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Part 7

Il avait ainsi passé, ce Michel, de l’orageuse atmosphère de la rue à l’atmosphère de salpêtre des camps. Il avait marché gaiement, la pluie dans le visage, la boue aux pieds, l’enthousiasme au cœur. Puis, comme si tout cela eût été un rêve, il s’était éveillé justement au coin de ce foyer souhaité; son premier regard avait rencontré le sourire de cette compagne idéale à laquelle il songeait parfois. Il avait éprouvé cette sensation de l’homme qui sort d’une étuve et qu’on transporte, en le soignant, dans un air plus doux, pénétrant et sain. Il avait éprouvé l’envie de faire halte ici, après tant de traverses et d’orages. Cette salle lambrissée de chêne, ces vieux meubles tarotés de vers, ce coucou qui poussait son cri aigu à toute heure nouvelle, ces vieilles gravures encadrées çà et là, cette maison aux escaliers de bois, tout cela pour lui c’était le paradis, un eldorado allemand où l’on eût été si bien pour se reposer, pour demeurer, pour aimer!

Il aimait vraiment cette Elisabeth, blonde, douce, et d’une grâce honnête et charmante. Il l’avait aimée d’abord par reconnaissance, mais la reconnaissance mène loin. Il avait passé tant d’heures à ses côtés, de ces heures où les convalescents se sentent revivre, aspirent avec volupté l’air qui leur semble meilleur, et de leurs pieds mal affermis encore reprennent, avec des naïvetés d’enfants, possession de la terre qui les enivre! Il confondait cette figure de jeune fille avec les impressions de reconnaissance qu’il avait éprouvées. C’était elle, lui semblait-il, qui lui avait rendu la vie.

Pour elle, elle ne l’aimait pas encore. Mais elle aussi se sentait troublée par cette affection qu’elle devinait,--car les femmes, comme certaines gens découvrent les sources, découvrent l’amour où personne ne le soupçonnerait.--Fiancée à Otto Schwartzen, elle se rappelait les promesses anciennes, elle aimait toujours et d’une affection vraie cet apôtre de liberté qui lui inspirait à la fois de l’admiration et du respect. Elle songeait pourtant, elle aussi, à cet étranger d’hier qui s’était maintenant emparé de ses préoccupations et dont le souvenir ne la quittait plus. Elle lui savait peut-être gré des soins qu’elle lui avait donnés. Pourquoi non? La femme est reconnaissante du dévouement qu’on lui donne l’occasion de montrer.

Michel ne devinait pas tout ce que Mlle de Smeyer se cachait encore à elle-même. Lorsqu’il la voyait sourire à Otto, il lui prenait des accès de jalousie, des mouvements de colère qui se fondaient en envie de pleurer. «Après tout, se disait-il, elle l’aime.» Il eût voulu fuir Mayence pour ne plus la revoir, il se jurait de ne plus remettre les pieds dans cette maison où il entrait joyeux, d’où il ressortait troublé, inquiet, et dès le soir même il y retournait avec des battements de cœur.

Il n’avait d’ailleurs jamais laissé échapper un mot qui pût faire soupçonner qu’il aimait celle que tout bas il appelait--comme Otto la nommait tout haut--Lisbeth.

Un soir, ils parlaient de l’avenir l’un et l’autre, et ils étaient seuls.

Elle dit doucement:

«Je suis triste, monsieur Verdure. J’ai vu tout à l’heure une mère dont un boulet a tué le fils. Les pauvres mères! La guerre est faite contre elles. Si j’avais un enfant...»

Elle sourit tristement:

«Mais j’en ai un, le petit orphelin, le cher petit Franz...

--Franz?

--Le frère de mon fiancé. Un beau-frère, qui sera et qui est mon enfant.»

Michel eût préféré qu’on lui plongeât un couteau dans le cœur. Il prit son chapeau brusquement.

«Vous partez?

--Oui. On se bat. Je vais me battre.»

Il avait eu l’envie de dire:

«Je vais me faire tuer.»

On se battait en effet, ou plutôt on allait repousser un assaut.

C’était le 6 juillet. On savait depuis la veille que les Prussiens voulaient décidément enlever la redoute des Clubistes. Merlin était accouru, haranguant les artilleurs, pointant lui-même les canons. Le bataillon des volontaires, que Michel venait de rejoindre, l’arme au pied, attendait. Brutus Toussaint mâchonnait sa moustache, tandis que Michel songeait à ces dernières paroles d’Elisabeth et sentait ses yeux s’emplir de larmes. «_Mon fiancé!_» Ce doux mot lui semblait atroce, cruel comme une ironie. Il avait envie de se jeter au-devant des balles. Que lui importait de vivre? Elle ne pouvait être à lui. Elle appartenait à Otto, ce vaillant et fier Otto, qui l’aimait, lui aussi, et de toute son âme.

