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Part 5

Comment! un gendarme allemand passerait, flegmatique et lourd, à travers une campagne française marquée du fer de son cheval et lugubrement trouée de croix mortuaires? Était-ce possible?

«A la victoire des nouveaux!» répétait Fougerel, dont la voix ardente vibrait comme un clairon.

Puis, après la soirée au café, prenant son chapeau et l’enfonçant d’un coup sec sur son front, le capitaine rentra en son logis, répétant tout haut dans les rues désertes:

«Le drapeau, ils nous le rapporteront, entends-tu, Malapeyre?»

Et le vieux soldat s’endormit sur ce rêve.

Le lendemain, la ville de Vernon apprenait, avec une émotion profonde, que le vieux capitaine Fougerel avait été trouvé, le matin, dans son lit, frappé d’une attaque d’apoplexie.

Le vieillard était mort le sourire aux lèvres.

* * * * *

Depuis ce temps, personne ne s’assied, là-bas, à la _table des capitaines_.

Paris, 1873-1878.

LE VOLONTAIRE

--1792--

Au mois de mars 1793, les troupes de l’armée de Custine, casernées dans Mayence, qu’elles avaient arraché à l’ennemi, reçurent du général en chef l’ordre de sortir de la ville et de se replier sur les Vosges. Au besoin, Custine voulait s’enfermer dans Strasbourg pour y résister à l’armée prussienne qui venait de passer le Rhin et s’avançait, disait-on, formidable. Quelques bataillons de volontaires, renforcés d’artillerie, avaient déjà quitté la place, et campés en hâte sous Mayence, attendaient le jour avant de se remettre en marche, tandis que les Prussiens, au lieu de leur livrer passage pour les entourer et les écraser ensuite, se préparaient simplement à leur barrer le chemin.

Le camp dormait. On distinguait, dans la nuit, les grands plis droits des tentes grises. Les canons sur leurs affûts allongeaient leurs gueules puissantes. Un rayon indécis parfois venait frapper les cuivres et l’on apercevait vaguement des reflets jaunes. Sur le ciel les caissons se découpaient nettement, et l’on eût dit, à voir les rayons immobiles et noirs des grandes roues, d’immenses toiles d’araignées suspendues là-bas et guettant. Point de bruit, un calme mystérieux et inquiétant: ces bataillons, couchés pêle-mêle sur la terre et sous les arbres, semblaient retenir leur souffle et se dissimuler. Des lumières adoucies, trouant d’un reflet livide la toile verdie, comme une tache d’huile sur un papier brouillard, révélaient seules qu’il y avait, par là, sous les tentes, des êtres vivants. Les sentinelles marchaient d’un pas assoupi le long des batteries. On voyait aller et venir, sans presque l’entendre, quelque artilleur, son arme entre ses bras croisés, son sabre battant son mollet gauche. Il baissait la tête et songeait, ou dormait, tout en marchant. Une paillette égarée, un reflet douteux venait s’accrocher parfois au brillant de ses armes. C’était tout. Et près de là, noires et comme attentives, une file de voitures d’ambulance, avec les trousses en bataille sans doute, les bistouris aiguisés pour ouvrir les chairs, et les bêches et les pioches, toutes prêtes pour enterrer les morts.

Étendus au hasard, jetés pour ainsi dire à terre, quelques soldats, encore éveillés, parlaient tout bas, couchés sur le sol, avec une pierre pour oreiller. D’autres, accroupis autour des feux, dormaient, leur fusil entre les jambes, leur tricorne enfoncé sur les yeux, dans l’attitude des momies mexicaines. Des officiers passaient, enveloppés dans leurs grands manteaux et frappant du pied pour se réchauffer. Seul, assis contre un arbre, à deux pas des voitures d’ambulance, un jeune homme, le regard fixe et comme perdu dans la nuit, songeait. C’était un volontaire, arrivé de Paris depuis fort peu de jours, le citoyen Michel Verdure, un mois auparavant homme de loi, avocat, et maintenant soldat au service de la patrie.

Il n’avait pas vingt-cinq ans. De grands cheveux noirs tombaient sur le collet de son uniforme; un visage maigre, intelligent et fier, de grands yeux embrasés d’enthousiasme et point de barbe. Il ressemblait à un Saint-Just brun. Michel avait là-bas, à Paris, dans cet autre terrible et bouillant champ de bataille, un vieux père, ex-greffier au Châtelet, et qui, timide, facilement effrayé, royaliste d’ailleurs par reconnaissance et par habitude, avait poussé les hauts cris lorsque la fièvre révolutionnaire, cette irrésistible fièvre, s’était emparée de son fils.

