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Part 3

«Voilà un voyage niaisement interrompu. Pardonne-moi, au moins, mon vieil ami!»

Fougerel haussa les épaules en souriant et affecta de rassurer son compagnon par de confiantes paroles; mais, dans son for intérieur, il se sentait véritablement navré. Jamais il n’avait vu Malapeyre se courber ainsi sous la maladie. Robuste, courageux, bravant le mal, le vieux soldat mettait une sorte de coquetterie à demeurer toujours en santé. Il se moquait, ayant bravé les biscaïens, des fièvres, qu’il appelait des _bobos_. Pour terrasser un être trempé comme le capitaine, il fallait une affection grave, un mal puissant. Le pauvre Fougerel avait, d’ailleurs, les superstitions des soldats. Ces hommes, habitués à la mort, ont leurs faiblesses aussi: le héros tient de l’enfant. Ils sont anxieux ou rassurés selon que le premier obus ou le premier boulet leur siffle à l’oreille droite ou à l’oreille gauche. Fougerel se reprochait maintenant d’avoir dit à son hôtesse de Vernon: «Si nous ne revenons pas!» Il lui semblait que cette parole suffisait pour qu’un des deux, en effet, ne revînt plus.

Sa première préoccupation, en voyant Malapeyre décidément alité, fut de trouver un médecin. Il eût refusé pour lui tous les soins, prétendant que la médecine est la pire des maladies; mais, pour son ami, il devenait croyant. Ce fut d’abord toute une affaire pour découvrir ce docteur. Personne, dans l’hôtel, n’entendait un mot de français; Fougerel se heurtait à des Allemands qui le regardaient en ouvrant de larges bouches et de grands yeux. Alors, il s’emportait, et peut-être les autres mettaient-ils une véritable malice à ne le point comprendre. Le vieux soldat se sentait perdu dans cette ville, où il n’avait ni un ami ni un compagnon--personne--pour secourir avec lui le malheureux. Il lui prenait des colères sans raison; il avait envie de repartir, d’emporter Malapeyre, de regagner Givet, de rentrer en France. Jamais la patrie ne lui avait semblé si chère, si attirante, si profondément bénie. La terre allemande lui brûlait les pieds.

Il parvint cependant à découvrir un médecin. C’était un vieux petit docteur fort savant, assez égoïste, n’aimant ni ne détestant les Français, dont il connaissait la langue, et tout entier à ses expériences. Il alla visiter Malapeyre, qui, en le voyant, bondit sur son lit et dit:

«Qui vient là?... Je ne suis pas malade!

--Voyons, fit tout bas Fougerel, laisse-toi faire; plus tôt tu seras guéri, plus tôt nous arriverons à Potsdam... au drapeau.»

Ce mot: le drapeau, faisait sur Malapeyre des miracles. Il lui avait donné l’énergie de continuer, quoique malade, sa route de Givet à Namur, puis à Aix-la-Chapelle et à Cologne; il lui donna la patience de tendre le pouls au docteur, de se laisser examiner et ausculter. Le médecin ne disait mot. Pas un muscle de son visage ne remuait. Après avoir considéré le malade, il lui dit _merci_, prit à part Fougerel et lui annonça que le cas était excessivement grave.

«C’est un accès de fièvre bizarre; le cerveau est congestionné. Il faudrait beaucoup de soins.

--J’en aurai,» dit Fougerel.

Il ne quitta plus dès lors le chevet de Malapeyre. Il demeurait dans la chambre, lisait ou, à la fenêtre, regardait passer avec colère des détachements de soldats prussiens, cuirassiers lourds, fantassins automatiques, dont Fougerel n’entendait jamais le pas sur le pavé sans éprouver une colère sourde. Et comme Malapeyre lui demandait alors quelquefois:

«Qu’est-ce que cela? quel est ce bruit?

--Ça? répondait-il, ne fais pas attention... Des maçons qui passent!»

Rien n’était plus touchant, d’ailleurs, ni plus triste que ces deux hommes, perdus dans une ville allemande, l’un mourant, incapable de bouger, l’autre incapable de se faire comprendre, et jetés ainsi, tombés dans une auberge où nul ne les savait au monde, où personne ne s’inquiétait de leur sort.

