Part 13
Ragache se posa, le poing gauche sur la hanche, et, après avoir salué, il tomba en garde avec la désinvolture assurée d’un bretteur de profession, battant la terre du bout de son pied et regardant son adversaire dans les yeux. Cœurdeloy doucement s’était mis en garde et attendait. Ragache brusquement attaqua, détendant son bras et portant à Cœurdeloy un robuste coup de tête, le coup qui avait fendu le crâne au canonnier. A ce geste, les témoins frémirent, sentant déjà que Cœurdeloy était perdu. Mais, par un mouvement brusque et ferme, Cœurdeloy, prenant la garde haute, prévint le terrible coup, et le sabre de Ragache vint se heurter à son sabre avec un bruit sinistre et des jaillissements d’étincelles. Le grand vieillard, furieux de la parade inattendue, laissa échapper un juron énergique, et Cœurdeloy demeura à sa place, solide sur ses petites jambes et prêt encore à parer.
Cœurdeloy éprouvait, en ce moment, comme une hallucination singulière. Il lui semblait que Marguerite était là, la pauvre Marguerite tout en larmes, la tête dans ses mains, telle que lorsque la mère Madras l’avait brutalement chassée devant tout ce monde. Il voyait la malheureuse enfant humiliée, frémissante, désolée. Assurément il la voyait, et cette vision lui rendait le pied plus sûr, la main plus ferme, le coup d’œil plus net. Et, au même moment, une sorte de chanson douce, naïve, charmante, la chanson du pays, jouée par une sorte d’invisible flageolet, lui riait doucement, tendrement aux oreilles. Il avait envie à la fois de pleurer et de se précipiter sur Ragache. La chanson lui disait: «Courage!» et la vision lui criait: «Venge-moi!»
Tout à coup, après le coup de lame porté en tête, Ragache envoya violemment un coup de pointe en pleine poitrine à Cœurdeloy. Sans un mouvement instantané, l’invalide était mort. Mais il opposa encore une parade nerveuse à cette furieuse attaque, et, tout à coup, instinctivement entraîné, poussé, emporté, il se fendit brusquement sans donner à Ragache le temps de se remettre en garde et, allongeant le bras avec colère, perdant presque pied en se lançant sur l’ennemi, il enfonça son sabre tout entier dans la poitrine de Ragache. La lame du briquet disparut jusqu’à la garde et la pointe sortit avec un flot de sang dans le dos de Ragache qui, debout, l’œil fixe, tenant encore son sabre de sa main qui venait de glisser le long de son corps, roulait des prunelles hagardes et se dressait, droit et roide comme un pieu.
Au moment où les témoins se précipitaient sur lui pour le soutenir, une bave rouge ensanglanta sa lèvre et sa moustache grise et il tomba de toute sa hauteur, avec un hoquet affreux et sourd.
«Nom de nom, dit Poujade, son affaire est faite!
--Mort,» dit Taboureau.
Cœurdeloy regardait devant lui, les verres de ses lunettes brouillés par les larmes qui venaient à ses yeux, et il demeurait immobile à sa place avec des étourdissements dans les oreilles.
«Je l’ai tué? demanda-t-il de sa petite voix, au bout d’un moment.
--Tué net,» répondit Bimborel.
Poujade ajouta entre sa moustache:
«_De Profundis!_
--Sacré nom, dit Tufille, j’aurais parié le contraire!
--C’est le premier, fit Cœurdeloy en hochant la tête; et ça fait un drôle d’effet tout de même. Brr! Allons-nous-en! J’ai besoin d’embrasser Marguerite!»
* * * * *
C’est une vieille histoire, cette histoire qui date d’un an. Elle a fait causer bien des gens dans le quartier des Invalides. Depuis, Marguerite a épousé André. Cœurdeloy a quitté l’Hôtel. Il vit paisible maintenant, jouant toujours de son flageolet et racontant, avec un certain frisson, ce terrible duel avec Ragache. «Je n’aurais pas voulu le tuer,» dit-il. Et Bimborel l’interrompt en disant: «Le gredin ne l’avait pas volé!» La mère Madras a depuis avoué son mensonge. Elle a fait faillite et depuis elle a disparu. Le cabaret de la _Belle Obus_ est fermé.
