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Part 10

Le bonhomme avait fait ainsi, jouant du flageolet, les dernières guerres de l’empire. En 1808, à vingt-deux ans, en Espagne, il faisait danser les jolies filles en leur jouant un air du pays. Ce son aigre et vieillot du flageolet faisait rire les Castillanes, habituées à la mélopée mâle des danseurs. Cœurdeloy faisait partie de la division Dupont, qui capitula honteusement à Baylen, capitulation dont rougissait la France avant que ce mot sinistre prît, avec le second empire, une signification autrement colossale et lugubre. Dupont ne livra que 6.000 hommes. Cœurdeloy fut de ces pauvres gens. Il fut emmené par le vainqueur et, durant la route, sous le dur soleil andalou, pour faire prendre patience aux compagnons et leur rendre du cœur, il joua du flageolet, et il faut avoir été captif pour comprendre quelle intime poésie prend soudain l’air le plus vulgaire, ainsi joué sous un ciel étranger. _Au clair de la lune_ a, de la sorte, fait pleurer bien des gens. Cœurdeloy jouait _Marlborough_, jouait _Il pleut bergère_, jouait même la _Marseillaise_, et les colonnes marchaient, avançaient sur cette terre d’Espagne qui brûlait les pieds. Les Espagnols laissaient jouer le joueur de flageolet et marquaient aussi le pas sur ses airs français. On interna les captifs à Caprera. Ils souffrirent là tout ce que des hommes peuvent souffrir. La famine, l’isolement sinistre, la maladie, l’ennui rongeant, la vermine, tous les genres de mort à la fois. Cœurdeloy souffrait comme les autres, mais il tirait parfois ce petit morceau de bois jaune et, de son souffle épuisé, de ses lèvres sèches, il jouait. Il jouait toujours. Ses fredons ranimaient, réveillaient, sauvaient, mouillaient les yeux et ranimaient les cœurs.

Il resta longtemps prisonnier. On le transféra sur des pontons anglais. Il souriait, puisqu’on lui laissait ce pauvre misérable flageolet, sa vie, sa consolation, sa poésie, à lui, et sa gaieté. Lorsque tomba l’empire, il n’avait point d’état. Il demeura soldat. Ce fut encore le flageolet qui lui fit paraître moins longs, moins lents, moins lourds, les jours pénibles de la caserne. Bref, il vieillit, il se rida et s’affaiblit, il se maria, il devint veuf, il demanda d’entrer aux Invalides, et toujours, comme un fidèle compagnon des bons et mauvais jours, son flageolet le suivit, le consola et adoucit le déclin de sa vie après en avoir charmé le printemps. Aussi Cœurdeloy, ne demandant rien, regrettant dans le passé, non pas ses ambitions ou ses plaisirs perdus, mais ses affections disparues, vivait reposé, tranquille, et quand on lui parlait de sa vie d’autrefois:

«Moi, disait-il, j’ai été quarante ans soldat, et je suis bien certain que je n’ai jamais tué personne. Je n’ai pas tiré un coup de fusil.

--Et qu’avez-vous fait pendant quarante ans?»

Alors Cœurdeloy découvrait ses dents nacrées, et, avec un bon petit rire narquois et naïf à la fois:

«Moi? disait-il, j’ai joué du flageolet!»

Il pensait peut-être à ces jours évanouis, tout en montant sa garde.

Rue Neuve-Saint-Jean, le froid était mordant, et Cœurdeloy, nouant son foulard par-dessus ses oreilles, et donnant, autour de son cou, un double tour à son cache-nez de laine bleue, glissait dans ses poches ses mains garnies de mitaines et battait la semelle autour de son feu de charbon. Certes, encore une fois, cette gelée n’était rien, comparée aux froids noirs de la Russie, mais Cœurdeloy se disait pourtant qu’on était mieux entre deux draps qu’en plein air. Vers deux heures du matin, le froid se calma un peu, et, s’asseyant sur une chaise, l’invalide, tout en tendant au foyer ses semelles de souliers, se mit à regarder dans le brasier les charbons qui brûlaient. Peu à peu il se sentit alors la tête alourdie, les paupières hésitantes, et doucement, comme on glisserait sur une pente, il se laissa aller au sommeil. On dit des enfants que leur sommeil est celui de l’innocence. Le sommeil de ce vieillard ressemblait terriblement à celui des enfants. Petit, poupin, souriant vaguement à quelque rêve, le père Cœurdeloy laissait pendre sa tête ronde sur son épaule et ronflait doucement, mathématiquement, le repos tranquille comme la conscience, par cette nuit d’hiver où les étoiles scintillaient comme des éclairs au fond du ciel glacé.