Que de fois Fougerel, qui, songeur, repassait au chevet de son ami tous les souvenirs de sa vie; que de fois Malapeyre aussi, dans les rêves bizarres de sa fièvre, puis dans ses apaisements lucides, se disaient avec douleur que rien ne vaut le coin de terre où l’on est connu, aimé, où le chien familier court après vos pas, où les fleurs mêmes semblent vous reconnaître, le coin de terre qui est plus encore que _la patrie_, qui est le foyer dans la patrie!... Comme ils se sentaient seuls, isolés, dans cette ville où tout leur était étranger, les mœurs, les voix, les visages, où la langue de leur enfance était une langue inconnue! et de quelle mélancolie amère ils étaient intimement pénétrés, lorsque le soir venait et que parfois l’écho funèbre des tambours prussiens, battant la retraite, leur parvenait, au lieu du gai clairon et du leste tambour français!

L’état de Malapeyre s’aggravait de jour en jour; la fièvre n’était plus seulement menaçante, mais dévorante. Le pauvre homme avait désespérément maigri. Ses yeux brillaient d’un éclat de mauvais augure dans son visage si ouvert auparavant, maintenant creusé, méconnaissable. Malade, il avait toujours soif et trempait ses lèvres avec une avidité bestiale dans la tasse d’orangeade que lui tendait Fougerel. Très souvent il parlait avec une volubilité inquiétante, disant des mots bizarres, racontant des batailles que Fougerel ne connaissait pas. C’était le délire. Puis à ces fébriles accès succédaient des torpeurs profondes, des atonies comateuses, des sommeils qui faisaient peur. Combien de fois, regardant cette figure mâle, si franche et si française, ce profil amaigri de soldat assoupi par la fièvre, ce crâne chauve où l’on eût retrouvé la trace d’un coup de sabre, cette tête endormie qu’éclairait faiblement une lampe, Fougerel, en suivant sur la joue du malade la trace cruelle de la fièvre, sentit lentement une larme couler sur sa joue jusqu’à sa moustache, tandis qu’un soupir, gros comme un sanglot, soulevait sa poitrine!

«Pauvre vieux, murmurait alors Fougerel, étais-tu donc né pour mourir ici?»

Parfois encore, le soir, tandis que Fougerel demeurait ainsi, aux côtés du malade, on entendait passer, dans la rue, quelque bande bruyante d’étudiants qui chantaient à pleine voix des chants de guerre. Il semblait à Fougerel que ces chansons bachiques, jetées au vent après un repas arrosé de bière, l’insultaient.

Il croyait souvent entendre, parmi ces mots allemands, ce nom belge: Waterloo. Le capitaine alors serrait les poings ou fredonnait en lui-même quelque refrain du pays, pour ne pas entendre, pour étouffer à son oreille les échos de la rue allemande.

* * * * *

Une nuit, Fougerel veillait. Malapeyre s’était endormi, après une journée de crise. Fougerel avait pris son repas à ses côtés, allumé la lampe, ouvert un livre français acheté la veille, et là, durant trois heures, Malapeyre n’avait point bougé. Il était une heure du matin environ. Fougerel, à la fenêtre, regardait à travers les vitres les silhouettes curieuses des vieilles maisons qui se dressaient devant lui, se découpant avec leurs toits élevés sur un ciel d’un bleu pâle, criblé d’étoiles, lorsque, en entendant un bruit vers le lit du malade, il se retourna. Malapeyre s’était mis sur son séant, et, le bras gauche appuyé sur l’oreiller, soutenant le poids de son corps, il étendait devant lui son bras droit, qui sortait, maigre et nu, de sa manche de chemise. Les yeux du capitaine étaient hagards et comme effrayés. Il ne disait rien, mais il désignait quelque objet, quelque vision, contre la muraille.

«Fougerel... Pierre, Pierre!... disait-il. Ote cela!... ôte cela! Je t’en prie! Je ne veux pas, je ne veux pas voir cela!»

Fougerel s’était approché. Il prit Malapeyre par les épaules, forçant le malade à le regarder dans les prunelles, et, doucement:

«Voyons, dit-il, qu’as-tu? que veux-tu?

--Que tu enlèves cela!... C’est ce qui me tue,» dit Malapeyre en montrant du doigt deux gravures encadrées de bois jaune et suspendues à la muraille.

