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Part 12

Elle poussa la seconde porte et nous nous trouvâmes dans une petite pièce meublée d’une table de chêne et de chaises cannées. Au mur il y avait des quantités de gravures et de photographies. Une de ces photographies représentait, disait une inscription à l’encre, en bâtarde: «M. Sqwal au milieu de ses petits élèves». On voyait un homme assis dans un fauteuil, ses grandes jambes maigres croisées, la chaussette tombant en accordéon sur la cheville, une tête toute petite, à la face ricanante, sur un cou de poulet. Tout autour de lui étaient groupés des enfants debout; il en avait pris un sur ses genoux. Ils avaient tous la même expression: comme un air grave et hébété.

Sur une autre photographie on pouvait contempler «M. Sqwal jouant à colin-maillard avec ses petits élèves». Sqwal, les yeux bandés, courait, avec ses grandes jambes et son ricanement, après une douzaine de gamins qui avaient l’air de tourner comme des chevaux au manège, sous la menace du fouet.

Il y avait enfin des diplômes,--beaucoup de diplômes: une Médaille d’Honneur de la Société de Pédagogie accordée à M. Sqwal «en récompense des services éminents rendus par ce pédagogue à la cause de l’enfance»; une Mention Honorable de l’Exposition de San-Francisco de 1920... C’étaient des gravures de ce triste art officiel: des femmes symboliques, altières et voilées, posant majestueusement la main sur l’épaule d’enfants nus, qui levaient vers elles des yeux reconnaissants.

La concierge avait traversé la cour de son pas de jouet mécanique; elle était entrée dans le bâtiment du fond dont la porte s’était rabattue sur elle avec bruit.

Nous nous attendions à la voir ressortir et à nous amener Sqwal par le même chemin. Point... C’est dans notre dos qu’une porte s’ouvrit et nous vîmes paraître une femme qui était bien la femme la plus laide que nous eussions jamais vue. Elle n’était qu’une grimace: un menton de galoche, des joues qui se creusaient... Quelque chose comme une vieille poire tapée!... et je ne sais quoi dans les yeux de si hagard et de si semblable à cette lueur pâle et vague que les déments ont dans le regard que je fus surpris de l’entendre dire d’une voix humaine et normale:

--Vous avez demandé M. Sqwal?

--Peut-on le voir?

--Il est allé à Aklansas pour tâcher de placer aux Docks un de ses anciens élèves. Car M. Sqwal estime que le devoir du maître ne s’arrête pas avec la fin de la scolarité. M. Sqwal suit ses élèves jusqu’au bout.

J’avais mis la main au bouton de la porte.

--Mais si vous voulez me confier à moi-même l’objet de votre visite? fit-elle. Je suis madame Sqwal... C’est pour un enfant?

--J’allais dire: Non... Mais une sorte de curiosité de coroner me traversa l’esprit.

--Oui, répondis-je. C’est pour mon gamin. Je reviens des placers avec quelques sous. J’avais envoyé le petit chez sa grand’mère à Mudledon. Je voudrais le faire venir près de moi.

--Nous pouvons causer si vous voulez, dit-elle. Je ne crois véritablement pas que votre petit puisse être mieux qu’ici. C’est une vraie maison de famille. Notre programme tient dans un mot: affection.

--Je sais, fis-je. Votre établissement m’a été recommandé par la Mère. C’est tout dire.

--Ah! fit Mme Sqwal. Vous venez de la part de mistress Cockburn? Il fallait le dire tout de suite... Mistress Cockburn est une grande amie de cette maison. C’est une femme admirable. Elle est venue hier soir apporter des friandises à nos enfants. Les chers petits l’appellent: «Bon ange...»

A ce moment nous entendîmes un bruit de sanglots et de gémissements qui semblait venir de la cour de derrière.

--Vous permettez? fit Mme Sqwal avec un sourire.

Elle sortit et immédiatement le bruit s’arrêta. Elle revint en disant:

--Avec un baiser on apaise bien des petits chagrins...

Puis reprenant la conversation:

--Voyons? dit-elle. Quel âge a ce bambin?

--Onze ans, madame...

--C’est un âge bien intéressant... L’intelligence s’éveille. Ils sont curieux de tout. Un vrai petit trésor que vous allez nous confier là: un trésor pour le pédagogue et pour le bon papa qu’est M. Sqwal...

--Je n’en doute pas, répondis-je. Mais je voudrais vous adresser une prière: je serais heureux de jeter un coup d’œil sur votre école...

