Part 4
Puissance de l’idée fixe, de la volonté, de l’acharnement à un devoir! Fougerel, à mesure que la petite diligence, étouffante et cahotée, qui l’emportait vers la Prusse, avançait, Fougerel ne songeait plus qu’à l’œuvre insensée qu’il voulait tenter, et il lui semblait que Malapeyre était toujours à ses côtés pour lui dicter sans cesse le mot d’ordre. Arrivé à Berlin, Fougerel se sentit pris de colère, devant cette capitale à l’aspect de caserne, pleine de soldats corrects et d’officiers insolents, ville de résidence de caporaux et de courtisans. Dès le premier jour, il prit des informations pour savoir comment on pouvait aller à Potsdam. On lui indiqua l’heure à laquelle partait la diligence, et le lieu où il pourrait la prendre. Un interprète débattit pour lui avec le cocher le prix voulu, aller et retour. Fougerel ne se souciait plus de converser avec des Allemands; il éprouvait une sorte de rage à entamer ces dialogues, où il ne se faisait point comprendre. Le lendemain matin, rasé de frais, ganté, sanglé comme un jour de revue (et c’était un jour de bataille), le capitaine Fougerel partit pour Potsdam, où il allait se trouver enfin dans quelques heures.
Il avait la fièvre; il fredonnait en lui-même un refrain d’autrefois; il avait l’impatience de l’homme qui touche à la minute décisive de sa vie. Il pensait à Malapeyre aussi; il regrettait jusqu’au profond de l’âme qu’il ne fût point là, à ses côtés.
«Pauvre ami, c’eût été sa grande joie!»
Car il ne doutait pas, chose singulière, que le drapeau du régiment ne fût bientôt à lui. C’est un privilège de l’extase qu’elle rend tangible une impossibilité.
Il ne se demandait même point comment il ferait pour atteindre le drapeau, pour l’arracher à l’ennemi, pour l’emporter. Il était certain que le drapeau lui appartiendrait. Il le sentait déjà, pour ainsi dire, entre ses mains, et la soie frissonnait par avance sous ses baisers.
Il éprouva pourtant une émotion profonde et grave lorsque, la voiture s’arrêtant, le conducteur jeta ce nom:
«Potsdam!»
Potsdam? C’était donc là!
Il ne savait de toute la langue allemande que le nom de l’église où se trouve, dans cette ville solennelle et régulière, ornée d’arcades, de palais, de statues, le tombeau de Frédéric le Grand, la _Garnisons-Kirche_. Un passant la lui indiqua du doigt.
La _Garnisons-Kirche_, à Potsdam, nue et grise, comme toute église protestante, n’aurait rien de remarquable à coup sûr, si elle ne contenait le tombeau du grand Frédéric. C’est un temple froid et clair, avec des bancs et des galeries de bois, des murs sans ornement, des verrières sans couleur. Quelque chose comme une église de campagne. Le cercueil du roi emplit, semble-t-il, ce lieu sans grandeur. Il est de plain-pied avec le visiteur, ce tombeau devant lequel s’arrêta le vainqueur d’Iéna, pensif et satisfait. Au milieu de l’église, dans un caveau factice en forme de chapelle, le tombeau, d’aspect noir, en étain, sans ornements, apparaît, faisant face au cercueil paternel, à travers la grille de fer qui le sépare de l’église et de l’accès du public. Jadis figuraient là l’épée et les décorations de Frédéric le Grand. Napoléon, en 1806, les fit emporter. Et comme un des siens lui conseillait de mettre à son côté l’épée du grand Frédéric: «Imbécile! répondit l’empereur, blessé dans sa vanité. A quoi bon? J’ai la mienne!»
La Prusse a fait à son roi des trophées de nos drapeaux. Deux trophées d’étendards captifs ornent la chaire ou chapelle de marbre qui surmonte le sépulcre royal.
Au-dessus de cette chapelle, une sorte de galerie s’élève, dominant le tombeau; on y parvient à droite et à gauche par un escalier, et, arrivé à la galerie, on aperçoit alors au-dessous de son regard les dalles noires et blanches de l’église, la grille qui s’ouvre sur le caveau du roi, les deux faisceaux de drapeaux français, de ces drapeaux de la Grande Armée, aux couleurs fanées, aux franges déchirées par les balles, et qui pendent, carrés, à leurs hampes bleuâtres. Les plis poudreux de ces drapeaux des grandes guerres arrivaient alors jusqu’à la portée de la main des visiteurs. Depuis quelques années, une sorte de balustrade en sépare davantage le public. En se penchant sur la galerie, on pourrait cependant encore toucher cette soie déchirée, déchiquetée dans le combat, et qui répand comme une odeur de salpêtre et de poussière. Ces trophées des victoires de Blücher étendent ainsi leur ombre sur le sommeil du roi philosophe. Les petits-neveux du vainqueur de Rosbach témoignent de leur haine contre les vainqueurs d’Iéna.