Ces gravures, Fougerel les avait aperçues déjà, mais sans les examiner de près, sans se rendre compte du sujet qu’elles représentaient. C’étaient deux reproductions de tableaux célèbres en Allemagne, l’une montrant la fin de la bataille de Leipzig, l’autre la poursuite de l’armée française vaincue, après Waterloo, par la cavalerie prussienne. Des deux côtés, même spectacle: des grenadiers prussiens, avec leurs schakos bas surmontés de pompons énormes, éventraient ici des fantassins français, tandis que là des hussards de la mort sabraient furieusement des grenadiers de la garde et leur enlevaient leurs aigles.

«Ote cela! répétait Malapeyre; ôte cela! Ce n’est pas vrai, ils n’ont pas pris le drapeau, ils ne l’ont pas pris! Tu l’as enterré, tu sais bien!... Enterré... Je te dis qu’ils ne l’ont pas pris!... Ote ces images, ôte-les; elles mentent, Fougerel, tu sais bien qu’elles mentent!»

L’état de Malapeyre était une sorte de délire terrible; un moment, il se leva, droit sur son lit, montrant ses jambes amaigries aux nerfs tendus comme des cordes, et il voulut lui-même arracher ces tableaux insultants de la muraille. Il retomba, brisé, au milieu de son accès de rage, et demeura étendu de toute sa longueur sur son lit. Fougerel le couvrit, l’enveloppa avec des soins de mère. Puis il alla dans un coin de la chambre prendre une chaise pour atteindre les cadres où le mourant aurait pu lire ces noms sinistres: _Leipzig. Mont-Saint-Jean!_

Au moment où il s’approchait encore du lit, son regard rencontra le regard de Malapeyre, mais non plus menaçant cette fois, ni en quelque sorte fiévreux, mais calme, triste, presque attendri. Le délire avait cessé brusquement, faisant place à cet apaisement affaibli, comme tomberait un voile. Fougerel recula et se sentit troublé: il lui semblait que dans les yeux tout à l’heure enflammés de Malapeyre brillait maintenant une larme. Le moribond sortit alors de dessous sa couverture sa main maigre et la tendit à son vieil ami:

«Que tu es bon! dit-il d’une voix pénible, lente et grave; que tu es bon, mon pauvre Fougerel! Te voilà garde-malade, à présent. Console-toi, ajouta le moribond après un soupir, tu n’as pas longtemps à faire ce métier. C’est fini. Je sens que c’est fini.

--Es-tu fou? dit le capitaine. Ah! c’est bien intelligent ce que tu dis là! Je t’en fais mon compliment.

--Sans doute, reprit Malapeyre, c’est peut-être triste; mais c’est vrai. Je te rends malheureux en te faussant compagnie; ce n’est point ma faute. Ah! Fougerel, si je regrette quelqu’un au monde, mon brave et bon Fougerel, tu peux bien dire que c’est toi!

--Tu n’as rien à regretter; tu n’es pas mort, sacrebleu, et avant dix jours tu seras à Potsdam. Entends-tu, Potsdam?

--Oui, oui, répondit Malapeyre en hochant la tête. Je sais bien, c’est la terre promise, mais on n’y entre pas comme on veut. Je sens que je n’irai pas plus loin, mon pauvre ami... Tu sais que j’ai déjà failli mourir une fois dans ce pays-ci, à l’hôpital de Mayence, blessé, à demi perdu, en 1813. Il paraît que ma destinée était de rester en Allemagne. Ce qui me navre, ce qui me torture, Fougerel, c’est de tomber comme ça, en route, bêtement, sans avoir fait ce que tu sais... Toi, c’est bien, tu es heureux. Tu iras là-bas. Je t’envie cette joie-là. C’eût été bon de revoir le chiffon, de leur reprendre le drapeau qu’ils ont volé... Si je pouvais marcher, j’irais, fût-ce sur les genoux. Du moins, vieux, ne manque pas de faire ce que je vais te demander. Écoute! tu as beau te faire illusion ou essayer de m’en conter, je m’en vais. A nos âges, des patraques comme nous sont tuées par un coup de vent, après avoir résisté aux coups de sabre. Eh bien, quand ce sera fini, Fougerel, quand tu ne m’auras plus là, continue ta route seul; fais ce que nous voulions faire à nous deux. Arrache-le, ce drapeau du 1er grenadiers, et rapporte-le en France, et quand tu l’auras pris, quand il sera à toi, quand il sera à nous, alors reviens de ce côté, va vers le coin de terre où tu m’auras couché, et, frappant du pied, mon vieux camarade, à l’endroit où je dormirai, dis-moi seulement ces mots: «Le drapeau est repris, Malapeyre!» Et je te jure bien que je t’entendrai!»