Merlin parcourait les rangs et soufflait l’enthousiasme. C’était bien là celui que les Allemands appelaient le _Démon du feu_. Il semblait, dans l’atmosphère de la bataille, être dans son élément.

Les Prussiens avaient cessé de bombarder la redoute. Il s’était fait de ce côté ce silence solennellement mortel qui précède l’assaut. L’ennemi devait suivre sans doute le sillon de sa troisième parallèle, se découvrir tout à coup et bondir sur la redoute, à l’arme blanche. Fusils chargés, mèche allumée, on l’attendait. Lorsque le premier bataillon se montra, la grande voix de Merlin donna le signal: ce fut un carnage fou. La mitraille fit reculer le flot des Prussiens, qui se reformèrent bientôt sous le feu des volontaires, et roulèrent tumultueusement jusqu’aux canons, en escaladant les fascines.

Les volontaires s’étaient déjà précipités, la baïonnette en avant. Michel, avec son appétit d’héroïsme, s’enfonçait dans le bataillon prussien, tête basse, comme un taureau qui lutte, et frappait en aveugle, dans la poussière et le bruit. L’attaque des Prussiens était manquée. Ils se retiraient déjà, pêle-mêle, dans leurs fossés, et se massaient pour une nouvelle attaque. Mais les canonniers de Merlin les délogèrent bien vite. On les apercevait courant et s’abritant derrière les ouvrages en terre.

«Vive la France! dit une voix claire derrière Michel. La redoute nous reste!...»

En se retournant, le volontaire aperçut une figure pâle et maigre, mais souriante, qu’il reconnut aussitôt. C’était l’émigré de Piennes, ce compagnon de route abandonné, laissé pour mort quelques semaines auparavant au revers d’un fossé.

«Vous, vivant?

--Et bon vivant, de par Dieu! Je vous retrouve donc? Je vous cherchais partout.»

M. de Piennes, vêtu tant bien que mal d’un uniforme semi-militaire, défroque de quelque pauvre diable, ôta son chapeau et montra à Michel une cocarde tricolore qu’il y avait attachée.

«Voici ma cocarde, citoyen, vous aviez raison, c’est la bonne!»

Et se retournant, il montra à Michel sa nuque rasée.

«Voyez-vous cela? fit-il. Adieu le catogan! Il était dit que je mourrais sans le catogan du Royal-Comtois. C’est un hussard prussien, au pré de Plomb, qui me l’a coupé d’un coup de sabre. Peste! ces messieurs me le payeront. Ils me l’ont payé, ajouta M. de Piennes en montrant son fusil.»

En ce moment Merlin arrivait, suivi d’Aubert-Dubayet et de Kléber:

«Il nous faut dix hommes de bonne volonté, dit-il. Les Prussiens ont établi tout près de nous deux pièces d’artillerie qui balayent notre mur principal. Il faut les chasser ou se faire tuer. Allons, citoyens, à l’œuvre et _ça ira!_»

Une trentaine d’hommes sortirent des rangs.

«Dix hommes seulement, dit Aubert-Dubayet.

--_Tix_,» fit Kléber.

Les trente hommes demeuraient immobiles.

«Eh bien, dit Merlin en désignant les plus rapprochés de lui, je prends au hasard.»

Il mit la main sur l’épaule de M. de Piennes.

«Toi d’abord.

--Merci, citoyen commissaire. Tu vas voir comment se comportent les ci-devant.

--Toi, ensuite.»

C’était Michel.

Quand il en eut désigné dix, ils partirent. Brutus Toussaint marchait en tête. On se glissa le long de la muraille, se laissant couler par la brèche, et, une fois hors des murs, en courant, les dix volontaires abordèrent les Prussiens à la baïonnette. Ils étaient tout près des canons lorsque la batterie fit feu.

«A terre!» dit Brutus.

Le petit groupe héroïque se jeta à plat ventre, puis, se relevant, poussa un grand cri et se précipita sur les canons. Les artilleurs furent tués sur leurs pièces. Michel avait bondi le premier, avec une sorte de rage.

«Bravo, citoyen, lui dit M. de Piennes qui enclouait un canon, vous êtes un Achille. Mais on eût juré que vous cherchiez à vous faire tuer...

