Chapter 2 of 13 · 3991 words · ~20 min read

Part 2

Il y avait à leurs pieds, parmi les cadavres, un écouvillon cassé; Malapeyre s’en servit pour faire un trou assez profond dans la terre détrempée, boueuse, et, quand il eut fini, recouvrant le drapeau, les lambeaux de soie, d’une couche de terre rouge de sang, il trépigna sur cette sorte de tombe; puis, quand il releva la tête vers Fougerel, il entendit le capitaine qui lui disait avec un geste fier:

«Maintenant, vive la France! On peut mourir!»

Et tous deux, sous la mitraille épouvantable, parmi les cris de triomphe insultants des vainqueurs, au milieu des plaintes sinistres ou des menaces des vaincus, ces hommes froids, souriants, heureux d’avoir sauvé le drapeau, jetaient comme une arme impuissante la hampe brisée à la face des Prussiens, qui fusillaient maintenant le carré à bout portant.

Bientôt il n’allait plus rester sur le champ de bataille de Waterloo que le dernier carré, que commandait Cambronne, et où Napoléon Ier voulut du moins, lui, s’enfermer pour mourir. Les derniers combattants de la grande armée allaient tomber, côte à côte, écrasés, mais invaincus. Fougerel et Malapeyre furent laissés pour morts. Tous deux blessés, l’ambulance les sépara longtemps; on les avait transportés dans des fermes et soignés là, tant bien que mal. Les paysans qui les avaient recueillis les avaient reçus à demi vêtus, les poches vidées par les maraudeurs, et il leur fallut, une fois guéris, regagner le pays à pied, étape par étape, plus semblables à des mendiants qu’à des soldats. Mais quoi! ils se sentaient assez riches d’avoir enfoui, comme des avares, le seul trésor qu’ils estimassent plus que tout au monde, car il représentait l’honneur national, il portait les couleurs françaises et leur semblait comme une image palpable de la patrie.

Lorsqu’ils se rappelaient cette journée terrible, ou plutôt l’heure crépusculaire où, tout étant perdu, n’ayant plus autour d’eux que la mort, ils avaient résisté jusqu’à la fin, le sang aux yeux, l’injure à la bouche, la main crispée sur la garde d’une épée qu’ils eussent brisée et non rendue; lorsqu’ils évoquaient cette dernière scène du drame dont ils avaient été les acteurs, ces tas de morts aux formes bizarres, ce ciel incendié, cette plaine immense, ce fourmillement à la fois rouge des uniformes britanniques et noir des uniformes prussiens, cette ligne de feu enveloppant ce carré d’hommes décidés à périr, puis ce drapeau déchiré, cette hampe brisée, cet étendard disputé à l’ennemi et sauvé de son atteinte; lorsqu’ils se disaient: «Nous avons fait cela,» Fougerel et Malapeyre relevaient le front, se regardaient avec des yeux contents et se tendaient la main, en se répétant: «Au moins, ils ne l’ont pas pris, le drapeau des grenadiers de la garde!» Cette idée était la consolation, ce fait d’armes la consécration de leur vie. Retraités, inutiles, bons maintenant à faire des invalides, ils se disaient du moins qu’eux seuls, d’un même élan, d’un même accord, avaient vengé l’honneur du pays et celui du régiment. Aussi bien, lorsqu’ils causaient de ce passé, les deux capitaines souriaient, Fougerel se frottait les mains, et Malapeyre lui disait: «Allons, un verre de madère à la santé du drapeau! Tu ne peux pas lui refuser ça!»

Ainsi vivaient humblement, doucement, apaisés et contents, ces hommes qui avaient ouvert leurs veines pour faire de la pourpre à un despote, et qui eussent voulu donner leur vie pour éviter une défaite à la France.

* * * * *

Un soir qu’ils étaient assis à leur table accoutumée, Fougerel, fumant sa pipe d’écume et écoutant le bruit des billes d’ivoire roulant sur le billard, Malapeyre, qui lisait le journal venu de Paris, fit tout à coup un mouvement sur sa chaise, poussa un cri étouffé, et laissa tomber sur la table de marbre le journal qu’il tenait à la main. Au geste de son ami, Fougerel avait regardé Malapeyre d’un air à la fois étonné et inquiet. Malapeyre était livide; sa lèvre inférieure remuait nerveusement sous sa moustache. Il avait l’air d’un homme qui étouffe.

«Eh bien! quoi? dit Fougerel; qu’as-tu donc?

--Ce que j’ai?» fit Malapeyre.

