Part 9
Paris a, pour ainsi dire, ses banlieues et ses villes de province intérieures. Le quartier des Invalides est de ces banlieues-là. C’est un coin spécial de la grande cité, c’est une ville dans une ville. La proximité de l’École Militaire et l’éloignement du centre bruyant lui donnent à la fois l’aspect d’une sous-préfecture et d’une ville de garnison. Les bourgeois du quartier y saluent en passant les officiers du voisinage. On y vit retiré, oublié, recevant les _gazettes_ du jour trois ou quatre heures après que le contenu en a été lu, relu, commenté et réfuté sur le boulevard ou dans le quartier Montmartre; on y respire paisiblement, on y boit, comme à petites gorgées, un air moins épais que dans les rues centrales. On y est à la fois à la campagne et à Paris.
Les rues, les boulevards, de ce côté, rappellent tous des souvenirs de guerre et portent des noms de généraux, Cambronne, Chevert, Éblé, Oudinot ou La Tour-Maubourg. Des cafés, des restaurants, des guinguettes, des marchands de vins à la porte desquels des lauriers-roses fleurissent dans leurs caisses de bois peint en vert, des gargottes où l’on entend crépiter les fritures, tout un petit commerce de nourriture vit là, côte à côte, se faisant concurrence sans se ruiner. Les boulevards, larges et à demi déserts, sont occupés par des terrains encore vagues, mais qui, de mois en mois, se couvrent de maisons. On croirait retrouver les boulevards voisins de la Bastille, il y a vingt-cinq ans. Des chantiers, des briqueteries, des fabriques, des plâtreries. Çà et là quelques marchands de bric-à-brac, vendant les détritus entassés de tout ce qui fut le luxe d’un Paris éteint ou la gloire d’une époque évanouie: habits de généraux ou d’académiciens, sabres de mamelucks, pendules aux ornements de sphinx, datant de la campagne d’Égypte, baromètres dédorés et brisés à demi, vieux livres dépareillés, vieilles gravures trouées et déchirées, _études académiques_ de rapins morts de misère, shakos de voltigeurs du premier empire, capotes de soldats de Waterloo ou de figurants du Cirque. Tout se coudoie dans un pêle-mêle poudreux et affligeant. Mais la vie est auprès de ces choses mortes. Des enfants passent, jouant au cheval, se tirant la blouse ou causant, leur panier de classe pendu au bras gauche. Les longues rues qui partent de la place Cambronne--la rue Croix-Nivert, la rue Cambronne--avec leur physionomie populaire et laborieuse, leurs débits de liqueurs, leurs magasins d’habillements, leurs épiceries, leurs blanchisseries, ne sont point sans garder un je ne sais quoi de vigoureux et de hardi.
Le soir, en effet, tout ce quartier, paisible et silencieux durant le jour, s’allume et se met en joie. Les rues sont animées, pleines de bruit et de chansons. Derrière les rideaux rouges des marchands de vin, on aperçoit des faces rubicondes, on entend s’épanouir de gros rires bruyants, dignes des buveurs de Brauwer ou d’Ostade. Les gamins jouent en pleine rue, et se traînent et se roulent dans le ruisseau, à deux pas des voitures qui les éclaboussent. Les femmes, en camisole blanche, accroupies devant les portes, causent dans le crépuscule des soirs d’été. Les larges lanternes et les enseignes transparentes des hôtels garnis forment, le long de la rue, comme des éclairages d’illuminations. _Ici on loge à la nuit._ Par les fenêtres ouvertes des bals, la musique des quadrilles, le bruit des talons battant le parquet, les rires des danseurs et les cris de commandement du chef d’orchestre, arrivent au passant et forment de tous côtés un bruit bizarre, où tout se mêle, le _couac_ de la clarinette et le titillement grinçant du crin-crin, l’appel du cavalier seul et la note aiguë de la valseuse dont la tête tourne, sorte de confusion plus musicale qu’harmonieuse, et qui grise pourtant, et donne des envies de se joindre à la ronde, à cette joie brutale, tapageuse, assourdissante mais gaie.