--Qui sait?» dit Michel.

Il se sentait décidément envahi par une torpeur singulière; son amour grandissait, remplissait son cœur, l’absorbait. Il était maintenant sombre, presque désespéré, héroïque, d’ailleurs, et, après cette journée où il avait vu la mort en face, allant demander un sourire à Mlle de Smeyer. Elle l’accueillit avec sa bonté charmante, sans se trahir, et pourtant laissant échapper son secret dans chacun de ces gestes, de ces regards que Michel ne savait pas comprendre.

Un soir, Michel se tenait à la fenêtre, regardant la nuit, tandis que silencieusement Elisabeth, les yeux sur un livre, semblait lire et ne lisait pas.

Cette nuit d’été, chaude, à la fois splendide et sinistre, Michel la trouvait atrocement douloureuse et se demandait si elle ne finirait pas. Quand on souffre, on voudrait hâter la marche du temps. Etre à demain, c’est le vœu de tous les misérables. Or, demain, pour Michel et pour l’armée, c’était l’anniversaire de la Fédération, le 14 juillet, le jour patriotique et sacré. Il se revoyait, le fusil au poing, courant à la Bastille qu’il fallait prendre, et, plus tard, brouettant au Champ de Mars, avec des femmes en robes rayées, des jeunes filles en robes blanches à rubans tricolores, la terre des fossés, et travaillant à l’autel de la Patrie. Que de souvenirs dans une date! Et quatre ans déjà écoulés depuis ces premières et chères fièvres! Ces éblouissements du passé lui faisaient oublier le présent, mais peu à peu sa pensée revenait à Mayence et se retournait vers Elisabeth, vers Otto, vers cette femme qu’il ne pouvait s’empêcher d’aimer, vers ce rival qu’il ne pouvait point haïr.

«Ah! la mort, encore une fois, la mort glorieuse, en plein jour, sous une balle ennemie!»

Et Michel écoutait le bruit incessant du canon, il regardait dans l’air les sillons que décrivaient les bombes, clartés fugitives qui rayaient de leur lueur le ciel plein de scintillements d’étoiles.

Il n’entendit pas le bruissement de la robe d’Elisabeth; il n’entendit point le pas de la jeune fille qui s’approchait de lui. Il se retourna vivement avec un sourire étonné, lorsque Mlle de Smeyer lui posa la main sur l’épaule en lui disant:

«A quoi songez-vous, Michel?

--A vous,» répondit-il simplement.

Ces mots avaient, pour ainsi dire, jailli de ses lèvres: Elisabeth rougit, et tous deux, à cette fenêtre, demeurèrent un moment sans parler.

«Oui, reprit enfin Michel, je songeais à vous, mademoiselle, et en y songeant je voyais passer devant moi, ironiques et railleurs, tous mes rêves d’un jour, tous mes fantômes heureux, fustigés, chassés d’un mot... Ah! je suis malheureux et je souffre bien!

--Croyez-vous souffrir seul, Michel? dit-elle avec une lenteur musicale: la douleur est le sort commun. Il faut nous y résigner et faire notre devoir.

--C’est vrai, dit-il avec une certaine fièvre. Et puis, après tout, ceux-là seuls sont malheureux qui le veulent bien, qui rêvent, se forgent un avenir impossible et demandent à la vie ce qu’elle ne peut donner. La vie est un sacrifice, elle n’est pas une joie. Tant pis pour ceux qui, comme moi, comme tant d’autres fous, réclament en égoïstes...»

Il s’arrêta, regarda Elisabeth, dont les grands yeux bleus, honnêtes et doux se levaient sur les siens.

«Et que réclamiez-vous, Michel? dit-elle.

--Moi?... Je... Et pourquoi ne vous le dirais-je pas? Car enfin, cette affection est sacrée et de celles qu’on peut proclamer. Je vous aime, mademoiselle. (Elisabeth ne fit pas un mouvement et le regardait toujours.) Oui, je vous aime, et du fond de l’âme. Je vous aime, à ne plus songer, quand je pense à vous, à cette République pour laquelle je veux mourir. Je vous aime, encore une fois, en insensé, car que puis-je espérer? Vous êtes fiancée à un autre. Que puis-je demander et attendre?

--Mon affection, dit-elle lentement, mon amour de sœur et mon amitié. Je vous parlais de devoir, Michel; mon devoir, c’est le bonheur d’Otto et de cet enfant qui n’a plus de mère. Le rêve,--le rêve, mon ami, c’était--... Mais laissons cela. Ne parlons plus de cela...

