Chapter 11 of 13 · 3882 words · ~19 min read

Part 11

Abandonner son poste au cabaret, _boulet, 6 ans_.

Achat de vinaigre pour mettre dans l’eau, _détention_.

Boire son verre en deux fois, _prison, 6 mois_.

Changer de vin s’il n’est meilleur, _prison, 2 ans_.

Avoir voulu détruire un ivrogne, _mort_.

Dormir à table ayant du vin, _boulet, 2 ans_.

Endurer la soif ayant de l’argent, _perpétuité_.

Etre invité à boire et refuser, _travaux forcés, 10 ans_.

Vider son verre sous la table, _prison, de 2 à 5 ans_.

Boire sans rendre hommage à Bacchus, _prison, 13 mois_.

Ne pas sourire à l’approche d’une bouteille, _exposition_.

Réception d’une bouteille d’eau à table, _boulet, 6 ans_.

Rougir au nom d’ivrogne, _fers, 20 ans_.

Tambour qui quitte cantine pour battre aux consignés, _mort_.

Vider le verre de son camarade sous la table, _dégradation_.

Rendre le vin bu, _guillotiné_.

Fait en notre Palais des Plaisirs, l’an 8.000 de notre bien-aimé règne.

Le roi: BACCHUS.

_Ses ministres_, CHASSELAS, BOIT-SEC, et RUBIS-SUR-L’ONGLE. Pour copie conforme, R...

En sa qualité d’ivrogne de méchante humeur, Ragache avait trouvé la plaisanterie stupide.

«C’est qu’il n’aime pas le vin, mais l’absinthe, et voilà tout,» avait fait Jupille.

Et on n’en avait plus parlé.

Jupille, Bimborel et Cœurdeloy formaient un trio qui n’aimait pas précisément Urbain Ragache. Ils le rencontraient cependant assez souvent au cabaret de la mère Madras, où les invalides se réunissaient d’habitude. Parfois, Cœurdeloy amenait avec lui Marguerite, que les vieux fêtaient en redoublant de rasades et de _santés_.

Le cabaret de la mère Madras, que quelques-uns appelaient aussi _la mère Major_, était d’ailleurs un des plus fréquentés et des plus bruyants de la rue Croix-Nivert. L’enseigne, peinte en vert sur fond rouge, était celle-ci: _A la Belle Obus_. Le peuple dit _une_ obus (en sous-entendant le mot _bombe_) comme il dit _une_ omnibus (en sous-entendant le mot _voiture_). Un peintre avait représenté sur un panneau assez grand et qui se dressait, tenu par deux crampons de fer au-dessus de la boutique, un obus colossal qui, en éclatant, laissait apercevoir un grenadier de la vieille garde donnant la main gauche à un zouave et la main droite à un chasseur à pied. Des flammes et des roses entremêlées formaient une agréable guirlande autour des trois guerriers. Dans un horizon couleur de soupe au potiron, on apercevait le légendaire _petit chapeau_ surmonté d’une rayonnante étoile. Ce rébus attendrissant amenait des larmes aux yeux des grognards qui fréquentaient assidûment le cabaret de _la Belle Obus_.

La patronne de l’établissement, la mère Madras, comme on disait, la veuve Madras, comme elle tenait à être nommée, était une grosse, rude et forte femme, le ventre en avant, les poings sur la hanche, la tête haute, le regard droit et la voix arrosée de rhum. Elle avait été cantinière. Elle avait, comme la vivandière de Béranger, versé le rogomme en riant. Elle passait alors pour porter, comme on dit, les culottes dans le ménage. Madras, son mari, espèce de personnage silencieux et timide, rinçait les verres et servait la pratique, tandis que sa femme trônait au comptoir et regardait les beaux fils de la caserne avec des yeux doux. Devenue veuve, elle avait quitté le régiment et s’était établie rue Croix-Nivert, où d’anciens amis lui conservaient leur pratique. Elle trônait là, à son comptoir, entourée de bouteilles de kirsch, de cognac, d’anisette ou de raspail qui, par leurs couleurs, faisaient comme un nimbe autour du front de Mme Madras. Elle passait pour témoigner quelques bontés à ce grand diable de Ragache, qui avait chez elle sa pipe accrochée à un râtelier spécial et ne réglait sa note tracée sur une ardoise que de temps à autre. Mais nous devons peut-être négliger ces méchants propos.