C’est le quartier de Grenelle et c’est la promenade et le lieu de plaisir des invalides. L’Hôtel où les vieux soldats ont trouvé asile n’est pas loin et on aperçoit d’à peu près partout, de ces côtés, sa coupole.
De loin, le dôme doré scintille, avec ses ornements brillants, bruni sur les nervures, comme si toutes les misères que contient l’Hôtel des Invalides s’épanouissaient, se sublimaient dans un nimbe de gloire. Le soleil accroche ses rayons à cette coupole élégante, à ces toits d’ardoises d’un noir bleu qui couvrent l’Hôtel, puis redescendant, comme pour se jouer, vers le jardin de l’Hôtel, il fait reluire les ciselures des canons de bronze qui semblent défendre le palais et s’allongent devant le large fossé rempli d’herbe. Canons, jadis grondants, aujourd’hui pacifiques. Les uns sont encore dressés sur des affûts, les autres gisent à terre, supportés par des soutiens de pierre. Quelques-uns ont gardé les éraflures des combats d’autrefois. Presque tous ciselés et sculptés comme des pièces d’orfèvrerie, semblent plutôt des œuvres d’art que des agents de mort. Les inscriptions, les ciselures, les blasons de rois ou de margraves, les aigles couronnés se creusent élégamment ou se relèvent en bosse sur ces dos de canons apaisés. L’un d’eux, par une ironie funèbre, montre l’enlacement de deux corps amoureux près de la lumière d’où jaillissait le meurtre. Ailleurs un long serpent de bronze s’enroule, se coule le long de la pièce de bronze et glisse sa tête plate et sa gueule ouverte à côté de la gueule du canon. Il y a des canons allemands et des canons anversois, des canons d’Algérie et des canons de Chine. Deux obusiers pris à Sébastopol semblent les garder, à droite et à gauche.
Les Invalides, qui vont et viennent, ne donnent pas un regard à ces canons qui ont coûté tant de sang à ceux qui les ont fondus et à ceux qui les ont pris. Des gamins grimpent parfois gaiement sur ces colosses de bronze et s’amusent à enlever les bouchons dans les gueules des canons. Dans le jardin, les visiteurs circulent, suivant les allées et s’arrêtant devant les parterres entourés, sertis de verveine rouge et riante, jetant en passant un regard curieux aux tonnelles latérales où quelque vieux se tient assis. Des invalides passent, se traînant sur leur canne, d’autres se brouettent eux-mêmes dans quelque chaise mécanique de malade et toussent à chaque effort fait pour tourner la roue. Placés en sentinelle, à l’entrée de la grille qui donne sur l’esplanade ou à la porte de l’Hôtel qui s’ouvre sur la cour d’honneur, quelques-uns tiennent un sabre à poignée de cuivre, un de ces sabres qui ne semblent plus couper, un humble briquet qui se dandine au bout d’une buffleterie jaunie, tapant de temps à autre la capote usée ou le mollet défunt. Des cheveux blancs s’échappent en mèches rebelles des casquettes de cuir à petite cocarde. D’autres têtes sont chauves. Tout cela, tout ce monde toussant et ridé, se traîne et va quelque part. On en voit assis sur des bancs et qui prennent le frais, d’autres qui, dans un coin, lisent quelque journal à travers leurs lunettes rondes. Ils semblent tous dispersés et pareils à des fourmis hors de la fourmilière, fourmis lentes et vieilles.
De tous côtés, quelque scène, quelque croquis à la Charlet vous attire par la simplicité mélancolique. Là un pauvre vieux, de sa main qui tremble, verse du _coco_ dans un verre. La cruche est lourde à son poignet sans force. C’est un débitant de rafraîchissements. «A la fraîche! qui veut boire?» Un autre vend des sucres d’orge, des balles en cuir, des soldats en papier. Ainsi ces pauvres gens font, comme ils peuvent, un peu de commerce. Mercure après Bellone, eût dit un poète de leur temps. Et voilà ce que devient le héros. C’est la gloire tombée en enfance, c’est le troupier devenu ganache, c’est le grenadier tonsuré et rasé; peu de vieillards, beaucoup de vieux. Pour une tête énergique de grognard, cent têtes abêties de malade ou de bonnetier retiré. L’âge a _chargé_ à son tour. Et le cuirassier de Milhaud ou le voltigeur de Lannes, le soldat de Saragosse ou de Smolensk est devenu, après avoir été terrible, ce paterne personnage dont les petits enfants ne rient point parce qu’ils en ont pitié.