--Comment? s’écria Michel éperdu. Qu’avez-vous dit? Non, je suis fou, n’est-ce pas?»

Elisabeth tenait à la main un de ces bouquets de myosotis qui fleurissent aux bords des ruisseaux. Elle le tendit à Michel.

«Tenez, dit-elle, je vous ai dérobé un jour,--et vous ne l’avez jamais su,--un petit ruban tricolore que vous aviez laissé tomber ici. Je vous donne ces fleurs en échange. Ce sont de pauvres petites fleurs bleues, dit-elle. Selon une de nos légendes, une jeune fille qui se noyait, notre Ophélie à nous, en jeta quelques-unes à son amant en lui disant: Wergiss-meinnicht. C’est le nom de la fleur. En français cela veut dire: _Ne m’oubliez pas!_

--Ah! Lisbeth, Lisbeth, s’écria Michel en tombant à genoux, vous êtes bonne et je puis mourir!»

Les obus passaient sur le ciel d’été, le canon jetait au loin son mugissement rauque. Et Michel, devant l’horizon plein d’étoiles, les lèvres sur ces fleurs qu’on lui donnait, demeurait prosterné.

Otto entra. Il vit le volontaire encore à genoux et Lisbeth qui le regardait.

«Citoyen, dit-il à voix haute, l’hôtel de ville est en flammes, on appelle tous les soldats à l’incendie. Debout!»

Elisabeth s’était avancée vers Otto:

«Otto, dit-elle avec une dignité fière, en montrant Michel, celui-ci est mon frère!»

Pâle, Michel alla droit vers Otto:

«Adieu, dit-il.

--Je savais que vous l’aimiez depuis longtemps, répondit tout bas Otto en rejetant en arrière ses longs cheveux blonds. Pourquoi adieu?»

Il ajouta de sa voix harmonieuse et mélancolique:

«Vous pouvez l’aimer. Elle ne sera ni à vous, ni à moi. Le sort n’est jamais si clément que cela!»

* * * * *

Michel sortit à la fois heureux et navré. Elle l’aimait, il n’y avait entre elle et lui d’autre obstacle que le devoir. Elle eût pu devenir sa femme sans Otto. Il en était comme enivré et puis, en y songeant, tant d’obstacles à cet amour, un fossé si profond! il reculait. Pas une pensée de haine ne lui vint d’ailleurs contre ce rival dont la grandeur d’âme s’imposait. Michel entendait encore cette voix douce, triste, irrésistible. Il se fût dévoué pour lui, il admirait ce jeune homme à figure de femme qui portait en son cœur l’énergie du lion. L’incendie était étouffé.

Le volontaire rentra à la caserne et trouva Scevola essayant une jupe de femme, tandis que Brutus Toussaint, dans un coin, étudiait un rôle. Les troupiers devaient jouer le lendemain, à l’occasion de la fête de la Fédération, le _Siège de Lille_, l’opéra qu’on avait tant applaudi, à Paris, rue Favart, et la _Caverne_, du citoyen Lesueur. Brutus Toussaint s’était chargé de chanter pendant un intermède la _Chanson du salpêtre_.

«Débuts du citoyen Toussaint, dit-il à Michel. Écoute-moi ça, muscadin.»

Et d’une voix de basse-taille il entonna le refrain populaire qui sentait la poudre:

Lave la terre en un tonneau, En faisant évaporer l’eau Bientôt le nitre va paraître! Pour visiter Pitt en bateau Il ne nous faut que du salpêtre!

Michel s’étendit sur le lit de camp, tenant encore dans sa main brûlante le bouquet de myosotis.

Le lendemain était un dimanche. Les deux armées avaient conclu pour quelques heures un armistice. Il y avait fête sur les deux rives du Rhin: les guerriers donnaient leur représentation et la mort faisait relâche. Tandis que Scevola, costumé en déesse de la Liberté, récitait des vers de Marie-Joseph Chénier, les alliés, Autrichiens et Prussiens, tiraient des coups de canon pour célébrer la prise de Condé.

«Canons sans boulets, disaient nos soldats, poudre aux moineaux!»

Et ils chantaient.

Michel, seul, parmi la population de Mayence, qui respirait pendant cet entr’acte du terrible drame du siège, parcourait les rues en regardant, en rêvant. Cette nuit même le bombardement recommença avec une furie plus intense. Les couvents incendiés, les magasins de poudre sautant en l’air, le bruit des écroulements de cheminées, des bris de portes faisait un infernal vacarme. Les bombes tombèrent comme grêle pendant les jours qui suivirent.