Toujours est-il que, dans le cabinet du fond, cabinet tendu de papier peint représentant, deux cents fois répété, le groupe des deux grenadiers de Waterloo répondant à un major anglais par le mot de Cambronne, dans ce cabinet discret, Cœurdeloy, Poujade et Bimborel venaient souvent et, attablés en face d’une bouteille, buvaient, prisaient, toussaient et causaient d’autrefois.

Le plus vieux des trois était Poujade. C’était un vieux sceptique, gouailleur, farceur, se _faisant des journées_ à promener les étrangers dans l’Hôtel, leur expliquant tous les détails avec une émotion qu’il n’avait pas, leur racontant des batailles auxquelles il n’avait pas toujours assisté, et s’attendrissant devant le tombeau de l’Empereur dont il disait, dans l’intimité: «S’il me reste encore la peau et des os, et encore une jambe, par hasard, ce n’est pas la faute de ce parisien-là!» Bavard, amusant, tapageur, tel était ce petit vieux qui s’amusait, lui aussi, à faire poser le bourgeois et à blaguer le pékin visitant l’Hôtel.

D’ailleurs, probe et bon, sans méchanceté, sinon sans malice. Un rapin dans la capote d’un invalide.

C’est lui qu’on entendit longtemps montrer ainsi le tombeau de Napoléon:

«Espacez-vous. Très bien! Vous voyez à droite, le _dogme de la force_, à gauche, le _dogme de la force_. Otez votre chapeau. Vous voyez Bertrand, premier grand maréchal du palais; Duroc, second grand maréchal du palais... Remettez votre chapeau!»

Poujade, dans l’intimité, chantait le couplet comme un vrai goguettier, mais il le chantait en faisant la charge du refrain, et il était revenu de son amour pour la gloire: «On sait ce que c’est, la gloire! disait-il. Une femelle qui vous fait des signes et qui vous renvoie avec une patte de moins ou une estafilade de plus, quand on a la bêtise de l’écouter.» Et il montrait sa jambe de bois dont il se servait depuis Montmirail. Aussi, rien n’était comique comme Poujade lançant au dessert les chansons que d’autres entonnaient de bonne foi et dont il faisait, lui, des bouffonneries amusantes. Tantôt c’était sur l’air: _C’est un luron_, le discours du maréchal Gérard au général Chassé, ou la prise de la citadelle d’Anvers:

Ces Hollandais croyaient sans doute Par leurs obus nous repousser; Malgré forteresse et redoute Nous avons su les renverser. Qu’espérait-il, ce fort immense, Contre nous vouloir _se lutter_? Malgré les efforts de Chassé Fallut qu’il succombe à la France.

Et le refrain:

Il faut Belge et Français Vaincre le Hollandais!

Tantôt remontant plus haut, c’était le couplet sentimental sur la perte du grand Napoléon par la France.

A Waterloo, quand fut sa déchéance, C’était à nous de jouer le grand coup; Vaincre ou mourir c’était le cri de France, Il serait plus honorable pour nous; Quand il fit ses adieux à sa noblesse, De le sauver encore on le pouvait. De le revoir on désire, on s’empresse, Fallait donc le conserver quand on l’avait[1].

[1] _Chansonnier nouveau_, dont le dépôt est chez le sieur Aubert, rue du Plâtre-Saint-Jacques, 16, à Paris.

Poujade, au refrain, feignait de pleurer largement et sa grimace était à mourir de rire. Et voilà ce que l’âge et la vie avaient fait de cet homme, intrépide jadis, allant gaîment au danger, blessé dix fois, et qui maintenant raillait ses vieilles amours et ses vieilles chimères, comme tous ceux qu’a détrompés l’avenir raillent leurs illusions perdues.

Bimborel, l’autre ami de Cœurdeloy, moins âgé que Poujade, était aussi moins sceptique. C’était dans toute la force du terme le soldat, humble, timide, résolu, attristé, le soldat esclave de la consigne et du devoir. Il avait fait, depuis l’Afrique, jusqu’à la Crimée, toutes les campagnes. Au retour de Sébastopol, en débarquant, il s’était cassé le bras. Il était déjà vieux, ayant plus d’années de service qu’il n’en fallait et il entra aux Invalides. Il y avait, en 1869, treize ans déjà que Poujade et Cœurdeloy le connaissaient.