Il voulut parler: la voix s’arrêta dans sa gorge; il prit le journal avec colère, et, désignant d’un doigt tremblant quelques lignes à Fougerel, il ne prononça que ce seul mot:

«Lis!»

Fougerel hocha la tête, se disant que c’était sans doute encore un compagnon du vieux temps qui venait de mourir,--et la seule préoccupation du soldat était de savoir le nom de celui qui partait,--lorsque, en regardant le passage des _faits divers_ que lui signalait Malapeyre, il sentit lui courir sur la peau un frisson étrange et plein de colère. Un flot de sang lui monta brusquement aux oreilles et aux yeux. On lui eût donné un coup de crosse sur la nuque, il n’eût pas été plus étourdi.

«Est-ce possible! dit-il d’un air effaré. Comment! comment!... Ils l’ont eu?

--Lis,» répéta Malapeyre d’un ton sombre.

Fougerel relut, scanda un à un les mots imprimés. C’était un extrait de la _Gazette de Berlin_, qui contenait ce qui suit: «On vient de réparer, à la _Garnisons-Kirche_, à Potsdam, le tombeau du grand Frédéric. Au-dessus du mausolée, on a disposé circulairement les drapeaux français pris à Waterloo, et parmi lesquels se trouvent l’aigle des dragons de l’impératrice, celle des voltigeurs et l’aigle du 1er régiment des grenadiers de la garde.»

«Le drapeau! dit Fougerel en s’interrompant, ils ont le drapeau!

--Continue, répondit Malapeyre, qui regardait son ami avec des yeux fixes.

--«Ce dernier étendard (le nôtre, dit Fougerel avec colère) avait été ramassé sur le champ de bataille le 18 juin 1815. Ses défenseurs l’avaient déchiré, puis littéralement enterré, et c’est le lendemain seulement qu’on en a retrouvé les lambeaux en creusant, pour enfouir les morts, les environs de la chaussée de Genappe. La princesse de Hohenlohe a recousu, de ses propres mains, ce glorieux trophée, qui orne maintenant le mausolée de Frédéric II.»

--Le drapeau, notre drapeau, répéta encore Fougerel, dont la colère augmentait, ils l’ont trouvé, ils l’ont gardé! Ah! tonnerre! il valait bien la peine de le disputer ainsi à ces sauvages! Ils l’ont pris! Comment disent-ils? «_Il orne_ le mausolée de leur Frédéric!» Mille dieux, mon pauvre Malapeyre, voilà une mauvaise journée!

--Très mauvaise,» répondit Malapeyre en se tordant la moustache.

Puis tous les deux, rêvant, absorbés, se turent et se mirent à songer. Quel écroulement! quel réveil! Cette idée qu’ils avaient, dans l’immense chute de la patrie, sauvé l’honneur du corps, enlevé à l’ennemi le droit d’afficher la défaite du 1er grenadiers, c’était leur consolation depuis vingt ans, leur joie intime, rendue chaque fois plus profonde par l’éloignement, par cette brume des temps qui est comme l’auréole des souvenirs. Ce suprême défi à la destinée et cette dernière lutte de deux hommes de cœur avec la fortune, lorsqu’ils y songeaient, les rendaient fiers. Dans la gloire du passé, ils ne voulaient pour eux que cette gloriole, mais ils la voulaient. Ils se sentaient persuadés que leur devoir n’avait pas été stérile, satisfaits d’avoir combattu jusqu’au bout et, dans le désastre de l’armée et de la nation, sauvé ce débris: un drapeau. Aussi bien les lignes traduites de la _Gazette de Berlin_ leur faisaient l’effet d’un coup de foudre. Elles anéantissaient, en une seconde, l’échafaudage tout entier de leur bonheur calme et satisfait. Il semblait à ces soldats rigides qu’on venait brusquement de les mettre à l’ordre du jour, comme coupables de lâcheté. Cette mention du drapeau captif leur paraissait la plus cruelle des injures personnelles. C’était même plus qu’une injure, c’était le reproche sanglant de la patrie humiliée à ceux qui la devaient défendre. «Ils ont le drapeau!» Cette seule pensée tint muets tout le soir les deux capitaines, et il fallut, pour qu’ils sortissent de leur torpeur assombrie, que le garçon de café vînt leur dire:

«Il est dix heures, capitaines!»

Jamais on n’avait vu les capitaines demeurer si longtemps à leur table habituelle.