C’était peut-être à lui que songeait le volontaire. Il avait pleuré, le vieillard, lorsqu’un matin de février, sous la neige, avec d’autres jeunes gens des faubourgs, Michel était parti, chantant la _Marseillaise_. C’était une carrière brisée. Le bonhomme maintenant resterait seul et n’aurait d’autre but à Paris que d’aller, sur une tombe du cimetière des Enfants-Rouges, converser (comme si elle entendait encore) avec la «mère du petit», avec la morte. Peut-être, dans sa rêverie, Michel voyait-il le logis de la rue des Vieilles-Haudriettes, où il avait grandi, où ce vieillard était resté.

Ou plutôt il songeait aux combats du lendemain, à cette retraite devant les Prussiens, à cette marche en arrière, au territoire de la République envahi peut-être bientôt une seconde fois. Tout ce qu’il y avait alors d’angoisse et de résolution, de tristesse et d’espoir dans cette France assiégée, se trouvait dans cette âme de jeune homme et dans ce cœur épris de sacrifice.

Michel ne s’endormit qu’au matin. Un roulement de tambour le réveilla brusquement. Il fallait se mettre en route. Les bataillons de volontaires se formèrent, avec leurs équipements bizarres, les uns, coiffés d’un tricorne roussi, d’où pendait une crinière chauve, les autres avec un mouchoir enroulé autour du front, guêtrés, leurs culottes jaunies ou des pantalons rayés, frangés au bas et troués aux genoux, plusieurs avec un casque de rencontre, revêtus encore de la carmagnole, la plupart sordides, couverts de la poussière de la route ou de la boue du campement, bronzés, noircis, mais un rayonnement dans le regard, et la flamme dans leurs mouvements.

La petite troupe se mit en marche dans le brouillard du matin. On traversait des prés couverts d’une rosée froide. Les vieux riaient de la fatigue des nouveaux ou des précautions qu’ils prenaient pour ne point mouiller leurs chaussures crevées. Parfois une voix s’élevait qui marquait le pas avec le _Chant du Départ_; une plaisanterie partait, fusée qui allumait et faisait, de rangs en rangs, crépiter le rire. Des volontaires soufflaient dans leurs doigts et se plaignaient de l’onglée. A quoi, d’une voix rude, il s’en trouvait qui répliquaient: «Ça se plaint! Ça a froid! Aristocrates!» ou: «Fillettes!»

Tout à coup, quelques grenadiers, marchant en éclaireurs, se replièrent sur les bataillons. Ils venaient d’apercevoir les Prussiens, postés dans un petit bois; les soldats de Sa Majesté attendaient au passage les soldats de la République. Les officiers commandèrent halte, et le bataillon de Michel, qui marchait en avant, se mit en devoir d’engager le combat. On entendait çà et là le bruit sec des fusils et des chiens qu’on armait.

«Eh bien, muscadin, dit un soldat à Michel d’une voix rude, voilà le moment!

--Ne crains rien, citoyen, ça ira,» répondit le jeune homme avec un sourire.

Michel se retourna entendant, derrière lui, le galop d’un cheval. C’était le citoyen Rewbell, commissaire de la Convention, qui accourait, suivi d’aides de camp.

«Eh! que me dit-on? Qu’y a-t-il? demanda le commissaire d’un ton bref lorsqu’il eut rejoint ce bataillon d’avant-garde. On a vu l’ennemi?

--Il est à portée de canon, citoyen commissaire,» répondit un des éclaireurs.

Et, comme si les Prussiens eussent voulu souligner ces paroles, un boulet, à quelques pas de Rewbell, passa avec un ronflement de toupie, et s’en alla briser le tronc d’un noyer tout près de là. Le cheval du conventionnel s’était cabré en hennissant; mais Rewbell, le maintenant d’une main ferme, se tourna du côté des volontaires et leur dit:

«Citoyens, nous avons devant nous toute l’armée prussienne sans doute, et nous sommes peu nombreux. Il s’agit de passer sur le corps de ces gens-là ou de mourir. Vous avez devant vous des esclaves, et vous êtes des hommes libres. En avant!

--Vive la République!» répondit le bataillon tout entier.

Michel se sentait au cœur un besoin de combat, un appétit de lutte. Les nerfs surexcités par l’insomnie, les yeux fiévreux, il planta son tricorne sur sa baïonnette: «En avant!» s’écria-t-il en élevant en l’air son fusil. Le bataillon courait déjà du côté des Prussiens.