Tout à coup,--peut-être avait-il entendu du bruit?--Cœurdeloy s’éveilla d’un saut, tourna la tête vers un point invisible, dans l’ombre, et demanda:

«Qui va là?» en portant la main à son sabre.

Personne ne répondit.

«C’est, pensa Cœurdeloy, qu’il n’y a personne!»

Le feu du brasier était toujours ardent, et le vieux, qui frissonnait un peu, s’y réchauffa en chantonnant encore, machinalement, un air de son flageolet:

Baïsso te, mountagno, Levo te, valloun, M’empéchas dé véïré Lo mio Jeannetoun.

Il fut brusquement interrompu par un cri, une sorte de vagissement d’enfant, parti du point obscur où tout à l’heure il avait entendu du bruit, et, dressant l’oreille, il écouta. A n’en pas douter, il y avait un enfant là. Le père Cœurdeloy prit sa lanterne, l’alluma au brasier, et, pas à pas, comme à tâtons, se dirigea du côté d’où venait le bruit.

«Voyons, disait-il, qui est là? Répondez donc, on ne vous mangera pas!

«Imbécile que je suis, dit-il tout haut, avec ça que _ça_ peut répondre!»

Il venait, à travers ses lunettes, d’apercevoir, éclairé par la projection de la lumière de la lanterne, un enfant, enveloppé dans un châle tartan, et doucement posé sur un tas de linges, à côté de sacs de plâtre que les maçons avaient laissés là. L’enfant, tout petit, les yeux clos, dormait profondément, avec de légers froncements de lèvres.

«Ah! bien, fit Cœurdeloy, s’il n’y a que ce citoyen-là pour voler les démolitions, il n’en emportera pas lourd dans sa poche!»

Il se pencha sur l’enfant, et la première chose qu’il aperçut fut un petit papier piqué au tartan avec une épingle à tête noire. Le père Cœurdeloy approcha le papier de sa lanterne, et, lentement, lettre par lettre, épela ce petit billet:

Ce n’est pas moi qui me sépare de mon enfant, c’est la misère qui me l’arrache des bras. Je suis trop pauvre pour nourrir ce petit être; trop pauvre ou trop lâche. Ma petite fille s’appelle Marguerite. Elle a treize mois. Elle est sevrée. Je la recommande au bon Dieu et je la confie au bon cœur qui la recueillera et qui la fera vivre, puisque son père a laissé là sa mère et que sa mère a peur de la voir mourir de faim.

La mère.

«Allons, bon, pensa Cœurdeloy, en voici bien d’une autre! Une petite fille! Une enfant trouvée! (Il hocha la tête et se mit à rire.) Me voilà nourrice!»

Et comme il ramenait un pan du châle sur la petite pour qu’elle n’eût pas froid, il crut apercevoir, dans l’obscurité, quelque chose comme une ombre qui se détacha de la muraille et qui s’enfuit en poussant, eût-on dit, un sanglot. Cœurdeloy s’élança. Il eut la conviction que la mère était là, attendait et guettait; mais il eut beau courir, de ses petites jambes, il ne put rattraper personne. Il revint à son feu et à sa masure. La petite fille, qu’il tenait serrée contre sa capote, ne s’était pas réveillée.

«Comme ça dort, les enfants! dit Cœurdeloy. Comme des anges ou comme des souches!»