Ils rentrèrent au logis, soucieux et sans mot dire. Seulement, avant de se séparer, ils se serrèrent la main dans une étreinte nerveuse, éloquente et prolongée comme un adieu. Puis ils se mirent au lit, mais sans dormir; tous deux revoyaient, en fermant les yeux, les lignes maudites de cet article qui tombait dans leur calme existence comme un boulet sur un toit paisible.

Le lendemain, au réveil, les deux amis se saluèrent d’un bonjour triste, Malapeyre soupirait; Fougerel, tout en se rendant à l’_Hôtel d’Évreux_, frappait le pavé du bout de sa canne, comme s’il eût menacé un adversaire absent. Il faisait beau. Dans leur promenade aux Valmeux, pas un mot du drapeau ne fut dit entre eux. Ils ressemblaient à des parents qui évitent de parler de l’enfant qu’ils ont perdu. Le soir, avant le dîner, lorsque le garçon de café apporta à Malapeyre le verre de malaga qu’il buvait d’habitude, le capitaine dit d’un ton brusque:

«Merci, je n’en prendrai pas.»

Et comme le garçon le regardait d’un air surpris: «Je n’en prendrai plus,» fit Malapeyre doucement.

Fougerel laissa partir le garçon, aussi étonné que si le clocher de l’église fût tombé tout à coup; puis, regardant Malapeyre en face:

«Tu prétendais, dit-il, que tu ne pouvais dîner sans ce que tu appelais un apéritif?

--Oui, autrefois, répondit Malapeyre.

--Autrefois, c’était hier.

--Entre hier et aujourd’hui, il y a longtemps.

--C’est vrai,» dit Fougerel.

A table, Malapeyre refusa encore le vin qui faisait le «coup du milieu». Toute la table fut ébahie. On se demandait si le capitaine n’était pas malade. Il était pâle, à la vérité, et assez morne, comme Fougerel. En quittant l’hôtel pour se rendre au café, Fougerel fredonnait, mais sans y penser, un air de marche.

«Tu chantes ça sur un air de _De profundis_, fit Malapeyre.

--C’est que c’en est un aussi, répondit le capitaine. Il y a en moi quelque chose de mort et qui vivait hier: une confiance, un espoir, une joie... Tu sais quoi?

--Je le sais,» dit Malapeyre.

Le garçon du _Café de la Ville_ demeura stupéfait, ce soir-là, lorsque les capitaines, apercevant les deux glorias qu’il apportait sur un plateau de tôle, Fougerel dit, en éloignant les grosses tasses à filets bleus et à contre-filets dédorés: «Je n’en prends pas,» et que Malapeyre ajouta: «Ni moi. Remportez cela.»

«Faut-il laisser le carafon, au moins? demanda le garçon, en prenant par le col le flacon d’eau-de-vie.

--Non, rien.»

Il y avait évidemment quelque chose de brisé dans la vie des deux capitaines. Ce fut l’occasion de plus d’un propos, et les habitués du café prétendirent, mais sans preuves, qu’après avoir engagé leur demi-solde, ils l’avaient perdue dans de mauvais placements. Pauvres gens! D’ailleurs, il faut le reconnaître, ces économies nouvelles apportées dans leur manière de vivre ne nuisirent en rien à la considération des vieux officiers. On n’en parlait à Vernon que pour tuer le temps, comme on dit. Eux, à partir de ce moment, passèrent à peu près, au _Café de la Ville_, du rôle de consommateurs à celui de spectateurs, suivant les parties de billard, de dominos ou d’échecs, et jugeant les coups.

Leur opinion faisait loi. Ils se plaisaient à retrouver, dans ces luttes des échecs, les émotions affaiblies et comme les fantômes des batailles d’autrefois. Des années s’écoulèrent ainsi. La sobriété des capitaines était devenue excessive. Fougerel ne fumait plus; rarement et dans les grands jours, il décrochait du râtelier une pipe et la bourrait, aspirant lentement à sa fenêtre le parfum qui lui plaisait, puis il suspendait de nouveau la pipe à sa place, comme une arme hors d’usage. Quant à Malapeyre, sa tempérance était absolue. Il se fût contenté volontiers de devenir et de rester un buveur d’eau.

Ce système soudain d’économie avait une cause, et chacun de ces deux hommes devinait instinctivement le motif qui dictait la conduite de son compagnon, mais aucun d’eux n’y faisait allusion, même en passant. Ils avaient pris, en vivant dans une intimité si profonde, l’habitude des mêmes soucis, des mêmes pensées. Ils se comprenaient parfois, sans dire un mot, d’un geste ou d’un regard. La vie en commun et l’affection vraie ont très souvent de ces résultats. La pensée se dédouble, ou plutôt les deux pensées n’en font plus qu’une; la même âme habite deux corps.