Tout cœur français se sentirait durement frappé à la vue de ces drapeaux, arrachés aux mains crispées des morts de Waterloo. En entrant dans la _Garnisons-Kirche_, Fougerel, pâle, contenant, sous une froideur feinte, l’émotion la plus profonde qu’il eût ressentie de sa vie, avança lentement, les veines glacées, et tout d’abord ses yeux s’arrêtèrent sur le tableau des médaillés de 1813 morts à Potsdam, invalides de la guerre de l’indépendance allemande, dont on encadre les médailles en souvenir de leurs hauts faits. Le capitaine regarda cela, s’avança ensuite jusqu’à la grille de la chapelle, puis il s’arrêta brusquement. Au-dessus de lui, là, dans la lumière presque insultante d’un rayon de soleil, il avait vu enfin des drapeaux tricolores, des drapeaux français, avec leurs lettres d’or et leurs inscriptions. Un coup de couteau ne lui eût pas fait plus de mal. Il se sentit pris d’une rage profonde en les regardant, ces drapeaux, noircis et funèbres comme des crêpes de deuil. Il lui fallut demeurer un moment immobile, tant son émotion était grande. Le sang lui montait au front et battait à ses tempes. Puis le capitaine revint à lui, et il passa sur son crâne, qui brûlait, sur ses yeux gros de larmes, sa main tremblante, lorsqu’un vieillard presque gigantesque, maigre, sec, la moustache rude, coiffé d’une casquette à cocarde noire et blanche et portant une longue capote grise de sous-officier, s’approcha, et, après l’avoir un moment considéré, lui dit d’une voix gutturale:
«Monsieur est Français? Monsieur veut visiter?
--Oui,» répondit alors Fougerel en secouant son émotion terrible.
Le gardien fit quelques pas vers la chapelle, l’ouvrit, alluma une chandelle, puis s’arrêtant brusquement devant le tombeau, sur lequel tombait la lumière, et, prenant instinctivement la pose correcte et machinale du soldat prussien à l’exercice, il commença d’un ton de litanie _l’explication_ qu’il donnait, depuis bien des années, aux visiteurs. Il détailla les hauts faits du roi de Prusse, le récit de ses combats; puis, désignant les trophées suspendus au dehors, il entama machinalement le récit de la bataille de Waterloo, où les drapeaux français avaient été conquis; mais au moment où il prononçait ce nom de défaite:
«Inutile, interrompit Fougerel, je sais... j’y étais...
--Ah!» fit le sous-officier en demeurant immobile.
Il se fit un silence glacial entre ces deux hommes. Le capitaine, l’œil fixe, ne disait mot. Tout à coup le Prussien, au bout d’un moment, demanda tout bas à Fougerel:
«Quel régiment?
--1er grenadiers de la garde. Dernier carré!
--Ah! dit encore le Prussien, c’est mon régiment qui vous a chargés...
--Quel régiment?
--Hussards noirs!»
Le capitaine ne répliqua pas, mais il redressa sa haute taille, et, regardant le gigantesque sous-officier droit dans les yeux, il fit vibrer dans l’éclair de ses prunelles toute sa rage concentrée, toute sa fureur passée, toute sa douleur présente; et, devant l’électricité farouche de ce regard, le gardien baissa lentement ses paupières sur ses yeux d’un bleu gris et froid.
C’était comme une flamme de la lutte ancienne, qui brillait et incendiait encore, montrant la profondeur sinistre de la haine amassée entre ces combattants d’autrefois, maintenant vieillis, cassés, courbés par l’âge. Après trente ans, la patriotique colère, la rage de la mêlée subsistaient dans toute leur fièvre ardente. Fougerel, raide, superbe, fit d’un pied assuré deux pas en avant.
«De là-haut,--dit froidement le gardien en relevant un peu la tête et en montrant la galerie, puis l’escalier qui y conduisait,--on voit mieux les drapeaux.»