La grande cour de l’Hôtel, qu’on rencontre en entrant, la cour d’honneur au fond de laquelle se dresse la statue de Napoléon Ier, cette cour est d’un couvent. Les longues galeries, avec leurs murs peints à la chaux, leurs plafonds traversés par des poutres, leurs enfoncements un peu sombres, les portes qui s’ouvrent, çà et là, comme des portes de cellules, donnent à l’immense Hôtel l’aspect monacal d’une communauté. Il y a du corridor de Chartreuse dans cet asile de soldats. Sur des bancs, contre les piliers, les invalides causent, rêvent et se reposent.
A gauche, sur la muraille d’un de ces couloirs,--celui qui mène aux réfectoires--un artiste moderne a peint, d’une teinte un peu trop vineuse et comme à l’encre de Chine, les fastes de l’histoire de France. Depuis les druides jusqu’aux communes, à travers les massacres mérovingiens, les assassinats et le sang des premiers temps de l’histoire, on retrouve, groupés dans sa fresque sombre, les épisodes tragiques des époques quasi fabuleuses qui ont précédé les temps nouveaux. Un Charlemagne au regard pâle et bleu comme l’œil de Napoléon III (mesquine flatterie du peintre) trône au milieu de ces scènes de barbarie atroce, de ces égorgements de Francs et de Northmans. Les invalides regardent ces scènes d’autrefois, ces tueries oubliées, et ils hochent la tête d’un air qui veut dire: Bah! nous en avons vu bien d’autres!
En longeant cette fresque qui aura son pendant, on rencontre trois portes surmontées d’une fresque nouvelle, représentant la _Guerre_ et la _Paix_. La porte de face mène aux cuisines, celle de gauche au réfectoire des invalides, celle de droite au réfectoire de «_MM. les officiers_». Ces longues salles de réfectoire ont (la comparaison nous poursuit) l’aspect claustral des réfectoires de moines. Les rideaux blancs tombent le long des fenêtres et s’agitent avec de grands plis de suaires. Des batailles de Louis XIV couvrent les murs. Ici, la fresque de Van der Meulen montre des états-majors en habits rouges assiégeant des villes représentées sous la forme de plans, c’est Luxembourg, c’est Oudenarde. Les officiers caracolent et indiquent du geste aux mousquetaires les bastions qu’il faut prendre. C’est là que les invalides mangent autour de leurs tables rondes. Les officiers ont des nappes, un service d’argent donné par Marie-Louise, et qu’on montre au public, en le faisant soupeser. Et la foule des visiteurs, fascinée par cette argenterie, chante mentalement la louange de cette impératrice qui donnait ainsi des huiliers de trois cents francs et des plateaux de cinq cents. Près de là, dans d’immenses casseroles polies, aux couvercles d’un brun rouge, bout le potage gigantesque des pauvres vieux. Une vapeur saine et appétissante se dégage du matin au soir de cette étuve. C’est la cuisine de Gargantua, l’antre charmant de la mangeaille. On en sort les papilles frémissantes.
Plus loin, sous l’horloge, à côté des petites portes qui mènent, par des escaliers à rampes de bois, aux étages supérieurs, à gauche, s’ouvre un débit de tabac,--_tabac et épicerie_, dit une inscription,--et à droite une cantine. Une indication apprend au public que _les étrangers sont admis_ à consommer. Le débit de tabac et le café sont également minuscules. La marchande de tabac, lunettes sur le nez, roule ses cornets et pèse sa poudre brune d’un air majestueux. Au café, devant de petites tables, les invalides _sirotent_ doucement leur gloria ou leur cognac. Un peu de verdure apparaît au fond de l’étroite pièce où l’atmosphère est doucement chargée d’une odeur rance.