Fougerel et Malapeyre ne soufflaient mot de leurs projets, mais chacun d’eux les connaissait intimement et complètement, tout en sachant gré à son ami de ne point chercher à en deviner le secret.

C’était comme une idée fixe, que ces deux hommes caressaient à l’envi l’un de l’autre, une de ces idées qui absorbent tout dans une existence et servent parfois à l’homme de prétexte pour vivre, une idée absolue, comme toutes celles des chercheurs de mondes, une idée sublime et folle. Chacun d’eux avait résolu, à part soi, d’aller, sans plus hésiter, quand il le pourrait, à Potsdam, et, là, de déchirer, de reprendre, de brûler, de voler, d’anéantir--Dieu sait comment!--le drapeau du 1er régiment des grenadiers de la garde, offert en pâture aux regards des curieux.

Cette idée, peut-être impraticable et à coup sûr étrange, insensée, avait germé dans le cerveau de ces deux soldats, à la même heure, depuis le jour où ils avaient appris que ce drapeau, qu’ils croyaient sauvé par leurs mains, servait de trophée à l’ennemi. Nulle puissance au monde n’eût certes pu les détourner de cette entreprise, ou leur en démontrer l’impossibilité. Il leur semblait que cette aventure était le devoir. Leur conscience leur dictait cette consigne étroite, définitive. «A quoi serait bon un soldat, pensaient les deux capitaines, s’il laissait ainsi son drapeau à l’étranger?»

D’ailleurs, même au point de vue purement égoïste, l’entreprise devait être tentée. Depuis qu’ils savaient que leur dévouement dernier, leur sacrifice, leur suprême colère avaient été inutiles, ils étaient en effet devenus sombres, à demi accablés, à demi irrités, dormant mal, n’aimant plus les promenades d’autrefois, la causerie tranquille, la vie apaisée de la petite ville, inquiets, au contraire, et mécontents comme tous les Icares dont la réalité a durement brisé les ailes.

Une seule question les retenait en Normandie, la dure question d’argent: cela coûtait cher, à cette époque, un voyage en Prusse, et les anciens soldats n’étaient pas riches. Aussi c’était pourquoi, tous deux, sans souffler mot, avaient doucement rogné sur leurs plaisirs, sur leurs chères habitudes, les petites économies qui devaient leur permettre, avec le temps, de payer le voyage en diligence, de Vernon à Paris, de Paris à la frontière, et de la frontière à Potsdam. Des années se passèrent ainsi, dans la poursuite de la même touchante et héroïque chimère. Sou sur sou, comme tous les pauvres, les capitaines mirent de côté le prix du voyage, et lorsque la somme fut complète, lorsqu’ils demandèrent au receveur de leur changer leurs nombreuses petites pièces de monnaie blanche pour quelques pièces d’or, lorsque, en comptant ses saintes et modestes épargnes, chacun d’eux fut certain qu’il pouvait maintenant tenter l’aventure, ce fut une journée de joie entre ces deux vieux amis, et l’un à l’autre ils se révélèrent un secret déjà lointain dont chacun savait d’avance le dernier mot.

«Je t’avais deviné, mon brave Malapeyre, dit Fougerel, mais je voulais te laisser le bonheur de te croire seul à nourrir ton projet.

--Je t’avais deviné aussi, fit Malapeyre; mais tu avais l’air si heureux lorsque je demandais pourquoi tu ne fumais plus et que tu me répondais: «Parce que...»

--Hypocrite, qui disait qu’il n’aimait plus le vin de Madère!

--Certes non, je ne l’aime plus. Je n’aime plus que ce drapeau qu’il faut reprendre. Je ne vis qu’en songeant à cela. On ne meurt point parce qu’on devient sobre. Si j’avais eu la folie de dépenser dix sous à une rasade, il me semble que le vin m’eût emporté le gosier. C’était de l’argent que j’eusse volé à mon tiroir secret.

--Tu avais un tiroir! dit Fougerel en riant; moi, une tirelire!

--Et combien au fond?

--Neuf cents francs!

--Moi, treize cents!

--Crésus, s’écria Fougerel, tu as donc des économies cachées dans des silos?

--Non, répondit Malapeyre, mais j’ai vendu le petit coupon de rente qui dormait au fond du portefeuille. Cela m’a donné cinq cents francs tout de suite!

