Part 1
BIBLIOTHÈQUE VERTE
NOUVELLE BIBLIOTHÈQUE D’ÉDUCATION ET DE RÉCRÉATION
RÉCITS HÉROÏQUES
PAR JULES CLARETIE
LIBRAIRIE HACHETTE
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Copyright by Librairie HACHETTE, Paris, 1923. Tous droits de reproduction, de traduction et d’adaptation réservés pour tous pays.
LE DRAPEAU
«Voyez-vous, disait souvent le vieux capitaine Fougerel en frappant sur la table, vous ne savez pas, vous autres, ce que c’est que le drapeau. Il faut avoir été soldat; il faut avoir passé la frontière et marché sur des chemins qui ne sont plus ceux de France; il faut avoir été éloigné du pays, sevré de toute parole de la langue qu’on a parlée depuis l’enfance; il faut s’être dit, pendant les journées d’étapes et de fatigue, que tout ce qui reste de la patrie absente, c’est ce lambeau de soie aux trois couleurs françaises qui clapote, là-bas, au centre du bataillon; il faut n’avoir eu, dans la fumée du combat, d’autre point de ralliement que ce morceau d’étoffe déchirée pour comprendre, pour sentir tout ce que renferme dans ses plis cette chose sacrée qu’on appelle le drapeau. Le drapeau, mes pauvres amis, mais, sachez-le bien, c’est, contenu dans un seul mot, rendu palpable dans un seul objet, tout ce qui fut, tout ce qui est la vie de chacun de nous: le foyer où l’on naquit, le coin de terre où l’on grandit, le premier sourire d’enfant, le premier amour de jeune homme, la mère qui vous berce, le père qui gronde, le premier ami, la première larme, les espoirs, les rêves, les chimères, les souvenirs; c’est toutes ces joies à la fois, toutes enfermées dans un mot, dans un nom, le plus beau de tous: la patrie. Oui, je vous le dis, le drapeau, c’est tout cela; c’est l’honneur du régiment, ses gloires et ses titres flamboyant en lettres d’or sur ses couleurs fanées qui portent des noms de victoires; c’est comme la conscience des braves gens qui marchent à la mort sous ses plis; c’est le devoir dans ce qu’il a de plus sévère et de plus fier, représenté par ce qu’il a de plus grand: une idée flottant dans un étendard. Aussi bien étonnez-vous qu’on l’aime, ce drapeau parfois en haillons, et qu’on se fasse, pour lui, trouer la poitrine ou broyer le crâne. Il semble que tous les cœurs du régiment tiennent à sa hampe par des fils invisibles. Le perdre, c’est la honte éternelle. Autant vaudrait souffleter un à un ces milliers d’hommes que de leur arracher, d’un seul coup, leur drapeau. Non, non, cent fois non, vous ne comprendrez jamais ce que peut souffrir un homme qui sait que son drapeau est demeuré, comme une partie intégrante du pays, aux mains de l’ennemi. C’est une idée fixe qui dès lors le torture et le déchire: «Le drapeau est là-bas! ils l’ont pris; ils le gardent!» Nuit et jour il y songe, il en rêve... Il en meurt parfois. Qu’est-ce qu’un drapeau? me direz-vous; un symbole... Et qu’importe qu’il figure, ici ou là, dans une revue ou une apothéose? Symbole, soit; mais tant que l’espèce humaine aura besoin de se rattacher à quelque croyance saine, mâle et vraie, il lui en faudra encore, de ces symboles dont la vue seule remue en nous, jusqu’au profond de l’être tous les généreux sentiments, tout ce qui nous porte vers le dévouement, le sacrifice, l’abnégation et le devoir!»