Puis il s’assit, mit la petite sur ses genoux et l’approcha du feu. Il la regardait, la trouvant jolie. Ces petites mains potelées, ces grosses joues duvetées, ce front sans ride, cette fleur de santé et de vie le charmaient. Il se disait que ceux qui ont des enfants comme cela et qui en font des hommes et des femmes sont bien heureux. Si sa femme lui eût laissé un petit être comme cela, qu’il l’eût choyé, élevé, adoré! La petite dormait si bien! Quelquefois, Cœurdeloy se penchait et l’embrassait en s’appelant tout bas: Vieille bête. D’autres fois il songeait à ces pantomimes des Funambules qui l’amusaient et où il aimait à voir Debureau faisant fonction de bonne d’enfants. Alors il riait et il se disait: C’est moi qui suis Pierrot maintenant. Mais, peu à peu, tout ce que cet homme gardait en lui de bonté, tout ce que la dure vie du soldat avait, non pas desséché, mais empêché de s’épanouir en lui, tout ce qui le sollicitait vers le foyer, le bonheur domestique, le repos, l’affection paternelle, calme, saine et sainte, tout s’éveilla en lui et se prit à lui murmurer, durant cette nuit, bien des choses. «La mère est partie... Je la confie au bon cœur qui la recueillera... Avoir une fille... ta fille, Cœurdeloy, ta fille à toi!» Et tant et si bien que le jour, l’aurore glacée de décembre trouva l’invalide sur le chemin du commissaire de police, décidé à déclarer qu’il se chargeait de l’enfant abandonné!

Et il s’en chargea, et à partir de ce jour, ou plutôt de cette nuit, Cœurdeloy se sentit vivre. Il n’avait jamais été si heureux. Le hasard avait fait que, né bon, aimant, né père, en un mot, il avait été jeté à tant de récifs, ballotté comme un morceau de liège au bout d’un flot par tous les vents. La petite Marguerite devint sa fille. Il ne rechercha point où pouvait se trouver la mère et quelle était cette ombre qu’il avait vue se glisser contre la muraille au moment où il avait ramassé l’enfant. Il eût craint de rencontrer cette mère et d’être forcé de lui rendre la petite fille qu’il adorait déjà. Il la mit en garde chez des amis, des blanchisseurs qui habitaient Vaugirard. Il allait la voir grandir, il lui apportait des bonbons, des bonnets, des jouets. Il avait acheté une tirelire, et il y glissait, de temps à autre, quelque pièce blanche. Ce serait, plus tard, pour Marguerite. Bref, le petit vieillard avait une famille maintenant, une enfant, et il lui restait, comme il disait, _un prétexte pour vivre_.

Il ne semblait d’ailleurs aucunement près de mourir. Le _père Cœurdeloy_, ainsi qu’on l’appelait (et il disait gaiement: «Mais oui, mais oui, je suis père, vous ne croyez pas si bien parler»), le père Cœurdeloy avait bien près de soixante-quinze ans, mais, à coup sûr, personne ne lui en eût donné plus de cinquante. Il était, non pas momifié, comme certains vieux, mais conservé dans une sorte d’ardeur et de jeunesse comparative. «Je suis leste, disait-il, comme un homme de soixante ans.» Il lui restait toutes ses dents, de jolies dents blanches qui éclataient dans son visage un peu rouge et toujours rasé de frais, propre et sentant bon. Il lui restait aussi tous ses cheveux, blancs, d’un blanc soyeux et fin, et frisant légèrement au-dessus des tempes. Ses yeux, d’un bleu déjà déteint et comme passé, gardaient pourtant encore une vivacité singulière, et, derrière ses lunettes d’or, ils avaient parfois des éclairs. Éclairs fugitifs, car tout dans cette physionomie saine et fixe de petit vieux tel qu’en peignit Holbein, respirait le calme, une bonté à la fois souriante et narquoise.

L’ancien soldat, l’invalide ridé, mais pimpant, n’avait rien, en effet, du sabreur et du traîneur de guêtres. On eût dit un vieux maître à danser ou un professeur d’écriture. Il était coquet, propret, tiré à quatre épingles, et, très souvent, sous sa capote, cravaté de blanc ou encore de petites cravates bleu de ciel à pois; c’était quand il s’habillait pour aller voir Marguerite. On disait alors en souriant aux Invalides: Cœurdeloy fait le joli cœur!

Et lui, sautillant, souriait en montrant ses dents blanches.

Ses visites à Vaugirard étaient, en effet, ses grandes joies.

Le reste du temps, il demeurait des heures entières assis sur un banc, devant les tonnelles de l’Hôtel, regardant devant lui l’esplanade où de jeunes soldats en pantalons rouges faisaient l’exercice, les arbres des avenues qui frissonnaient de sève au printemps et dont le premier vent d’automne emportait, en les faisant tournoyer, les feuilles jaunies. Il regardait au loin, là-bas, la profondeur, les quais à la couleur blanche et le palais de l’Industrie dont les vitraux, criblés de soleil, renvoyaient en l’air par une projection brusque, les rayons vigoureux comme ceux d’un foyer incandescent.