Elle ne répondit pas tout de suite. Elle eut l’air de réfléchir deux ou trois secondes...

--Nous n’accordons jamais cette autorisation, dit-elle enfin. Car c’est un principe de pédagogie bien connu qu’il ne faut pas troubler ces petits êtres dans leur travail, ni même, et je dirais volontiers, fit-elle, avec un petit sourire contrefait et en ayant l’air de nous menacer maternellement du doigt,--ni surtout dans leurs jeux. Mais enfin vous nous êtes envoyés par la Mère. Cette maison est la vôtre. Venez...

Nous la suivîmes. La porte s’ouvrit sur nous et se referma comme une trappe. Nous suivîmes un couloir à l’autre bout duquel s’ouvrait une autre cour où des enfants jouaient. C’est du moins la première impression que j’eus; je crus que ces enfants étaient en train de jouer. Mais cinq secondes ne s’étaient pas écoulées que j’avais déjà percé le fond de tristesse quasi désespérée de ce tableau: les enfants allaient et venaient en lançant à droite et à gauche des regards craintifs et douloureux... Il y en avait qui s’étaient comme réfugiés dans les coins et qui semblaient se confier les uns aux autres de lourds secrets ou de vagues espérances...

Quand ils nous aperçurent, il y eut parmi eux comme une silencieuse émotion et je vis les groupes se dissocier, les petites errances se détourner de leur route,--comme les petits poissons de la rivière quand le brochet paraît.

--Eh bien! Eh bien! dit Mme Sqwal. Où est M. Pflugh?

Un grand garçon dégingandé qui était assis à l’autre bout de la cour et lisait son journal, accourut.

--Voyons? fit Mme Sqwal. Pourquoi ne jouent-ils pas? Il faut qu’ils jouent...

Elle frappa dans ses mains de petits coups secs et cria:

--Allons!... Wilkins!... Hedley!...

Les enfants se mirent à courir, à sauter, à pousser des cris timides et sans joie,--et une sorte de demi-vie s’empara d’eux...

Il y avait au milieu de la cour une espèce de petite cabane qui servait d’urinoir. Debout contre la porte de cet urinoir, les deux mains dans ses poches, sombre, le regard noir, comme perdu dans un rêve fier, un gamin était planté.

Mme Sqwal l’avait aperçu.

--Eh bien! Gross? dit-elle. Tu ne joues pas?

Il secoua la tête sans répondre.

Elle reprit:

--Tu ne veux pas jouer, Gross?

Il se tut. Mais il ferma les yeux et je vis ses paupières se gonfler de larmes.

--Petit sot! dit Mme Sqwal, enjouée. Tu ne vas pas pleurer parce que je te dis de jouer? Allons!

Elle le prit par le bras et fit le geste de le pousser vers des camarades qui passaient en courant... Il resta là, debout, levant la tête vers le ciel, la gorge serrée.

--Eh bien! dit Mme Sqwal, la voix changée. Voilà qui est curieux! On n’écoute plus Mme Sqwal? On n’est plus mon bon petit Gross?

Puis se penchant vers lui et lui parlant de plus près:

--Je te dis de jouer, Gross... Veux-tu jouer? Oui? Non?

Après un temps:

--Non... Il ne veut pas jouer... Tu es libre. Mais tout à l’heure tu viendras dans le bureau de M. Sqwal et je te parlerai...

Alors il la regarda avec des yeux à la fois pleins de haine et de peur et comme s’il se réveillait d’un sombre petit rêve de révolte:

--Non, madame, dit-il. J’aime mieux jouer...

Il se mit à courir... Ses petits camarades l’avaient pris et l’entraînaient.

Mme Sqwal se remit à sourire:

--C’est un bon petit, dit-elle. Mais il a ses caprices...

Quand les enfants sentaient qu’on ne les regardait pas, ils s’arrêtaient de jouer, reprenaient leur air farouche de petits proscrits. Mais Mme Sqwal avait une tête extraordinairement mobile et qui savait se tourner de tous les côtés à la fois. Alors partout où elle projetait son regard, les jeux reprenaient aussitôt, comme l’herbe s’enflamme sous un rayon de feu... Mais quels jeux! Des jeux de comédie et de complaisance où il n’y avait pas un cri, pas un geste, pas un rire, qui fût sincère... Un petit à grosse tête tournait autour de nous et ne cessait de dire: «Que je m’amuse! Que je m’amuse!» en regardant de notre côté.