Au bout d’un moment, on aperçut, à l’entrée d’un bois, l’ennemi, attentif et muet. Les volontaires voulaient l’aborder à la baïonnette, lorsque la voix forte du commandant cria: «Halte!» Les Prussiens avaient sur ce point concentré leur artillerie. Le bataillon, courant de ce côté, eût été broyé et haché. Michel entendit bientôt les boulets gronder, et ressentit cette impression de chaleur, se trouva dans cette atmosphère d’un brun-rouge dont parle Gœthe. La terre tremblait; on distinguait, à travers le ronflement du canon, le sifflement des balles. Les volontaires, écrasés, se replièrent dans un chemin creux, tandis que l’artillerie, sous le feu des Prussiens, venait se mettre en ligne.

Michel éprouvait comme des envies de crier, de bondir, de courir aux Prussiens et de lutter corps à corps. Il regardait, autour de lui, les visages. Quelques-uns étaient pâles, tous étaient décidés. Il y avait beaucoup de blessés. Un jeune homme, la poitrine trouée, regardait couler son sang.

Le canon français maintenant répondait au canon prussien. Ce duel se prolongea pendant de longues heures. Les boulets tombaient, s’enfonçaient dans la terre, couvraient de boue les artilleurs de la tête aux pieds ou les coupaient en deux.

«Est-ce que nous resterons là longtemps? demanda Michel.

--En avant!» dit un vieux soldat d’une voix rude.

Le commandant leva son sabre en l’air, les tambours,--des tapins de quinze ans,--battaient la charge, et, avec de grands cris, le bataillon courut aux Prussiens. Une décharge terrible les attendait. Il y eut dans cette foule comme le remous des épis de blé sous le vent: la troupe ondula. Michel vit tomber à ses côtés des compagnons qui tout à l’heure lui parlaient. Frappés par devant ils s’aplatissaient sur le nez. Les corps, tombant sur la terre, rendaient un son mat.

«En avant!» répéta le commandant.

La charge battait toujours. Michel s’élança; mais brusquement, il lui sembla qu’il venait de recevoir un coup de canne. Étourdi, il s’arrêta, balbutia quelques mots indistincts, tourna sur lui-même et tomba à son tour.

Sa dernière pensée fut une pensée de rage:

«Les Prussiens nous écrasent!»

La canonnade avait duré longtemps, et c’était vers le soir que Michel avait été blessé.

Il faisait nuit lorsqu’il reprit connaissance. Michel regarda autour de lui, cherchant à s’orienter, à deviner où il se trouvait et en quelles mains. Était-il encore parmi des Français? L’ennemi, maître de la position, ne l’avait-il pas fait prisonnier? Il se rappelait la fusillade terrible, les boulets qui fauchaient le bataillon. Il glissait sur la terre, qu’une petite pluie fine, tombée après le combat, avait faite humide. Le ciel était noir, gros de nuages. Michel ne pouvait qu’indistinctement apercevoir, dans cette ombre, des formes vagues, étendues çà et là, des silhouettes d’arbres aux branches à peine feuillées, et,--comme grandie par la nuit,--à quelques pas une charrette embourbée, brisée sans doute, et qui lui sembla énorme. Il essaya de se soulever. Il éprouvait dans la tête comme un grand vide. Avec un effort il se mit sur ses genoux: son œil s’habituait à ces ténèbres. Il vit maintenant que les formes étendues étaient des blessés ou des cadavres. Au loin, pas une sentinelle, aucun bruit. On les avait tous abandonnés.

«Allons, se dit Michel, je ne suis pas prisonnier.»

Il se sentait affaibli; son sang avait dû abondamment couler. Il voulait se relever pourtant. Mayence, après tout, n’était pas loin; en suivant le cours du Rhin, il y arriverait bientôt, peut-être avant le jour. On avait dû se battre près de Laubenheim. Mais s’il se trompait? S’il allait se jeter dans les avant-postes prussiens? Et puis aurait-il la force de se traîner jusque-là! Il s’était levé, et, comme il sentait sa tête tournoyer encore, il s’appuyait maintenant contre un arbre. Il lui sembla bientôt qu’il entendait, à quelques pas de lui, murmurer, avec des gémissements, des paroles françaises.

«Qui est là? dit Michel. Etes-vous blessé?»

On ne répondit pas. Michel eut cette idée, que les mots confus qu’il venait d’entendre sortaient d’une bouche d’agonisant.

