Part 8
Une immense acclamation retentit. D’un seul mouvement, tout ce club se leva, répétant, la main étendue, le serment de mourir sur la terre allemande. Les cœurs battaient, les voix étaient énergiques et assurées. Michel seul, les larmes aux yeux, se sentait ému.
Quand Otto descendit de la tribune, la première main qu’il rencontra fut celle de Michel.
Ils revenaient tous deux par les rues désertes, silencieux, lorsque Otto dit lentement:
«Avant de partir, citoyen, venez me voir chez moi. Je veux vous demander quelque chose, un service.
--Nous partons bientôt, peut-être. Demain, je serai chez vous. Salut et fraternité.
--Fraternité,» dit Otto Schwartzen en appuyant sur le mot.
Le lendemain, 24 juillet, les premières troupes devaient déjà quitter Mayence. Les alliés avaient pris possession, dans la nuit, des ouvrages avancés.
Le défilé commença à midi, sous le soleil de juillet qui incendiait les édifices, couvrait le large Rhin d’étincelles et de rayons, et dorait les hauts édifices de Mayence où les bombes et les boulets avaient marqué leurs trous à côté des dentelures gothiques. La chaussée entière était envahie par le peuple, par les curieux, par la foule, toujours âpre à tout spectacle comme à toute curée. Otto, seul, et sorti tout exprès pour voir ce spectacle de loin, les bras croisés et l’attitude sombre, contemplait cet amas de gens se pressant pour voir partir l’ennemi et lui jeter des malédictions ou des menaces. L’immense murmure sourd de cette ville en mouvement, le mugissement qui s’échappe de la foule comme de la mer, l’attristait, et pourtant l’électrisait comme un premier grondement d’orage:
«Eh bien! soit, pensait-il, acclamez le retour de ces troupes du roi qui traînent après elles le despotisme et la féodalité. Je mourrai pour affirmer la grande liberté que ces Français, les ennemis, emportent enveloppée dans leurs drapeaux en haillons.»
Il demeurait là, lorsque tout à coup il se fit un grand remous dans tout ce monde. Des milliers de têtes se tournaient d’un même côté et un piétinement de chevaux, un bruit d’acier annonçaient un escadron en marche. C’étaient des cavaliers prussiens, sabre en main, qui ouvraient le défilé. Le soleil pailletait leurs cuirasses et y allumait un feu comme un foyer d’incendie. Les armes embrasées ressemblaient à des lignes d’acier en fusion. «Vive le roi!» criait la foule, «Vivent les cuirassiers!» Noirs de poudre, en guenilles, les habits déchirés, héroïquement hideux, marchant allégrement, le front haut, fiers de leurs loques, les troupiers français suivaient, regardant la haie de curieux avec l’air ironique du Gaulois que rien n’effraye. Otto voyait se dérouler, au-dessus des têtes, les baïonnettes étincelantes balancées par la marche, elles semblaient un fleuve de fer.
Otto, levant les yeux, remarquait à l’une des fenêtres de la maison de la chaussée, un homme à visage de demi-dieu, le front immense, un regard d’aigle sous d’épais sourcils, je ne sais quoi d’olympien et d’imposant dans sa beauté superbe, et qui, avec le calme dédaigneux de l’artiste qui observe, regardait tout cela passer avec une altière majesté.
Les Français défilaient. Le flot poussait les grenadiers après les volontaires, tous maigres et farouches, marchant au pas, marchant en rang, avec cette idée de faire mâle figure devant toute insulte. Les uns, les cheveux longs, ressemblaient à des paysans bretons; les autres, rasés tant bien que mal, les cheveux coupés au hasard, à coups de sabre, avaient l’air de forçats. Un tambour-major, splendide en ses haillons, jetait en l’air sa canne, dont une balle avait bosselé le cuivre. Les curieux, saisis, émus peut-être, n’injuriaient pas. On eût dit qu’ils admiraient.
«Les chasseurs! les chasseurs!» s’écria-t-on.
Les chasseurs à cheval débouchaient, mettant au pas leurs montures, superbes de tenue et silencieux. On se rappelait ce qu’ils avaient fait une nuit, lorsque bon nombre de femmes et d’enfants de Mayence, fuyant la famine, s’étaient réfugiés au camp du roi de Prusse. Le roi prussien les avait chassés, eux, des Allemands, à coup de canon, et les chasseurs français, accourant, avaient ramené à Mayence les femmes et les enfants en croupe sur leurs selles.