Jadis ces contemplations et ces calmes bains d’air lui eussent suffi, mais peu à peu des démangeaisons de sortir, des velléités d’escapades le prenaient; il s’acheminait vers Vaugirard, il montait voir la petite, il la descendait et la faisait marcher dans la rue. On disait, dans le quartier, que c’était un vieux brave qui élevait à ses frais l’enfant que sa fille avait eu d’un séducteur. Délaissée par le séducteur, elle s’était tuée, et le grand-père avait gardé la petite. Le peuple est le plus rapide des romanciers; il bâtit des scénarios compliqués autour des choses les plus simples. Lorsqu’on faisait allusion à cela, Cœurdeloy se mettait à rire, puis il ajoutait:

«Après ça, un mirliflor, une pauvre fille, un enfant qui naît et un papa gâteau qui se trouve là, la vérité n’est pas si loin des cancans. C’est peut-être vrai, ce que les voisins disent.»

Cependant les années passaient, s’abattant comme un poids accablant sur le front du vieillard et faisant au contraire, de l’enfant, une femme. Cœurdeloy disait, en la voyant grandir: «Ça nous repousse!» Mais il semblait qu’il ne se sentît point vieillir. Le bonheur est encore pour l’homme la meilleure eau de Jouvence. Le sourire va bien à toutes les lèvres et rajeunit les plus âgés. C’est pourquoi le destin, qui semble haïr ce qui est jeune comme il déteste ce qui est heureux, ne permet pas longtemps le sourire à deux humains et leur demande bientôt des larmes. Un être heureux serait éternel et l’universelle vie ne se nourrit que de la mort individuelle.

* * * * *

Marguerite allait avoir dix-sept ans bientôt. C’était une femme déjà et, comme on dit, bonne à marier. Le père Cœurdeloy, qui n’était pas riche, avait voulu lui faire apprendre un état. Il l’avait placée chez une modiste, payant d’avance une petite somme pour qu’on lui fît faire son apprentissage en l’exemptant des courses imposées d’ordinaire aux apprenties qui, leur carton sous le bras, sont exposées aux mauvaises rencontres. Cœurdeloy n’étant pas satisfait de la maison en retira bientôt Marguerite, se demandant ce qu’il en ferait.

«Bah! ajoutait-il alors, elle grandit et s’épanouit comme une rose, je n’aurai pas longtemps à attendre pour la caser!»

Et dans ses projets de mariage, il faisait des rêves pour elle.

Elle pouvait prétendre, jolie fille comme elle l’était, à épouser un bon parti!

Elle était grande, le teint pâle, légèrement ambré, avec de grands yeux bruns et bons, des cheveux partagés en bandeaux qu’elle enroulait derrière sa tête, enfonçant le peigne dans ces nattes profondes. Toute sa physionomie était faite de _douceur_ un peu triste et de bonté souriante. Elle avait des regards d’une tendresse profonde, un peu alanguis et charmants.

«Savez-vous, dit un jour à Cœurdeloy un invalide facétieux, savez-vous que c’est un beau brin de fille, votre petite?

--Je le sais, fit Cœurdeloy en se rengorgeant.

--Un morceau de roi!

--Oui, mais heureusement qu’il n’y a plus de rois, dit Cœurdeloy qui se mit à rire.

--On l’épouserait bien tout de même.

--On ne serait pas dégoûté!

--Est-ce que vous me donneriez sa main, Cœurdeloy?

--Sa main? à qui? à vous? mon vieux Ragache! Vous avez donc bu un coup de trop pour me faire des questions pareilles?»

Et de bon cœur, il accentua son rire qui devint éclatant. L’autre ne répondit pas, mordit ses lèvres et s’éloigna en sifflant. Cet incident procura au père Cœurdeloy une journée de bonne humeur, et il s’en alla raconter l’affaire à ses amis Jupille et Bimborel.