LIX

Nous allâmes ensuite visiter les bâtiments. Ils étaient sinistres. D’abord cette odeur,--cette louche et indéfinissable odeur: cela sentait la crasse, la misère, l’urine... Puis la tristesse de tous ces lits rangés côte à côte, de ces casiers où s’empilaient des chaussures, où s’alignaient des brosses...

--Pas de peignes! disait Mme Sqwal. Les cheveux sont une source de microbes... Nous les leur faisons couper ras. C’est infiniment plus hygiénique...

Des pancartes sur tous les murs et à tous les tournants de couloirs. Mais ici ce n’étaient point des pancartes à l’adresse des âmes sensibles. Il n’était plus question d’humanité... Elles commençaient presque toutes uniformément par ces mots: «Sous peine de sanctions sévères il est interdit de...» Et il était interdit de jeter de l’eau par terre et dans les lavabos, de bavarder au dortoir, de cirer ses chaussures avec la brosse à décrotter, de se moucher avec bruit, de cacher des friandises sous son traversin, etc., etc. Cela alternait avec des déclarations de principes du genre de ceci: «Toute dégradation du matériel entraîne: 1º réparation; 2º sanction.» «Cracher par terre c’est attenter à la vie d’autrui», et, pour illustrer ce précepte, on voyait une main brandissant un couteau.

Ce n’était pas l’heure des classes. Mme Sqwal nous en montra deux ou trois. Je vis le triste tableau noir qui me rappela tant d’heures sombres, tant d’heures gâchées, cruelles... Car triste est la jeunesse des hommes! Rien n’est peut-être plus absolument sot que ces leçons atroces où le maître, voulant descendre au niveau de son élève, descend infailliblement au-dessous; l’enfant se fait une âme plus puérile encore et ne redevient homme que pendant les récréations.

--Nous avons aussi un petit atelier de travail manuel, dit Mme Sqwal. Car ces bambins seront plus tard des ouvriers. Nous devons songer à leur rendement social.

Elle poussa une porte:

--Voici, dit-elle. Voici notre petit atelier...

Et... mon Dieu! quelle chose étrange!... quelle chose insensée s’offrit à nous!... J’avais posé la main sur le bras de Patrice... Nous regardions...

C’était une grande salle rectangulaire et nue, meublée d’une trentaine d’établis, avec des valets, des maillets, etc. Et près de l’un de ces établis, debout, il y avait un gros homme, vêtu d’une jaquette noire. Il avait sous le bras une petite serviette de moleskine, une règle à la main, et il... comment dire?... il faisait manœuvrer un enfant de douze ans qui, comme une sorte de petite bête pour exhibitions de cirque, une petite bête affolée, haletante, grimpait sur l’établi, s’en laissait retomber, passait dessous, regrimpait de l’autre côté,--avec une espèce de frénésie démente, de précipitation désespérée,--qui me saisit le cœur...

Mme Sqwal avait poussé un cri:

--Arrêtez!

Le petit s’arrêta. Il resta assis sur le sol...

--Mais qu’est-ce que vous faites, monsieur Brown? dit Mme Sqwal.

--C’est Mathews, dit le surveillant. Il a cassé une carafe au réfectoire. M. Sqwal lui a infligé deux heures d’écureuil.

--D’écureuil? Qu’est-ce que vous voulez dire avec votre écureuil? fit-elle ayant l’air de prendre la chose en riant. Mais c’est une plaisanterie! On s’est moqué de vous, monsieur Brown! Va, petit Mathews...

Quand l’enfant, qui s’était péniblement relevé, passa devant elle, elle fit mine de l’attirer contre soi pour le caresser.

--Pardon!... fit l’enfant, en levant le coude.

--Ah!... je ne veux pas, Mathews! dit Mme Sqwal. On ne lève pas le coude! Est-ce que je t’ai quelquefois battu?

--N...on, madame..., balbutia le petit.

--Alors! dit-elle, avec une amicale taloche. Va, petit fou!... et mets ton tricot... Il ne fait pas chaud ce matin...

Nous descendions l’escalier.

--Ce Brown a comme cela des bizarreries, dit-elle. Mais c’est un très brave garçon, la Mère nous l’a chaudement recommandé...

Quand nous fûmes arrivés à la loge:

--J’aurais tout de même bien voulu voir M. Sqwal, dis-je à cette femme.

--Il se sera attardé... Avec ces petits il est toujours par monts et par vaux... Voulez-vous revenir demain et amener votre gamin? Il causera avec lui... Il y a un petit examen psycho-pédagogique à lui faire subir.