Bimborel mettait tous ses souvenirs dans ce terrible combat de la Macta, en Afrique, où il avait, avec ses compagnons du 66e, vu de si près la mort, une mort affreuse, la mort par la décapitation et le massacre. Il se plaisait à raconter, en hochant la tête, ces journées d’Afrique:

«Lorsqu’on quitta le champ du Sig, le 28 juin, sur trois files, avec le bataillon d’Afrique en tête et nous à l’arrière-garde, on ne se doutait pas de ce qu’on allait voir. L’émir Abd-el-Kader nous attendait (Bimborel l’appelait plus souvent _Abel-Kader_) et, ses fantassins allant en croupe avec ses cavaliers, il nous attendait au passage sur des montagnes et caché dans les bois. Ses _réguliers_ (vous ne savez pas ce que c’est que les réguliers d’Abd-el-Kader? des mauricauds jambes nues, tête rasée, avec de petits burnous bruns en poil de chèvre), ses _réguliers_ nous guettaient, et quand nous arrivons, feu partout. Avec cela, des feux d’herbe sèche qu’ils allument et la fumée qu’ils nous envoient avec des balles. On était aveuglé, criblé, canardé, assassiné. Les conducteurs des trains de blessés coupaient les traits des voitures et les Arabes égorgeaient les malheureux. On se défendait comme on pouvait, mais la chaleur était celle d’un four chauffé. On devenait fou. J’ai vu des camarades se déshabiller et se mettre à danser, tout nus, devant les Arabes, qui les _descendaient_. Je vous dis, on était fou, la tête perdue. Le soleil était écrasant. Sans nous et sans une poignée d’artilleurs, tout était fini. Mais on chanta la _Marseillaise_, on chanta, et en se dévouant et en se faisant tuer, on sauva les débris de la colonne; mais il y avait des vides dans les rangs, et le général Trézel ne riait pas.»

Ainsi Bimborel avait laissé toute sa jeunesse et sa vigueur dans cette terre africaine, et il aimait à y retourner en pensée. Sans être un rêveur, et préférant, sans contredit, un verre de vin blanc à un sonnet, il avait aussi ses heures de mélancolie, quand il songeait à ces soirs de Constantine, aux rues d’Oran, aux petites juives avec leurs grands yeux veloutés, aux orangers qui sentaient bon. Il était fier aussi de se rappeler ses campagnes, les rudes assauts de Constantine, la retraite avec Changarnier, l’assaut avec Lamoricière, Orléans et Nemours, Tlemcen avec Cavaignac, et toutes ces courageuses campagnes qui devaient faire de la première armée d’Afrique (l’armée d’Afrique avant les bureaux arabes) une légendaire et intrépide armée.

«Il ne faut pas croire, disait-il encore, que nous nous soyons amusés non plus en Crimée. En faction, la nuit, à dix mètres des Russes, on gelait. Il fallait, le lendemain matin, casser la glace autour des sentinelles qu’on venait relever. Les pieds étaient pris. Rude armée, je vous le promets. On parle des Prussiens. Ils ne gagneraient pas la bataille de Traktir et _renâcleraient_ devant ce siège où l’on mourait dans la nuit.

«Quand nous sommes entrés à Malakoff, ajoutait Bimborel, les jours où il était causeur, j’étais crevé de fatigue. Il faisait nuit. Je vois des sacs, des sacs gris. Je me dis: Voilà mon traversin trouvé! Je me couche dessus et, pas plus tôt couché, je m’endors. Ah! quel sommeil! A poings fermés. Au petit jour, je m’éveille. Ça sentait une odeur fade, j’avais mal au cœur; je me dis: Mais ce sont ces sacs, ils puent, ces sacs! Je regarde, je crois bien qu’ils pouvaient puer! C’étaient des Russes, des cadavres de Russes tués la veille, et j’avais couché et dormi là-dessus, moi, sans savoir. Ce qui prouve que tous les lits sont bons quand on est fatigué!»