Peu s’en fallait qu’un grand cri ne sortît de cette foule venue pour maudire: «Vivent les chasseurs de Cassel!»
Tout à coup, la musique des cavaliers, attaqua bravement et brusquement la _Marseillaise_. Ce fut comme un coup de tonnerre. Un frisson électrique parcourut toute la chaussée; Otto sentit vibrer en lui toutes les cordes du vrai patriotisme, de l’héroïsme et du sacrifice. Il fit quelques pas en avant, écarta des curieux, et, comme transporté, il s’écria, levant les bras, jetant aux chasseurs comme un dernier adieu:
Allons, enfants de la patrie, Le jour de gloire est arrivé!
La foule oscilla, et autour du jeune homme éclata aussitôt en menaces. On repoussa Otto, qui semblait ne pas voir et ne pas entendre.
«C’est un clubiste! dit quelqu’un.--Je l’ai vu au club, je l’ai écouté.--C’est Otto Schwartzen! Un buveur de sang!--A mort!--Otto Schwartzen, à mort!
--Allons donc, s’écria Otto, dont l’œil flamboya, tuez-moi, puisque la liberté est morte!»
Il croisa les bras, levant ses yeux bleus vers ce ciel de juillet et attendit. «A mort! à mort!» Les foules sont lâches. Elles ont en elles de la bête fauve; dès qu’une goutte de sang est versée, elles mordent et déchirent, mais elles hésitent devant le premier coup. Un homme à cheval se détacha d’un escadron de cavaliers qui passait, et poussant la tête de sa monture vers le groupe qui entourait Otto:
«Arrière, dit-il en se penchant (il portait un uniforme de conventionnel, et son sabre battait sur ses bottes déchirées). Je représente ici la République française, une et indivisible. Tout citoyen qu’on attaquera pour avoir aimé la liberté sera vengé, sachez-le bien, par les enfants de la liberté. Que pas un de vous ne touche à un cheveu de ce jeune homme!
--C’est un clubiste! A bas les clubistes! A mort les Français!»
Le cavalier se redressa, promena sur la foule un de ces regards dominateurs qui font reculer les masses, et cria fièrement:
«Je suis Merlin de Thionville! Est-ce que vous croyez que c’est la dernière fois que vos soldats vont nous revoir? Nous les retrouverons, et Mayence aussi. Soyez prudents!»
Il fit signe à des officiers prussiens qu’il apercevait dans la foule:
«La promesse de votre roi est formelle. Nul ne sera inquiété! Vous ferez respecter cette convention, j’espère!»
On s’était écarté déjà et Otto était libre. Il voulait remercier Merlin, mais le conventionnel avait déjà rejoint le groupe à cheval de commissaires français et disparaissait, aux côtés de Rebwell, leurs plumes roussies par la pluie et la poudre rayonnant encore avec leurs trois couleurs.
Otto s’éloignait, poursuivi par quelques clameurs et abattu comme tout homme qui voit s’écrouler son rêve, lorsqu’il se trouva face à face avec l’homme qu’il avait tout à l’heure aperçu à la fenêtre.
«Vous êtes perdu, lui dit ce spectateur à l’air froid. Voulez-vous que je vous obtienne un sauf-conduit du roi de Prusse?»
Otto regarda cet inconnu, dont l’œil était à la fois sévère et attendri.
«Je ne vous connais pas, murmura-t-il, citoyen.
--Vous me connaissez, fit l’autre. Moi aussi je sais votre nom. On m’a rapporté les folles paroles que vous avez prononcées dans les clubs; certes, vous êtes fou, vous et vos pareils, mais un fou en liberté parle sagement et la sagesse est muette quand elle est esclave. Je comprends aussi votre enthousiasme pour la Révolution de France. Sous le canon de Valmy, pendant que les boulets de Kellermann couvraient de boue nos soldats décontenancés, j’ai bien vu que là et en ce jour commençait une grande époque historique. Mais il faut être prudent en notre monde, et ne s’émouvoir qu’à de certaines heures. L’art,--quel que soit un métier, et je ne connais point le vôtre, il peut devenir un art,--l’art est un calmant qui vous consolera de la politique. Schiller se consume à lutter contre des abus; j’ai ramassé des cailloux et fait des expériences physiques pendant des batailles. Un conseil, citoyen clubiste. Quittez Mayence, oubliez ces accès de fièvre, et si dans le refuge que vous choisissez vous avez besoin de Gœthe, je suis là!