Ragache ne semblait pas fait, il eût dû le reconnaître, pour prétendre à la main de la jolie fille. Mais il mesurait son but à ses prétentions. Il avait bien près de soixante ans, mais sa vigueur, qui avait été jadis prodigieuse, était grande encore, et il avait, comme il s’en vantait, le poignet solide. Autrefois il cassait facilement entre ses doigts un écu, absolument comme le maréchal de Saxe. Maintenant muscles et nerfs s’étaient terriblement affaiblis chez lui, mais lorsqu’il entrait dans ses colères et qu’il avait un verre de cognac de trop, Urbain Ragache était encore redoutable. Il était redouté d’ailleurs, comme tous les méchants. Les hommes n’aiment la bonté que d’une affection platonique; ils gardent pour la force seule, et surtout pour la force mise au service de la brutalité et de la violence, leur estime et leur respect. On savait qu’avec Ragache il ne fallait pas badiner.

Grand, maigre, comme taillé à coups de serpe en plein tronc d’un de ces bois qui semblent durcir en vieillissant, Ragache marchait toujours droit, en se dandinant d’un air de conquérant. Il portait sa casquette sur l’oreille, et ramenait en forme de volute au-dessus de ses oreilles une mèche de cheveux d’un blanc sale. De gros sourcils épais et drus se hérissaient au-dessus de ses paupières ridées. Des yeux gros, à la conjonctive sanguinolente, roulaient leurs paupières grises dans des orbites cerclées de brun. Un gros nez empourpré, strié de fibrilles violettes, sortait de son visage maigre aux méplats durement sculptés, et laissait échapper de ses narines largement ouvertes des bouquets de poils qui rejoignaient une moustache blanche, rude comme une brosse de chiendent et légèrement teintée de jaune par les abondantes prises de tabac. Des lèvres minces et un menton carré, assez souvent rasé de frais, complétaient cette physionomie rude, mâle et antipathique qu’un clignement d’yeux, une affectation de galanterie, un sourire vainqueur et l’habituelle démarche du personnage rendait encore plus repoussante. Il y avait, dans ce sec et dur vieillard, du soudard encore vert et du Don Juan sexagénaire, deux types distincts fondus en une personnalité douteuse et déplaisante.

Ragache avait, en effet, deux coquetteries à la fois et deux vanités colossales: sa force à toutes les armes, depuis l’épingle jusqu’au canon, comme il disait en riant pour montrer ses dents dont l’émail était pourtant usé, et ses succès auprès des femmes. Ce bretteur de régiment avait été aussi, paraît-il, un séducteur. Il avait fait les délices des Espagnoles, lors de l’expédition de 1823, et, après la prise d’Alger, il se vantait d’avoir _apprivoisé_ les premières Algériennes. Quant à ses duels, il ne les comptait plus. Le plus terrible était son duel au sabre de cavalerie avec le canonnier qu’il avait presque fendu en deux, près du monument de Desaix, dans l’île des Épis, devant Strasbourg. Lorsque Ragache contait ce bel exploit, ses yeux gris pétillaient d’une flamme méchante.

«Il fallait voir, disait-il, la tête du canonnier. Une pêche coupée en deux.»

Comme après tout Ragache était brave, qu’il avait servi longtemps, qu’il était couvert de blessures, il avait pu, malgré sa réputation de mauvais coucheur, obtenir d’entrer aux Invalides. Dans les premiers temps, il avait apporté à l’Hôtel ses allures cassantes et rageuses, et il parlait à tout moment de _décrocher le bancal_. Le gouverneur songeait à le congédier. On lui fit des observations assez vives, et comme il n’était pas d’âge ni d’humeur à gagner sa vie facilement, et qu’il trouvait bonne la soupe de l’Hôtel, il baissa le ton, et au lieu de mordre, le dogue se contenta de grogner. Tous, sans en avoir peur, car le danger est un vieil ami pour ces vieilles gens, tous les invalides eussent préféré voir Ragache au diable, et subir le voisinage de cet homme était dur; mais on se fait à tout, et c’est l’inconvénient, la quotidienne douleur de cette vie en commun que des coudoiements pareils, des rencontres inévitables.

On vit là comme à bord d’un navire sans pouvoir guère s’éviter, se rencontrant sous les tilleuls des jardins, sur les bancs de l’esplanade, près du poêle de faïence, ou autour de la table ronde du réfectoire. La haine s’aigrit dans ces cœurs que la vie a desséchés peu à peu et que l’âge a rendus presque tous secs comme des éponges poudreuses.