Nous prenions congé quand la sonnette de l’entrée retentit. La porte s’ouvrit et un homme entra en coup de vent, très rouge,--un petit homme tout rond mais trapu comme un tronc de saule.

--M. Sqwal? demanda-t-il à la concierge.

On lui répondit sans doute que M. Sqwal était absent,--car il dit en élevant le ton:

--Alors qu’on me donne n’importe qui. Je suis le père du petit Farquard.

Patrice me poussa du coude.

Mme Sqwal nous reconduisait. Sans se soucier de nous l’homme se dirigea vers elle:

--Vous êtes Mme Sqwal? J’ai à vous parler. Votre maison est une maison...

Une colère sourde l’étranglait.

--Je reconduis ces messieurs et je suis à vous, dit-elle en l’interrompant.

Quand nous fûmes sur le seuil, elle prit un air de compassion et, se touchant le front:

--C’est un malheureux qui a été trépané, fit-elle. Nous avons recueilli son petit par charité et c’est un pauvre petit dont on ne s’occupe guère dans sa famille... Mais pour cela je suis un peu une vieille folle: tous ces bambins je les considère comme miens... Quand j’avais cinq ans, ma mère me disait: «Qu’est-ce que tu feras quand tu seras grande, Nancy?--Maman, j’aurai beaucoup de petits enfants!...» J’avais déjà la vocation!... Je vous salue, messieurs. A demain.

La porte se referma avec un bruit sourd.

LX

--Qu’est-ce que vous pensez de ça? demandai-je à Patrice.

--La maison m’a l’air d’une jolie boîte! Attendons le nommé Farquard... Il doit avoir de bonnes choses à nous raconter...

Nous attendîmes plus de vingt minutes. Nous nous étions cachés dans un petit passage qui aboutit juste en face de l’école. Les éclats de voix de Farquard parvenaient jusqu’à nous.

Je songeais:

--Qu’est-ce que Marion est allée faire là-dedans!

Enfin l’homme sortit. Nous nous dirigeâmes vers lui et je lui dis:

--Qu’est-ce qu’il y a? On a battu votre gosse?

Il me regarda d’un air furieux:

--Ça vous intéresse?

--C’est que moi aussi j’ai une affaire avec les Sqwal et d’autres phénomènes de cet acabit...

En deux mots je lui contai l’histoire de Marion.

--Je vois ce que c’est, dit-il. Venez. Nous allons boire. Nous pourrons causer.

Nous reprîmes la route d’Aklansas; à cent mètres de l’école il y avait un débit de boissons. Nous entrâmes. C’était une petite salle carrelée, avec un bar, une demi-douzaine de tables, où il ne devait pas venir s’asseoir beaucoup de clients, car, en nous voyant, le patron nous interpella:

--Qu’est-ce que vous voulez?

--Boire! dit Farquard.

Nous nous assîmes dans un coin.

--Voilà, dit Farquard, sans préambule. Je suis arrivé du Sud il y a trois mois avec ma femme et mes quatre enfants. J’ai une fille qui a dix-huit ans et trois garçons qui ont treize, quatorze et dix-sept ans. La fille travaille dans les couronnes mortuaires. Le garçon de quatorze ans et celui de dix-sept sont à l’usine électrique où ils ont l’air de vouloir se débrouiller. Le petit de treize ans est un enfant de faible santé mais que je considère comme remarquablement doué sous le rapport de l’intelligence. J’ai donc voulu le pousser dans ses études. On m’avait dit: «Adressez-vous à une société de gens tout à fait bien qu’on appelle les Pêcheurs du Lac de Tibériade.»

--Bon! fis-je. Fameux individus!

--Je m’adresse donc aux Pêcheurs qui me disent: «Sqwal. Voyez Sqwal.» Je mets mon petit chez Sqwal. Ça marche convenablement pendant deux mois. J’étais même plutôt content. Je ne sais pas si le petit faisait des progrès: car j’ai eu ma maison à monter et je n’ai guère eu le temps de m’occuper de ses devoirs. Mais le petit, qui est ordinairement un garçon instable, turbulent, paraissait se calmer et s’assagir. Jusqu’au jour où je m’aperçus que son regard changeait,--s’éteignait... Je ne sais pas si vous me comprenez?

--Oui, dis-je. A tous les gosses de Sqwal j’ai vu ce regard éteint.