A ce moment même, la porte de la _Garnisons-Kirche_ s’ouvrait et se refermait avec bruit. C’était une famille de touristes anglais qui y entrait en parlant très haut. Le sous-officier, avec cette avidité de valet qu’ont la plupart de ses compagnons d’armes, quitta un moment le capitaine pour aller recevoir les visiteurs, dont il attendait sans doute un pourboire plus considérable, et Fougerel en profita pour sortir de la crypte, et gravir aussitôt les marches qui conduisaient au premier étage. Son cœur sautait sous son habit boutonné. Une fois arrivé sur cette sorte de terrasse, le capitaine, en se penchant, eut comme un éblouissement. Là, près de lui, là, les aigles, dans la lumière, faisaient étinceler encore leur or poudreux; les inscriptions glorieuses éclataient sur les drapeaux déchirés; là, à portée de sa main, courbés en éventail devant le tombeau du roi prussien, les étendards de la vieille garde semblaient couchés comme des courtisans qui saluent un maître. Quelle âpre et violente douleur! les revoir en ce lieu, captifs, offerts à la curiosité banale ou à l’ironie des foules! Quelle fièvre aussi, quel immense rêve! les sentir si près, les voir près de soi, les toucher!
Le sang de Fougerel battait horriblement, et une sorte d’angoisse lui serrait la gorge et le faisait vaciller sur ses jambes.
Il avait envie de s’élancer sur ces trophées et de les jeter bas, d’un coup violent, inouï, et de se précipiter avec eux dans le vide, les tenant embrassés, lorsque tout à coup, justement sur celui des drapeaux qui se trouvait le plus rapproché de la balustrade où il s’accoudait, le capitaine aperçut, luisant encore, le chiffre de son régiment, ce chiffre 1 des grenadiers.
Il le revit, ce lambeau superbe pour lequel il avait joué et voulu donner sa vie; il le reconnut encore à cette hampe brisée, dont une balle avait emporté l’aigle, alors que le capitaine l’agitait dans la fumée. Le drapeau! c’était le drapeau du régiment, le drapeau lacéré, déchiqueté, ramassé sur les corps étendus, et recousu, pour la plus grande gloire de la Prusse, par les jolies mains d’une princesse allemande.
«Malapeyre! Malapeyre!» murmura instinctivement Fougerel.
Il se sentait poussé par un sublime vertige; il se pencha sur la balustrade, atteignit de sa main droite fiévreusement étendue le drapeau dont la soie vieillie caressa ses doigts comme une peau de femme, et, le prenant alors à pleine main, d’un coup violent, tirant à lui l’étoffe sacrée, il l’arracha, la déchira rapidement, l’attira vers lui, la baisa avec une joie débordante, puis brusquement, comme s’il venait de commettre un forfait, il serra d’un geste prompt ce lambeau tricolore sur sa poitrine, boutonnant en hâte sa redingote, et se redressant tout à coup, tandis que là-bas, dans l’église, le sous-officier-gardien disait en anglais aux nouveaux visiteurs:
«Approchez, s’il vous plaît; le tombeau est au milieu.»
Fougerel, pareil en ce moment à un prêtre croyant qui vient de recevoir l’hostie, descendait déjà les marches qu’il avait gravies tout à l’heure, et, ému jusqu’aux os, étouffant son immense joie, il ne songeait qu’à regagner la porte de l’église et la rue.
Au bas de l’escalier, devant la grille du tombeau, il se heurta contre le gardien, qui le regardait, l’air obséquieux, la main tendue. Fougerel lui donna au hasard, sans le regarder, une pièce de monnaie (le gardien dit depuis que c’était un louis d’or); puis, brusquement, le capitaine alla droit devant lui jusqu’à la porte extérieure. Il étouffait. L’air du dehors le frappa en plein visage, frais et bon. Fougerel ôta son chapeau et se mit à marcher tout droit, à travers la place, d’un pas rapide, ne songeant plus à la voiture qui l’avait amené, ne pensant à rien qu’à fuir, qu’à emporter, à cacher, à dérober sa conquête. L’idée qu’il avait volé quoi que ce fût ne lui venait pas: il n’avait que la joie du soldat qui a emporté une position d’assaut, et qui se retrouve sain et sauf, après la victoire. Ce drapeau sur la poitrine lui causait une chaleur réchauffante. Le capitaine rayonnait, et cependant son cœur battait à coups précipités. Le carillon de la _Garnisons-Kirche_ se mettait justement à jouer en sautillant un air guilleret, heureux, un air français. Fougerel l’entendait. Il lui semblait que le carillon joyeux célébrait son triomphe. Il avançait à grands pas, comme à la charge. Ces rues droites de Potsdam, tirées au cordeau, semblables à celles de Versailles, lui paraissaient interminables. D’ailleurs, il ne voyait rien, il avait devant les yeux comme un voile. Il allait. Un contentement vaste, profond, absolu, l’inondait d’une joie qu’il n’avait jamais ressentie, joie de fiancé enlevant sa fiancée, joie de poète touchant à son rêve, joie de fou embrassant sa chimère, ou plutôt joie plus profonde et plus grave, la joie faite de volonté du soldat qui vient, en dépit de tout obstacle, d’accomplir son devoir et de gagner la bataille.