--Merci, répondit Otto, fou je suis et fou je resterai, citoyen. Ma place est à Mayence et peu m’importe que ce soit une tombe. Adieu!»
Il prit le détour d’une rue et Gœthe le suivit des yeux longuement, comme un homme qui observe et qui n’oubliera plus.
Rentré chez lui, Otto y trouva Michel Verdure qui l’attendait. Il lui raconta cette scène.
«Les hommes, dit-il, sont une triste espèce! Pour les aimer il ne faut considérer que l’humanité.
--Mais, dit Michel, vous devez bien voir quel sort vous attend. Pourquoi demeurer? Malgré votre noble langage de l’autre soir, pourquoi vous exposer à une mort certaine?
--Mon ami, dit Otto avec une résignation stoïque, il m’est indifférent de vivre ou de mourir. Je puis tomber aujourd’hui, les idées que j’ai défendues triompheront demain. C’est l’important. Je le vois bien que nous sommes condamnés, les clameurs de mort se sont déjà fait entendre. La meute des réacteurs est entrée à Mayence avec les Prussiens. Des bourgeois paisibles, de braves gens aveuglés par la peur menacent d’assommer tous les clubistes. Je serai peut-être arrêté cette nuit. J’en suis heureux. A toute cause, je vous le répète, il faut des martyrs.
--Vous avez raison, fit Michel lentement.
--Je ne regrette, reprit le jeune homme, qu’Elisabeth au monde, elle et ce pauvre enfant, mon frère. Elisabeth! je l’aimais et l’aime bien. Je l’aime plus que vous, Michel. Elle a été toute ma vie. Vous, entraîné dans l’aventure, avec cette vie de soldats qui vous attend, vous l’oublierez. Moi, je veux partir en me répétant qu’elle aimera le petit comme je les eusse aimés l’un et l’autre. Laissez-la-moi, Michel. Lisbeth sera la mère de Franz. Elle ne peut être la femme de personne.
--Je n’oublierai point Mlle de Smeyer, répondit Michel d’une voix brisée, j’emporterai partout,--et ce sera bien loin,--votre souvenir à vous deux.»
Otto lui tendit la main.
«C’est l’égoïsme du mourant, dit-il. Avec son nom sur mes lèvres, l’appelant toujours ma fiancée, je tomberai mieux, j’en suis sûr.
--Nom de fiancée, nom de sœur, répondit Michel, nous l’aimons comme elle mérite d’être aimée.»
Il mit sa main dans la main d’Otto.
«Vous avez la fièvre, Michel. Vous souffrez?
--C’est mon état de souffrir,» dit le volontaire.
Ils demeurèrent encore ainsi, l’un devant l’autre, debout. Tout à coup on entendit dans la rue un peloton de soldats qui défilaient en chantant un refrain de caserne et, changeant de ton, Otto dit en montrant par la fenêtre les maisons effondrées de Mayence:
«Voilà pourtant ce qui nous a rapprochés l’un de l’autre, cette horrible chose: la guerre. Maudits soient ceux qui nous condamnent à ces crimes! Michel, je vous ai aimé parce que vous étiez le soldat de la liberté, le citoyen armé pour l’affranchissement de sa patrie et le volontaire du droit. Mais j’ai peur en entendant vos grenadiers fredonner ces chansons de soudards. Votre humeur française est belliqueuse, et je tremble qu’après les guerres de justice, quelque général vainqueur, votre Dumouriez ou votre Moreau, n’entreprenne les guerres odieuses, pseudonymes du crime, guerres entreprises pour galonner les habits de grenadiers ou donner une plus haute paye aux officiers. Pourquoi avez-vous enfoncé les bataillons des soldats du roi de Prusse? C’est qu’avec vous marche l’idée. L’idée contre l’obéissance passive, la foi contre la solde, l’idéal humain contre l’abdication de l’individu, voilà les véritables forces. Citoyen armé, je vous ai tendu la main; soldat marchant au pas sous un caporal, je vous eusse haï.
--Ne craignez rien, dit Michel. Nous avons des généraux qui ne font la guerre que pour arriver à la paix... Hoche appelle ses soldats _mes camarades_, et leur dit: Battons l’ennemi pour retrouver plus vite notre foyer vide. La France a pris les armes pour se défendre, elle ne les gardera point.
--Je le souhaite,» fit le jeune homme.