Le vieux soldat avait lentement prononcé ces paroles, qui, dans le silence de la nuit, retentirent déjà comme des accents d’outre-tombe. Fougerel, qui ne se sentait point facilement ému d’ordinaire, eut comme un frisson le long du corps. Mais lorsque Malapeyre lui dit, après un court silence:

«Tu me le promets, n’est-ce pas?»

Il se redressa, regarda son ami bien en face, et lui tendant sa large main:

«Je te le jure!» répondit-il.

Le survivant recevait, grave et résolu, la consigne que dictait le moribond.

La nuit fut longue encore. Malapeyre s’affaiblissait de plus en plus. La fièvre des derniers jours avait décidément cessé, mais en laissant ce pauvre corps en proie à la prostration la plus grande. Le capitaine était à bout de forces. Il n’y avait plus de vivant en lui que ses deux yeux noirs, qui brillaient d’un feu étrange; ses lèvres pâles tremblaient, et le mal avait en quelques jours émacié ce visage robuste, creusant d’un doigt cruel les tempes et les joues, et faisant saillir les pommettes. Parfois, lorsque Malapeyre, accablé, fermait enfin les yeux, et qu’il demeurait ainsi étendu, la bouche ouverte et les paupières closes, Fougerel se demandait avec effroi s’il était mort, et, s’approchant alors, il se penchait pour écouter la respiration du malade; mais, au mouvement de son ami, le capitaine rouvrait les yeux et fixait sur lui ses prunelles ardentes, tandis que ses lèvres essayaient de sourire.

Le matin, vers l’aube, Malapeyre fut pris tout à coup d’un frisson singulier. Il porta la main à sa gorge et, d’un ton bas, demanda à boire, puis, comme Fougerel lui tendait, du bout de la cuiller, une potion, ses dents mordirent durement le métal, et il repoussa avec un geste sec le bras de son ami. D’un mouvement saccadé, il s’était redressé encore une fois, et désignant toujours les images appendues au mur: «Non, non, dit-il d’une voix rauque... C’est faux!... Ils sont trop!... Le drapeau...» Il répéta encore, avec un accent à la fois plein de menace et de déchirement ce mot, le dernier qui vint à ses lèvres: _Le drapeau!_ et il retomba, raide, les yeux fixes, sur l’oreiller.

Fougerel lui avait pris la main; il la sentit se contracter, se serrer, et, le regard abaissé sur ce mort, le capitaine demeura debout, laissant couler silencieusement ses larmes et sentant les doigts de Malapeyre se glacer entre les siens.

Le jour entrait, furtif et pâle, dans cette chambre, où la lampe jetait maintenant des lueurs intermittentes et mourait à son tour. Un rayon blafard se posait sur le visage mâle et fier de Malapeyre, et rendait ses orbites plus caves, ses joues plus creuses. Fougerel en avait bien vu, des morts et des mourants, dans ses années de guerre; il avait vu tomber, ensanglantés, et demeurer immobiles, dans leurs poses étranges de foudroyés, bien des compagnons, bien des amis; mais, cette fois, ce n’était pas seulement un frère d’armes qui tombait: c’était sa propre existence qui se dédoublait et se déchirait. Qu’il était seul maintenant, noyé, perdu dans l’immense foule! La mort lui prenait la moitié de son être. Il restait là, cloué au parquet, regardant à travers ses larmes ce soldat mort, dont l’agonie, sur ce lit allemand, avait eu pour témoins les images des deux défaites: Leipzig et Waterloo!

Fougerel demeura ainsi, absorbé longtemps. Deux ou trois petits coups secs, frappés sur la porte, le tirèrent de son atonie. Il répondit machinalement:

«Entrez.»