Tel était ce trio de braves gens parmi lesquels Marguerite grandissait et qui l’aimaient, tous les trois, d’une affection vraie et quasi paternelle. Cœurdeloy n’en était pas jaloux. Tous ceux qui aimaient Marguerite, au contraire, il les aimait. La petite maintenant était demoiselle de magasin, rue du Faubourg-Saint-Denis, chez une mercière, une _payse_ de Cœurdeloy, Mme Sauviat, de la rue Manille. Cœurdeloy était assuré du moins que Marguerite, surveillée et choyée à la fois, n’avait rien à craindre. Aussi disait-il parfois, se frottant les mains:

«Allons, il ne s’agit plus que de trouver un parti à l’enfant, et je ne plains pas, je le dis d’avance, celui que je trouverai!»

* * * * *

«Cœurdeloy, dit un matin Poujade en se promenant sur l’esplanade, tu parles souvent de marier la petite. C’est très bien. Mais es-tu parfaitement sûr qu’elle n’aime personne?

--Qui? Marguerite? Aimer quelqu’un?

--Ce serait donc bien étonnant? Crois-tu que tout le monde a des _frimousses_ comme Bimborel, toi ou moi? Avant de chercher, consulte Marguerite. Je parierais qu’elle a un nom sur les lèvres et qu’elle rêve à une moustache plus ou moins frisée.

--Tu sais donc?...

--Je ne sais rien du tout. Je présume. A dix-sept ans, ce n’est pas à Ragache qu’on pense, m’est avis. Interroge, tu sauras.

--Je suis bête, se dit Cœurdeloy, le fait est que Poujade a bien raison. Les fillettes savent quelquefois autrement mieux choisir que leurs parents le parti qui leur convient.»

Il s’habilla, alla au faubourg Saint-Denis et demanda Mme Sauviat. La mercière était enchantée de Marguerite. Intelligente, douce, dévouée, la jeune fille ne recevait que des éloges. On lui avait donné pour chambre la chambre de Mlle Sauviat, mariée récemment. Elle était là comme chez des parents. Cœurdeloy lui demanda si elle était heureuse, si elle souhaitait quelque chose. Elle ne souhaitait rien, elle se trouvait absolument heureuse. Pourtant, lorsque Cœurdeloy aborda de front, comme une redoute, la question du mariage, Marguerite rougit un peu, et lorsqu’il lui demanda si elle n’aimait pas déjà quelqu’un, elle se troubla visiblement. «Ce diable de Poujade, pensait Cœurdeloy, il avait deviné tout de même!»

Marguerite avait, en effet, un secret qu’elle avait caché jusqu’ici au père Cœurdeloy, quoique ce mystère ne fût pas bien coupable. Elle passait, un jour, rue du Faubourg-Saint-Denis, au moment où un cheval emporté, traînant après lui un fiacre, se précipitait descendant la pente assez rapide qui va de la prison Saint-Lazare à la rue de Paradis-Poissonnière, et que les omnibus gravissent avec un cheval de renfort. En voyant cette voiture, ce cheval lancé au galop, on criait, on fuyait. Une _bonne_ du quartier, portant un enfant, une Alsacienne, traversait en ce moment la chaussée, et ne paraissait ni voir le cheval ni entendre les cris. «Mais elle va se faire écraser,» dit Marguerite qui, avec Mme Sauviat, étaient accourues à tout ce bruit sur le pas de la porte. La pauvre fille et l’enfant eussent, en effet, été renversés et écrasés sans un jeune homme qui se jeta brusquement, intrépidement aux naseaux du cheval, et l’arrêta net d’un effort puissant. La foule applaudit, entoura le brave garçon. Lui, souriait.

«Vous avez le poignet solide, lui dit quelqu’un.

--Il le faut bien, répondit-il, quand on n’en a plus qu’un!»

Marguerite le regarda. Le jeune homme était manchot. Il lui manquait le bras droit. Elle vit en même temps qu’il portait à sa boutonnière un ruban double, le ruban de la médaille militaire et celui de la Légion d’honneur. C’était dommage. Le jeune homme était réellement charmant, beau d’une beauté mâle, brun, solide, les yeux francs et le regard profond.

Comme il allait s’éloigner, Marguerite remarqua qu’il était légèrement blessé au front, le timon de la voiture l’ayant peut-être un peu frôlé. Mme Sauviat le vit aussi. Elle fit entrer le jeune homme à son magasin, et Marguerite étendit un peu d’arnica sur un mouchoir de batiste.

«Allons donc, mademoiselle, disait-il, j’en ai bien vu d’autres. Qu’est-ce que cette égratignure pour un Mexicain comme moi!

--Vous avez été au Mexique?