Tout à coup, derrière lui, Fougerel entendit une clameur, un bruit de voix, des cris, le choc de talons lourds sur le pavé, et, livide, en se retournant, il aperçut un groupe d’hommes qui, du bout de la rue, couraient vers lui en criant. La seule pensée de Fougerel fut celle-ci:
«_Il_ est perdu!»
Il ne songeait qu’au drapeau; il s’oubliait lui-même. Presque en même temps, la pensée lui vint de jeter au hasard dans quelque puits ou quelque trou, n’importe où, le drapeau qu’il avait enlevé. Il lui avait semblé, en venant, traverser une rivière. C’est la Havel, qui arrose Sans-Souci. Où se trouvait-elle? Il eût, en roulant l’étendard autour d’une pierre, jeté ces lambeaux au courant de l’eau. Cette idée lui venait, tandis que, hâtant le pas pour fuir, il entendait les cris se rapprocher et redoubler. En courant, il se trouva brusquement devant le petit canal qui traverse la ville. Il se crut sauvé, ou du moins il crut sauvée l’étoffe tricolore qu’il avait conquise. Il s’arrêta court, chercha du regard un caillou, un objet quelconque, et, glissant sa main sous son vêtement, il y sentit la soie frissonnante, lorsque tout à coup, débouchant de l’angle d’une rue transversale, rouges, essoufflés, trois ou quatre sous-officiers prussiens, sortant de la caserne qui est proche, se précipitèrent sur le capitaine en hurlant des menaces.
Fougerel dégagea ses mains et, faisant quelques pas en arrière, s’adossa aussitôt à la muraille d’une maison: là, blême et menaçant, les yeux embrasés sous ses rudes sourcils, la moustache hérissée, les poings fermés, le grand vieillard attendit l’attaque des soldats, qui reculaient devant son regard.
«Vous ne l’aurez pas, disait-il; lâches! vous ne l’aurez pas!»
Mais déjà la foule grossissait autour du Français. Le gigantesque gardien de la _Garnisons-Kirche_ accourait, ameutant les passants, criant: _A mort!_ et montrant son poing osseux au capitaine, dont l’attitude menaçante demeurait pareille à une statue. Les injures, les cris, les hurlements se croisaient autour de Fougerel; pourtant on n’attaquait pas encore, lorsque le sous-officier géant poussa par les épaules les soldats qui se trouvaient devant lui, et les jeta littéralement sur le capitaine. Alors, décidé à se laisser déchirer, assommer par ces furieux, Fougerel disputa sa vie et ce qui était plus que sa vie--le drapeau--aux soldats, dont les poings le prirent au cou, dont les souliers le frappèrent aux jambes. Il serrait contre sa poitrine le drapeau que d’autres mains tentaient de lui reprendre. Les doigts crispés sur cette étoffe sainte, il sentait les ongles des assaillants lui labourer la chair:
«Lâches, criait-il encore, vous ne l’aurez pas! vous ne l’aurez pas!»
Les soldats le poussaient furieusement contre la muraille.
«A coups de sabre!» cria le sous-officier.
L’un d’eux dégaîna, et Fougerel sentit la lame de fer lui tomber sur la joue. D’autres le prenaient par les jambes et le renversaient. Cette meute l’eût mis en lambeaux sans remords.
«Misérables!» cria le capitaine dont le sang coulait...
Il murmura encore quelques mots: «Malapeyre! mon pauvre Malapeyre! le drapeau...» et s’évanouit, perdant son sang.