Quand il avait ainsi parlé, le capitaine Fougerel retombait bientôt dans un mutisme somnolent qui lui était habituel. C’était, d’ordinaire, un homme triste, accablé, pensif, courbé par l’âge, il est vrai; et, dans le petit café de Vernon où il venait chaque soir lire les journaux de Paris en prenant son gloria, on n’entendait que rarement sa voix, et dans les grandes occasions. Depuis de longues années, Fougerel avait adopté le _Café de la Ville_, au coin de la ruelle qui longe l’église. Il y venait après dîner, chaque soir, au même moment, s’asseyait toujours à la même table, y demeurait le même nombre d’heures et se retirait à la même minute pour regagner son logis, situé près de là, dans la vieille rue Saint-Jacques. La table où il s’asseyait n’avait jamais d’autre occupant que lui. Que si, avant l’arrivée de Fougerel, un voyageur de commerce, nouveau venu à Vernon, ou un passant s’asseyait dans le coin où l’ancien soldat se tenait d’habitude, le garçon de café s’approchait doucement et, tout bas, disait:
«Il est impossible que vous restiez à cette table, monsieur: c’est la _table des capitaines_.»
La «table des capitaines» était célèbre dans le _Café de la Ville_, et, quoique Fougerel y vînt seul, elle avait gardé cette dénomination en souvenir d’un autre soldat, le compagnon de Fougerel, qui, lui aussi, au temps passé, s’asseyait chaque soir devant cette table de marbre. Vernon les avait vus, pendant longtemps, toujours au même endroit, dans ce café, roulant sous la paume de leurs mains les dominos qui rendaient, sur le marbre, leur bruit d’osselets, ou faisant flamber au-dessus de leur demi-tasse une couche légère d’eau-de-vie, et regardant, sans dire un mot, cette flamme qui s’éteignait bientôt, sans force, comme s’éteint un vieillard. Ils n’étaient ni grognons, quoique vieux, ni maussades; mais ils ne se livraient et ne causaient point volontiers cependant. Leurs propos, où revenaient si souvent les souvenirs d’autrefois, les échos des journées de bataille, les visages d’amis maintenant disparus, leur suffisaient. Leur amitié leur tenait lieu de tout au monde, et, quoique peu fortunés et déjà atteints des maux de l’âge, ils se trouvaient heureux.
Fougerel et Malapeyre, comme s’appelaient les deux capitaines, étaient depuis longtemps de vieux amis. Ils s’étaient connus au même régiment de ligne, et, presque en même temps, ils avaient passé dans le même bataillon des grenadiers de la vieille garde impériale. Fougerel était Normand, engagé volontaire, parti tout jeune du pays, Pressagny, un petit village des environs de Vernon,--qui porte, on ne sait pourquoi, le surnom de l’_Orgueilleux_,--et, se battant bravement, n’épargnant, en campagne, ni son sang ni sa peine, il avait, à la pointe de la baïonnette et de l’épée, conquis les épaulettes de capitaine. Malapeyre avait fait de même, arrivant au même but par les mêmes chemins. Fils d’un pêcheur de Lormont près de Bordeaux, comme Fougerel était né d’une famille de fermiers normands, il avait voué sa vie à cette France que Napoléon Ier lançait alors--éperonnant jusqu’au sang ce cheval de bataille--dans toutes les aventures et dans toutes les guerres. Il avait trouvé, au bout de cette existence de labeur, une épée de capitaine, la croix d’honneur et une modeste pension de retraite, à peine de quoi vivre; mais, toujours comme Fougerel, Malapeyre se souciait peu de vivre ou de dormir. Côte à côte, ces braves gens avaient fait, en soldats résolus, les dernières campagnes de l’Empire. Ils s’étaient battus à Smolensk, à Leipzig, en Allemagne, en France, et, après le retour de l’île d’Elbe, ils avaient versé leur sang à Waterloo, dans la partie suprême de l’ambitieux aux abois. Chacun des deux capitaines avait fait là tout ce que peut faire un homme pour ne point survivre. Blessés tous deux, laissés pour morts, ils étaient tombés avec les derniers carrés, leurs habits bleus entourés d’un monceau d’habits rouges. Puis, au lendemain de leur convalescence, ils avaient trouvé un roi assis sur le trône impérial qu’ils avaient si longtemps soutenu de leurs vaillantes mains, le drapeau blanc flottant à la place du drapeau tricolore, des uniformes nouveaux, une cocarde nouvelle, des Suisses qui nommaient les soldats de Milhaud ou de Ney des «brigands de la Loire». Un rêve écroulé.
