Part 6
La blessure de Michel n’était pas grave. Elle lui donnait pourtant assez souvent des accès de fièvre. Il s’agitait alors, voulait partir, s’élançait hors du lit, où Otto le maintenait doucement; puis revenu à lui, se retrouvant dans ce milieu calme et sain, dans des draps embaumés, avec mademoiselle de Smeyer à ses côtés, qui veillait et le regardait de ses yeux profonds, il éprouvait bientôt une sensation pénétrante, il se sentait comme rafraîchi, baigné d’une atmosphère nouvelle. Une semaine auparavant, il courait les champs, couchant au hasard des marches, et maintenant, dans cette hospitalière maison, il croyait retrouver le toit maternel, la noire et chère maison de la rue des Vieilles-Haudriettes.
«Comment vous trouvez-vous?» demandait bien souvent la vieille Magdet avec sa voix basse; et il semblait à Michel retrouver dans ce timbre caressant et un peu cassé, comme un accent de la mère restée là-bas, à Paris.
«Savez-vous à quoi je pense, mademoiselle? dit-il un matin à Mlle de Smeyer, je pense à ces malheureux soldats qui n’ont pas eu la bonne fortune d’être blessés comme moi. Je vois bien qu’à la guerre les plus chanceux sont précisément ceux-là que n’épargnent point les balles.»
Peu à peu, Michel reprenait des forces, il sentait, pour ainsi dire, sa blessure s’effacer. Il se levait, il regardait, par la fenêtre, les patrouilles défiler, il écoutait tonner le canon. Il avait hâte de retourner à son poste.
«Non, vous êtes trop faible encore,» disait Otto Schwartzen.
Michel s’inquiétait avant tout des travaux du siège; il fallait qu’Otto lui apportât chaque soir les nouvelles de la journée, chaque matin les nouvelles de la nuit. C’était là le vrai remède. Les coups de feu semblaient répondre par un douloureux écho dans la poitrine du blessé, et son pouls, alors que le bruit de la fusillade éclatait, battait plus fort et plus vite.
«Vous aimez donc bien la guerre? lui demanda un jour Otto Schwartzen d’une voix lente.
--Je la hais, dit Michel, mais j’aime la République. Nous autres, Français, nous ne combattons, à cette heure, que pour la paix générale et l’affranchissement du monde. Aussi notre cause est-elle invincible.
--Vous avez raison, réplique Otto. Cette boucherie peut devenir sainte à son heure. Mais maudits soient tous ceux qui la rendent nécessaire!»
Ils se connaissaient maintenant l’un l’autre. Otto Schwartzen était le fiancé d’Elisabeth. Orphelins tous deux, elle ruinée, lui pauvre, et forcé d’élever un frère plus jeune que lui, qui grandissait sous ses yeux, ils étaient entrés dans la vie, unis déjà par une communauté de malheur. Ensemble ils avaient grandi; à quelques années de distance, ils s’étaient trouvés isolés et sans parents. Le vieux Schwartzen, maître de chapelle de l’Électeur, avait mis tout ce qu’il possédait, toutes ses ressources et tous ses espoirs, la réalité et le rêve,--sur la tête de son fils aîné. «Je fais pour toi tout ce que je puis, Otto, tu feras pour Franz ce que tu pourras.» Franz, le dernier né d’une union sainte, avait coûté la vie à sa mère. Quand le père Schwartzen mourut, l’enfant avait cinq ans. Otto, son aîné, était déjà docteur. Il avait marqué son passage dans les Universités par des succès vaillants. Ardent, généreux, l’âme embrasée de ce feu sacré qui venait de France, il portait en lui toute la flamme de ce grand siècle calomnié, le siècle qui a fait le plus pour l’humanité et le droit, le siècle de Diderot et de Voltaire. Peu ambitieux, d’ailleurs, au lieu de porter à Berlin sa science et de chercher une vaste scène pour ses désirs, il rentra en sa maison natale, à Mayence, où il s’enferma avec ses livres, dans le vieux logis où il était né, à l’ombre de l’ancien château électoral.
Il y avait longtemps déjà qu’il n’était revenu là! Il était demeuré, le front penché sur les livres, à Heidelberg, à Bonn, à Gœttingue. La science avait pâli son jeune visage, maigre et fier, encadré de longs cheveux blonds, qu’il rejetait en arrière de chaque côté des tempes, et qui lui donnaient je ne sais quoi d’inspiré et de fier. Il s’était transformé, il avait grandi; mais ici tout était à sa place comme jadis, et il s’assit, avec une respectueuse émotion, dans le fauteuil où jadis s’asseyait son père. Il voulait garder le petit Franz avec lui, l’élever, l’instruire et en faire un homme.