Cœurdeloy, depuis longtemps, ressentait contre Ragache une certaine répulsion instinctive qui n’était point de la haine, mais qui pouvait y conduire. Peu s’en était fallu aussi bien qu’au lieu de prendre en manière de plaisanterie la demande du vieil Urbain, Cœurdeloy ne se fâchât un peu: il n’entendait pas rire au sujet de Marguerite. L’espèce de petite rivalité, de _pique_, comme on dit vulgairement, qui existait entre les deux vieux, était née du hasard. C’est un jardin qui en fut cause, un de ces jardins qu’on tire au sort entre les invalides lorsqu’un des possesseurs viagers vient à mourir. Le sort avait favorisé Cœurdeloy aux dépens de Ragache, et celui-ci lui en avait longtemps tenu rancune. Ces jardinets, qui longent parallèlement les deux petites avenues de tilleuls plantées devant l’aile droite et l’aile gauche du palais, ces petits jardins séparés par des palissades peintes en vert, par des treillages ou des grilles ont perdu de leur physionomie bizarre d’autrefois. Ils ne sont plus fantaisistes ainsi que jadis, ils sont devenus graves comme l’époque actuelle. On y voyait autrefois des curiosités et des étrangetés, et les goûts de chaque propriétaire s’y révélaient par l’arrangement plus ou moins original de ses deux mètres carrés de jardin. Il y avait le jardinier napoléonien, dressant au fond de quelque grotte tapissée de coquillages une sorte d’autel à Bonaparte. Il y avait le céladon élevant sous une charmille un temple secret à l’Amour et plus souvent encore à Bacchus. Un Cupidon en plâtre y voltigeait bouffi, ou, ventripotent, s’y étalait quelque Silène aux chairs plissées, au-dessus de quelques pieds de réséda ou de pensées. Des devises de mirliton inscrites sur quelque guirlande de fer-blanc y faisaient songer à Cythère transportée à Sainte-Périne. Et c’étaient des jets d’eau, des petits moulins, des acrobates tournant avec le vent, quelque chose comme ces jardins où les Hollandais, dans une sorte de fantaisie asiatique évidemment rapportée du Japon, ou de Java, multiplient les figurines, les animaux en faïence peinte ou en terre cuite.

Aujourd’hui, les jardinets ne sont plus que des jardins et quelques-uns même de fort jolis jardins minuscules, où les plantes grasses étiquetées dans leurs pots, les fleurs aristocratiques fraternisent avec les volubilis ou les capucines démocratiques. Jardins pleins d’ombre, de paix, de fraîcheur; jardins qui font déjà songer à ceux qui ombragent les tombes, et où les pauvres vieux viennent se reposer ou lire, reçoivent leurs visites, causent et font sauter sur leurs genoux les enfants de leurs petits-enfants.

Les fleurs y grimpent le long des charmilles; les rhododendrons, les dahlias éclatent dans les petits parterres. Il y a, çà et là, des fruits, des abricots, du raisin, des prunes.

Mais le père Cœurdeloy, en fait de jardins, tenait pour le vieux système. Il aimait les bassins où rit le jet d’eau, la girouette qui tourne au bout de sa tringle, les statuettes et les poissons. Il était classique sur le chapitre jardinet. Que de fois Ragache, en passant devant les treillages verts, regardant Cœurdeloy en manches de chemise et arrosant ses fleurs, avait-il laissé échapper un grognement ou un quolibet!

«Un propre jardin! disait-il. J’en aurais fait autre chose si le sort m’avait favorisé.

--Oui, mais voilà, répondait Cœurdeloy, le jardin m’est échu et je le garde!»

A côté du jardin de Cœurdeloy, l’ami Jupille, possesseur d’un carré de fleurs, avait élevé un autel au dieu du vin. Jupille qui, avec Bimborel, était l’_intime_ de Cœurdeloy, professait, dans son jardinet, ses sentiments bachiques. Au-dessus de la statue de Bacchus, il avait appendu une pancarte écrite et enluminée de sa main, contenant les principaux articles du _Code pénal des buveurs_. C’était une de ces plaisanteries comme en font les habitués de cafés de province. Mais telle qu’elle était, elle avait fait rire, et Jupille en était content.

La pancarte, collée sur un morceau de carton soutenu par deux bouts de bois, autour desquels s’enroulaient des pois de senteur, s’étalait, peinte aux couleurs françaises, et attirait le regard des passants:

CODE PÉNAL DES BUVEURS

Manquer à la réunion, quand on boit, _prison, 1 an_.