Pendant qu’ils parlaient, la porte de la chambre s’était ouverte doucement, et un enfant de dix ans, blond, le visage déjà sérieux, s’était glissé derrière Otto, et lorsqu’il eut fini:
«Mon bon frère, dit-il en tendant son front où frisaient ses cheveux bouclés, pourquoi ne m’as-tu pas embrassé aujourd’hui? Est-ce que tu es fâché?
--Cher enfant!» répondit-il.
Il l’attira à lui, l’embrassa à plusieurs reprises, et le montrant à Michel:
«Voilà le fils de Lisbeth,» dit-il avec mélancolie.
L’enfant regardait, sans comprendre, avec un air triste.
«Elle l’élèvera, elle en fera un homme. Mon cher et pauvre petit Franz!»
Sans dire un mot, Michel reprit la main d’Otto.
«Vous avez raison,» dit-il tout bas, étouffant un sanglot qui lui montait à la gorge.
Otto lui tendait les bras; il s’y précipita. Lorsqu’ils se furent un moment embrassés:
«Eh bien! dit Michel, je n’aurai point le courage de la revoir. Dites-lui que je l’aimais et que je ne l’oublierai jamais. Oh! jamais!»
Il sortit. La nuit venait. Il boucla son sac, mit le bouquet de myosotis qu’elle lui avait donné jadis dans les feuillets de son _Montaigne_, et dit à Toussaint:
«Quand partons-nous?
--Demain, à l’aube.»
Michel prit un feuillet de papier et écrivit d’une main ferme:
«Je vous aimais, Elisabeth. Mais celui qui est digne de votre amour, c’est celui que vous épouserez. Aimez-le. C’est l’âme d’homme et de républicain la plus haute qu’ait rencontrée celui qui signe
«Votre frère.»
Il pria Scevola de porter le billet à la maison Smeyer.
Le lendemain, comme le tambour battait la diane, en descendant dans la cour de la caserne, sac au dos, guêtré, prêt à partir, Michel Verdure aperçut avant tous Otto qui venait à lui.
«Lisez,» dit le jeune homme, en lui tendant un billet.
Le volontaire déploya le papier d’une main fiévreuse.
«Adieu, disait Mlle de Smeyer. Je suis fiancée à Otto Schwartzen qui s’est lui-même fiancé à la mort. S’il n’est plus là pour élever le petit Franz, je resterai, portant son deuil, en apprenant à l’enfant qui grandira le nom du patriote mort pour son pays, et aussi, Michel, celui du fier soldat qui s’est assis à notre foyer et qui pour toujours y a laissé son souvenir.»
«Ah! dit Otto, en voyant l’émotion de Michel, nous avons raison de l’aimer. Celle-là est une femme.
--Adieu, mon frère!» dit le volontaire.
Le tambour battait.
«Adieu, dit Otto. Moi ici, vous là-bas, nous combattrons avec le même nom sur les lèvres. Allez combattre. Moi je vais mourir.
--Vive la République! s’écria Michel avec une sorte d’ivresse et pour secouer sa douleur.
--Vive, répondit Otto, la liberté du monde!»
Le bataillon se mit en marche. Scevola sifflait le _Ça ira_. Brutus Toussaint jetait aux Autrichiens qu’il rencontrait dans les rues des menaces terribles. M. de Piennes, qui suivait, embrassait pour la dernière fois, tout en marquant le pas, des Mayençaises. Les fillettes riaient et se laissaient faire.
Le bataillon devait passer justement devant la maison d’Elisabeth.
Michel se rappelait ce jour où on l’avait apporté là, mourant. Que de temps passé! Quelles longues heures! Et voilà que tout allait finir et que tout s’effaçait. Il lui semblait qu’il avait fait un rêve et que rien n’était arrivé. Ses yeux se levaient pourtant vers les fenêtres closes avec une avidité tremblante, une anxiété et comme une ardente prière.
Quand il passa, il vit une main qui tremblait, tenant un bouquet de myosotis noué d’un ruban tricolore; le ruban qu’elle avait ramassé.
Le bataillon tourna l’angle de la rue. Tout disparut. Adieu, fantômes!...
M. de Piennes maintenant chantait aussi le _Ça ira_, et l’on apercevait, sur le pont du Rhin, les soldats qui fièrement défilaient, tête droite devant l’ennemi.