A Mayence, il n’avait laissé d’autre souvenir que celui d’une petite fille qu’on asseyait autrefois à ses côtés, en leur faisant jouer du clavecin, dans le salon d’un pauvre gentilhomme dont son père, l’humble musicien, était l’ami. Il la retrouva, charmante, mélancoliquement souriante, orpheline comme lui; elle lui tendit la main, ils causèrent du passé, ils remontèrent doucement vers ces souvenirs baignés de brume bleue de l’enfance. Ils se rappelaient que leurs pères, en riant, disaient jadis qu’ils les marieraient. Et la vieille nourrice d’Elisabeth, Magdet, hochant la tête, répétait: «Ne rions pas. Les paroles des morts sont sacrées. Oui, vous êtes fiancés dès longtemps, et le bonheur est fait pour vous.»
Le bonheur! Ils n’avaient guère connu, ces deux enfants, que la détresse. Leur sympathie venait peut-être de la fraternité de leurs souffrances.
«Vous rappelez-vous, disait-il souvent à Elisabeth, les soirs d’hiver, quand M. de Smeyer, prenant son violon, jouait avec mon père cette musique qu’il avait composée? Nous écoutions, nous applaudissions. Ah! ces vieux airs, je les sais toujours. Et quand je me les chante à moi-même, mes yeux tout à coup deviennent troubles, et je me mettrais à pleurer.
--N’était-ce pas cela?» répondait alors Elisabeth.
Et sur le clavecin elle retrouvait les airs de l’enfance, tandis qu’Otto, tout ému, la regardait et revoyait, en la regardant, tout son passé évanoui!
Ainsi la calme idylle de leurs honnêtes amours était comme trempée de larmes. Ils se sentaient unis par ces liens d’autrefois. Ils s’étaient fiancés l’un à l’autre. Ils s’aimaient d’une affection douce, d’une fraternelle tendresse. Michel Verdure savait tout cela. Dans les causeries qu’avait fait naître cette intimité entre le blessé et le garde-malade, le volontaire s’était livré, on s’était confié à lui. Et Michel avait répondu à ces confidences d’un calme et touchant roman par sa propre histoire, bruyante, toute d’orages et de traverses.
«Vous avez vécu ici, dans ces maisons paisibles, laissant le murmure du Rhin bercer vos rêveries. Moi, j’ai grandi dans la lutte, dans l’atmosphère de salpêtre des dernières années de la monarchie. Je n’ai souffert ni la misère ni la faim. La bonne vieille mère veillait à tout, et trempait la soupe chaque soir. Elle se saignait, elle aussi, pour faire de son fils un savant. Je ne devins pas savant, mais de bonne heure, sur les bancs d’étude, j’appris ce que signifiaient les mots liberté et justice. J’allais aux représentations du _Mariage de Figaro_, applaudissant à tous les soufflets que le laquais donnait à la noblesse, et que les nobles, dans la salle, recevaient sur les deux joues en riant. J’avais vingt ans quand on prit la Bastille. J’y étais. J’ai porté sur mes épaules les prisonniers, à barbe blanche, éblouis par la lumière et tordus par la prison. J’ai senti mon cœur s’épanouir avec la Révolution, j’ai grandi avec elle. Tous les hommes qui l’ont servie, quelles que soient leurs nuances, je les ai aimés, depuis Mirabeau jusqu’à Barnave. Que de beaux spectacles! Quelles journées de fièvre! J’ai traîné la brouette en chantant le jour de la Fédération! J’ai eu sur la tête ce coup de soleil réchauffant d’une lumière nouvelle. Chère France! Je suis fier d’être ton fils. Mon pays, il a brisé les abus, jeté bas les préjugés, donné son cœur, donné le sang de ses veines pour la liberté du monde! La délivrance de notre patrie, c’est l’affranchissement de la vôtre. Liberté, le beau mot! la grande chose! Et quand nous la proclamions d’une voix si haute que l’univers entier allait l’entendre, les rois ameutés se jettent sur cette terre libre pour la dépecer comme des chiens à la curée! Alors, un appel déchirant est sorti de toutes les poitrines, le drapeau noir a flotté sur l’Hôtel-de-Ville, le canon d’alarme a jeté sur le Pont-Neuf son qui-vive héroïque; d’une frontière à l’autre ont retenti les mêmes cris: _La patrie est en danger!_ J’ai jeté le costume d’avocat, laissé les livres et les plumes, envoyé les paperasses au vent de la Seine, et, le fusil au poing, la baïonnette en avant, je me suis jeté sur les soldats du despotisme, en soldat volontaire, avec la tyrannie devant moi et le droit derrière moi, qui, sous les balles, les boulets et les biscaïens, me poussait par les épaules!»