Poujade est encore à l’Hôtel. Il sert toujours de guide aux étrangers. Lorsqu’il montre à présent le tombeau de l’Empereur, il se plaît à ajouter:
«Maintenant c’est fini de rire! Le neveu a fait du tort à l’oncle!»
André s’est bravement battu pendant le siège. «Ce n’est pas une raison, disait-il, parce qu’on est infirme pour ne pas faire son devoir.» Il fut des gardes nationaux qui entrèrent à Buzenval. Cœurdeloy, de temps à autre, lui dit:
«C’est bien, mais avec tout ça je ne vois pas venir les petits grenadiers que j’attends.» Puis il ajoute: «Bah! à bientôt! Mais quelle étrange chose tout de même! Si je n’avais pas monté ma faction rue Neuve-Saint-Jean, il y a des années, j’aurais vieilli seul, oublié, et fini comme une bête. Pas de famille, pas d’enfant, la solitude et l’ennui, c’est le lot de l’invalide. Voulez-vous que je vous dise? Un soldat ne devrait pas vieillir, il devrait finir un jour de bataille, un jour de victoire! Il y a quelque chose de plus triste que la défaite, c’est la gloire qui se ride et qui tousse!
--Ce qui n’empêche pas, ajoutait Bimborel, que, tout vieux et laids que nous sommes, nous avons fait notre devoir en son temps et que nous avons aimé quelque chose qu’on aime toujours et qui s’appelle le pays.»
Cœurdeloy! Bimborel! Quand je longe parfois l’esplanade où tant de maux se traînent qui furent jadis des énergies, des dévouements et des courages, je me prends à songer à tout ce qu’il y a de grand dans le sacrifice, à tout ce qu’il y a de consolant dans l’honnêteté, et aussi à tout ce qu’il y a d’ironique dans la destinée, et je salue avec un certain respect ces témoins d’un passé qui fut héroïque et ces êtres qui tiennent au sol comme si la glaise du cimetière les sollicitait déjà et glissent lentement comme des escargots après avoir rugi et bondi comme des lions.
Ce sont les derniers. Chaque jour ils disparaissent, ils meurent. Les feuilles jaunes ne tombent pas plus vite aux premières bises d’automne. Ils s’en vont. «On bat le rappel là-haut, disait le maréchal Soult.» Le cimetière Montparnasse garde leurs tombes. Et le dernier invalide des guerres de l’empire ira bientôt dormir là-bas, oublié, sans nom, auprès de la fosse commune... Et c’est avec ces vieux qu’on bâtit des arcs de triomphe et qu’on grave sur la pierre ou le bronze des noms éclatants de victoires! Braves gens! Pauvres gens!
La gloire, la gloire, est-ce donc un mot?...
LA VISION
--1870--
On amena, le soir du 21 décembre 1870, à l’ambulance du Grand-Hôtel, un officier qui avait été blessé le matin, à l’attaque du Bourget. Une balle lui avait brisé le genou. Il souffrait horriblement; mais essayant de dissimuler sa souffrance, en vieux soldat qu’il était, il se contentait de mordiller sa lèvre inférieure et un peu de sa barbiche. Lorsqu’on le descendit de la voiture d’ambulance pour le transporter dans un lit, il dit froidement aux hommes qui le portaient et dont chaque mouvement eût dû lui tirer un cri, tant sa blessure était douloureuse:
«Fâché de la peine, les amis, mais il faut bien avoir recours aux bras des autres quand on n’a plus ses jambes à soi.»
On le coucha sur un lit. Il enleva lui-même sa tunique, son gilet, défit ses bretelles, mais arrivé au pantalon, les forces lui manquèrent:
«Non, c’est impossible,» dit-il.
Et il s’abandonna aux infirmiers.
Il s’appelait Merlier. Il avait quarante-cinq ans. Il était commandant d’infanterie de ligne.