--Alors je lui ai demandé: «Tu n’es pas malheureux, Billy?» Il m’a répondu: «Non... Non, père. Ça va.» Deux ou trois jours après je lui ai demandé: «Tu as l’air tout drôle? Qu’est-ce qui se passe?» Il m’a encore répondu: «Rien. Je me porte bien.» Bon. Avant-hier il est rentré de l’école comme brisé de fatigue... avec des yeux... vous savez: des yeux... comme quand on vient d’avoir un cauchemar... Il n’a pas mangé. Il s’est couché. Nous nous sommes dit: «Il a encore eu froid. Il a pincé un rhume.» Mais dans la nuit le délire l’a pris. Il s’est mis à s’agiter dans son lit et il nous prenait la main, à sa mère et à moi, en criant: «L’écureuil! L’écureuil!...» Nous avons fait venir un médecin. Il a examiné Billy, l’a pris à part, l’a fait causer,--et il m’a dit: «Où donc va-t-il à l’école?--Chez un nommé Sqwal...--Mais vous savez qu’on le maltraite!--Qu’on le maltraite? Qui ça?--Son maître. Votre nommé Sqwal...--Mais c’est impossible! M. Sqwal est un pédagogue; c’est un homme très réputé... Il m’a été recommandé par des gens tout à fait bien...--Vous savez: pédagogie, philanthropie,--ce sont des mots. Il faut voir ce qu’il y a derrière...»

Il but une grande lampée de bière et s’épongea le front.

--Alors, dit-il, voilà, toute la journée d’hier j’ai fait une sorte d’enquête,--sur les Pêcheurs du Lac,--sur la Mère, qui m’avait également parlé de Sqwal dans des termes excellents,--sur les Sqwal, mari et femme,--et j’ai découvert des choses... des choses telles que, si je n’avais pas eu les preuves, je croirais volontiers qu’on s’est fichu de moi... Qu’est-ce que c’est donc que l’humanité! On dit qu’elle est vieille de six mille ans... Au bout de six mille ans elle en est encore là...

Il eut l’air de se mettre à songer. Puis chassant cela de la main:

--Voyons, dit-il. Que je ne m’égare pas... Car je vous avouerai que depuis hier la tête me tourne un peu... D’abord j’ai appris que les Pêcheurs du Lac faisaient profession de sauver les âmes. Bon. C’est très bien... Seulement ils ont la haine des corps...

Il leva son index en l’air:

--Plus les corps souffrent, pensent ces malheureux, plus ils sont flagellés, torturés,--plus les âmes ont de chance d’être sauvées. Le pis est qu’avec ces théories-là, ils attirent du monde et une fois qu’ils tiennent quelqu’un, bon sang! ils le tiennent bien!... Il n’y a plus rien qui existe: ni amour, ni famille, ni enfants. Les Winston avaient une fille qui s’appelait Grâce... Grâce!... c’est un joli nom... Il y a de la joie là-dedans et du sourire... Elle est entrée aux Pêcheurs. Maintenant, quand elle rencontre ses parents dans la rue, elle passe droit son chemin,--sans les saluer. C’est ainsi.

--Pourtant, fis-je, je me suis trouvé avec deux ou trois de ces Pêcheurs. Ce ne sont pas de méchantes gens...

--Ce sont des fous! dit Farquard, des fous tragiques,--qui se sont arrachés le cœur!...

--On ne peut donc rien contre eux?

--Il paraît que non. Les lois les protègent. Vous savez: ce n’est pas très intelligent, les lois... Tout dépend des mots qu’elles recouvrent. Or dans le cas des Pêcheurs il y a des mots comme: charité, rédemption, etc. Alors chaque citoyen peut être maudit et exècre ces gens-là. Mais la collectivité leur tire son chapeau.

LXI

--La Mère? demandai-je à Farquard.

Il eut l’air de se recueillir une seconde:

--La Mère, dit-il,--c’est autre chose. C’est moins simple et moins clair. Nous entrons dans un domaine de haute psychologie où je patauge un peu. Voyons... Comment vous expliquer ça? C’est une femme méchante. Elle aime avilir et dégrader. Mais, peut-être parce que les gens s’ignorent toujours un peu, et, peut-être encore, parce qu’ainsi elle peut mieux mener à bonne fin sa mauvaise tâche, elle l’a mise sous le couvert d’une idée honorable: l’antialcoolisme. Alors, avec son antialcoolisme, elle prend des hommes, sans doute dégradés, des ivrognes, des repris de justice,--et elle les sauve. Mais elle ne les sauve qu’en faisant d’eux des choses plus pitoyables encore que ce qu’ils étaient jusqu’alors, des êtres infâmes...