«Pauvre diable! songeait-il. Mourir là!»

Michel s’était approché, titubant, de cet endroit d’où venaient les plaintes. Il éprouvait un soulagement extrême, il sentait littéralement la vie lui revenir peu à peu. Il regardait les morts étendus, assez nombreux, et dans cette nuit sans étoiles, il eût reconnu les Prussiens et les Français à leur taille, ceux-ci plus petits et plus maigres. A deux pas de la charrette, il s’arrêta.

«A moi!» lui dit en français une voix faible, la voix de tout à l’heure.

Il s’avança, saisit au hasard une main qu’on lui tendait, et qui se crispa en se cramponnant à la sienne.

«Vous êtes Français, n’est-ce pas?

--Oui. Et vous?

--Moi aussi.

--Où êtes-vous blessé?

--Là, au côté... Une balle...

--Pouvez-vous marcher?

--J’essayerai!»

Michel s’était penché sur le blessé, et, l’aidant à se relever, le tenait sous les bras en lui disant:

«Courage! un effort!

--Tudieu! fit l’autre, ce n’est pas facile! Là, merci, monsieur...»

Ce mot de _monsieur_ fit légèrement tressaillir le volontaire: c’était un ennemi assurément qu’il secourait là. Un Français l’eût appelé _citoyen_.

«Allons, dit-il, vous ne pouvez pas regagner Mayence avec moi.

--Pourquoi? fit le blessé...

--Les vôtres vont peut-être revenir. Demeurez là. A Mayence, vous seriez prisonnier!

--Eh! vertubleu, et que m’importe à moi? Votre bras, je vous prie. Ouf! j’aime mieux être prisonnier avec des compatriotes que libre avec des Prussiens.»

C’était un de ces émigrés qui combattaient aux côtés du roi de Prusse et qui l’avaient accompagné en Champagne, sur cette route de Paris, où Sa Majesté stupéfaite avait rencontré le canon de Kellerman et les combattants de Valmy. Un émigré! Michel, quelques heures auparavant, lui eût jeté le nom de traître au visage: il lui servait maintenant d’appui, le soutenait et le guidait comme un enfant. Mieux que lui l’émigré connaissait le pays; on s’était battu à quelques minutes de Weissenau, où l’on pouvait chercher asile. C’eût été peine perdue. Les habitants avaient fui et mieux valait encore aller droit à Mayence.

L’émigré avait sur lui une gourde emplie de kirsch, dont ils burent, l’un et l’autre, pour se donner des forces. Le petit jour venait. Cette lueur blafarde du matin montait lentement, et, du côté du Rhin, venait un brouillard froid. Michel et ce blessé étaient peut-être les seuls êtres vivants qu’on eût laissés sur ce champ de combat. D’un pas lourd, hésitant parfois, ils marchaient sous cette lumière douteuse. Vingt fois Michel se sentit près de s’arrêter ou de s’évanouir. Ses pieds se collaient à la terre, ses oreilles bourdonnaient; une terrible angoisse le prenait à la gorge. Il lui semblait que s’il tombait là, il y mourrait. Son compagnon, horriblement pâle, s’appuyait sur lui et ne parlait pas. Tout à coup, le malheureux s’arrêta net, et d’une voix brisée: «C’est assez,» dit-il à Michel. Il poussa un grand soupir et s’affaissa sur le sol. Michel le crut mort, et lui mit la main sur le cœur.

«Oh! fit le blessé doucement, il bat encore. C’est tout à l’heure qu’il ne battra plus. Allons, tout est dit. Votre nom, au moins, monsieur, que je sache pendant cette dernière minute à qui je dois...

--Michel Verdure, citoyen.»

Au mot de citoyen un triste sourire illumina ce visage livide de moribond.

«Citoyen! murmura l’émigré... un grand et beau mot!... Vous êtes volontaire, vous, vous vous battez pour votre foi. Moi, je meurs niaisement, et pourquoi? Savez-vous pourquoi? J’ai émigré parce que le décret de 1790 exigeait que tout le Royal-Comtois renonçât à porter ses cheveux en catogan et prît la queue nattée comme tout le monde. Que le diable emporte le décret! J’aurais servi la République, moi aussi, sans cette maudite... mode... mais les cheveux nattés, fi! c’est trop laid!... Bon pour des goujats... Près d’Amiens, il y a trois ans, nous nous sommes battus pour nos coiffures contre le régiment d’Anjou-Infanterie, qui a adopté la mode nouvelle. Bah! on se fait tuer pour pis que cela... Je veux porter mes cheveux à ma guise... c’est bien le moins...»