--Et je n’en suis pas revenu tout entier,» fit-il en montrant d’un signe de tête sa manche droite repliée, cousue à son paletot.

Marguerite le regardait et se sentait prise de pitié pour ce jeune homme, brave, charmant et ainsi mutilé. Elle pensait que le père Cœurdeloy serait content de pouvoir le féliciter et lui dire qu’il avait bien agi.

Élevée dans ce milieu de vieux soldats et d’invalides, elle s’était accoutumée peu à peu à admirer par-dessus tout le courage militaire et à honorer les blessés des batailles. Le _pilon_ qui servait de jambe à Poujade, les rhumatismes de Bimborel, la toux qu’avait parfois le père Cœurdeloy l’avaient depuis longtemps habituée aux infirmités humaines. Il y avait un peu en elle de la sœur de charité, qui ne s’effraye point devant un malade ou un amputé. C’est pourquoi Marguerite ne trouvait pas déplaisant, malgré le bras qui lui manquait, ce jeune homme dont la main virile venait de sauver la vie à deux êtres à la fois. Lorsqu’il prit congé de Mme Sauviat, Marguerite le vit s’éloigner à regret. Il avait laissé son nom, André Fabreveyre; il avait même laissé échapper qu’il était Limousin, né à Saint-Yrieix, comme Dupuytren, et Marguerite était devenue toute rouge en disant: «Tiens, mon père Cœurdeloy aussi est Limousin!» mais c’était tout. Elle eût voulu connaître l’histoire de ce passant, dont elle ignorait même l’existence une heure auparavant. Il est de ces sympathies invincibles qui feraient croire entre les êtres à une électricité latente.

Cette histoire d’André n’était pas bien romanesque; la vie de ce jeune homme de trente ans était faite de devoir. Fils d’un petit épicier de Saint-Yrieix, il était tombé au sort et n’avait pu être racheté, quoique le père, _le vieux_, comme il disait, eût voulu vendre son fonds pour «acheter un homme.» Il était parti et, après un ou deux ans de vie de garnison, où il avait, en lisant, achevé l’éducation reçue jadis au lycée de Limoges, on l’avait envoyé au Mexique où, pendant plusieurs années, il s’était battu. Dans une des dernières rencontres avec les soldats de Juarès, il avait reçu une balle dans le bras et l’amputation avait été déclarée nécessaire. Elle avait réussi. Il était revenu en France et, après avoir obtenu une place de contrôleur au chemin de fer de l’Est, il espérait entrer dans les bureaux et il vivait dans cette espérance, apprenant le soir, tout seul, l’allemand et l’anglais. Le père Fabreveyre était mort, la mère aussi. André se trouvait donc seul au monde, seul avec ces espoirs qui, à trente ans, sont encore fleuris et comme parfumés, seul avec ses souvenirs, qu’il se plaisait à évoquer, quand il était seul et rêvait.

Un des plus terribles souvenirs d’André était celui-ci. Une nuit, sa compagnie, étant détachée pour donner la chasse à une bande mexicaine, s’était établie dans une _hacienda_ abandonnée, pour y passer la nuit. On s’était logé et couché tant bien que mal dans l’auberge, et on commençait à dormir, lorsqu’un coup de feu traversa l’air, claquant avec un bruit sec, comme un coup de fouet. C’était une alerte. Les Mexicains entouraient la maison et comptaient surprendre le poste. Les sentinelles se replièrent sur la _hacienda_ et chacun sauta sur son fusil. Le capitaine disposa en hâte ses hommes autour de la maison, en tirailleurs. La nuit était profonde, noire comme un ciel d’orage, et, la fusillade éclatant de tous côtés à la fois, l’obscurité semblait littéralement rayée de flammes. Un cercle de feu entourait le poste français, et si la compagnie n’avait pas eu le temps de se déployer autour de la ferme, elle était prise dedans et égorgée comme dans une ratière. Ordre avait été donné de riposter, sans s’avancer trop sur l’ennemi.

«Laissez venir,» avait dit le capitaine.

Les _chinacos_ devaient être nombreux, car leur feu était vif. André, tapi derrière un mamelon de terre, entendait les balles bourdonner autour de son képi comme des essaims d’abeilles: «Ça serait bête tout de même, pensait-il, de mourir comme ça en pleine nuit.» Il guettait les coups de feu et brusquement tirait aussitôt sur la lumière, au juger, avec la froideur et le sang-froid d’un chasseur qui vise un perdreau. De tous côtés on ripostait. On se battit ainsi pendant toute la nuit. A la fin André, étouffant sous une chaleur torride, se mit en manches de chemise.