En parlant, Michel avait comme une fièvre qui semblait inquiéter Elisabeth. Elle attachait sur lui de grands yeux étonnés et interrogateurs. Elle tremblait que la blessure du convalescent ne se rouvrît. Elle demeurait, comme fascinée, ses grands yeux sur le jeune homme exalté, et qui parlait alors comme du haut de la tribune des Jacobins. Elle laissait ses doigts s’arrêter sur les linges qu’elle cousait pour les blessés ou sur la charpie, et, muette, elle contemplait Michel, dont le regard jetait des flammes.
Alors Otto se levait tout droit, redressait sa haute taille maigre, et levant ses grands bras:
«Voilà pourquoi, disait-il d’un geste inspiré et avec un enthousiasme un peu mystique, je l’aime cette France, qui porte dans son sein la destinée de la liberté. Soldat de Dieu, dit Shakespeare, elle est surtout le soldat des peuples. Citoyen, vous ne savez donc pas que nos entrailles ont tressailli à la nouvelle de votre délivrance? Le pont-levis brisé de la Bastille faisait tomber toutes les chaînes. Les nations sont solidaires. Vos armées de liberté sèment dans nos villages les idées de liberté, qui germeront demain. Mon Allemagne! Teutonia! Teutonia! tu ne sens donc point passer sur tes forêts le vent de liberté qui vient de France? Tu as beau envoyer contre ces combattants du droit tes légions énormes et tes grenadiers, la force vient du point où souffle l’esprit. Prussiens, Autrichiens, armée du prince royal, armée de Condé, ces volontaires auront raison de vous, car ils s’appellent le dévouement, la liberté, le patriotisme et le droit.
«Eh! vive la République! citoyen, concluait Michel, quand Otto, recueilli, éloquent à la façon germanique d’Anacharsis Clootz ou d’Adam Lux, s’était tu. Nous sommes du même avis. Donnons-nous la main.»
Que de fois, après ces causeries, seule en sa chambre, Elisabeth avait-elle tout bas, avec une sorte de terreur vague, répété les paroles ardentes du soldat! Que de fois aussi Michel, avant de s’endormir, avait-il revu le regard clair de Lisbeth,--Lisbeth, comme l’appelait Otto Schwartzen,--attaché sur le sien!
Une fois guéri, il voulut sortir, reprendre aussitôt son service. Son bataillon venait, quelques jours auparavant, d’enlever Sainte-Croix aux Autrichiens. Il ramenait des prisonniers en ville, de grands cuirassiers lourds, tandis que l’église et le bourg en flammes, incendiés par nos grenadiers, brûlaient à l’horizon. On fit bon accueil à Michel, qui apparaissait comme un revenant.
«Hé! muscadin, dit Brutus Toussaint, patriote enragé, qui regardait assez souvent d’un œil railleur les mains blanches de Michel, nous ne sommes donc pas tout à fait mort?
--Pas tout à fait, citoyen. Il me reste encore à brûler plus d’une cartouche au service de la République.»
Michel croyait, d’ailleurs, en marchant par les rues de Mayence, se trouver dans une autre ville.
Le blocus, que les ennemis resserraient, s’abattait là comme une épidémie. La famine avait pris cette ville assiégée à la gorge. Les soldats, déguenillés, couraient les rues, cherchant leur nourriture au coin des bornes, aux angles des maisons, dans les détritus, comme les pourceaux. Michel parcourait, le cœur attristé, ces carrefours, qui sentaient la maladie, la faim, la mort. De vieilles femmes étaient là, accroupies, regardant la terre d’un œil fixe; des mères présentaient aux soldats de petits enfants qui demandaient du pain. Des spéculateurs (il s’en trouve partout et toujours) avaient établi, dans des maisons aux toits enfoncés par les bombes, des débits de viande où l’on dépeçait et vendait de la chair de cheval. Le tarif, écrit à la main, en langues allemande et française, sur une vieille enseigne écornée par les balles, se balançait au vent en grinçant. Les soldats s’assemblaient parfois devant ces boucheries d’espèce nouvelle et protestaient:
«Comment! disaient-ils, un chat, six francs? Quarante-cinq sols la livre de cheval? On rançonne les défenseurs de la patrie! les trafiquants se glissent partout! Voulez-vous leur faire concurrence, citoyens? Allons au Rhin! Le fleuve roule des chevaux morts. Harponnons-les au passage, sous les biscaïens allemands, et moquons-nous des fournisseurs!»