La ville tout entière était écrasée; les murs croulaient. La coupole byzantine du Dom, criblée de boulets, semblait près de s’affaisser. Les murailles de grès rouge des monuments, noircies par la fumée de l’incendie, éventrées par les obus, se dressaient avec des attitudes lugubres. A chaque pas, la flamme et les boulets avaient laissé leurs traces. Les soldats riaient,--rire éternel de notre race,--en comparant Mayence à _une écumoire_. On voyait errer à travers ces ruines des ombres hâves, de pauvres diables qui cherchaient du pain. Le soir, des maisons désolées sortaient souvent, comme une protestation ironique, des bruits de fête joyeuse. C’étaient les Français qui organisaient des bals et narguaient la famine avec des entrechats.

Merlin de Thionville, dans le palais du gouverneur, invitait à ses réceptions la bourgeoisie de la ville. Une fusillade interrompait la danse. La musique était ponctuée par les coups sourds du canon. Peu importe. On dansait, et le conventionnel ouvrait le bal dans son costume de commissaire déchiqueté par les baïonnettes autrichiennes.

Pour la disette, on s’en moquait. Les rats payaient les frais de la guerre. On parlait beaucoup du succulent dîner qu’avait offert à son état-major le général Aubert-Dubayet: un chat rôti servi au milieu de douze souris farcies de poudre. Les grenadiers criaient au gourmet.

Malgré tant de malheurs, ils savaient rire encore.

Lorsque l’arrivée des Français avait été annoncée à Mayence, la plupart des familles, entassant à la hâte leurs tableaux, leurs meubles précieux, leurs papiers dans les berlines, avaient pris la fuite aussitôt. Le gouverneur, un des premiers, réunissant ses titres, bourrant ses malles, transi de peur, était parti, laissant la population un peu effrayée, il avait emmené ses gens et jusqu’à son chien, qui trottait derrière la voiture. Le soir, dans les rues, on s’entretenait avec stupeur de ce départ soudain, qui présageait tant de malheurs. Si le gouverneur fuyait ainsi, quels désordres les Français allaient-ils donc commettre dans Mayence? Et voilà qu’on vit arriver, passant le pont, entrant bravement par la porte de la ville, triomphant, rassuré, le chien du gouverneur, qui abandonnait son maître fugitif pour rester à son poste. Le palais du gouverneur était désert, mais la niche du chien du gouverneur n’était plus vide.--«C’est bon signe,» dirent les commères mayençaises!

Les Français, en arrivant, avaient adopté le chien, le baptisant _Brunswick_. On lui faisait faire l’exercice. Brutus Toussaint lui apprenait la manœuvre.

«Saute pour la République, _Brunswick_,» disait Scevola.

Le chien du gouverneur sautait pour la République.

«Un grognement pour Pitt et Cobourg, _Brunswick_!»

Le chien grognait contre Pitt et Cobourg.

Et les pauvres diables, sans pain, trouvaient toujours çà et là quelques miettes pour _Brunswick_.

Tant de misère ne pouvait pourtant durer. Après avoir tout épuisé, munitions, armes, dernières ressources, Merlin se décida à traiter. Michel errait autour de la cathédrale, un matin, lorsque Brutus lui dit avec un juron:

«Tonnerre! c’est vexant, citoyen, nous déguerpissons! Dorénavant on va manger à son aise, à ce qu’il paraît. Comme si un sans-culotte avait besoin de dîner autrement qu’en se serrant le ventre! On capitule, c’est dit. Moi, j’aurais préféré crever de faim et crever ici.

--Es-tu sûr qu’on capitule?

--Entre là,» dit Brutus, en désignant la cathédrale.

Michel entra dans l’église. Les hussards s’occupaient à enlever les maigres restes de fourrage qui avaient un moment caché les tombes des électeurs et les statues des évêques de Mayence. La vieille église, le Dom, était dans un piteux état. Les bombes avaient pénétré dans le chœur, éclaté parmi ces marbres écornés. Les vitraux brisés des chapelles gardaient encore la trace du foin. Les soldats s’étaient exercés à faire, au charbon, des moustaches aux figures des saints; d’autres avaient cassé le nez des statues de ces terribles évêques de Mayence, qui, de leur crosse et de leur épée, faisaient trembler sur leurs trônes les empereurs d’Allemagne.