«Comment! fit un soldat qui tiraillait à côté de lui, vous n’avez pas peur, mon fourrier, que ce blanc devienne un point de mire?

--Que voulez-vous qu’on y voie quelque chose? Il fait noir comme chez le loup.

--Et chaud comme chez le diable!»

Cependant il fallait se battre; André avait le gosier sec et faisait claquer sa langue contre son palais. La gorge serrée, il s’efforçait d’aspirer, dans cette nuit torride, un peu d’air frais.

«Vous n’avez pas votre gourde, vous? disait-il à son voisin qui rechargeait son fusil.

--Non, fourrier. Mais si vous voulez, à dix pas d’ici, en vous glissant derrière les arbustes, il y a une flaque d’eau, et j’y ai bu.

--Y venez-vous avec moi?»

André se glissa, s’abritant derrière des herbes hautes, jusqu’à l’endroit indiqué; son soldat le suivait.

Dans la nuit, au clapotement de l’eau sous leurs pas, ils reconnurent la flaque, et, se penchant, André ramassa un peu d’eau dans ses mains réunies en forme d’écuelle et but. Il trouvait à cette eau un goût saumâtre, étrange, un goût de fer, mais il buvait. Un je ne sais quoi de solide et de semblable aux grumeaux de la colle lui passait parfois par la gorge, et cette eau devait être pleine de détritus d’herbes, peut-être de mousse verdâtre nageant dans la mare croupie; mais sa soif était si intense, si affreuse, qu’il buvait encore. Son compagnon, buvant aussi, disait:

«C’est bon tout de même!»

Puis il retourna à la petite ferme et passa la nuit à faire le coup de feu.

Le matin, les Mexicains étaient repoussés, et quand le soleil se leva sur ce champ resserré de combat, André, en allant vers la flaque d’eau, recula terrifié et ses cheveux se dressèrent avec horreur sur son crâne tandis qu’un haut-le-cœur atroce le secouait et le soulevait brusquement. O dégoût! Il y avait dans la mare un cadavre étendu, un cadavre de Mexicain au front ouvert par une balle et dont la cervelle nageait, hideuse, dans l’eau rouge comme du sang. Cette cervelle et cette eau, c’était ce qu’André avait bu, et quand il y songeait un frisson d’horreur lui revenait encore.

«Et voilà, disait-il, ce que c’est que la guerre!»

Les sympathies, dans ce monde, sont le plus souvent réciproques, et si André avait fait quelque impression sur Marguerite, la jeune fille avait absolument séduit André. Il y songea longtemps, et plus d’une fois il passa devant le magasin de Mme Sauviat pour la revoir. Du fond du logis de la mercière, Marguerite apercevait André et devenait rouge. Elle avait envie d’aller lui parler. Elle trouvait ridicule qu’il n’entrât pas saluer Mme Sauviat. Un jour qu’en prenant son courage à deux mains il se risqua dans la boutique, Marguerite fut heureuse et tentée de lui dire: Merci.

Peu à peu, il s’était établi entre les jeunes gens un courant magnétique et ils ne se dissimulaient pas l’un à l’autre, par l’éloquence du regard, qu’ils se plaisaient et s’aimaient sincèrement. Maintenant Marguerite savait le nom du jeune homme et André connaissait la parenté de Marguerite. Lorsque le père Cœurdeloy eut flairé le secret, il l’obtint bien vite et Marguerite avoua tout. Elle tremblait que le petit vieux ne se fâchât. Point du tout. Au contraire.

«Eh! bien, mais, s’il est charmant, ce M. André, qu’il vienne me trouver, et si c’est un honnête garçon on lui donnera tes deux mains, quoiqu’il n’en ait qu’une!»

Le lendemain, André se présentait à Cœurdeloy. Marguerite avait tout dit. Il venait faire officiellement la demande. Il séduisit le vieillard comme il avait séduit la jeune fille; mais Cœurdeloy, qui, pour lui, eût été le plus insouciant des hommes, devenait pour Marguerite un calculateur effréné! Il trouvait que la _position_ d’André n’était pas, disait-il, _suffisante_.