Blessé à la tête, les soldats voulaient l’achever. L’arrivée d’un officier le sauva. On le porta à l’hôpital ou plutôt à l’infirmerie d’une prison. Quand il revint à lui, ce fut pour répondre aux questions que lui posèrent des juges instructeurs. D’abord il ne voulut pas se soumettre à l’interrogatoire; il disait:
«Laissez-moi, fusillez-moi; je ne vous connais pas!»
Puis il se décida à dire pourquoi il avait arraché le drapeau:
«J’avais juré de le reprendre.»
Il ne donna plus, dès lors, d’autre raison. Lorsqu’il fut guéri, on le mit au cachot. Il y resta six mois, pendant qu’on instruisait son procès. L’affaire avait fait grand bruit; les _mangeurs de Français_, comme s’appelaient alors les imitateurs de l’écrivain Menzel, en tiraient un parti considérable dans les gazettes. Fougerel, lui, ne sortait plus de son mutisme sombre. A la fin, l’ambassadeur de France intervint dans ce débat et laissa entendre que les six mois de prison préventive suffiraient bien à punir le capitaine. Il obtint que Fougerel serait mis en liberté, ce qui fit, à cette époque, accuser de faiblesse le gouvernement prussien. Lorsqu’on lui annonça ce résultat, Fougerel ne laissa paraître aucune joie. Il dit seulement:
«C’est bien.»
Une escorte de gendarmes prussiens le reconduisit jusqu’à la frontière. Il demanda à Cologne, la permission de s’arrêter une journée, une après-midi, une heure, afin d’aller au cimetière.
On lui refusa cette faveur.
Et, lui, hochant la tête:
«Après tout, se dit-il, cela vaut peut-être mieux. Qu’irais-je dire à Malapeyre? Je n’ai pas tenu parole!»
A la frontière belge, il fut libre, mais sans éprouver aucun sentiment heureux en recouvrant cette liberté. Il lui semblait maintenant que sa vie était finie, manquée, usée, inutile. Jamais, même après les désastres de son âge mûr, il ne s’était senti aussi profondément vaincu et humilié! Lorsqu’il revit, à Givet, l’endroit où s’était assis Malapeyre, déjà malade, ce soir d’août où les moucherons volaient dans l’air, Fougerel sentit un sanglot lui monter à la gorge, et il pleura.
«Oui, dit-il tout haut, pleure, va; maintenant, tu n’as plus que cela à faire!»
* * * * *
Il revint à Vernon, et il éprouva une douleur profonde, mais silencieuse, en retrouvant dans la petite ville toutes choses en leur coin habituel, les mêmes gens, les mêmes pavés, tout, excepté l’ami qui lui rendait, en ce coin de France, la vie aimable et occupée. Comme ce petit logis de la vieille rue Saint-Jacques, plein de souvenirs de vingt années, où chaque objet rappelait le souvenir de Malapeyre, sembla triste et immense à Fougerel! Il lui fallut conter à la vieille dame la mort de son ami. Elle écoutait, levait la main au ciel, disait:
«Pauvre monsieur!»
Quand Fougerel eut fini, elle lui demanda doucement d’où lui venait sur la joue droite cette cicatrice qu’elle ne lui connaissait pas.
«Oh! rien, répondit Fougerel. Un post-scriptum au passé, voilà tout.»
A partir de ce jour, il reprit peu à peu l’habitude d’aller comme jadis dîner à l’_Hôtel d’Évreux_ et fumer sa pipe au _Café de la Ville_. On lui réservait toujours sa table, la _table des capitaines_. On le saluait, on le choyait. Il parlait peu et se promenait volontiers seul sur l’avenue de la Maisonnette, ou il allait jusqu’aux Valmeux, ainsi qu’autrefois avec son ami. Tout en marchant, on l’entendait parfois se parler comme à lui-même ou à un être imaginaire auquel il disait de temps à autre:
«Que veux-tu? j’ai fait ce que j’ai pu. Il ne faut pas m’en vouloir.»
Souvent, à l’hôtel, il demandait, pendant son repas, un peu de malaga.
«Une larme,» disait-il.
Et il le buvait doucement en souvenir de l’ami mort. Puis il rentrait au logis, dépliait les vieux papiers laissés par Malapeyre, les relisait, hochait la tête ou encore regardait les épaulettes du capitaine, sa croix d’honneur et la capote portée à Waterloo, et s’occupant à rechercher dans le drap usé la trace de la balle qui avait blessé son ami:
«Voilà, disait-il. Oui! En pleine poitrine. Et après avoir supporté ça, mourir d’une fièvre en voyage. Parodie que la vie!»