L’armée de Mayence alla se fondre en Vendée. Elle entra, baïonnettes en avant, dans ces buissons, dans ces genêts, dont chacun cachait un ennemi. Elle poussa devant elle les bandes terribles de l’armée royale. Dans ces mêlées atroces où Bourbotte et Kléber écrasaient les Vendéens, les intrépides Mayençais marchaient en avant, donnant leur vie, donnant leur sang.
Leurs rangs s’éclaircissaient d’ailleurs. Les blancs achevaient l’œuvre des grenadiers prussiens, des hussards saxons et de la famine. Pas un ne murmurait.
Dans les haltes, dans les marches, Michel songeait à cette idylle allemande, à ce songe entrevu au bord du Rhin et disparu soudain. La fin avait été tragique. Un mot d’Elisabeth avait tout appris à ce volontaire errant, condamné à la guerre civile après avoir souhaité la paix universelle:
«Otto a été fusillé. Je suis veuve. Il me reste le petit Franz. Oubliez-moi.»
L’oublier! Michel n’oubliait pas. Il mêlait ce doux souvenir de femme à son ardent amour de la patrie.
Il le gardait, ce débris de tendresse unique, comme un secret amer, savouré en silence, et plus cher, et plus puissant, plus profond par son amertume même. Le volontaire avait juré de mourir avec les fleurs fanées et la fière cocarde au chapeau.
Une nuit, posté dans une petite maison incendiée à demi et dont les quatre murs écroulés offraient à peine un abri contre la pluie, Michel Verdure veillait, tandis que M. de Piennes, accoudé à une fenêtre sans carreaux, regardait la nuit. Les soldats jouaient autour d’une chandelle de résine avec un vieux jeu de cartes crasseux. Michel pensait aux absents, songeant aux morts. M. de Piennes, dans la nuit noire, pluvieuse, malsaine, regardait la sentinelle (c’était Brutus Toussaint) piétiner dans la boue. Scevola fredonnait gaiement sur l’air: _Adieu donc, dame Françoise_, la ronde patriotique de l’almanach du père Gérard:
Jadis sur de vieilles vitres Un noble fondait ses droits. Un caillou casse les titres, Voilà le noble aux abois. Aussi sur de vieilles vitres Pourquoi donc fonder ses droits?
M. de Piennes se retourna.
«Brr, dit-il. La vérité est que rien ne me semble plus désagréable qu’une fenêtre brisée par un temps de bise. Eh bien! citoyen Verdure, nous voilà rêveur comme sir Hamlet! A bas les Anglais donc! Pas de spleen. Voyez ce beau ciel de France, noir comme l’encre; y a-t-il rien de plus gai au monde, je vous prie?»
Michel parut secouer sa torpeur, il releva la tête.
«Vous avez raison, haut le front! Nous avons besoin de toute notre décision!
--Bah! parce que ces paysans croient nous tenir et nous donneront l’assaut demain? Peste soit de leurs faulx, je m’en moque comme d’un rhume. Laissez le jour se lever.
--Ils nous attaqueront cette nuit.
--Oui-da! Tant mieux. Je n’ai pas sommeil. Une bataille est un remède certain contre l’insomnie!»
Il se fit un silence. Scevola continuait sa chanson.
Un comte avait sa noblesse Bien roulée en parchemin; Un maudit rat, pièce à pièce, A rongé tout le vélin!
M. de Piennes se mit à rire.
«Au refrain!» dit-il. Et ce refrain il l’entonna gaiement:
Pourquoi diable sa noblesse Est-elle de parchemin?
En ce moment la voix de Brutus Toussaint demandait au dehors:
«Qui vive?
--Alerte, dit Michel.
--Qui vive?» répéta la sentinelle.
On entendit, dans la nuit, un double coup de feu retentissant. Tout le monde fut sur pied. Les soldats prenaient leurs fusils, se jetaient hors de leurs masures, interrogeaient la nuit.
«Les brigands sont là, dit Brutus à Michel d’une voix rauque, haletante, là... là...»
Il indiquait dans l’ombre un point invisible.
«Qu’est-ce que tu as? Est-ce que tu es blessé? demanda Michel frappé du son de voix de Brutus.
--Ce que j’ai?... Mon compte est réglé. Une balle dans le ventre. Ils ont tiré les premiers. Canaille, va! Vive la République!»
Il tomba sur les deux genoux, dans la boue.
Michel, dont les yeux s’habituaient à l’obscurité, regardait une masse noire devant lui, une chênaie où devaient être tapis les _blancs_.
«Attendons!»