On passerait des journées dans l’Hôtel, allant des dortoirs aux chambres, de galerie en galerie, des couloirs aux dortoirs, et de l’église où dévident leur chapelet quelques vieux invalides pieux, à la bibliothèque où de plus mondains lisent les _Victoires et Conquêtes_, ou les tragédies de Voltaire. On montre au premier étage la salle du conseil avec ses portraits de maréchaux, et de gouverneurs de l’Hôtel, et les _curiosités_ historiques conservées ici: des feuilles recroquevillées et jaunies, des rondelles de branches mortes, des plâtras informes. Saluez: ce sont les reliques de Longwood. Sous un autre globe de verre est le petit boulet qui a tué Turenne.
Le tombeau de Napoléon Ier est placé sous le dôme. Pour le voir, il faut longer l’Hôtel et entrer par la cour Vauban.
La foule, aux jours fériés, se presse de ce côté et défile autour de la chapelle. La grille a deux entrées: à gauche ceux qui veulent voir, à droite ceux qui ont vu. Il faut bien qu’en France tout soit réglé et ordonnancé par l’autorité. De la grille à la chapelle, le double défilé dure, ou plutôt durait pendant des heures. La légende de Sedan a tué la légende de Waterloo. Lorsqu’on approche de la chapelle par la vaste porte ouverte, on aperçoit vaguement le rayonnement doré d’un autel et des colonnes qui étincellent. Des éclats de lumière font jaillir de ce fond d’église des reflets jaunes, et pierre, marbre et dorures, tout est enveloppé comme d’une buée lumineuse, d’un chaud rayon ensoleillé, d’une vapeur d’or liquide. La foule va et vient sous ces coupoles hautes, se heurtant à des mausolées superbes, épelant un nom çà et là, un nom historique, avec cette curiosité béate et cette admiration quasi religieuse qu’elle a pour les gens de guerre. Elle bourdonne, elle murmure, elle descend les marches qui conduisent à la crypte devant la porte de bronze, derrière laquelle est le tombeau de l’Empereur. Deux grandes figures colossales et mâles veillent à l’entrée du tombeau: l’une tient l’épée, l’autre le sceptre. Ces géants de bronze regardent devant eux de leurs yeux fixes. Ils semblent muets pour l’éternité, l’agrandissement et la personnification gigantesque de l’obéissance passive.
Mais c’est du haut de la chapelle, en se penchant comme sur un gouffre, qu’on aperçoit le tombeau de l’Empereur. Masse énorme de quartzite rouge de Finlande, reposant sur un piédestal de granit vert des Vosges. C’est bien la tombe d’un tel homme. La toute-puissance repose dans un colossal mausolée. Le sarcophage a la couleur rouge du sang pâli, le piédestal la teinte terrible du fer. Des drapeaux, accrochés au-dessus des victoires, s’inclinent encore, poudreux, avec leurs aigles à deux têtes criblés de balles ou leurs étoffes déchirées, devant ce fantôme de vainqueur.
Le nombre des invalides décroît. En 1818, la Restauration supprime la succursale d’Arras; en 1850, la République présidentielle rend un décret contre la succursale d’Avignon. Il n’y avait plus à Arras, en 1818, que 998 pensionnaires; à Avignon, 500 seulement. Au 1er janvier 1851, l’Hôtel des Invalides qui, après les grandes guerres du premier empire, avait compté jusqu’à 20.000 militaires invalides, n’en avait plus que 3.200. Et depuis, le nombre a considérablement diminué. Presque tous les militaires mutilés, au lieu de chercher refuge aux Invalides, préfèrent jouir de leur pension de retraite chez eux, en famille, et bientôt, disait naguère M. de Goulhot de Saint-Germain au Sénat, l’institution des Invalides ne sera plus qu’une infirmerie militaire.