--J’ai vu ça...

--Des êtres à l’orgueil, à la dignité rompus, de pauvres chiens rampants. Wilkes était alcoolique et il rouait de coups sa femme, ce qui n’est pas très beau,--non. Elle l’a tiré de l’alcool. Mais Wilkes n’est plus un homme. Je voudrais vous le montrer. Vous auriez la chair de poule. On lui dit: «Wilkes, debout!» Il se lève. On lui dit: «Assis, Wilkes!» Il s’assied.

--Mais comment s’empare-t-elle de tous ces pauvres diables?

--Je ne sais pas. On ne sait pas. Quelqu’un m’a dit qu’elle les regardait d’un certain œil. Alors ils tombent par terre et lui disent: «Ma mère chérie!»

--Sqwal? lui dis-je. Parlez-moi de Sqwal!

Il tira de sa poche une grosse pipe de racine, la bourra, l’alluma lentement, en tira deux ou trois bouffées:

--Sqwal, fit-il, est, après les Pêcheurs du Lac, après la Mère, d’un niveau encore supérieur dans le mal. Sqwal est un personnage démoniaque. Voilà... Je ne trouve pas d’autre mot. C’est un ancien forgeron. Un jour,--il avait à ce moment-là vingt-cinq ou trente ans,--il a décidé de se consacrer au relèvement des mineurs et des prostituées. Il a fait du battage autour de ça, des boniments de camelots,--et l’argent, cet argent qui se déclenche si difficilement quand il y a quelque chose d’intéressant ou simplement de sérieux à faire,--l’argent est arrivé. Le gouvernement, les pouvoirs publics, qui sont bien les choses les plus godiches que je connaisse, au lieu de se demander ce qu’il y avait derrière ça, ce qu’il y avait dans l’âme de Sqwal, le gouvernement et les pouvoirs publics se sont hypnotisés sur ce mot: Charité,--et, finalement, tant en dons qu’en subventions, Sqwal s’est trouvé à la tête de cent soixante mille dollars.

--Bravo! dis-je. Un savant demanderait des fonds pour lutter contre le cancer ou le choléra...

--Il ne ramasserait pas dix cents. Alors Sqwal a installé son ouvroir, a fait le rabatteur à droite et à gauche, prononcé des discours, s’est fait interviewer,--et les pauvres femmes sont venues et il les a sauvées de la prostitution. Vous me direz encore: «Mais comment les prenait-il?» Je crois au fond que beaucoup de gens ont le vertige de la souffrance...

--Quel système employait-il pour leur faire expier leur faute?

--Mystère... Tout ce que je sais c’est qu’un jour la police a mis le nez là-dedans. On s’est aperçu que dans l’ouvroir de Sqwal il se passait des choses... regrettables... Des filles s’étaient un beau jour réveillées de ce cauchemar et étaient allées raconter ce qu’elles avaient souffert...

--On l’a coffré?

--Non... Coffrer Sqwal! Vous êtes fou! On lui a simplement dit: «Pas trop de zèle!» Sqwal, déçu, à côté de son ouvroir de repenties ouvrit une école,--parce que les gosses c’est plus sûr: ça ne parle pas.

--Mais, dis-je, l’ouvroir existe toujours?

--Oui.

--Alors c’est là qu’est Marion?

--Sans aucun doute...

--Mais quelle vie mène-t-elle là-dedans?

--On ne les torture plus: c’est tout ce que je puis vous dire...

Je me levai:

--Patrice, dis-je à mon vieux compagnon, qui, pendant toute cette conversation, était resté silencieux à tailler des petits bouts de bois avec son grand couteau de chasse, Patrice, voulez-vous repartir avec moi loin de toutes ces folies? Avec moi et cette malheureuse...

Sans attendre sa réponse:

--Voilà, lui dis-je. Vous allez rentrer au galop chez Zarnitsky; vous le paierez, vous embrasserez pour moi Op. 23 et vous reviendrez ici avec le traîneau, nos frusques et nos bagages.

Patrice vida son verre et s’en alla.

LXII

--Sqwal, continua Farquard, ouvrit donc une école. J’ai fait porter tout spécialement ma petite enquête sur cette école. J’ai questionné les parents, les élèves...

--Et?...

--J’ai découvert de bien belles choses!