En rentrant au logis de Mlle de Smeyer, d’où il n’était pas encore sorti, Michel se laissa tomber brisé, écœuré, sur un escabeau.
«Les misérables! dit-il. Voilà la guerre! Allemands, ils font mourir de faim les Allemands pour arriver jusqu’aux Français! C’est horrible!
--N’est-ce pas?» disait Lisbeth... en le regardant attendrie.
Otto prêtait l’oreille à la canonnade, qui, menaçante, éternelle, venait du côté du Rhin.
«Un jour se lèvera, fit-il, où l’homme n’aura plus d’autres armes que le scalpel et la charrue!
--Qu’il se lève demain!» répondit Michel.
* * * * *
Le volontaire redevint bientôt soldat.
Ces nuits de juin, tièdes et étoilées, Michel les passait bien souvent dans la redoute du Rhin, en sentinelle, ou, veillant, absorbé par ce grand spectacle du vaste fleuve qui se déroulait sous les murs croulants de Mayence, par tous ces bruits de la nuit, appels de sentinelles, mugissements indistincts, plaintes qui traversaient l’ombre, coups de canon qui faisaient vibrer l’air, boulets qui passaient en sifflant, lugubres hurlements de chiens, murmures prolongés de ces sombres veillées, qui ressemblaient à des veillées de morts.
Il s’inquiétait bien peu, le vieux Rhin, de ces combats qui ensanglantaient ses rives. Il coulait, large, profond, superbe, avec de grandes nappes de lumière, des paillettes, des plaques luisantes. Les clartés de la lune donnaient au fleuve une mystérieuse et sinistre allure. Parfois, on apercevait, çà et là, quelque objet indistinct que roulaient les flots, cadavres d’hommes ou de chevaux, débris de fermes incendiées, bateaux courant à la dérive.
Michel, les yeux fixes, regardait tout cela, pendant que des bruits de sabres, des cliquetis d’éperons, les murmures sourds de la nuit berçaient son rêve.
Il éprouvait, comme tous les assiégés rejetés sans secours dans Mayence, la nostalgie du pays. Que faisait-on à Paris? Que devenait la Révolution? Que disait l’Assemblée? Que faisaient aussi la vieille mère, les amis qu’on avait quittés? Que de craintes, de terreurs, quelles angoisses! Un matin, passant sous la grande porte, Michel entendit un grand bruit de voix; les soldats couraient, se groupaient, se pressaient autour d’un jeune homme, un Parisien, qui venait de ramasser, près d’une batterie, un journal venu, sans aucun doute, du camp prussien, et que le vent ou le hasard avait apporté par là.
«Un journal! Des nouvelles! Il y a des nouvelles!» criaient les soldats.
On se précipitait vers le jeune homme qui agitait triomphalement le journal au-dessus des têtes avides.
Des nouvelles de France!
Il y eut dans toute cette foule hâve et souffrante un rayonnant éclair de joie. Les yeux brillaient, les pieds trépignaient d’impatience. On allait enfin savoir ce qui se passait à Paris. Michel lui-même se sentait légèrement oppressé, et il regardait ce morceau de papier jaune que tenait le soldat, avec cette expression hésitante d’un homme qui relit l’adresse d’une lettre importante avant de l’ouvrir.
Que contenait-il, ce journal, et qu’allait-il apprendre à ces pauvres gens traqués, séparés des leurs, massés sur une rive du Rhin et sous les boulets ennemis?
«Silence! hurlait cette foule.
--Lis, Scevola!
--Lis donc!»
Scevola avait jeté les yeux sur le journal, et toussant, donnant du ton à sa voix, et prenant la pose d’un homme qui se sent écouté:
«_Gazette nationale_ ou _Moniteur universel_, dit-il, nº 172, vendredi 21 juin 1793, l’an II de la République française.
--Eh! passe donc le titre, clampin, dit Brutus Toussaint de sa voix rude.