C’était le docteur, le petit docteur, froid, impassible, qui doucement demanda:

«Eh bien?

--Voyez,» répondit Fougerel en lui montrant le mort.

Le médecin fit simplement un _ah!_ sans étonnement, et après avoir considéré un moment le cadavre:

«Eh bien, monsieur, dit-il, n’ayant pu le sauver, je me mets du moins tout à votre disposition pour vous faciliter les détails, toujours ennuyeux, et surtout pour un étranger, de l’inhumation.»

Fougerel éprouva tout d’abord, devant ce calme et cette indifférence, une colère sourde, et il se demanda s’il n’allait point précipiter le petit homme par la fenêtre; mais il songea qu’après tout le médecin n’avait aucune raison de s’émouvoir et qu’il faisait, au contraire, ce qu’il pouvait pour être aimable. Alors il remercia, et, machinalement, il suivit le docteur à travers les bureaux, les agences où devaient être reçues les déclarations.

Fougerel, déjà irrité par son séjour en Allemagne, était rendu plus nerveux par cette mort soudaine et cet implacable malheur. Il allait et venait dans les rues de Cologne comme un aveugle, ne voyant et n’entendant rien, suivant sa pensée avec une persistance douloureuse.

La souffrance qu’il éprouvait de la perte de son ami se trouvait doublée par cette mort en pays étranger, Fougerel eût dit volontiers en pays ennemi. «Il y a, sur le sol natal, des endroits bénis où la fin semblerait plus douce. On s’y endort, on meurt chez soi,» songeait Fougerel. Il avait eu l’idée de ramener le corps de Malapeyre au pays; mais, outre que c’était long, difficile, et que Potsdam attendait, l’éternelle question d’argent était là! «Après tout, se disait le capitaine, le vieil ami ne sera pas le seul. Tant d’autres pauvres diables sont morts avant lui, sur cette rive... autrefois... et dites-moi pourquoi.»

* * * * *

Il passa toute sa journée à courir dans cette ville inconnue.

Le petit docteur l’avait quitté, lui ayant donné tous les renseignements désirables; mais Fougerel avait oublié vite, et, dans le dédale des ruelles et des couloirs, il lui fallut se débattre, chercher, demander, s’irriter, pour obtenir qu’on lui permît de donner une tombe à son ami. Il souffrait, le malheureux, à se voir ainsi forcé de parlementer avec des employés au ton rogue, avec des Prussiens à l’air railleur. Il se sentait secoué par d’âpres colères, bientôt refoulées; il n’entendait rien à ces noms qu’on lui dictait; il éprouvait l’immense souffrance de l’isolement, décuplée, cette fois, par une des plus profondes douleurs qu’il eût ressenties de sa vie. Le soir, brisé, las, pâle et défait, il rentra à son hôtel, qu’il eut de la peine à retrouver. Les gens de la maison le reçurent cette fois avec une politesse affectueuse. Il y avait tant de désolation sur ses traits que son rude visage en devenait imposant et beau. Il mangea du bout des dents, salua ses hôtes et monta à sa chambre. Du bas de l’escalier, une des servantes lui demanda s’il fallait faire un lit pour lui dans une autre chambre:

«Non, dit-il, merci. Je veillerai.»

On avait jeté sur le corps de Malapeyre ce drap blanc des morts dont les plis rigides prennent des aspects de marbre. Un peu d’eau bénite était sur une table, auprès du cadavre. Fougerel regarda ce lit mortuaire et soupira. Puis il s’assit. Il prit un livre et ne put lire. Alors il demeura là, rêvant, les yeux rivés à ce suaire, et la pensée amèrement emportée vers les souvenirs d’autrefois, les nuits de bivouac, les journées de bataille, et les longues et chères promenades aussi, les paisibles soirées de Vernon. Que de temps passé! que tout cela était loin! Quelle succession d’amertumes que la vie! Mais, à travers ces pensées, une idée impérieuse revenait et se refaisait sans cesse sa place. Fougerel entendait encore et toujours la suprême parole du mort, et, au milieu du bourdonnement et du tintement que causaient la fatigue et l’espèce de vide de son cerveau, il lui semblait entendre répéter souvent ce mot: Le drapeau!

