Incontinent je sentis que toutes choses devenaient légères!... légères!... et que plus rien n’avait d’importance et que tout était bien ainsi...

Nous étions huit hommes dans la pièce sans compter le boy, qui allait et venait, d’une table à l’autre, sur ses semelles de feutre, sans déplacer un grain de poussière. Les ombres prenaient, à la lueur rouge des flammes, une importance énorme et, peu à peu, je les sentais vivre et leur trouvais une richesse et une fantaisie plus grandes.

En face de moi était couché un Indien qui avait conservé la coiffure des Prairies: les deux plumes de faucon pendant sur l’oreille. Entre deux pipes, il s’adressait à Patrice, dans la vieille langue des tribus où la parole est remplacée par le jeu des mains et des doigts. C’est tellement moins fatigant et plus rapide que la voix... Peut-être un peu plus obscur... Mais celui qui fume l’opium comprend si vite toutes choses... Les mains, les doigts, allaient et venaient, s’unissaient, se disjoignaient, mimaient l’aile qui bat, le serpent qui rampe...

Un de ces gestes m’intriguait: l’Indien plaçait le pouce à l’entournure de son gilet et les quatre doigts restaient en dehors en s’agitant joyeusement.

--Qu’est-ce qu’il t’a dit? demandai-je à Patrice.

--Qu’il s’en fout...

--De quoi?

--De tout!

LIII

Nous restâmes chez Ts’ienn Siuann toute la nuit. Je fumai quarante ou cinquante pipes: je ne les ai pas comptées. Quelle nuit exquise! En me couchant sur le matelas, j’étais brisé de fatigue par un an de travail, dans l’eau glacée, dans le vent et la neige; j’étais courbaturé jusqu’aux moelles, la hanche encore douloureuse de la charge de plomb que ce pauvre fou y avait logée. Cette histoire de Marion me navrait et me révoltait...

Dès la troisième ou quatrième pipe, tout cela s’évanouit: mon corps devint impondérable, immatériel et absolument indolore, mon sang coula léger, frais,--mon âme se trouva affranchie de tous soucis. Comme on comprend que tant de pauvres gens se soient laissé prendre à l’opium! Quelle évasion hors la vie! Je ne sais trop comment je mourrai: probablement d’un coup de couteau au coin d’une rue,--et je le souhaite!... car la vieillesse et la maladie m’épouvantent également... Mais si, un jour, quelque mal rongeur devait s’installer en moi,--alors l’opium!... l’opium!... sortir de ce monde par la porte du rêve!