--Ne faut-il pas tout lire, pour tout connaître? _Politique_... _Nouvelles de Paris_... Écoutez-moi ça: «Le général Dumouriez a balayé la Convention comme le vent chasse les feuilles mortes...»
--Comment?» s’écria, en jurant, Brutus Toussaint qui s’était approché.
Les auditeurs se regardaient les uns les autres. Le pauvre Scevola était devenu tout pâle, et maintenant sa main tremblait.
«Y a-t-il cela? Qu’est-ce donc que ce sacré papier?» répétait Brutus.
Michel se croyait le jouet d’une hallucination. On entend ainsi, dans les rêves, bourdonner des paroles qui vous vont droit au cœur et le brûlent. Il regardait Scevola qui jetait sur le _Moniteur_ des yeux effrayés, et promenait ensuite ses prunelles à demi égarées sur la foule.
«Faut-il continuer, citoyens? demanda le Parisien... savez-vous que c’est affreux, ce journal-là? La Convention dissoute! Dumouriez maître de Paris! Le petit Capet proclamé roi sous le nom de Louis XVII et régnant avec une régence! Tout cela est imprimé. Lisez.»
Il montrait le _Moniteur_ aux soldats qui se penchaient sur le feuillet, et tâchaient, ceux-là mêmes qui ne savaient pas lire, d’en déchiffrer les caractères.
«Mille millions de tonnerres! répétait Brutus en serrant les poings, est-ce que c’est possible, ces choses-là? est-ce qu’ils se sont laissés, tous les bons, les Danton, les Billaud, les Romme et les autres, jeter à la porte comme des enfants? Comment! La République est finie! Dumouriez a pris Paris! Les Prussiens y sont peut-être! Les Prussiens!
--Voyez, voyez, disait Scevola en agitant le journal. Les étrangers sont entrés par le faubourg du Temple! Mon faubourg, à moi, mon pauvre faubourg!»
Les exclamations, les cris d’étonnement ou de fureur, partaient du groupe comme par explosion. On entendait, au loin, le canon de la redoute des Clubistes, qui répondait par ses grondements à l’attaque de la troisième parallèle prussienne. Michel avait envie de courir au feu, de se jeter, comme un fou, au-devant des balles et de mourir sous le drapeau républicain, puisque la République était morte.
Il lui montait au cerveau comme une fièvre. Son sang battait.
Tout à coup, écartant la foule brusquement, il se jeta sur le papier que Scevola tenait encore, le lui arracha des mains et, le regardant avec rage:
«Voulez-vous que je vous dise? s’écria-t-il. Ce papier ment! Tout ce qu’on a imprimé ici est faux. Je n’ai point de preuves, mais j’en suis sûr. Est-ce que la Convention peut périr ainsi et terminer son œuvre par la honte? La Convention chassée par Dumouriez, citoyens, cela est faux, je jure que cela est faux.
--C’est imprimé, répétait le malheureux Scevola avec désespoir.
--Regardez ce papier, continuait Michel. D’où vient-il? Qui nous l’envoie? Des émigrés, peut-être, des traîtres. Il nous dit que Paris appartient à la réaction. Si cela était, mes amis, il commencerait par déclarer que tous les citoyens dévoués ont été tués par les houzards de Dumouriez ou les grenadiers du roi de Prusse sur leurs bancs, comme les sénateurs romains sur leurs chaises curules. Où parle-t-on de la mort d’Hérault, de la mort de Desmoulins, de la mort de Cambon? Je vous dis que ce journal en a menti. La Convention n’est pas morte! Vive la Convention!
--Vive la Convention!» répondit une voix forte, et les soldats aperçurent Merlin de Thionville arrêté auprès de Kléber.
La haute taille du soldat alsacien se dressait à côté de Merlin, dont la stature était pourtant superbe. Kléber, la tête nue, la poudre et la poussière dans ses cheveux crépus, se tenait à un ou deux pas en arrière de Merlin qui, le visage échauffé, ruisselant sous son chapeau de représentant, bossué et rougi au feu, le cou découvert, l’écharpe en lambeaux, le sabre tordu, s’avança vers Michel et lui tendit la main:
«C’est bien, citoyen, dit-il. Et voilà qui est parler en homme! Ces numéros de journaux qu’on sème dans Mayence pour nous arracher l’espoir, pour mettre dans nos rangs la confusion,--comme si la garnison de Mayence, comme si les soldats de la République pouvaient faiblir,--ils sont imprimés à Francfort par des mains françaises. C’est je ne sais quel rebut de faiseurs de libelles qui les fabriquent. (Il avait pris le faux _Moniteur_ et le mettait en pièces.) Les Prussiens les répandent parmi nous. Leurs soldats d’avant-postes nous les jettent comme des bombes plus terribles que les autres. Citoyens, prenez les lambeaux de ces mensonges de traîtres et renvoyez-les à l’ennemi en en faisant des cartouches.