Il essayait de sourire et de railler, et ses yeux, dont les prunelles s’élargissaient, regardaient à l’horizon, dans l’aurore, les tours des églises de Mayence, le clocher et la coupole du Dom, qui se détachaient sur le ciel gris. Un coup de vent apportait de ce côté les appels de la diane.

«La diane? fit l’émigré en tressaillant. Allons, debout, je veux mourir debout! Soutenez-moi,» dit-il à Michel.

Le volontaire le prit dans ses bras.

«A la bonne heure, fit le mourant. C’est bien. Si vous venez rechercher mon corps de ce côté, dit-il, souvenez-vous que je veux qu’on m’enterre avec cette coiffure-là. Les émigrés de Coblentz portent la cocarde blanche, les émigrés d’Angleterre portent la cocarde noire. Moi, ma foi, moi... je veux... Tenez, mettez la cocarde tricolore à mon cadavre... Après tout, les couleurs en sont plus charmantes... Mais surtout laissez-lui le catogan. Ah!... au fait... Je m’appelle... vous en souviendrez-vous? le citoyen Robert de Piennes... Je dis citoyen, vous entendez? Citoyen comme vous! Pourquoi pas? Je vous ai bien embarrassé jusqu’ici. Oui... mais voilà votre fardeau qui s’en va! Merci! Après cela la vie n’est point chose si précieuse. Et surtout battez les Prussiens!»

Il tomba sur le revers d’un fossé. Michel le regarda un moment, se pencha sur lui, le secoua, lui versa sur les lèvres les dernières gouttes de kirsch pour le rappeler à la vie. Le cœur ne battait plus.

«C’est fini,» dit le volontaire.

Il regarda autour de lui pour chercher du secours, pour appeler un aide. Personne. Le jour était venu, mais dans les champs déserts les paysans effrayés n’allaient plus à l’ouvrage. Michel donna un dernier regard à M. de Piennes. Il lui sembla qu’un sourire d’ironique et fière résolution relevait la lèvre de ce mort, dont on apercevait les dents blanches et serrées.

«Il est mort en citoyen, songeait-il, et si on trouve ici son cadavre, on l’enterrera comme celui d’un suspect.»

Michel eût arraché la cocarde de son tricorne pour l’attacher à la poitrine de M. de Piennes. Mais, blessé à la tête, il avait pour toute coiffure son mouchoir noué autour de son front. Il allait s’éloigner lorsqu’il se rappela qu’il avait gardé sur lui sa carte du Club des Cordeliers, et, la tirant de sa poche, il raya son nom d’un coup de crayon et écrivit:

«Celui-ci s’appelle Robert de Piennes, mort citoyen de la République française une et indivisible.»

«C’est bien cela qu’il a voulu,» songeait Michel.

Il mit le papier entre les doigts crispés du mort et s’éloigna, regardant toujours, avec anxiété, si l’émigré ne remuait pas.

* * * * *

Le Dom de Mayence était encore loin. Le volontaire, épuisé, les yeux sur ce clocher où flottait indistinct un drapeau tricolore, se hâtait, comme un coureur hors d’haleine qui va tomber, mais du moins en arrivant au but. Il était, lui semblait-il, plus vaillant et plus fort tout à l’heure, lorsqu’il lui fallait soutenir ce blessé. Sa tête, peu à peu, semblait s’être alourdie. Ses jambes, affaiblies, pliaient.

«Je ne veux pourtant pas mourir là,» disait tout haut Michel Verdure...

Il avançait, marchait, redoublait d’efforts. Parfois aussi il s’arrêtait: il croyait entendre des voix, des bruits confus, des roulements de caissons. Sa blessure lui donnait comme le délire. Tout, au contraire, était calme dans ces champs où courait la sève, où s’ouvraient les premières feuilles. Dans les profondeurs de ces plaines, à l’horizon, derrière ces murailles, là-bas, sur l’autre rive du Rhin, qui eût deviné deux armées prêtes à s’entr’égorger? Il y avait dans l’air comme des chants d’oiseaux ou des bourdonnements d’insectes.