Au-dessous des inscriptions latines, les hussards avaient tracé leurs devises: «_A Clémentine pour la vie._--_Vive la nation!_--_A bas l’abbé Maury!_»

«Est-ce que nous quittons la ville, citoyen? demanda Michel au brigadier qui surveillait ce déménagement.

--Dans deux jours, dit-on. Ces préparatifs sentent le boute-selle. Oh! le siège est fini!

--Les volontaires sont-ils prévenus?

--Non, mais la division Kléber fait ses sacs.»

On partait. Il fallait quitter Mayence, quitter cette maison où Mlle de Smeyer demeurait. Michel se sentait le cœur serré. Il voulut aller droit à Elisabeth, lui dire une dernière fois qu’il l’aimait et s’éloigner. Mais non; il fallait voir avant elle Otto. C’était l’heure du club et jour de séance. Pour trouver Schwartzen, il y alla.

La salle était pleine déjà, et, sous un drapeau tricolore dont les plis embrassaient un buste en plâtre de Brutus, se dressait la tribune vide encore. Les clubistes attendaient, assis sur des gradins. Il se faisait un silence tragique, et tandis qu’un amer souci plissait tous ces fronts, une résignation stoïque animait tous ces regards. Michel s’assit entre deux jeunes gens qui causaient de la capitulation prochaine. La nouvelle en était décidément officielle.

«Les Français partis, disait l’un, le roi de Prusse voudra venger sur nous l’affront fait à ses armes. C’est notre arrêt de mort.

--Nous mourrons,» répondit l’autre.

Le président du club expliquait déjà à l’assemblée la situation de Mayence. L’héroïque garnison ne pouvait plus lutter. Point de fourrages, l’incendie avait tout détruit. Plus de nourriture, on avait abattu et mangé les chevaux inutiles. Les hôpitaux encombrés de malades, et point de remèdes. Des décoctions au lieu de bouillon. La misère, la maladie, la mort par la faim. Dans tout Mayence, avait dit et répété Merlin, pas une place large comme un chapeau où un homme pût être en sûreté pendant une heure. Il fallait céder. On avait cédé. Le roi de Prusse laissait librement partir cette garnison de héros, et avec eux tous ceux des patriotes mayençais qui voudraient suivre l’armée française.

«On les échangera, ajouta le président, contre ceux des otages allemands que la République française retient prisonniers à Nancy. Et il nous faut, citoyens, remercier ici le représentant de la Convention, qui a refusé de laisser aux haines et aux vengeances de la réaction ceux d’entre nous qui ont embrassé le parti de la liberté.

--Vive Merlin!» dit le voisin de Michel avec un grand cri.

Un jeune homme s’était levé, demandant la parole, et Michel le vit monter d’un pas lent et ferme les degrés de la tribune. C’était Otto.

«Citoyens, dit-il, vous avez entendu, vous avez compris le sens de la capitulation. Les Français ont défendu nos droits et sauvegardé notre liberté. Nous pouvons les suivre et marcher avec eux, aller en France. Rien ne nous arrête. Les grenadiers du roi de Prusse nous laisseront passer. Voilà notre droit. Voulez-vous que je vous dise quel est votre devoir?

--Oui! oui! s’écrièrent plusieurs voix.

--Votre devoir est de rester sur la terre allemande, votre devoir est de ne pas quitter Mayence. Nous pouvons parler sous ce drapeau français, dont les trois couleurs disent liberté, égalité et fraternité, mais nous ne pouvons pas combattre. Allemands, nous pouvons réclamer la liberté de nos frères et du monde, nous ne pouvons pas lutter contre nos compatriotes, même dans les rangs de nos libérateurs. Suivre l’armée de la Convention, ce serait déserter la patrie. Notre place, citoyens, est sur cette terre de Germanie, qui sera libre un jour,--peut-être parce que nous l’arroserons de notre sang aujourd’hui.

--Vive l’Allemagne!

--Vive la liberté!» répondit Otto.

Michel se sentait électrisé, entraîné, il eût voulu aller droit à son rival et l’embrasser.

«Oui! continuait le jeune homme, la liberté ne demande pas seulement des héros, elle réclame des martyrs. Nous serons ces martyrs-là. Nous serons ceux dont on répétera les noms plus tard pour dire dévouement et sacrifice à la patrie. Nous serons ces ambitieux qui veulent baptiser de leur sang les nations régénérées. Pour moi, je le jure, au nom de notre chère Allemagne, je ne quitterai point Mayence, et j’attendrai, calme, résolu, heureux et fier, l’arrivée de nos bourreaux.»