--Vive la Convention!» répétèrent les soldats, et ce cri vibrant partit comme un bouquet d’artifice.
Ils se partageaient déjà les fragments du journal, et Merlin, tirant de sa poitrine un papier déchiré:
«Sais-tu lire, citoyen? dit-il à Michel.
--Le muscadin sait même le latin, répondit Brutus.
--Lis,» ajouta le conventionnel.
C’était le nº 255 du journal d’Hébert: «La grande joie du père Duchesne de voir la Constitution acceptée par tous les citoyens de Paris, ses avis à tous les sans-culottes des départements, dont on veut nous faire peur, d’arriver promptement au milieu de nous, pour nous en _donner_ ensemble des piles éternelles de réjouissance de ce que la République est sauvée, malgré les Brissotins, les Rolandins, les Buzotins et tous ceux qu’a soudoyés l’Angleterre pour nous mettre à chien et à chat les uns contre les autres, et nous détruire par le pillage, la guerre civile et la famine.»
«Vous l’entendez, citoyens? dit Merlin de Thionville, lorsque Michel eut achevé. La Constitution est acceptée. Paris est libre. Dumouriez, traître envers la patrie, sera puni comme un traître. La Convention est toujours digne de la France, et nous, ses soldats et ses enfants, nous devons nous montrer toujours, comme nous le sommes, dignes de la Convention et de la patrie!
--Vive Merlin! dit Scevola, qui répétait: Le faubourg est libre. Ils n’ont pas mis les pieds dans le faubourg du Temple. Vive Merlin!
--Allons donc! fit le commissaire... Vive la République!»
Il se retourna vers Kléber.
«Ces _Brissiens_, disait le général entre les dents avec son accent d’Alsace, ce n’est _bas_ assez de lutter avec le fer et le feu, il faut encore qu’ils s’arment du _mensonche_!
--Les républicains se moquent de leurs fausses _Gazettes nationales_ de Francfort comme de leur artillerie, répondit Merlin en souriant. Allons, viens!»
Les soldats les suivirent un moment de leurs acclamations. Brutus Toussaint s’était approché de Michel, et lui tendant la main:
«Muscadin, lui dit-il, décidément tu es un homme!
--J’ai foi, voilà tout. Crois-tu que la République peut finir ainsi?
--Et si elle finissait comme ça?
--Nous nous ferions encore tuer pour elle, voilà tout.
--C’est juste.»
Il y avait, dans cette ville de Mayence, un coin où Michel Verdure était sûr de retrouver un peu de joie. C’était la maison de Mlle de Smeyer. Lorsque Otto n’était pas au club, Michel le rencontrait là, lisant tout haut quelque maître livre, tandis que la vieille Magdet écoutait et disait à Lisbeth:
«Je ne comprends point.»
Peu à peu Michel en était venu à considérer ce logis comme le sien. Il s’était senti invinciblement attiré vers cet enthousiaste Otto Schwartzen, dont le mysticisme même avait un charme. Il s’était habitué à causer avec Mlle de Smeyer, à se confier à elle, à se livrer, à se laisser aller à ce courant harmonieux des petits secrets qui vous entraîne et vous enivre en vous berçant.
Michel était maintenant comme pénétré d’un sentiment nouveau. Il n’avait jamais aimé. Sa jeunesse active s’était dépensée dans les premières luttes de l’aurore révolutionnaire: le jour, aux assemblées tumultueuses du Palais-Royal, écoutant pérorer l’énorme marquis de Saint-Huruge; le soir, aux Jacobins, devant la tribune où montait quelque orateur superbe. Le temps manquait pour les idylles. Toute son énergie, Michel l’avait vouée au triomphe des idées naissantes. Il rêvait bien, comme tant d’autres, le foyer heureux, la compagne aimée, les enfants se roulant, joyeux, sur les tapis. Mais la grande famille, la patrie, ne lui laissait point le loisir de songer à la petite. Chacun alors remettait le bonheur possible à plus tard.