Les deux amis se regardèrent alors en hochant la tête. A quarante ans, en pleine vigueur, ils se réveillaient comme d’un songe et se trouvaient licenciés, sans état, sans espoir, avec une maigre pension de retraite qui leur payait avec avarice le prix de leurs blessures. Que faire? Et quelle existence allaient mener dans cette France nouvelle ces deux soldats devenus suspects, bonapartistes pour les uns, jacobins pour les autres? Fougerel et Malapeyre se consolèrent en se disant que la royauté des Bourbons ne pouvait durer, et qu’il suffisait d’attendre. Alors ils cherchèrent, dans ce grand pays pour lequel ils avaient tant et si bien combattu, un coin où se réfugier, où se reposer et patienter. Voilà vingt ans qu’ils avaient quitté, l’un ses pommiers normands, l’autre ses vignes bordelaises, vingt ans qu’ils menaient, à travers le monde, la vie des chevaliers errants, toujours cheminant, jamais au repos, vainqueurs et vaincus, entrant, musique en tête, dans les capitales conquises, et disputant, le lendemain, au Cosaque ou au Prussien, la terre de France toute trempée de sang français. Vingt ans de courses et de combats. En vingt ans, les foyers se vident, et les vieux parents disparaissent. Ni l’un ni l’autre des deux amis ne retrouva trace du passé. A la place de la petite maison de Lormont où il était né, Malapeyre rencontra une auberge nouvellement construite, qui servait de relais à la diligence de Bordeaux.
Lorsqu’il demanda, à Pressagny, des nouvelles de ses parents, Fougerel vit des gens qui interrogeaient leur mémoire et qui disaient:
«Oui, j’en ai entendu parler!... Ils ont quitté le pays pour s’établir à Pacy, et ils y sont morts.»
C’était tout ce qui restait aux deux amis: des noms sur une pierre, dans quelque cimetière de village. Aussi bien, se voyant inutiles et se sentant tout seuls dans le monde, ils résolurent de continuer coude à coude, comme des soldats dans le rang, le chemin de la vie. Ils ne se quittèrent plus. Fougerel décida Malapeyre à habiter le pays normand, et, choisissant leur logis dans cette calme et charmante petite ville de Vernon, ils y associèrent leurs deux médiocrités fort peu dorées, et parvinrent, habitués qu’ils étaient depuis longtemps aux privations, à en faire une sorte d’aisance. C’était le repos absolu après l’absolue agitation. Quelle vie différente que cette vie nouvelle! Les années s’écoulaient en journées longues comme des veillées d’hiver, remplies par les mêmes occupations, les mêmes causeries et les mêmes promenades. La ville, avec ses rues pittoresques, où çà et là apparaît quelque vestige du passé, est de celles où il fait bon de s’arrêter pour prendre quelque repos. Tout y invite à une halte heureuse. La Seine coule paisiblement sous le vieux pont de pierre. Des fumées saines, odorantes, sortent des toits de Vernon et de Vernonnet, le village qui fait face à la ville, sur la rive opposée du fleuve. De gais visages reposés se montrent aux fenêtres des maisons grises. Point d’agitation, point de fièvre. A peine quelques soldats du train, logés aux casernes, frappent-ils d’un talon plus bruyant le pavé de la ville. Cette population de rentiers, de vieux militaires retraités, d’amateurs de jardins, vit doucement sous l’atmosphère normande.
«Je donnerais tous les cidres de l’Eure et de la vallée d’Auge pour deux tonneaux de notre Médoc, disait parfois Malapeyre à Fougerel; mais j’avoue qu’on vit à l’aise en Normandie et qu’on y vieillit avec plaisir.»