--Allons, dit Fougerel, tu es un homme, vois-tu, vieux! Embrasse-moi!

--C’est bon tout de même de se comprendre, ajouta Malapeyre un moment après. N’est-ce pas que tu ne pourrais pas vivre en _le_ sachant là-bas, _lui_?

--Nous le rapporterons ici, Malapeyre.

--Quand partons-nous?

--Demain, si tu veux!

--Va pour demain. J’ai mon passeport tout prêt.

--Vois-tu, dit encore Fougerel, le voyage est long, la tâche est difficile; d’autres la trouveraient peut-être ridicule; mais, il n’y a pas à dire, si nous ne faisions pas cela, autant vaudrait avoir capitulé tout de suite au temps jadis, et mourir bêtement ici, gras comme des chanoines et sans souci de ce qui fait les hommes. Tu as raison, partons vite. Il n’est jamais trop tôt pour se mettre en route, quand on a à atteindre un pareil but!»

Avant de partir, ils mirent en ordre leur logis, repliant au fond des armoires leurs vieux uniformes à demi rongés, et faisant un paquet de leurs épaulettes. Fougerel avait gardé au fond d’un coffre ses épaulettes de sergent, où les fils d’argent se mêlaient aux fils rouges, ses épaulettes de lieutenant et ses épaulettes de capitaine. Il les contemplait avec une émotion profonde, rattachant tant de souvenirs à chacune de ces choses muettes, qui lui rappelait un devoir accompli, un péril bravé, une victoire. C’était toute sa vie marquée par quatre étapes. Il les plaça, avec la croix d’honneur de Malapeyre, dans une boîte fermée à clé, et remettant la garde de tout cela à la vieille dame qui leur louait leur logis:

«Si nous ne revenons pas, dit-il, vous vendrez tout, et vous donnerez l’argent aux pauvres!

--Vous allez donc en guerre? demanda la vieille dame.

--A peu près,» répondit Fougerel.

* * * * *

Ils avaient bien le cœur serré, en quittant Vernon, où, depuis plus de vingt ans, ils avaient pris l’habitude de vivre, mais les deux officiers retrouvaient en ce moment quelque chose de l’ardeur qui les enflammait autrefois, au début d’une campagne. Il leur semblait qu’un invincible clairon sonnait la charge.

Lorsque la diligence partit, les pavés faisant sauter les vitres qui rendaient, à chaque cahot, des bruits de fusillade, l’impression du combat leur revenait soudain, et ils se grisaient comme de l’odeur de la poudre.

C’est un dur voyage qu’ils entreprenaient, fatigant et pénible. Mais l’idée fixe, maîtresse souveraine de leur pensée, qui les entraînait, leur faisait paraître la route plus courte. On eût dit qu’à l’horizon, comme un signe entraînant, irrésistible, se dressait le drapeau arboré jadis sous le sifflement des balles. Une sorte de mot d’ordre leur revenait sans cesse à l’oreille. Chaque tour de roue les rapprochait du but fiévreusement désiré. Ils croyaient parfois faire un rêve. Il leur semblait, tant et depuis si longtemps ils avaient appelé de leurs vœux ce voyage, il leur semblait que cela n’était point vrai, qu’ils n’étaient pas en chemin, qu’ils n’allaient pas trouver Berlin et Potsdam au bout de la route.

«Sais-tu ce qui me fait peur? dit une nuit Malapeyre à Fougerel. C’est que je crains de ne jamais arriver là-bas.

--Pourquoi? demanda Fougerel.

--Je ne sais pas,» répondit le capitaine en regardant les croupes blanches des chevaux sur lesquelles sautaient les brides et les harnais éclairés par la rouge lumière des lanternes de la diligence.

Ils avançaient pourtant; ils allaient bientôt se trouver en Belgique. Ils avaient déjà dépassé Rocroi.

Ils éprouvaient maintenant une émotion vraie, profonde, en se disant qu’ils allaient une fois encore quitter cette terre de France d’où ils partaient jadis, à pied, tambour battant, pour aller tirer et recevoir des coups de fusil à travers le monde.

Ils arrivèrent à Givet.

Ce n’était pas sans raison que, lassé par le voyage, Malapeyre était vaguement attristé. Depuis Rocroi, il s’était senti pris d’un malaise sourd qui devint profond, de douleurs de tête et de crampes. Il n’y avait, dès le début, fait aucune attention.