Dans sa vie, cet homme avait vu souvent la mort de près et senti passer sur sa peau le froid du fer ou le sifflement de la balle. Il n’avait jamais été blessé. En Italie, au Mexique, à Wissembourg, à Frœschwiller, il eût dû rester cent fois sur le carreau. «C’est une des plus belles chances de soldat qu’on puisse rencontrer, disait-on de lui au régiment. Pour tant de campagnes, pas une égratignure.» Le commandant Merlier avait, avec une poignée d’hommes, défendu une des dernières maisons de Reichshoffen et arrêté l’élan de la horde prussienne acharnée à la poursuite de l’armée vaincue.
Après Sedan, honteux et furieux de cette capitulation lâche, Merlier, après avoir trépigné dans la boue de cette île de la Meuse où les Allemands avaient parqué nos soldats prisonniers, s’était, après avoir refusé de donner sa parole qu’il ne combattrait point contre la Prusse, échappé, au risque d’être repris et fusillé, gagnant la Belgique.
De là, il était rentré à Paris par le dernier train venant du Nord, et il s’était rendu à l’hôtel du gouverneur de Paris.
Il ne demandait pas un grade plus élevé, mais il réclamait le droit de commander, à Paris comme à Wissembourg, comme à Wœrth, un bataillon.
Le commandant Merlier fut des plus intrépides en octobre, le jour de la sanglante tentative de sortie par la Malmaison et la Jonchère.
Le matin du 21 décembre, à l’attaque du Bourget, il fut frappé au milieu de la grande rue, pendant que son régiment se lançait bravement, poitrines découvertes, contre des murailles et des tirailleurs abrités.
Par un prodige d’énergie, le commandant, tombé de cheval, se tint encore debout tandis qu’on sonnait la retraite; mais quand il voulut suivre ses fantassins, un éblouissement le prit, et, s’appuyant sur son sabre:
«A moi, dit-il, mes enfants, ne partez pas sans moi!»
Deux de ses hommes le ramassèrent sous une pluie de balles et le transportèrent à la suiferie, à droite de la route du Bourget. Les fusiliers marins avaient enlevé, quelques heures auparavant, la suiferie comme à l’abordage, la carabine en bandoulière et la hache à la main. Elle était à nous. On laissa là le commandant durant de longues heures. Un officier de mobiles lui avait donné sa gourde, et, de temps à autre, Merlier humectait ses lèvres d’un peu de cognac, mais sans boire. Il savait que l’alcool, loin de réchauffer, débilite et glace.
Des ambulanciers, se disputant l’honneur de soigner un commandant, arrivèrent au bout de quelque temps. Ces hommes faisaient partie d’ambulances rivales. Le commandant leur dit:
«Finissez de vous chamailler, et enlevez-moi, puisque je ne suis plus bon à rien.»
On le coucha dans une voiture à côté d’un petit mobile de Paris, pâle, maigre, blessé à la poitrine, et qui, pendant la route, chantonnait encore, d’un ton narquois, comme pour braver le mal, ce refrain des _moblots_ de 1870, à la fois gamin et attristé:
La Prusse aura son heure! C’est pas toujours les mêmes Qu’aura l’assiette au beurre!
Et le commandant se disait qu’on pouvait faire quelque chose de ces insouciants et de ces tapageurs.
Merlier n’était pas depuis douze heures au Grand-Hôtel que le chirurgien lui dit que la blessure reçue nécessiterait l’amputation.
Merlier regarda fixement le docteur et dit:
«Il n’y a pas moyen de me sauver cette jambe? J’ai un fils au collège; il me faut l’élever, et je voudrais bien n’être pas mis à la retraite et aux impotents.
--C’est impossible, commandant.
--Notez que j’aimerais autant en finir que de me voir forcé de me traîner comme un escargot avec un pilon pour soutien.
--L’os est broyé, mon commandant, nous serions impuissants à vous sauver si vous vous refusiez à l’amputation.
--C’est bon. Charcutez.»