Exténué, Michel avançait toujours, mais le Dom paraissait s’éloigner. La route était plus longue qu’il n’avait cru. Ces bruits de clairon, apportés par le vent du matin, l’avaient abusé. Il se trouva soudain pris d’une lassitude immense. A quoi bon marcher? Pourquoi ne pas tomber là, comme l’autre, et comme tant d’autres de ses compagnons? Si les hussards de Cassel venaient de ce côté au fourrage, ils le traîneraient, le rapporteraient en croupe à Mayence. C’était le seul espoir. Quant à avancer maintenant, impossible. Michel éprouvait dans la tête des douleurs horribles. La fièvre lui revenait. Il se laissa aller à terre avec un soupir profond, murmura encore un de ces magiques mots qui couraient alors sur les lèvres des mourants et s’évanouit.

Ce ne fut pas un hussard de Cassel, mais un jeune homme de Mayence, Otto Schwartzen, qui trouva Michel Verdure étendu sur le chemin. Otto, ce matin-là, était allé, herborisant, du côté de Laubenheim. Il aperçut ce corps sanglant et s’assura qu’il respirait encore: il donna les premiers soins au blessé, et avertit les avant-postes français qu’un volontaire moribond avait besoin de secours. Des hommes d’ambulance rapportaient Michel sur les brancards déjà tachés de tant de sang, lorsqu’à la porte du grand hôpital, un chirurgien fit des difficultés pour recevoir le moribond.

«Nous sommes encombrés; les salles sont empestées de malades. Emportez ce nouveau venu au Dom ou logez les blessés chez les habitants. Que diable! ils doivent bien nous aider un peu, je pense!

--Citoyen, dit Otto qui avait suivi, vous avez raison. Il fit un signe aux soldats, leur dit: Venez, et les conduisit, tout près de là, à l’angle de la place Gutenberg, devant une petite maison dont il ouvrit la porte, en appelant: Magdet!»

Une vieille femme mit soudain la tête à la fenêtre, glissant un regard dans la rue avec un air effrayé:

«C’est moi, Magdet, dit Otto, et je vous amène un blessé.»

La vieille femme descendit en hâte.

«Prévenez mademoiselle de Smeyer, fit le jeune homme. Mon logis est trop étroit pour servir d’ambulance, et je sais que le dévouement et la charité d’Elisabeth sont tout acquis à un citoyen du monde et à un Français!»

Michel Verdure avait repris connaissance en route, mais pour s’évanouir de nouveau. Il revint à lui, couché dans un lit auquel rapidement Magdet mit les draps les plus beaux, et, en rouvrant les yeux, il éprouva comme une sensation de bien-être. Il avait encore devant lui ce paysage indécis d’un matin de printemps frileux: la longue route solitaire; Mayence, au fond, but désiré qu’on n’atteindrait pas. Et voilà qu’il se retrouvait dans une chambre allemande, où tout luisait de propreté,--ce sourire des choses,--où les grandes armoires de chêne reflétaient le soleil de la rue, où le tic-tac d’un de ces coucous de la Forêt-Noire semblait avoir bercé son sommeil. Et tout cela était gai et sentait bon.

Il laissa échapper un soupir satisfait, le soupir enfantin des souffrants, et comme si c’eût été une plainte, à ce bruit il vit entrer doucement un jeune homme, grand, blond et maigre, puis une jeune fille qui vint à son chevet, et d’une voix douce, sans accent germanique, lui demanda:

«Souffrez-vous, monsieur?

--Moi?» fit Michel sans répondre.

Et il la regardait. Sa taille était svelte, élancée, prise dans un de ces caracos du temps, qui sculptait sa poitrine et la rendait plus charmante. De longs cheveux noirs roulaient aux deux côtés de son visage, d’une blancheur lactée. Elle ouvrait sur le blessé de grands yeux aux prunelles brunes et pleines d’une bonté fière.

«Mais où suis-je donc? demanda Michel. Pourquoi ne suis-je pas à l’hôpital?

--Les Français ont été repoussés par les troupes allemandes et se sont repliés sur Mayence. Vous êtes chez mademoiselle de Smeyer, citoyen, répondit le jeune homme, chez de bons patriotes allemands, qui veulent, comme vous, la liberté universelle et rêvent la grande concorde humaine!»

Otto Schwartzen avait parlé avec une énergie singulière, de la voix altière d’un tribun. De toutes ces paroles vibrantes et généreuses, Michel n’avait pourtant retenu qu’un mot: mademoiselle de Smeyer. «Mademoiselle?» Il la regardait toujours de son regard fiévreux, et Elisabeth, sans baisser les yeux, répondait à ce regard étonné par un sourire qui voulait dire:

«Soyez sûr que nous vous sauverons!»