Le petit détachement, les armes prêtes, se massait et se tenait coude à coude pour former un point plus petit sur ce coin de terre où le sol lui-même était ennemi.
«Qu’ils attaquent au moins de suite, disait M. de Piennes. L’attente impatiente.»
On eût dit que ces paroles, murmurées tout bas, étaient un signal. Cette nuit opaque fut rayée d’une dizaine de coups de feu. Le groupe de volontaires oscilla, on entendit des soupirs dans la nuit. Michel sentit glisser sur son épaule la tête de Scevola qui s’appuyait sur lui et une liqueur chaude lui tomba dans le cou,--du sang, le sang de son voisin.
«Feu! cria-t-il. Ah! tonnerre!»
Il était fou de rage. Le détachement avait déjà riposté. Le bruit sourd des corps qui tombent, le grincement d’armes qu’on recharge, les plaintes de blessés qu’on ne voit pas, se croisaient dans cette ombre.
«Dans la masure, dit Michel; ils sont nombreux, défendons-nous dans la masure!
--Impossible de marcher, fit M. de Piennes. J’ai la cuisse brisée.»
Au même moment, comme une tribu de Mohicans qui eût bondi sur l’ennemi, les chouans se précipitaient sur les soldats, la baïonnette au bout du fusil et poussant des cris terribles. Les volontaires se sentaient entourés, cernés, sûrs d’être égorgés. Ils se battaient dans la nuit, corps à corps. Les armes, les couteaux, s’enfonçaient dans les poitrines. On se prenait à la gorge. On se traînait en hurlant dans la boue et dans le sang. Michel frappait, de son sabre, au hasard, en criant. Il se sentit tout à coup blessé à la jambe et poussa une plainte horrible. On lui sciait la jambe avec une serpe. Il s’affaissa; on se précipita sur lui. Des ongles s’enfonçaient dans son visage. On le garrottait. Il voyait vaguement s’agiter dans l’ombre des silhouettes tragiques, des démons armés.
«Mais tuez-moi donc,» disait-il.
La lutte continuait,--vingt hommes contre cinq cents peut-être. On emporta Michel Verdure dans la petite ferme où les républicains devaient passer la nuit. Les chouans avaient allumé dans les restes de la haute cheminée un grand feu clair qui incendiait ces murailles d’un reflet rouge. Autour du feu, accroupis et joyeux, leur croix au chapeau, leur signe de ralliement sur leurs vestes, les chouans riaient. Michel regarda.
M. de Piennes, le front en sang, les jambes dans le feu, se retourna vers lui et eut la force de plier son visage à un sourire contracté, sinistre, d’une gaieté affreuse. On lui brûlait les pieds, on le _chauffait_.
«Les lâches! ah! les lâches! s’écria Michel.
--Laissez donc, laissez donc, citoyen, murmura M. de Piennes d’une voix faible, ces messieurs s’amusent.
--Ah! misérables, on vous fusillera! dit Michel.
--Patience, répondit un des chefs, taillé en boucher,--Barbotin ou Six-Sous,--nous vous en ferons bien voir de plus belles!
--Et il ne crie pas! fit un autre en mettant son poing fermé sous le nez de M. de Piennes.
--J’ai l’humeur taciturne,» répondit le marquis souriant toujours.
Il regarda encore Michel:
«Est-ce que le cœur vous en dit, citoyen?... Ah! sur l’honneur, je n’ai jamais compris comme aujourd’hui l’histoire de Guatimozin!»
Puis, tout à coup, grimaçant malgré son courage, il poussa un grand soupir et s’évanouit.
«A celui-ci, dit le chef en montrant Michel.
--Vive la patrie! dit le volontaire. Vive la République!»
On prit Michel, garrotté, à bras-le-corps et on lui mit les pieds dans le brasier. Il poussa un cri perçant, un cri sinistre, aigu, atroce. D’un mouvement terrible, il se dégagea des mains qui le tenaient, il brisa ses liens, il bondit comme un fou, la douleur doublant ses forces, et il se précipita sur la baïonnette d’un chouan. L’arme lui entra dans le cœur.
Il lui vint aux lèvres une mousse rouge, et, les bras étendus, il tomba à côté du brasier.
«C’est de l’ouvrage de moins, fit un chouan.
--Soyons humains, répondit le chef. Cet autre-là peut respirer encore!»
Et appuyant un pistolet sur la tempe de M. de Piennes, il lui fit sauter la cervelle.
L’INVALIDE
--1869--