Les joies des deux officiers n’étaient pourtant pas excessives, et toutes leurs distractions consistaient à longer les boulevards, l’avenue de la Maisonnette, jusqu’au bout de cette route bordée d’arbres qui côtoie les charmilles du parc de Bizy, puis, continuant leur chemin, en s’arrêtant parfois pour tracer sur le terrain quelque plan d’une bataille que les deux amis discutaient, ils entraient dans la forêt et ne s’arrêtaient que sous les arbres superbes des Valmeux. Ils revenaient ensuite, toujours devisant, jusqu’à l’_Hôtel d’Évreux_, où ils prenaient pension, et, saluant en entrant les convives, ils s’asseyaient à la table d’hôte, et écoutaient plus qu’ils ne parlaient. Repliant leur serviette, ils donnaient enfin un bonsoir collectif, se rendaient au café et attendaient là, en jouant aux dominos, que le premier coup de neuf heures se fît entendre à l’église. Aussitôt ils regagnaient leur logis, et, après avoir pris leur bougeoir à terre, au bas de l’escalier, ils échangeaient une poignée de main et montaient chacun dans sa chambre, puis s’endormaient, rêvant aux conquêtes passées et aux victoires évanouies.
Au lendemain de Waterloo, ils comptaient, encore une fois, que le gouvernement des Bourbons ne serait que provisoire, et ils espéraient bien, un jour ou l’autre, tirer encore l’épée qui demeurait accrochée à leur chevet. Un vieux fond d’humeur républicaine leur laissait croire que Louis XVIII ne régnerait pas longtemps. Cependant, les années passaient; les deux capitaines se sentaient vieillir, et Charles X, après avoir succédé à Louis XVIII, continuait de régner.
«Allons, disait parfois Fougerel, c’est fini, vois-tu, mon vieux Malapeyre; nous ne commanderons plus aucune compagnie; il faut laisser la place aux plus ingambes; les rhumatismes viennent!... Et puis on a pris l’habitude de flâner: l’air de la caserne nous semblerait bien lourd! Adieu les beaux espoirs, mon pauvre ami. Nous mourrons capitaines, et rien que capitaines. Nous ne sommes plus bons à rien, le proverbe le dit: _Vieux soldat, vieille bête!_»
Ils hésitèrent un moment, après 1830, à reprendre du service. Mais en réalité ils s’étaient faits à cette existence placide, à leur coin d’habitude, à la fillette souriante dont la tête brune apparaît entre deux pots de géranium, à la dame du café qu’on salue et qui vous respecte, à ces coups de chapeau des passants qui s’inclinent devant «les capitaines», à cet intime repos, à cet humble bonheur de tous les jours, à cette vie pénétrante, qui berce l’homme en quelque sorte et endort son souci. Ils n’osèrent point quitter cela. Ils avaient dépassé l’âge des aventures. Ne vivant que dans le temps d’autrefois, leurs souvenirs leur suffisaient. Après une première fièvre pleine de ferveur militaire, ils continuèrent donc au lendemain de Juillet à mener leur vie paisible, et on les vit, toujours souriants, silencieux et sympathiques, s’asseoir à table d’hôte, à l’_Hôtel d’Évreux_, et, dans le _Café de la Ville_, à la «table des capitaines».
Habitués à passer presque toutes leurs journées en commun, décidés à achever ensemble leur existence, ces deux soldats, ces deux amis, différaient cependant sur plus d’un point physique et moral. Leur amitié si vive et si durable vint peut-être même des contrastes de leur nature. Fougerel, grand, maigre, sec, le visage légèrement pâle et la barbe grise, était plus sévère, sans tomber dans la méchante humeur, que Malapeyre, son compagnon. Celui-ci, la taille élevée, mais épaisse, gros, sanguin, souriait et plaisantait plus volontiers. Mais, dans leurs habitudes, la différence des tempéraments n’était pas très grande. Fougerel avait une passion, le tabac, fumant sans cesse, le matin à sa fenêtre, le jour en se promenant, le soir en lisant. Malapeyre avait un péché mignon, le vin muscat ou les vins de la Péninsule. Il avait, sous sa grosse moustache, des froncements de lèvres satisfaits lorsqu’il venait de déguster un peu d’alicante ou de xérès. Fougerel lui reprochait souvent en riant d’être «sensuel». Ce goût du capitaine pour le vin fin n’allait d’ailleurs que jusqu’au caprice, et point jusqu’au défaut; mais Malapeyre eût, certes, mal dîné, s’il ne se fût, avant le repas, ouvert l’appétit avec du malaga, et si, au milieu du dîner, on ne lui avait pas versé son verre de madère.