Il vieillissait ainsi, de plus en plus triste, courbé. Les années passaient. Les petites filles que Fougerel avaient vues autrefois jouer à la corde dans le Bassin-Vert étaient devenues maintenant des femmes, des mères de famille, presque des grand’mères, dont les enfants jouaient aussi, à leur tour, sur le Bassin-Vert. Les petits garçons auxquels il apprenait en riant l’exercice étaient officiers, négociants, sous-préfets. La vieille dame qui louait le logis de la rue Saint-Jacques était morte. Tout changeait, grandissait, se modifiait; une génération arrivait, d’autres partaient, et le vieux capitaine Fougerel, ridé, cassé, se traînant sur sa canne, allait toujours à la _table des capitaines_, donnant en passant son coup d’œil aux joueurs d’échecs ou de billard.
Il était maintenant plus qu’octogénaire, et le chagrin en avait fait un vieillard presque en enfance.
On l’entendait radoter et marmotter tout seul:
«Il ne faut pas m’en vouloir... Nous nous serions défendus à deux, voilà tout! Mais à Potsdam, comme à Waterloo, ils étaient trop, va, vieux!»
D’autres fois, il demeurait pendant les beaux jours, assis sur un banc, au soleil, le long des _Avenues_, le regard plongé dans une contemplation muette, ses yeux fatigués regardant devant lui sans voir, et sa main traçant machinalement sur le sable quelque plan de combat. En passant devant lui, les enfants marchaient à pas étouffés, mettaient leurs doigts sur leurs lèvres roses, et les plus raisonnables disaient aux plus petits:
«Taisons-nous! c’est le capitaine Fougerel qui dort.»
Souvent aussi, le vieillard sortait de cette somnolence et de cette sorte de torpeur. C’était dans ses beaux jours et lorsqu’il consentait à parler. Alors sa figure ridée, mais encore mâle, s’animait et de sa voix grave et forte il donnait aux nouveaux le mot d’ordre des anciens:
«Sachez vous dévouer, vous autres! Soyez généreux, quittes à être dupes. Soyez patriotes, quittes à être chauvins, comme les plaisantins disent. Aimez ce qui est beau, servez ce qui est bien. Ayez une foi, un drapeau, et mourez pour lui. Cela vaut mieux que de vivre sans lui.»
Puis il retombait dans son rêve.
Un soir du mois de juillet 1870,--il n’y a pas dix ans, et il y a dix siècles,--le capitaine Fougerel était allé machinalement, comme d’habitude, à la gare de Vernon, où, avec le train de Paris, arrivent chaque soir les nouvelles du jour. Non pas que le vieillard s’inquiétât beaucoup des nouvelles, mais c’était une promenade.
Il y était allé, courbé sur sa canne, traînant le pied, toussant et fatigué.
On le saluait en chemin, et il avait peine à rendre son salut.
En arrivant à la gare, il vit une foule compacte, il entendit un bruit inaccoutumé; il remarqua que les regards des gens brillaient, que les gestes étaient saccadés et les mains fiévreuses.
Il demanda ce que c’était.
«Ce que c’est, capitaine?... C’est la guerre!
--La guerre? dit le vieillard en dressant l’oreille.
--La guerre avec la Prusse!... La guerre est déclarée!»
* * * * *
Le capitaine Fougerel s’appuya, pour ne point tomber, à la grille qui borde la voie; puis, blanc comme un linge, il se redressa brusquement, et, levant en l’air sa canne dont maintenant il n’avait plus besoin pour se soutenir, il poussa d’une voix forte un grand cri:
«_Vive la France!_»
On vit alors le vieux soldat, tout à l’heure brisé, courbé, débile, retrouver une énergie suprême et marcher presque rapidement vers la ville, en faisant tournoyer son bâton de vieillesse entre ses doigts ridés.
Il parlait tout haut, et d’une voix ferme:
«Malapeyre! mon vieux Malapeyre, disait-il, le drapeau, eh bien! le drapeau, nous allons le reprendre enfin cette fois!»
Pendant le repas, à l’_Hôtel d’Évreux_, le vieux soldat, pris d’une fièvre généreuse, rayonnait.
Il fit apporter du malaga pour toute la table, et l’on but bravement à l’armée qui partait, aux victoires futures. Quant à la défaite, qui y songeait alors?