Fougerel, accablé, s’assoupit un peu vers le matin. Lorsqu’il s’éveilla, les porteurs de la bière et les ensevelisseurs arrivèrent. Le capitaine demeura là, voulut être présent durant les apprêts lugubres. Lorsqu’il vit son ami couché dans le cercueil comme un chevalier dans une armure, il souleva un coin du suaire, et, se penchant sur ce front de soldat, ridé, chauve et marqué d’un coup de sabre, il y posa ses lèvres, dernière accolade du frère d’armes au frère d’armes. Puis, jusqu’à la fin, il resta debout et l’air résolu.

* * * * *

Ce jour-là, le ciel, voilé depuis la veille, était devenu pluvieux. De petites gouttes d’une sorte de bruine froide tombaient, délayant la boue dans les rues. On put voir, traversant Cologne pour se rendre au delà du Hahnenthor, sur la route d’Aix-la-Chapelle, vers le cimetière, le triste convoi d’un inconnu derrière lequel, seul, la tête découverte, marchait un homme en cheveux blancs.

Le capitaine Fougerel ne prêtait aucune attention à ce qui se passait autour de lui; il marchait, invinciblement attiré par cette bière qu’on portait devant lui; cependant il remarqua que les passants ne se découvraient pas devant le mort comme en France.

«On ne te salue guère, mon pauvre Malapeyre, pensait-il. Dans notre petite ville de Vernon, tu aurais eu le piquet de troupiers pour faire escorte à ton ruban de la Légion d’honneur! Après tout, je suis là, mon vieil ami, et cela te suffit, je gage!»

Les passants devenaient sérieux à regarder cet homme qui marchait ainsi, inconnu de tous, sous la pluie, à travers les rues encombrées, et ils murmuraient tout bas:

«Un Français!»

Au coin du cimetière, dans un angle paisible, loin des tombes monumentales, à côté d’humbles _tumuli_ couverts de lierre et de fleurs, le capitaine fut placé, tandis que Fougerel, mordant avec douleur sa lèvre inférieure, ne pensait déjà qu’à ce jour prochain où il reviendrait, là, à cet endroit même, tenir le serment fait au mort et lui dire:

«Malapeyre, le drapeau est repris!»

Lorsque tout fut achevé, Fougerel demeura encore un moment devant la tombe fermée.

«Mon pauvre Malapeyre, dit-il tout haut, mon vieux camarade!... Allons, ajouta-t-il avec un geste assuré, à bientôt!»

Et il regagna le logis où il avait laissé une partie de sa vie.

* * * * *

En rentrant dans la chambre mortuaire, il la trouva immense, glacée. Ses pas dans cette vaste salle lui semblaient résonner comme sous des arceaux. En regardant le lit, maintenant recouvert d’une banale couverture de percale à fleurs en attendant un voyageur nouveau, ses yeux rencontrèrent les deux gravures dont la vue avait irrité cruellement le pauvre Malapeyre.

Cette fois, Fougerel atteignit les cadres insultants et, d’un coup de talon, les brisa au milieu de la chambre; puis, heureux, avec des yeux pleins de larmes, il trépigna dessus avec une amère joie.

Le lendemain, il les fit mettre sur la carte.

L’aubergiste, flegmatique, ne laissa échapper aucune marque d’étonnement. Il ajouta, en le doublant, au total de la note, le prix des gravures.

Fougerel repartit aussitôt. Il avait hâte, en agissant, en recherchant le mouvement et la lutte, de secouer la tristesse profonde qui s’était emparée de lui.

Lorsque, au détour de la route, Fougerel vit disparaître, derrière un pli de terrain, la haute masse du _Dom_ inachevé, il ne put s’empêcher d’éprouver ce serrement de cœur qui vous saisit lorsqu’on laisse derrière soi un coin de terre adoré.

Il avait regardé longtemps l’entassement des maisons, les flèches des églises, les ponts immenses jetés sur le vieux Rhin, et, dans ce tas de logis inconnus, de pierres et de rues, il cherchait toujours à deviner l’emplacement silencieux où dormait Malapeyre.

Cologne s’effaça au loin. Il répétait machinalement:

«Cologne! venir mourir à Cologne!»

Et cette ville étrangère lui paraissait à la fois haïssable et amie, car elle lui prenait--mais lui gardait aussi--la moitié de son cœur.

* * * * *