On lui proposa de l’endormir avec le chloroforme pendant l’amputation. Le commandant se mit à rire:
«Vous me prenez donc pour un poulet?»
Il regarda, pâle, mordillant une cigarette de laquelle il tirait de temps à autre une bouffée, il regarda l’opération, cette jambe tuméfiée qui était la sienne, ces instruments posés sur le linge blanc, ces aiguilles, cette charpie disposée en bourdonnets, et ce chirurgien qui, plus ému que lui, préparait toutes ces choses. Durant l’opération il ne poussa pas même un soupir, mais quand il vit ce moignon saignant, cette cuisse d’où s’échappait un sang noir, et dont les chairs semblaient palpiter, prises d’un frémissement nerveux tandis qu’on les recousait en recouvrant l’os blanc et coupé avec le lambeau de chair qui dépassait, il hocha la tête et dit:
«Infirme, va!»
Au moment où on le rapportait dans son lit, un officier prussien, pâle, élancé, un lorgnon à l’œil et le bras en écharpe, entrait dans la salle. On venait de le faire prisonnier, et il avait la main droite brisée.
Cette main était encore gantée.
De sa main gauche, l’Allemand tenait sa casquette, et, froidement, il demanda à ceux qui l’escortaient «où était son lit».
Quelqu’un lui désigna un lit voisin de celui du commandant Merlier.
Celui-ci vit l’officier prussien jeter sa casquette sur le lit, puis tirer de sa poche un petit livre, de science sans doute, qui ne le quittait jamais, et qu’il jeta à côté de sa casquette, enfin s’asseoir et regarder à droite et à gauche pendant qu’on retirait son gant collé à la chair et qu’on faisait à sa main broyée un premier pansement.
Merlier entendit qu’on agitait tout bas, parmi les médecins, la question de savoir si on laisserait le Prussien si près du commandant.
«Pourquoi pas? dit l’amputé en interrompant le colloque à voix basse; deux blessés ne sont plus ennemis.»
A ces mots, l’officier prussien se retourna lentement du côté de Merlier, et, de cet accent légèrement gascon des Allemands qui parlent correctement le français:
«Vous vous trompez, monsieur, dit-il d’un petit ton impertinent, blessés ou bien portants, les Allemands et les Français ne peuvent jamais être amis!»
Merlier haussa légèrement les épaules.
«Avec votre main en compote et ma cuisse rasée, dit-il, nous sommes propres et nous avons bien le temps de discuter! Ne craignez rien, ce n’est pas l’amitié qui m’étouffera jamais pour les incendiaires de Bazeilles et les fusilleurs de femmes!»
Le Prussien regarda Merlier et aperçut le képi de commandant suspendu à la tête du lit. Soit respect instinctif du grade (l’Allemand était lieutenant), soit dédain affecté, il ne répondit pas.
On offrit encore à Merlier de le transporter ailleurs, de donner un autre lit au Prussien. Le commandant ne voulut pas. Il promit de ne point s’emporter, d’être calme.
«Après tout, disait-il, tant que je pourrai manier un sabre ou tenir un revolver, je serai bon à quelque chose.»
Pendant deux jours, l’amputation parut avoir réussi, mais, au bout de ce temps, des symptômes alarmants parurent. Merlier sentait vaguement, à une faiblesse plus grande et aussi à la façon dont on lui parlait et dont on parlait de lui, qu’il était perdu.
Alors il se dit qu’il voulait au moins voir son fils et l’embrasser. Il n’avait pas voulu, jusqu’ici, qu’on dérangeât l’enfant, qu’on l’attristât déjà. Maintenant, il le fallait. Il demanda un capitaine de son régiment, Lavoine, un vrai soldat, esclave de la discipline et de l’amitié.