«Souvenir des campagnes d’Espagne et de Portugal,» disait-il en riant.
Fougerel n’osait blâmer Malapeyre de ces prodigalités, lui qui dépensait ses économies en tabacs exotiques et en pipes extravagantes qu’il suspendait par rang de taille, dans sa chambre, à un râtelier qu’il appelait «son Musée».
On ne leur eût trouvé d’ailleurs, même en cherchant bien, aucun autre péché caché. Vieux déjà, après avoir risqué cent fois de se faire tuer, n’ayant jamais trouvé, dans leur jeunesse, six mois d’existence calme, de ces heures pendant lesquelles on se dit qu’après tout l’homme est fait pour aimer, être aimé, être père, vieillir en voyant grandir de petits êtres qui seront des hommes; après avoir laissé un peu de leur cœur ou de leur fantaisie, comme un peu de leur sang, aux buissons du chemin, ils se retrouvaient sans enfants, sans autres ressouvenirs d’amour que des amourettes de garnison, bien las, bien oubliés, bien seuls dans leur refuge, et cependant heureux, calmes, sans désirs, sans regrets, certains d’avoir accompli le devoir que tout homme doit remplir. Ils étaient, disaient-ils, de ceux qui ont la patrie pour famille et l’abnégation pour loi. Soldats, ils avaient agi en soldats, et, contents du sacrifice, ils humaient joyeusement le soleil, se répétant qu’ils avaient certes le droit de se reposer après une journée bien remplie. Et ils demeuraient volontiers dans leur ombre, silencieux, humbles, inconnus, épaves vénérables d’un grand naufrage.
D’ailleurs, un amour profond leur restait, une consolation suprême, de celles qui peuvent emplir toute une vie.
Tombés à Waterloo, ils avaient clos du moins leur carrière par un acte de dévouement superbe qui satisfaisait pleinement leur conscience de soldats et de citoyens et faisait passer un éclair d’orgueil dans leurs prunelles, lorsqu’ils y songeaient.
C’était un de leurs plus chers souvenirs. _Waterloo!_ A d’autres, ce nom eût fait monter au front la rougeur de la honte. Eux, sous la colère grondante qu’excitait l’écho de la sombre journée, retrouvaient l’amère consolation de ceux qui font obscurément, mais stoïquement, leur devoir dans l’obscure nuit d’une tempête.
* * * * *
Ce jour-là, le 18 juin 1815, alors que la fortune colossale de l’homme qui avait tenu dans ses mains la France s’écroulait et se brisait comme verre, dans le sauve-qui-peut de la débâcle, ces deux hommes, perdus parmi la foule de l’armée vaincue, avaient jusqu’au dernier moment senti battre en eux-mêmes le cœur de la patrie. Ils avaient assisté, le matin, l’arme au bras, à cette première partie de la bataille qui fut une victoire. L’armée anglaise, décimée, vit plusieurs fois se dresser devant elle le spectre de la déroute. L’obstination de Wellington, le _duc de fer_, la sauva. Elle permit aux soldats de Bülow et de Blücher d’arriver sur le champ de bataille et de trouver les derniers Anglais debout. Les grenadiers de la garde, suivant de loin les luttes gigantesques qui se livraient sur le plateau de Mont-Saint-Jean, écoutant le bruit de la fusillade qui venait d’Hougoumont, sur la gauche, et la canonnade qui, vers la droite, faisait croire à l’arrivée de Grouchy; les grenadiers attendaient l’heure où on les lancerait à leur tour sur l’ennemi, pour achever la victoire, comme on venait de lancer sur Mont-Saint-Jean la moyenne garde; les vieux soldats impatients se disaient que la journée durait bien longtemps et se demandaient comment Ney n’avait point déjà balayé les dragons de Ponsomby, les «enfants rouges» de Wellington et les highlanders d’Écosse. Tout à coup, vers la fin