«Dès lors, ajoutait l’orateur, rapporteur d’une pétition relative aux Invalides (mai 1870), dès lors, on est porté à se demander s’il ne serait pas préférable que les hommes placés dans ces conditions fussent admis, aux frais de l’État, dans les maisons hospitalières de leurs départements. Ce classement aurait peut-être un double avantage: en premier lieu, il ferait revivre, chez les militaires ainsi rapatriés, les souvenirs et les sentiments de famille, que leur imposerait le respect humain qu’ils sont parfois enclins à oublier, inconnus qu’ils sont dans le milieu où ils vivent; en second lieu, ils auraient plus de chance de se soustraire au désœuvrement qui est à la fois pour eux, dans l’intérieur de l’Hôtel, une souffrance et un danger.»
Quant à l’Hôtel lui-même, en pareil cas, on y placerait, soit l’administration de la guerre, soit toute autre administration de ce genre. Naguère, depuis la République, un membre de l’Assemblée nationale faisait à Versailles une proposition analogue à celle que formulait sous l’empire M. de Goulhot de Saint-Germain. Tout ce qui pourra ramener à la vie de famille, au foyer, au repos, le soldat mutilé, vaudra mieux, en effet, que cette vie oisive, débilitante des Invalides, existence hors le monde, en quelque sorte, et dont le présent récit voudrait fournir un épisode.
On sort d’une telle visite le cœur plein d’une mélancolie profonde, et en se demandant si l’humanité élèvera éternellement des temples à ceux qui la violent et la torturent, et si décidément elle n’a pas de préférence folle et malsaine pour les carnassiers et les bourreaux.
Ce qui frappe surtout, et ce qui comble d’étonnement, c’est le peu de mélancolie qu’a laissé tout ce passé ou le peu de réflexion que suscitent ces spectacles quotidiens dans l’esprit des invalides qui vivent avec de tels souvenirs et à côté de telles grandeurs. Ces braves gens, vivant d’une vie végétative, n’essayent point de mesurer le néant de ces choses ou de tirer la moralité de ce qu’ils ont vu. Ils vivent, cela leur suffit. C’est leur occupation de tous les jours. Épaves de tant de naufrages, après avoir tant duré, ils ne songent qu’à durer encore. Ils voient, chaque soir, se coucher une journée comme ils doubleraient, chaque jour, un cap. Sans redouter la mort, qu’ils ont tant de fois bravée, ils essayent de lui faire faux bond le plus longtemps possible. Ils ont été exacts à tant de rendez-vous ou d’amour ou de guerre, qu’ils sont bien excusables de chercher à manquer à celui-là!
Presque tous, d’ailleurs, ont un but dans la vie. Les uns ont leur jardin, leurs fleurs, leurs fruits, la poire qui verdit au bout de la branche luisante, la feuille flétrie qu’il faut arracher du pied de capucines; ou bien ils ont en ville un état. Ils font des courses, s’ils sont ingambes encore. Il en est qui portent des journaux illustrés. D’autres, jadis, passaient la nuit auprès des maisons en construction ou en démolition et veillaient, leur briquet à la main, sur les décombres ou les instruments de travail. On les voyait parfois, assis auprès d’un _brasero_, réchauffant leurs mains ridées ou dormant les pieds étendus. Ils savaient et pouvaient encore être utiles.
Le métier n’était pas doux, pendant les nuits d’hiver, mais on le faisait. Après tout, qu’était cela auprès de la Bérésina? Les glaçons de Paris, comparés aux glaçons russes, ressemblaient à des caresses.
* * * * *
Le froid était cependant atrocement vif, la nuit de décembre 1853, où le père Jacques Cœurdeloy, en faction devant une maison de la rue Neuve-Saint-Jean, surveillait les démolitions d’une maison bâtie près de ce chantier Saint-Jean, à côté duquel, paraît-il, habitait alors _Monsieur de Paris_, ou, pour parler comme la Dubarry, M. le bourreau.