Lorsque le capitaine fut à son chevet, Merlier lui dit:
«Causons un moment. Mon cher, nous sommes battus, culbutés, perdus peut-être pour l’instant. Mais il faut savoir à quoi cela tient. Nous avons mérité nos défaites. Tous, depuis le premier jusqu’au dernier, nous avons abdiqué, nous nous sommes endormis sur nos lauriers, nous avons oublié que le patriotisme, l’esprit de dévouement, l’amour du drapeau sont des vertus pareilles à ces plantes qu’il faut arroser chaque jour. La vie nous était trop facile. Nous étions trop heureux, malgré nos plaintes. Je ne parle pas seulement de l’armée, de l’officier devenu faraud, du soldat devenu douillet, de tout ce monde à qui il fallait des londrès, du café et des sommiers doux, je parle aussi de la nation, du peuple, de la bourgeoisie, de l’ouvrier. Nulle nation n’était comme la nôtre envahie par le luxe au point d’en être amollie, et, avec cela, nous gardions le prestige de la grandeur conquise par nos aînés. Mais qu’était-ce que cette fausse grandeur et cette richesse d’apparence sans la liberté dans la loi et la virilité dans les mœurs? Or, ces deux forces, mâles et fières, étaient depuis longtemps dans le coffre aux oublis. Confisquée, la liberté! Ridicule, l’honnêteté! Avec l’humeur gouailleuse que nous avions, nous devions fatalement arriver où nous sommes venus. Notre armée, nos soldats perdaient, peu à peu, comme le reste de notre France, l’âpre attachement au sacrifice. Et les chefs! Vous les avez vus à l’œuvre. Des héros quelquefois, des lâches souvent, des incapables toujours. Qui s’est fait tuer dans cette campagne? Comptez: les soldats, puis, et surtout, les bas officiers du sous-lieutenant au capitaine; il y a, je parie, dix pour cent d’officiers parmi les morts. Les jeunes gens ne pouvaient supporter le poids d’une défaite. Débuter par Sedan, c’était dur. Alors, ils ont demandé une balle à l’ennemi, et beaucoup l’ont trouvée. Moi, j’ai fait antichambre avant de la rencontrer: de Frœschwiller au Bourget, cinq mois passés. Mais quoi! mourir bien, c’est quelque chose, mais ce n’est pas tout, je dirais presque que ce n’est rien; il faut vivre et grandir, c’est la loi du progrès, c’est la loi de tous, nations et individus.
«Or, pour durer, corrigeons-nous. Le jour où nous aurons acquis la conviction de notre faiblesse, de nos défauts, de notre mauvaise éducation, de notre vanité nationale et privée, ce jour-là nous serons bien près de nous relever. Je n’aurais peut-être pas vu ça, même en supposant que j’eusse survécu à l’amputation. Mais d’autres le verront, vous le verrez peut-être, vous, Lavoine! Et dans tous les cas, il y aura quelqu’un après moi qui le verra. Écoutez, dit-il en tendant la main à son ami, il y a à Paris, au collège Chaptal, un garçon,--il a dix ans,--que je fais élever là. Ma femme étant morte jeune, le pauvre petit n’a jamais été bien dorloté. Mais c’est un brave enfant et je mettrais ma main au feu qu’il sera un homme. C’est à vous que je confie son éducation, le soin de lui apprendre que je ne boudais pas et le souci de lui conserver les quatre sous que je laisse après moi. Je puis compter sur vous, Lavoine?»
Le capitaine serra la main de Merlier. Il avait des larmes dans les yeux. Le mourant souriait.
«Allons, dit-il, je vous remercie, mon ami.»
Le lendemain, le commandant, qui s’affaiblissait de plus en plus, demanda à voir son petit Georges. On amena le collégien, tout ému, dans ce dortoir de moribonds. C’était un enfant pâle et triste, l’air sérieux et bon.
Le commandant l’embrassa.
«Écoute, Georges, dit-il, j’ai attendu de te voir pour mourir. Oui, je vais m’en aller. C’est fini. Tu ne me reverras plus. Mais tu m’aimeras, mon petit Georges? Je t’ai beaucoup et bien aimé, moi!
--Oh! dit l’enfant, retenant ses sanglots, si bien et tant que personne ne m’aimera plus comme ça!