du jour, alors qu’on pouvait encore croire gagnée cette rude et farouche bataille, l’arrivée soudaine de Blücher, que Lobau ne pouvait plus contenir comme il avait arrêté Bülow, cette irruption inattendue de troupes fraîches sur le terrain de la lutte changea brusquement la fortune et mit le désordre dans les rangs français. De toute cette armée compacte et solide, il ne restait d’intacts que les grenadiers de la vieille garde. Les autres corps, cruellement éprouvés depuis le matin, se trouvaient maintenant mêlés et confondus. Fantassins, cavaliers, cuirassiers de Milhaud, voltigeurs, lanciers de Ney, canonniers, grenadiers, tout roule, éperdu, comme un flot humain, sous la dure pression des colonnes prussiennes débouchant par Planchenoit. La garde alors se forme en carrés; la vieille garde essaye d’opposer une résistance invincible aux soldats de Blücher et à ces Anglais de Wellington qui descendent maintenant, en poussant leurs hourras, du plateau où on les massacrait le matin. Impassibles, baïonnette croisée, cloués au sol, les grenadiers de la vieille garde attendent de pied ferme l’attaque suprême de l’ennemi; leurs carrés, citadelles humaines, broyés par la mitraille, tournoient sous le feu, s’écrasent sous les balles, se dispersent en laissant des monceaux de cadavres pour marquer la place où ils ont combattu. Cinq sont détruits, trois résistent encore! Les carrés que commandent les généraux Petit et Poret de Morvan, attaqués à leur tour, tiennent fièrement sous les boulets et les balles. Autour d’eux s’entassent les morts anglais et les cadavres prussiens. Et là, parmi ces héros, combattaient les capitaines Fougerel et Malapeyre, placés au centre, sabre en main, autour du porte-drapeau. Pâles de fureur, ils jetaient à l’ennemi des injures terribles, étouffées sous le fracas de la bataille. Une balle tout à coup vint frapper au front l’officier, un nommé Crosnier, qui tenait le drapeau tricolore. Un filet de sang coula du front troué de ce brave. Blessé à mort, il se tenait debout, encore cramponné à la hampe du drapeau. Puis, brusquement, ses doigts se détendirent, et il tomba de toute sa hauteur, la face dans la boue sanglante.
«Fougerel, s’écria Malapeyre, Fougerel, à toi le drapeau!»
Fougerel saisit l’étendard échappé de la main du mourant et le brandit avec une colère superbe, l’agitant au-dessus des bonnets à poil et faisant claquer ses plis, dans cette atmosphère de fournaise, comme une bravade à l’ennemi. Une balle vint fracasser l’aigle d’or et l’emporta, et le capitaine sentit vibrer dans sa main le drapeau, qui semblait frissonner comme un être blessé!
En ce moment, les Prussiens, avançant lentement, mais sûrement, poussaient leurs masses sombres sur le carré, qui pliait. Déjà quelques soldats effarés se détachaient du groupe héroïque et se mêlaient à la cohue hurlante qui fuyait par la chaussée de Genappe.
Alors il sembla à Fougerel qu’il entendait un grand cri, à la fois suppliant et impératif, un cri poussé par Malapeyre, et qui lui ordonnait de sauver le drapeau. Ces deux hommes se regardèrent instinctivement dans la fumée sombre.
Ce ne fut qu’un éclair. Ils se comprirent.
La partie était perdue. «Ils sont trop! ils sont trop!» disait Malapeyre. Tout à l’heure les Prussiens allaient arracher aux soldats mourants le drapeau des grenadiers de la garde. Il fallait le leur dérober, le leur ravir; il fallait le détruire. Fougerel fit glisser à terre la hampe qu’il tenait dressée, et, la brisant sur un canon, tandis qu’ils arrachaient l’étoffe de soie:
«Enterre-le,» dit-il à son ami.