La rue Neuve-Saint-Jean est devenue, depuis quelques années, la rue du Château, et toute cette portion des quartiers Saint-Denis et Saint-Martin s’est complètement modifiée par le percement de tant de boulevards. La rue de la Fidélité, par exemple, ne ressemble plus à ce qu’elle était, le marché Saint-Laurent a disparu comme la rue Neuve-de-la-Fidélité; la rue Neuve-Saint-Nicolas et la rue Neuve-Saint-Jean ne forment plus qu’une seule rue, la rue du Château-d’Eau. A cette époque, ce coin de Paris, si voisin du faubourg Saint-Denis, gardait encore un caractère populaire et quasi désert, et ressemblait un peu à ce qu’est aujourd’hui le quartier Popincourt: des marchands de vins, des terrains vagues, un bal-concert où, certain soir, Rachel se risqua à chanter la _Marseillaise_, bal devenu café-concert sous l’empire et changé en club pendant le siège de Paris. Les rôdeurs de nuit, vers 1853, prenaient volontiers ces rues et ruelles pour points de ralliement, et le père Cœurdeloy devait faire bonne garde s’il ne voulait pas être surpris ou par le sommeil ou par les filous. Il allait donc et venait, s’agitant autour de son feu et fredonnant, pour se tenir éveillé, un air du pays limousin, son pays, qu’il avait bien des fois murmuré tout bas, pendant ses campagnes. Tout en se remuant pour chasser l’onglée, Cœurdeloy songeait que Noël approchait et qu’on allait faire réveillon à l’Hôtel des Invalides, et un réveillon de bonnes vieilles gens qui ne vaudrait pas les réveillons du bon vieux temps, à Limoges, dans le faubourg Montmailler, ces réveillons de jeunesse, où l’on mangeait des _gireaux_ et des _gogues_ arrosés de vin blanc et suivis de châtaignes blanchies. Mais quoi! on prend ce qu’on trouve et c’est déjà beaucoup, songeait le philosophe Cœurdeloy, de trouver quelque chose.
Cœurdeloy n’était pas un mécontent. La vie ne lui avait pas été particulièrement douce ni clémente, mais il l’avait prise comme elle était venue. C’était un petit homme souriant, un peu joufflu, gras comme un moinillon et l’air peu farouche. Il y a de ces visages ridés qui gardent encore des apparences de visages enfantins. Il semble que la nature se plaise à de ces paradoxes, et donne à ceux qui vont finir la vie le sourire naïf de ceux qui la commencent. La naïveté et la douceur de Cœurdeloy étaient d’ailleurs proverbiales. Il était de ces soldats dont on dit, au régiment: _c’est une demoiselle!_ et qui sont des hommes sous le feu.
Cœurdeloy avait d’ailleurs, à cette époque, un tic, une habitude, une affection qu’il gardait encore. Il se plaisait, aux jours de bataille, à jouer sur son flageolet des airs du pays. Il prétendait que cela donnait du cœur aux voisins. Au lieu de charger son fusil il jouait, et, lorsque les balles sifflaient, on entendait parfois, dominant la fusillade ou plutôt filtrant à travers, l’éclat de rire de son flageolet répondant: _Va-t’en voir s’ils viennent!_ Il raillait le danger et s’amusait à dialoguer avec les tirailleurs. Un jour, son bataillon était lancé sur une batterie prussienne. Après avoir enlevé les canons, il reculait devant un retour offensif de l’ennemi. La voix des officiers, leurs ordres, leurs menaces ne pouvaient ramener au feu les voltigeurs mis en désordre, lorsque, à travers le bruit, un écho vient encore frapper leurs oreilles, un refrain, un refrain français joué sur un flageolet, ce refrain que chantait Napoléon Ier montant à cheval pour se rendre en Russie: «_Marlborough s’en va-t’en guerre!_» Ils relèvent la tête, ils regardent. Une poignée de Français disputaient encore un dernier canon à l’ennemi et, debout sur la pièce de bronze, Cœurdeloy, impassible et doux, jouait allégrement son air de flageolet. _Miron ton, ton, ton, mirontaine!_ Cela suffit pour redonner du cœur à tous. Le bataillon s’élança et la batterie fut prise. Et qui l’avait enlevée, en réalité? Cœurdeloy, _Mademoiselle Cœurdeloy_.