--Tu n’en sais rien, fit le commandant. Tiens (et il montrait le capitaine Lavoine), voilà quelqu’un qui me remplacera. Respecte-le et obéis à tout ce qu’il te dira!»
Il prit la tête de l’enfant, à deux mains, et tout bas, en l’embrassant:
«Tu t’appelles Merlier, comme moi, ne l’oublie pas, et sois un homme!»
L’enfant répondit d’une voix lente:
«Oui, un homme... comme toi!
--Mais plus heureux que moi, dit le commandant, car Dieu te garde de revoir ce que nous avons vu depuis Wissembourg!»
Il posa ses deux mains à plat sur son lit, fit un effort violent pour se redresser un peu et, s’adressant d’une voix bizarre, stridente, à l’officier prussien qui, assis sur son lit, de sa main gauche feuilletait un livre, selon son habitude studieuse:
«Monsieur, dit-il, oui, vous, là-bas, lieutenant, donnez donc votre adresse à ce petit, qu’il aille vous rendre visite!»
L’officier prussien se redressa, à la fois étonné et ironique, et son regard pâle rencontra les yeux du petit Georges attachés et rivés sur lui.
Il essaya de sourire et ne répondit pas.
Une sorte de transformation soudaine s’était faite sur le visage du commandant. Il ouvrait ses paupières, il tournait et retournait sa tête qui, brusquement, avec un soupir, retomba livide sur l’oreiller.
«Mort! cria l’enfant en se jetant sur ce corps amputé, est-ce qu’il est mort?»
Et il regarda le capitaine en criant.
Le commandant Merlier n’était pas mort. Mais il ne devait pas, comme on dit, passer la nuit. Le soir,--l’enfant était toujours à ses côtés,--il appela doucement: «Georges! Georges!»
Et regardant fixement son fils:
«Où es-tu?» lui demanda-t-il.
Ses yeux ouverts ne voyaient plus.
«Je suis là,» dit l’enfant effrayé.
A cette voix, un sourire de joie mâle souleva la moustache grise de Merlier.
«Je te croyais parti, fit-il. Tu es là, tant mieux.»
Alors, il tendit à l’enfant sa large et vaillante main, où Georges mit sa petite main tremblante.
«Mon fils, dit le mourant d’une voix lente, fils de soldat, deviens soldat un jour. Et retiens mes paroles, retiens-les, car ce sont les dernières que tu entendras de moi. Sois le soldat de la patrie humiliée, qu’il faut venger, et de la France à refaire. Ne sers ni un homme, quel qu’il soit, ni un parti, ni une famille, mais une idée et une chose, la liberté et la République. Travaille, étudie, cherche, médite, apprends, et quand tu auras, toi et ceux de ton âge, rendu par la science, par le travail, par la force du droit, à la patrie sa grandeur, reviens alors frapper de ta petite main devenue forte sur la pierre où je vais dormir, et dis-moi trois mots, trois mots seuls, mais dis-les: _La revanche est prise!_»
Le commandant Merlier prononça encore quelques mots que l’enfant seul entendit. Debout, l’officier prussien écoutait cette voix sépulcrale qui semblait déjà venir d’outre-tombe, pareille à une voix de prophète, il lui sembla, dans une hallucination qu’il attribua plus tard à la fièvre, à l’ombre de la nuit, aux fantômes produits par les veilleuses vacillantes, il lui sembla qu’il voyait cet enfant grandi, menaçant, l’épée au poing et marchant d’un air résolu, en agitant son glaive, vers un grand fleuve, un fleuve immense, le «vieux père Rhin», dont l’eau verte mugissait au loin... Illusion, sans doute!
L’enfant, à genoux, les lèvres sur la main froide de Merlier, pleurait immobile.
Quant au commandant, il était mort.
* * * * *
Pour nous, hommes d’une époque de transition, d’expiation et d’une génération sacrifiée, ce vaincu qui venait d’expirer représentait la France d’hier; cet enfant qui priait, ce vengeur prêt à grandir, personnifiait la France de demain.
Paris, 4 septembre 1871.
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