«Ce n’est rien, disait-il; c’est une courbature.»

Fougerel pourtant le trouvait pâle, l’air accablé, avec une fièvre bizarre dans les yeux.

«Souffres-tu donc beaucoup, Malapeyre? demandait-il d’un air inquiet.

--Pas du tout,» répondait le capitaine, qui mettait son orgueil à ne pas souffrir.

Malapeyre était atteint cependant, et il perdait l’appétit; sa tête était alourdie, son crâne serré par une migraine persistante, mais il essayait de secouer tout cela lorsqu’il songeait qu’au bout du chemin était Potsdam, et, à Potsdam, le drapeau. A Givet, pourtant, au moment de passer la frontière belge, Malapeyre avait failli céder à la lassitude, au malaise qui l’accablait. Assis sur une borne, tandis qu’on attelait les chevaux à la diligence, il regardait au loin, vers la Meuse, cette terre verte qui se découpait sur l’horizon, et qui était la terre de Belgique.

«Derrière, se disait-il, est l’Allemagne, là-bas!»

Le soir venait. Sur la place, au loin, les soldats français battaient la retraite avec un redoublement d’énergie, pour que le bruit de leurs baguettes vînt frapper, sur l’autre rive, les oreilles étrangères. Il faisait bon et beau. Dans l’air, du côté de la haute forteresse au ton gris, des nuées de moucherons tourbillonnaient dans le crépuscule d’un soir d’août. Et Malapeyre se disait avec une tristesse pénétrante qu’il ne pouvait, malgré lui, surmonter:

«Encore quelques pas, et ce ne sera plus la France! Reverrai-je jamais le pays?»

Fougerel tout à coup lui frappa sur l’épaule. La diligence était attelée. Le conducteur appelait les voyageurs.

On partait.

En s’appuyant sur le marchepied, Malapeyre eut une sorte d’étourdissement. Il se sentit faiblir. Mais, apercevant dans la diligence un uniforme d’officier belge, il se raidit, par une sorte d’amour-propre militaire, et pour n’avoir pas l’air de faiblir devant un étranger.

Il avait beau faire cependant, le mal était le plus fort. A Aix-la-Chapelle, Fougerel voulait que son ami prît quelque repos. Malapeyre s’y refusa; mais, à Cologne, malgré l’énergie, la ferme volonté de Malapeyre, qui persistait à continuer la route, il fallut s’arrêter. Le malaise s’aggravait et devenait maladie. Fougerel était désespéré: il était certain que Malapeyre dissimulait une partie de ses souffrances et se trouvait plus durement frappé qu’il ne voulait le laisser paraître. Une sorte de pressentiment douloureux s’emparait de lui. Aux premiers pas faits dans Cologne, il éprouva une façon d’accablement moral, comme s’il devinait que dans ce voyage suprême son ami n’irait pas plus loin.

«Puisque tu le veux, dit Malapeyre, demeurons ici. Tu as peut-être raison. Deux jours de repos et deux bonnes nuits suffiront à effacer toute trace de cette bête de fatigue! Mauviette, va! Ah! l’on n’a plus vingt ans!»

Ils cherchèrent à travers les rues un hôtel; Malapeyre s’appuyait sur le bras de Fougerel, et, en marchant, il frissonnait, secoué par la fièvre. Des guides se présentèrent, qui conduisirent les deux soldats dans un hôtel de second ordre, portant sur son enseigne en fer-blanc ces mots: _Kœlnischer Gasthof_. Il était situé dans une de ces petites rues, tristes le jour, bruyantes le soir, qui avoisinent le Rhin. Fougerel demanda une chambre à deux lits. L’hôtelier et les servantes de l’hôtel le regardèrent d’un air placide. Personne ne le comprenait. Cependant, on le fit monter au premier étage, on ouvrit devant lui la porte d’une chambre où se dessinaient, derrière des rideaux de percale jaune, deux lits de merisier. Il fit signe que le logis lui convenait. La nuit était tombée; Fougerel mangea un peu de venaison, but un verre d’Affenthaler, et Malapeyre se coucha sans rien prendre.

«Demain, disait-il, après un bon sommeil, je serai mieux!»

Il voulut se lever le lendemain, vers dix heures. A peine debout, la tête lui tourna; il dit tout haut:

«Qu’ai-je donc?»

Et Fougerel accourut pour le soutenir au moment où il allait tomber. Une fois remis sur l’oreiller, Malapeyre se sentit mieux. Un sourire triste releva sa moustache, et il dit à Fougerel: